‹ Histoire de l'Université de CracovieChapitre 2 sur 31 · IV · texte numérisé non relu

IV

celle qui retentirait dans les salles de cours. On accusa tout d*abord de cette corruption les grammaires usitées jusqu'alors. Alexandre de Villa Dei avait régné sans contestation pendant tout le moyen âge; c'est dans son Doctrinale que les élèves puisaient les principes du latin. Le livre primitif était déjà fort défectueux: mais les additions dont on Tavait surchargé le rendaient encore plus impropre à l'enseignement Les commentateurs d'Alexandre en effet avaient ajouté au premier texte versiGé un énorme fatras de notes, obscurcies par toutes les subtilités de la philosophie scolastique. Elles provenaient en grande partie, ces annotations, des livres de modis significandi, où les auteurs du moyen âge consignaient leurs essais sur la philosophie du langage. Ces auteurs, appelés >Modistae«, et à leur tète Tancêtre Scot se partageaient avec Alexandre la domination sur les écoles du moyen âge dans l'enseignement du latin et cultivaient ce qu'on a appelé la sgrammatica speculativaa. Voici que, vers le milieu du XV-e siècle, Laurentius Valla, avec ses »Elegantiae linguae latinaea, jette le gant à ces méthodes vénérées et appelle au secours du latin menacé tous les amis du trop oublié classicisme. Mais ce ne fut quà la fin du XV-e et au commencement du XVI-e siècle que les grammairiens italiens, Sulpicius Verulanus, Nicolaus Perotti, Antonius Mancinellus, I*ilades de Brescia et quelques autres s'élevèrent avec énerçrie contre le fameux Doctrinale. On eût dit qu'ils s'étaient cunjurés pour renverser la pernicieuse autorité d'Alexandre, pour détrôner ce »barbare« et l'exiler des écoles. En Allematrne. les )>Modistaea furent d'abord vivement pris à partie par Alexandre Hetrius, en 1486; puis, plus tard, Hebel dirlL^'ea la canipaLMie contre Alexandre et recommanda d'adopter à la i)lace de c«* traité méprisable les livres des L^raniinairiens italiens, ou bien les manuels d'HenrichiTiann et de Hrassicanus. ses disciples^). Dans le feu

') Voir licichling: Das Doctrinale des Alexander (Berlin, 18d3),

de la mêlée, le nom d'Alexandre devint la marque de l'ignorance, de la routine, de la grossièreté contre lesquelles toute arme, même la plus envenimée, était permise.

Et parce que les humanistes attachaient le plus haut prix à la beauté de la forme, ils multiplièrent les productions oratoires et poétiques, dans le but de retrouver la splendeur de la langue antique, de s*enivrer de son harmonie, et de faire partager à tous leur ivresse; aussi ne se contentèrent-ils pas de publier des grammaires; ils y joignirent des recueils de pièces d'éloquence, dignes d*être imitées. De là cette littérature prodigieusement riche, ces traités de grammaire, de rhétorique, de prosodie, d*épistolographie, auxquels les plus éminents parmi les humanistes ne dédaignèrent pas d'apporter leur contribution ^). Elegantiae, avait intitulé son ouvrage Laurentius Valla; et les élégances furent dès lors le mot magique au nom duquel se livrèrent tous les combats. Les chrestomathies de discours réellement prononcés, ou composés arbitrairement, se mirent à pulluler; et en Pologne, Jean Sacranus se distingua tout particulièrement dans ce genre de pastiches. Puis ce fut une abondante éclosion de wConversations latines», comme le Latynum ydeoma de Laurent Corvinus, en 1503, et les fameux Colloques d'Erasme; le même Corvinus dédie, en 1496, aux écoliers cracoviens sa Carminum structura, manuel de versification. Rappelons enfin ces noinbreux guides épistolaires, recueils de lettres pour toutes les circonstances de la vie.

La correspondance se prêtait d'ailleurs parfaitement à ces prouesses de style; et dès l'aurore de l'humanisme à Cracovie, avec Zbigniew Oleénicki, on s'y appliqua avec une noble émulation. C'était pour les humanistes, sans cesse par monts et par vaux, sans cesse implorant des

surtout le chapitre: Der Kampf um das Doctrinale, p. LXXXIII et suiv. Voir aussi Bômer: Die latein. Schiilergesprâche der Humanisten. Berlin 1897, surtout p. H9.

*) Paulsen, Geschichte des gelehrten rjnterrichts I, p. 59.

Morawski. ni. 7

secours ou rédiireant des rcmereiemenU, un instrument à employer chaque jour. Kn outn* les intérêts embrasiitiient lies espaces de plus en plus (frands. la lettre leur {»er\'ait d'intermédiaire et supprimait les distances; elle transmettait les éloures et le blÀme, Tapolotrie ou l'invective; c*||(* jouait en un mot le rôle dont la presse la déposséda depuis. Les Modi epistolandi fournissaient à ces échanges des mcKièles tout prêts: aussi <à partir de la lin du XV-e siècle les \itH>n se multiplier sans merci, encombrer la production littéraire du tem|>s.

Comment les courants nouveaux furent-ils accueillis, commrnt airin»ntil9 à Cracovie? Ici, comme à peu pH^ [tartnut au moyen âire. Alexandre de Villa I)ei ré|rnait souverainement; et h la lin du XV-e siècle, nous vovons deux et quel(|uefois trois c(»urs qui lui 8«>nt consacrés dans un seul semestre; on le rencontre môme dans la lihte des lernns en 1533: nous ne citerons comnu* témoiirnaire de la popularité dont jouissait ce livre (|ue les éditions quon en imprima alors à Cracovie à l'usaire des écoles: il y en 4Mit une ru ir)00, une autre en ir>04, une troisième en ir>l(). uiH* dernière «*nlin en 1517 M- Jean de <iloiro\v en* seiirnait la Secunda l*ars, c'estàdin» la syntaxe (|Ui se maintint «Micon* assez, lonirtemps en faveur. Cependant, à côt«* de relie irrammaire. suruMssent eà et là dan» le» li*»tes dv r»)urs dt»s traités conçus sur un plan nouveau, et e«*rtain(*Mient d«''jà f«»rl répandus en dehors de l'université. Maiicin«»llus l'ail U» suj«»l d'un cours à la u'rande école en l.Ml. \alla, en 1.M2 et 1513, llt*inrichmann, en 1513, l*vlades, en 15ir): hient«M après Nicolas Perottus. Tidies fun*nt 1rs rtapt's dr la réaction rontrt* le tout puissant Alexandre. I>«» meilleure heure tMirore les maîtres cracoviens aimon- «•rnl lies lerniis sur TéléLMnce, autrement dit sur les mmvt.*au\ inanuel> de 1 arl oral»»ire. I)ès 14U2, et pendant les annre> sui\anlr>. nou> \o\iins un cours sur h» I)e confi-

' U.':. h!:nir l r MA III .r I.WIII.

ciendis epistolis d'Augustin Dâtu8, élève de Pbilelphe. En lé93, et à partir de 1498, pendant une longue suite de semestres, le De modo epistolandi de François Niger, composé à la fin même de ce siècle, e&t expliqué par les professeurs de Técole jagellonienne. Les lettres de François Philelphe ont le même honneur en 1601, 1502 et plus tard. Ces lettres eurent même alors plusieurs éditions à Cracovie où elles sont la lecture favorite des élèves. Maîtres et écoliers se préoccupaient donc à un haut degré des élégances nouvelles.

D'ailleurs à Cracovie même parurent à ce moment plusieurs guides épistolaires. Le premier fut sans doute celui de Bernard Feyge ou Caricinus (carica signifie figue sèche) de Breslau. En 1500, cet écrivain publie à Leipzig un recueil de lettres en tous genres, suppliques, remerciements, billets doux, etc., sous le titre de: Epistolae exemplares communiores magistri Bernardini Feyge alias Caricini de Wratislavia, in studio communi Cracoviensi scriptae, 1500. L'auteur avait fait ses études à Cracovie: il y obtint en 1499 la maîtrise, et à partir de cette année jusqu'en 1502, il y expliqua Boëce et les lettres de François Niger, en qualité d'extraneus. Les modèles composés par ce Caricinus sont excessivement intéressants. Malgré la fiction en effet, la vie réelle, quotidienne, se fait jour à chaque instant à travers la composition Imaginative, en sorte que nous avons ici un curieux tableau des moeurs et des coutumes du temps. 11 y est parlé de la déroute en Bukowine, de la légation turque à Cracovie, sous Jean Olbracht; on y décrit la Silésie: Breslau et Jean Haunolt, bourgeois de cette ville, le même que Sommerfeld avait déjà célébré, y sont comblés de chaleureux éloges. Cracovie n'y est pas moins bien traité. L'auteur en vante les »puellae mira venustate»; il raconte des promenades à Mogiîa — splendidissima Mogillae arva amoenissimo micantia coenobio — où l'on buvait du lait délicieux, où Ton s'aspergeait de ce même lait, où l'on se fustigeait avec des orties. Dans une

autre lettre il fait des reprocheH à un étudiant de Cracovie, pilier de taverne, qui ne fréquente que rarement les leçons, et, hambalionuni more, c'est-à-dire, en vrai débauché, passe son temps avec des tilles, mettant en (raife ses codex chez les Juifs. Sans doute ce sont des souvenirs personnels qui ont inspiré le récit de ces excursions h Mofifita, si frappant de verve et de vérité.

Fort semblable au précédent et présentant beaucoup de traits communs, un autre recueil de lettres fut au-Hsi publié alors h Cracovie par Jean Ursinus (Ber), l'humaniste militant (|ui tint um* place si considérable dans le mouvement des esprits et dans la vie sociale de l'époifue. F^Midant son séjour en Italie, il fut d*abord un des dis<!ipit's de Pomponius Lcaetus; puis il continua 8t*s études î\ Padoue. Plus tard, par une lettre de 1493, il otTre à Callimaipie et au cardinal Frédéric ce fruit de ses jeunes etïorts . . lahorum primitias, où se révèlent les vastes connaissances et les nombreuses relations du savant, et où la vivacité tle la pensée et du style enchante io lecteur. Parmi les publications analotrues, le livn* d'IJrsinus tient certainement un ranir fort élevé. N<»us n'en dirons pas auUmt du Modus epistolandi de Sommerfeld dont la premier*» édition est probablement de 1510*). C'est une série de lettres, la plupart supposées, sans vie et sans réalité.

C est aussi malheureusement la mémo critique que nous di»vons intlitrer à une troisième c«)llection de lettres, due à Jean d'Oswiecim Sacranus, et imprimée, pour la première fois, sans d^iute vers ir>()6 7 *i. Sacranus, élèvo de Plnl«*lphe, avait été pourtant à bonne école, et Staniï«las de Lowic/ dans une édition des lettres de Jeanpubhét* en ir>20. l'appelle .Musarum dux, ma^jrister et antesiLMianus: néanmoins res Muses d<» Sacranus sont ici afTuhlêt'H il'une défr«K|ue toute moyenaireuse. Le moyen âge

* KHtn'K'hi-r. La liililmi^. asHii^n*' à o'iti* i^iiition la date de IJlo. n«»ii«< iif conn.ii'«^t)n< ^\\w r«'iiitiuti <i<* lf>t*>.

' t>tr''i('ht*r iKui^ sa hililiot^raphu* adoptt» la iJaU* de 1607.

y transperce aussi dans les règles rédigées à la manière scolastique, et dans le style fort éloigné de la limpidité de celui de Cicéron. Toutefois le Modus epistolandi de Sacranus, encore du vivant de l'auteur, fut admis à l'université de Cracovie: Jean de Szamotuly l'explique en 1506; en 1520, Stanislas de Lowicz, disciple zélé et éditeur des ouvrages de Jean d'Oswiecim, en fait l'objet de son cours. Le même honneur allait être décerné aux lettres d'Ursinus. En 1522, Jean de Piotrkow, après des leçons toutes médiévales sur Aristote, passa aux épîtres d'Ursinus, certainement à la grande joie de ses élèves et à la sienne.

Si Sacranus, malgré ses penchants et ses fonctions théologiques, ne fut pas avare d'encens aux divinités du jour, un autre maître cracovien, Stanislas Biel de Nowemiasto, près de Frzemysl, sacrifia aussi aux mêmes autels. Un humaniste dont nous avons parlé, Stanislas de Lowicz se proposait plus tard comme idéal la »facundia« de Sacranus et l'élégance de Biel. Ce dernier maître, après avoir traversé les écoles de Cologne, Leipzig et Francfort, figure dans la liste des leçons des artistes de 1487 à 1509, sous le pseudonyme d'Albinus. Il avait obtenu la maîtrise en 1485. De 1487 à 1489, il explique les Bucoliques, l'Enéide, Ovide; plus tard il s'occupe principalement d'Aristote. En 1502, il obtient le doctorat en théologie. A partir de 1509 jusqu'en 1532, il est recteur à dix reprises différentes. Il ne cessa jamais de s'intéresser aux studia politiora, ainsi qu'en témoignentsesExordiaepistolarum de 1512/13^). Après une fort longue carrière, il mourut en 1541 seulement, vénérable «Abraham universitatis« ^).

Des maîtres jeunes et ardents suivirent ces anciens dans la route timidement ouverte. L'un des plus remarquables fut Stanislas de Lowicz, humaniste fort actif à l'uni-

') Nous ne connaissons ce livre que par la mention qu'en fait la Bibliographie; il n'existe dans aucune des grandes bibliothèques publiques.

*) Voir Wislocki, Incunabula, p. 75.

versité, entre 1517 et 1&40. En 1512, il publie les Epistolae familiares de Philelphe et dédie cette pnbiîeation à Erasme Ciotek, Mécène de rhumanisme; en 1520, il donne au public le Modus de son maître aimé Sacranus; enfîn, en 1521, il écrit lui-même un traité De arte componendi epistolas, avec une préface pleine de vivacité et d'intérêt, sur laquelle nous reviendrons. Il possédait le titre de docteur en médecine, mais jusqu'à sa mort, en 1540, il ne sortit pas du coUegium minus. Luc de Nowemiasto, disciple et héritier des idées de Biel, paraît passagèrement à la faculté des artistes en 1521/22. Il publie en 1522 à Cracovie une Compendiosa in modum construendarum epistolarum manuductio, dans laquelle il célèbre son maître et compatriote, tout en se plaignant de la »langue gothique«, c'est-à-dire du latin incorrect employé par ses élèves. Un poète suisse, Faber y ajouta une pièce de vers à la gloire de Stanislas Biel qui, après avoir élargi ses connaissances en Italie et en Allemagne, les répand à présent en Pologne *).

Dans l'avant-propos de son vaste ouvrage, Dlugosz parle du goût délicat de ses contemporains à qui la grâce italienne seule peut complaire; il est cependant certain que ces fervents du nitor Italicus, n'étaient qu*en infime minorité au temps du grand historien. Au XV-e siècle en elïet, Kadlubek ne passait il pas encore pour un styliste consonnné, digne d'élre proposé en exemple pour Tétude du latin y On était loin maintenant de se contenter de si peu; avec le temps les exigences avaient grandi et les modi e|)ist()landi réprouvaient les modi du moyen âge, les modi siirnificandi, hérissés de subtilités ad mentem Scoti.

Kn définitive pourtant, si l'on se proposaient le retour à une exacte et pure latinité, on avait pour y par-

') O Luc enseigna peu de temps à Craeovie. Dans le Lib. prom. p. 1()5, son nom est suivi de la noie: uxorem duxil Sandoiniriae, notarius Lublinensis.

venir un moyen beaucoup plus efficace: la lecture et Tétude directe des auteurs anciens, un peu trop mis de côté autrefois, et que l'imprimerie rendait alors accessibles à un large public. Sans doute la lutte contre Alexandre et sa grammaire était indispensable pour déblayer des ronces et des broussailles qui obstruaient l'entrée du^ Paradis perdu vers lequel tendaient tous les désirs, tous les rêves des humanistes. Cette âpre besogne exécutée, il fallait maintenant pénétrer dans ce sanctuaire des sons et des couleurs et s efforcer de s'en inspirer, de les imiter, de les reproduire dans des manuels. Les programmes universitaires jusque là en vigueur ne laissaient guère de place à une telle tentative. Aristote et les études scolastiques exigées pour les examens prenaient presque tout le temps des élèves. Les maîtres de l'enseignement supérieur ne s'occupaient du reste que de cela. Les collégiaux minores, chargés des leçons de grammaire et d'éloquence, pouvaient donc seuls de temps à autre les baser, ces leçons, sur les classiques; enfin les extranei, jeunes surnuméraires, pour ainsi dire, à l'université, avaient surtout le loisir de parler des auteurs anciens.

Ce furent aussi ces derniers qui, au nom des auctores, menèrent la campagne contre les artes du moyen âge. Au moment dont nous nous occupons, on était dans tout le feu de la lutte; mais dès le moyen âge, au temps de la prépondérance exclusive de la scolastique, s'étaient manifestés des signes avant-coureurs de ces combats. Sans remonter en effet jusqu'à Charlemagne, Jean Saresberiensis n'avait-il pas, au Xll-e siècle, essayé de remettre en honneur les écrivains de l'antiquité; ne s'était-il pas élevé contre ceux qui préconisaient Aristote et méprisaient Cicéron?*) Jean Saresberiensis sortait de cette école de Chartres où professait Bernard Sylvestre, si épris de la

M Voir là-dessus Norden, Die antikc Kunstprosu (1898) T. II, 713 et suiv.

forme châtiée des classiques qu'il a pu passer à juste titre pour un précurseur du fameux Pétrarque. Plus tard, au XllI-e siècle, l'école d'Orléans avait aussi essayé de ressusciter la latinité classique, secouant le joug de Paris, forteresse de la scolastique. Mais ces efforts, ces rébellions locales n'avaient jamais pu déterminer un courant d'opinion, car les universités étaient l'expression môme de la culture et de la pensée qu'elles avaient façonnées. Dans ces »studia« les auteurs de la vieille Rome n'occupèrent qu'une place insignifiante; habebantur infâmes, comme le déplore Saresberiensis; et ce n'est que fortuitement que de grands écrivains, comme Cicéron, avec ses ouvrages de rhétorique ou de philosophie, et Virgile étaient pris pour texte de spéculations scolastiques ou de grammaire spéculative.

L'humanisme allait bouleverser tout cela. Les classiques en masse, et non seulement pour le fond, mais aussi pour la beauté de leur forme, allaient envahir les citadelles scolaires dont ils avaient été bannis. Commencé en dehors des universités, ce mouvement voulait maintenant y faire irruption, y conquérir des chaires d'où l'on proclamerait hautement les doctrines nouvelles auxquelles les jeunes niaitres, souvent appelés poetae ou oratores, par leurs lerons de littérature ancienne se proposaient de frayer la voie. Parfois cependant un maître des facultés supérieures, captivé par les antiques Sirènes, annonçait un cours sur un ancien; parfois, comme nous le verrons, après s'être à la hâte débarrassé de l'obligatoire Aristote, il consacrait le temps qui lui restait à la lecture d'un classique ou d'un ouvrage tout imbu de l'esprit du jour.

A Cracovie, vers 1490, il ne manque pas de cours classiques. On y explique ('icéron, Virgile, Ovide, Stace, Horace. Lucain et même Juvénal. L'impulsion donnée se ralentit en 1494: la réaction qui suivit le départ de Celtes refroidit l'ardeur des novateurs. Mais î\ partir de 1501, le courant, un instant interrompu, se précipite de nouveau, et le Liber diligentiaruni enregistre toujours de plus en

plus des leçons sur les auctores; Plaute y est inscrit pour la première fois en 1509; en 1522, un discours de Cicéron, presque uniquement étudié en vue de la beauté du style, la beauté, chose indifférente et complètement étrangère aux conceptions du moyen âge, où Cicéron orateur était à peu près ignoré ^).

Les modernes aussi étaient présentés aux étudiants comme des modèles de pure et belle latinité. Les Lettres de François Philelphe ont en 1501 cet honneur, souvent réitéré depuis; en 1520, nous rencontrons pour la première fois le nom de Mantuanus Spagnoli, général des Camaldules de Mantoue (1448 — 1518) dont les compositions poétiques ne tardèrent pas à jouir d*une énorme popularité dans les universités. Le nombre des extranei s'accroît singulièrement dans cette période, ainsi qu'en fait foi le Liber diligentiarum de 1510 et 1512^); et ces jeunes furent précisément les initiateurs de cette popularité.

Lorsque nous rencontrons dans la liste des cours un auteur moins connu, nous pouvons presque affirmer d'avance qu'il a été choisi par un extraneus. A partir de 1500 se multiplient les éditions cracoviennes des classiques, surtout de Cicéron. En 1507, Haller publie toute une suite d'ouvrages du célèbre orateur romain, efficaces auxiliaires de Tagitation soulevée pas les humanistes.

*) Voir Norden 1. c. II, 707 et Zielinski: Cicero iin Wandel dor Jahrhunderte (1897) p 20

') Edidit Wisïocki, p. 93.

Le« «Poètesi à Cracovie. — Paul de Kronno. — Jean de Wiàlica- -- Rodolphe Agricola junior et Taffluence des Suisnes à Cracovie, de 1510 à 1621). — La maison et la famille Watt - Activité d'AgricoU. — Sea olèves. — Valeotin Eck. - Johanoea Iladus. ty|>e du mttiaioonaire humaniste brouillon. — Second t<\)our d'Agrricola à Cracovie. — Sa maison devient un centre intellectuel et mondain. — I.^s évéqotHi, seH |)rot(H:teurs. — L'A malais l>onard Coxun et Erasmuw Ijcorianu^.

Au début du XVl-e siècle figurent de plus en plus fré(|uemnrîent parmi les maîtres enseiirnants à l'université jairellonienne, des jeunes jurens portant la désitrnation humaniste de »poètes«. Ce terme, dans l'acception de la Renaissance, désiçrne les amoureux du beau laniraire, de l'élo- (juence ancienne, autrement dit, lt»s apôtres de rhumanisme.

yuel(|ue8uns de ces ©poètesa (|ui contribuèrent pour une irrandt» part k répandre les litterae politiores en Poloirnr. méritent une bn»ve appréciation. Nous placerons k Ifur tête lo famtuix écrivain latin, Paul de Krosno. Il arrive \ Cracovie en ir>(H). muni du trrade de bachelier obtenu k Tireifswald: en 15()6 il devient maître. De 1507 à 1516, il fait (li»s lerons intermittentes à l'université jairellonienne*), d*abnrd <mi (|ualité d'<*xtrantHis, puis de Colleçriatus minor:

' Il allait «iouvfiit v\\ Hongrie. %mt l'invitation de Stanislas Turzo. «vtMjvie (i«- Var.niin. Il a ^n Hongrie capella «ua où il •• rend en 15U Acta U.vt. ii 225y.

il ne gravit aucun autre degré plus élevé de la hiémrchie. Il s'occupe surtout des poètes latins, Claudien, Lueain, Ovide, Perse et Virgile, et par des allocutions chaleureuses, en vers et en prose, adressées à la jeunesse, il s*efToroe d'éveiller l'amour des classiques et de gagner des auditeurs ^). En même temps, il publie ses poésies, à la gloire du roi Sigismond. Qu'on s'imagine l'impression que devait faire sur ses élèves ce vrai poète parlant des poètes. Au môme moment, un autre poète latin, Jean de Wiëlica, auteur de chants sur la guerre de Prusse, à plusieurs reprises, de 1510 à 1512, monta dans une des chaires de l'université.

Lorsque Paul de Krosno mourut, en 1517*), les humanistes s'empressèrent de lui donner un successeur dans les fonctions qu'il avait si honorablement remplies. Un des meilleurs disciples du maître pouvait seul recueillir ce lourd héritage. Il échut à un homme jeune encore, mais plein de talent, et dont le renom était déjà considérable.

Rodolphe Agricola, le jeune, était un de ces nombreux Suisses que l'éclat de l'université cracovienne avait attirés en Pologne. Nous avons maintes fois constaté cette afduence des étrangers de l'Occident. Des extrêmes confins du monde germanique, de l'Alsace, de la Suisse, de la Bavière, ils accouraient à Cracovie. Nuremberg et Breslau étaient alors les étapes commerciales vers la Pologne; cette direction adoptée par les trafiquants, le fut aussi par d'autre gens, mais pour de plus nobles mobiles.

*) Il expliqua probablement aussi les tragédies de Sénèque (Carmina éd. Kruczkiewicz, p. XI et XII), Térenco, Valère Maxime, Apulée, Cicéron, car un manuscrit de la bibl. de Breslau IV, F, H6, contient des introductions à ces leçons (Voir Jezienicki dans les Archives d'Hist. lit. IX, p. 277). Ces leçons avaient lieu en dehors de l'université, dans les bourses ou ailleurs.

*) La bibl. de Cracovie possède plusieurs ouvrages qui lui ont appartenu: Lucain, Perse, Plaute, Properce, Tite-Live, Stace. Voir Wisïocki, Incunabula, 272—3.

Quelques bourgeois, originaires de TAlsace, avaient acquis une brillante situation à Cracovie: les Betman, les Szylling, les Decius de Wissembourg, enfin les Boner de Landau. L'historien Decius rapporte que, de 1440 à 1507, la seule ville de Wissembourg envoya jusqu'à dix-huit émigrés dans la capitale de la Pologne; les étudiants alsaciens n'étaient pas rares non plus ^) Dans les vingt premières années du XVI-e siècle, ces éléments allemands jouissent d'une vraie considération et d'une prépondérance incontestée; ils comprennent surtout des Suisses. Il y avait alors à Cracovie la riche maison de commerce des Watt de Saint-Gall. Cette famille se distingua par son industrie et ses talents; un de ses membres, Joachim, surnommé Vadianus, fut professeur à l'université de Vienne (1502 — 1518) et s'y fit remarquer par son vaste savoir; il s'y acquit une solide réputation comme polyhistor, et joua un rôle en vue dans les luttes humanistes. A Cracovie, ses frères, Hector entre autres, tout en faisant prospérer leur négoce, répandaient aussi la civilisation: les toiles de Saint-Gall étaient tout particulièrement recherchées. A Posen, Conrad Watt avait aussi embrassé la même profession. A la tète de la maison de Cracovie était placé Jacques Sutor, negotiationis mercatoriae Vadianorum praefectus *). Cette maison était un refuge, un foyer pour l'émigration suisse à Cracovie, et elle ne tarda pas à devenir, non seulement un grand entrepôt de marchandises, mais encore un intermédiaire d<' l'importation des idées en Orient.

Kntre 1510 et 1520, l'affluence de ces étrangers à Cracovie peut être comparée î\ celle de 1490, 1491. Ce fut le dernier grand mouvement de ce trenre, auquel prirent part surtout des Suisses. Le contintrent le plus nombreux était fourni par les villes avoisinant le lac de Constance:

*) NFor.'iw^ki. Contributions à l'histoire de la Konaissance p. 4. Die Va<iiaiiische l<rie!saiiiiulung ï, II. IIÏ. Sl.-Gallon. 1890— 1897. Voir n. 151.

d*abord Constance, puis Schaffhausen, Winterthuret Lindau, Saint-Gall et Altstetten, Bodman, enfin Wasserburg. Sans aucun doute ce n*est pas sans motif que cette région nous envoyait ses fils: l'université glorieuse, non moins que les Watt, les attirait. En 1450, Michel Fogelwager, d'une famille de Saint-Gall, établie plus tard à Cracovie, s'inscrit au nombre des élèves de l'université jagellonienne. A partir de 1490, les Suisses arrivent en plus grand nombre; les années 1510, 1511, 1512, 1513 sont les plus remarquables sous ce rapport. Jean Haller, issu peut-être d'une famille suisse qui s'établit à Rottenburg, imprimait alors à Cracovie; ))Master Bernharth (Jocklin) papyrmacher zcu dem Mugell bi Kracem«, originaire de Ktissnacht^) fabriquait du papier à Mogita.

Ce fut donc en 1510 que fut admis à l'université de Cracovie Rudolphus Johannis de Constancia, appelé Agricola iunior, venant de Wasserburg, ainsi qu'en témoigne l'inscription à la même école, en 1512, de son frère »Joannes Joannis de Vasserborg«. Il portait le même nom que son prédécesseur dans la carrière humaniste, le grand Rodolphe Agricola de Groningue; mais il n'avait avec celui-ci d'autre parenté que celle des goûts et des opinions. Moins connu que son célèbre homonyme, il rendit pourtant de grands services à la cause de l'humanisme en Orient. Avant de se fixer à Cracovie, il avait subi bien des influences, s'était abreuvé à bien des sources de savoir: à Leipzig d'abord, en 1507 et 1508; puis à Breslau, où il rencontra Laurent Corvinus. De là, il avait gagné Cracovie où il se proposait de s'instruire lui-même et en même temps d'instruire les autres. Il parle plus tard avec gratitude de ses maîtres Constantin Clariti et Jean Amatus, Sicilien; il fut aussi en bonnes relations avec le libraire cracovien Marcus (Scharffenberg) chez lequel il

') Voir: Die Vadianische Briefsammlung II, nr. 220 (année

habite en 1511 ^), quoique, cette même aunée. il date lettres ex contubernio Gerinanorum >). BientAt il s'attache étroitement à Paul de Krosno, au pied de la chaire duquel sVinpressait alors une foule captivée par les belles lerons du maître sur les poi*tes latins. Aussi est-ce à ce dernier qu'il consacre, en 1511^ sa première urrande composition poétique, une élétjrio sur Saint Casimir. Cet ouvrakre fut suivi de beaucoup d'autres, d'un vrenre plu> pratique, didactique, tels que: éditions d'auteurs, manuels destinés à répandre l'humanisme. Quoique A^ricola n'eût aucun poste ofliciel — le ^rade de bachelier acquis en 1511. n'en ouvrait ijruère dwant lui — nous le voyons alors enseicner à Cracovie'). C'est sans doute à la bourse allemande qu'il déployait ^on zèle. Bientôt il fut entouré de nombreux élèves, principalement des Suisses; parmi ses »alumnic de 1511, se trouve Sébastien (iruhel de Saint-Ctall. piH*te et plus tard prédicant à Berir *), Benoît Burtrauer qui fut ensuite l'auxiliaire et le partisan de Joachim Vadianus dans l'oeuvre de la réfonnation à SaintGalP^ En 1511, s'inscrit à l'université Valentin Krk de Lindau. dans la suite p<K*te humaniste fameux; en 1512, Johannes de Bodma, sans» doute Wolfllin: en 1514, Louis Ochslin de SchalTliauwn. musioit*n de valeur. Ces deux derniers sessavêrent aussi en poésie*'). CeptMidant Airricola ne n»sta à Cracovie que jus(|uen 1514: entraîné par son humeur aventureuse» il jrîiirna alors la Ihmirrit» d où il vint se fixer à Vienne |Miur quel(|Ut»^ aniM'e.^

Il i\v manqua pas de remplaçants à Cracovie. Le

' I ►!•• V:ui. HrirNainiiiliing. Nachtr.'i^f. H

'i \Uuï. 1. Il lu.

'• li.iiirh. ICihi A^rii'ula iiiniur. hri*>lau. Ih92. p. 9.

*■ \*;i«i. Hni-f^aiiiiuliiiur. n. U \hu\. i\ 22

' { nv \M*t*' tU" vtTs lit' .loh. Lupulu'« Hoiiiuan<'niiii %e trouve *!.iiis |.' l*.oi.'i:>ruMis m l:unli*m AuLnmlini Moravi de Eck; une pièce <!ii N^oonti. «lan.s I'.\r»i vtTsiliranili «li* I>k 1515.

nYeilleur de ses disciples était ce Valentin Eck de Lindau en Suisse, surnommé Lindanus ou Philyropolitanus*). La personne et problablement Tappel d'Agricola l'avaient amené à Cracovie; en 1513, il y obtint le grade de bachelier et, se contentant de ce titre académique, eut dès lors la prétention de communiquer à autrui ses opinions. Il demeura à Cracovie peut-être jusqu'en 1516; dans cet intervalle il écrivit des poésies laudatives, où il excellait, et seconda en outre de tout son pouvoir Toeuvre de propagande d'Agricola; il continua môme d'enseigner après le départ de son maître, et, comme lui, travailla au Contubernium Germanorum. C'est de cet asile qu'il dédie à son protecteur Décius, secrétaire royal, son ouvrage De arte versificandi, écrit pour que les élèves, obligés jusque là d'écrire les règles sous la dictée, eussent en ce livre un traité facilitant leurs études *^). Ces élèves, admirateurs de leur maître, ajoutèrent à ce petit manuel des hommages et des couronnes poétiques, surtout un certain Balthasar Latistomus de Lublin et Georgius Logus de Swidnica, fameux poète humaniste qui vraisemblablement, au semestre deté de 1514, s'inscrivit à l'université de Cracovie*). Peu de temps après, Eck se rendit en Hongrie auprès des Turzo, et dès lors partagea son temps et son activité entre ce pays et la Pologne^).

Sur ces entrefaites arriva à Cracovie un homme qui fut une des individualités les plus tapageuses de cette époque et qui incarna dans toute son amplitude, avec toute son effronterie, toute son humeur batailleuse, le personnage assez répandu alors de l'humaniste errant. C'était Jean Hadus ou Hadelius, venant de l'Allemagne du Nord, du pays de Hadeln, entre l'embouchure de l'Elbe et celle du Weser. Après de multiples pérégrinations, il venait

») Wiszniewski. Hist. lit. VI, 333.

') De arte versificandi. Crac. Ungler. 1515.

*) Bauch, Georgius Logus. Breslau, 1896, p. 2.

*) Wiszniewski 1. c. et Wisïocki, Liber dilig. Fraefatio, p. X.

tenter la fortune en Pologne; il avait précédemment étudié à Leipzig, puis, en 1508, à Wittemberg; en 1513, il est à Francfort-sur-l'Oder, Tannée suivante à Groifswald, en 1515, à Rostock. Dans ces deux dernières universités, Hadus s'était posé en »poète« universitaire, combattant sans relâche les adversaires de l'humanisme, et ne leur ménageant pas les plus véhémentes injures. Il ne fit néanmoins un séjour prolongé nulle part, et en quittant Greifswald il décocha quelques amers sarcasmes contre ses ennemis, sarcasmes qu'il renouvela à son départ de Rostock, contre Henry Cother. Des amours fort sensuelles l'avaient, il est vrai, attaché à une dame Sophie, peu sévère beauté de Rostock; cependant elles ne l'y retinrent pas^). En 1516, il traverse Francfort-sur-l'Oder pour atteindre Cracovie, où, en octobre, il s'inscrit dans le registre matricule de l'université jagellonienne.

Cet humaniste militant*) arrivait à Cracovie sous de fâcheux auspices: la peste qui l'avait contraint d'abandonner Francfort, régnait aussi dans la capitale de la Pologne. Il s'installa à la bourse hongroise 3). 11 se proposait d'étudier entre autres choses la médecine, et d'enseigner aussi

ut discamque artes ut doceamque bonas.

A la manière humaniste, par un poétique intimatum ad Cracovianum scholasticum, il invitait chez lui les jeunes gens. Il annonce une conférence sur l'Ibis d'Ovide; nous savons en outre qu'avant le 20 juillet 1517 il avait expliqué les Métamorphoses*). Mais ces leçons dans les bourses ne lui assuraient point l'existence. Il sollicita donc un praemium quelconque de l'université, et, dans ce but, adressa

'I Voir l'article de Bauch dans la Vierteljahrsschrift fur Cultur und Litteratur der Renaissance de Geiger (1886) I, 206.

^ Nous connaissons sa conduite par le Jani Hadelii elegiaruin liber I iViennae lol8, exemplaire de la bibl. univ. de Breslau).

•) Bauch 1. c. 221.

*i Acta rect. n. 2^37.

une demande de secours au recteur en fonctions pendant le semestre d'hiver de 1516/17, Jean Przyjaciel (Amicinus), sulTra«jrant à l'évêché de Cracovie:

Fac mihi constituant pro niagno parva labore Praemia;

il vint ensuite frapper à la porte de Dominique de Seczemin, docteur des canons et chanoine de Oniezno, se lamentant sur sa pauvreté qui ne lui permet même pas de s'adresser à un médecin pour le soulagement de ses souffrances. Néanmoins, la plupart du temps, ces démarches quémandeuses restaient vaines, tandis que les maladies continuaient à l'accabler. Jean Smigellius ou Smygiet lui vint pourtant en aide; aussi Madus exprima-t-il pompeusement sa reconnaissance envers ce bienfaiteur, non moins qu'envers Jean Rosbach, docteur cracovien. Mais son disciple préféré, Frolicus Priscius, meurt prématurément, et il se plaint dans une pièce ad Viennensem scholasticuni que

Cracoviae nec vivus eram nec inortuus . . .

L'ancien amant de dame Sophie de Rostock, soupirait après une divinité à adorer, et il était convaincu que ses malaises avaient pour orii^ine la nimia contiiientia à iciquelle il était réduit à Cracovie. Il projette donc de venir sous peu à Vienne se débarrasser de toutes ces indispositions. Comme presque tous les humanistes étrangers, à commencer par Callima(|ue, lladus à Cracovie se disait exilé parmi les Scythes et rappelait la tragédie d'Ovide.

Nil mihi Crocca places.

Cracovie lui déplaît, parce ((ue, ne sachant pas le polonais, il est forcé dans ses emplettes de i)ayer, et pour la marchandise et pour son ignorance*). 11 prend donc la fuite,

*) Ad ,Ioh. Aniicinuin:

Quidqiiid emil, levius Sarniata seniper cinit, Causa patet. vestrani mec ïniruiu) iic^îcio linguani. Ce passage est fort signilicaiif pour les moeurs commerciales du temps à Cracovie.

Moraws^ki. lU. 8

coiiiiiie (/cites et heaiicoiip d'aiitren, rn jetant pour aJieu h la villf exécrêt» re Ilot ci'épithètes inalHonnant(*s:

Kr(^o iiivina tii»is. nact'i» invina poetin.

Itarbara, caiia. ruiiis, Jura, »ii|K*rba val*».

Kt par coiilraste, il entrevoit des merveilles à Vienne: lllusin*iii. pulcliraiii It>pi(laiii<|ui* vi«l«*lK> Viponatii

A VitMine, en elïet, il réussit b(*aueoup mieux sous t«»us les rapports, liien aroueilli par les humanistes, il y est honoré d'une couronne poéti{|ut*. en 1517. Kt ces douceurs pourtant ne parxiennent pas à le lixer: après 151H nous le voV(U)s en Italie où il d<»nna les essais de sa Ivn* aux famru>es (.'oryciana, le premier almanach des .Muses, publié à Kome.

KntrtHemps le bruit d<»s suc<*ês viennois de lladus bétail répandu à Crarovie. Les Oacoviens s'en montrèrent tort surpris f*t furent en même temps indiirné> des invectives proférées (Muitre leur cité. En novembre 1.M8, Melchior Watt é<*rit À Joacliim Vadianus que les Cra<!<»viens ont publié (|Uel(|ue cht»se contre lladelius'). Klïectivement (jaspard Hrsinus \'t»liuH avait lait paraître une wl'rbis Cracovme defensioa, où il réiébrait la <*apitale, sièire des mis, du trône et 4l(* l'esprit'. Il y reprochait aussi à lladus d'avoir ditTamé la ville (|ui avait vu p«>ur lui une si franche h«>8pîtalité i»l il invite le** \ ienn«»is à expulser au plus vite ce vaî/alMiml:

.•^♦•«iiliim l'iToiifin pt»lK* VuMina tui«»

\\\ iiumient ou I lad 11^ >e n*iulait, s'enfuyait à Vienne, re\eiiait à ( racovh* un li(»miiie i|ui y avait déjà pas>ê auparavant <(uel(|ue> anneo. «lans le tra\ail et Tétude, Hod(»lplie .Xirricola, r«»>olu a nMiou\eler dans le Nord ses

» \ .t^lian hru'N NaciilraL"- lit n :\7.

JoJiitf a loiaho «11* f»'l «•ifi'tiniii' IVt Jiii.tniJi. (.Yacoviai* 1531

iK\»*n.|»l u! •• .1.- ;.i Mi.l :ji;|» \ li-mif

tentatives d'autrefois. Nous ne pouvons comprendre à quel mobile il obéissait en quittant le paradis humaniste viennois pour s'égarer dans la Toniis septentrionale. Il est probable que des objurgations et des promesses de quelques protecteurs des lettres le déterminèrent <\ ce sacrifice. Ces promesses cependant ne se réalisèrent pas sur le champ et Agricola n'eut pas tout de suite la situation qu'on lui avait fait peut-être espérer. 11 arriva à Cracovie vers la fin de 1517 et s'y établit dans le voisinage de la maison d'Hector de Watt ^). Sans entrer dans le détail de ses faits et gestes pendant les années qui suivirent, les dernières de sa vie, nous en rapporterons cependant les événements les plus marquants. Sa demeure est ouverte, comme naguère, aux humanistes, surtout aux Suisses. Ils s'y pressent; ils y trouvent même des secours pécuniaires, souvent le vivre et le couvert. Agricola écrit à Vadianus-j, le 25 août 1519, qu'il est recherché par les émigrés suisses. ))Je voudrais, ajoute-t-il, pouvoir leur être à tous aussi utile que je le désirer. Il entretenait de ses deniers André Eck, frère de Valentin et élève de Vadianus'); il soutenait aussi Jean Zinck et Louis Ochslin. Avec ces disciples il fréquentait chez Sutor, et ses relations avec les Watt, les Boner, les Bethman, les Salomon, les Uécius lui rendaient la vie fort agréable. 11 a chanté les libéralités de Séverin Boner et de Jean Bethman; dix années durant il prit place sur le même banc à côté des Salomon et leur voua une amitié éternelle*). Dans cette colonie helvétique régnait la plus grande animation en 1519: le fameux humaniste suisse Joachim Vadianus, après avoir quitté Vienne, s'était arrêté à Cracovie avant de regagner sa patrie. On se réunissait en nombreuse compagnie; on allait visiter

') Bauch, Uudolphus Agricola, 24.

') Vad. briefs., n. 1G5.

•'*) Ibid. Nachtriige, 49.

*) Voir Fassio doininicii, Crac. 1520.

Ht)

l<\H s;ilino> (11' W it»liczk«i * .. Toiilos *•«»!* partii*> de |>l.ii>ir étaient rirayérs par de la iiui»ique: Sébastien Steiiih«>l"er dt» Hall, élèvi» lidèN» d'Airricola et luaitn* crart»\u»ii eu ir>20, charmait par >a vni\ inélodit*u8e les auditeurs ({ui l'eiittiuraient ilaiis la inatxMi de Wietor'i.

Ct^ptMidaiil maltrre la hienveillan<*e dt»» rieh»*?» hour LrcM»iî*. nialirré l'amitH* des secrétaires royaux, I>eciu> fl I)aiitiM*us, ma II! ré les Montés dt* leiniiient lioiniiit* d Ktat Chri*»tophe S/ytUowieeki, palatin de Craeovie^i. Airrie«»la, eette t'ois non plus, nt* put parvenir à lu position qu il enviait et (pii lui t*ût permis de di'*ployer tout son /èl«-. l.'an née l.MS l'ut tout parlieulièreinent brillante à Craeo\if; k la pompe nuptiab* du mariai/e du roi avt*c Iion<* Sfor/.a l'ut eoinié tout un eorlèire de Muses; les humaniste*» rivalisèrent île verve et d éclat <lanB leurs épithalanies. Nou*H n»parUTons de ces têtes, l ne foule d'ItaliiMis étaient alors venus en l*o|oL''ne et cet événement eut pour conséquenct* la nomination d'Airruida aux fonctions d instructeur d«'s paire> italiens di» la reine, auxquels il dédia, en ir)lN. son édition de la Pliisituiomia dt* Jean de < doi^ou'. Mais ce n t'»tait pas «-e qu'il avait ré\é, ce n*était pas la chaire universitaire tant conv4»itée.

Nous avtin»- déjà rapporté (|ue ses c<»urs avaient eu litMi à la Imiutsi- allemande, lors de son prenuer séjour à Oaco\ie. 11 n avait pu obtenir accès à l'université, parce qu'il n'étaii qu«» q»oéte«, t»t malirrt' les pnMentions <i<»s humani**teH. cr titrt» «e pouvait être T écjuivalent (!<» <*elui de maitre. A -st»n retour en iNdotrne, se?* droits à pi'nélrer dans la L'ramh* école n'étaient pa> devenus plu> léiritimi»*», et pai- c»»n>e(|uent il ne s'y trouva pas de place pour Un Cepeiulant quelques protecteur^ illustre* s'unirent pour ecartt»r tous le*» obstacles et le fairt.» ad-

Xlnr-iu^ki. L.i ICfn.ii^-aiM-.- Ihhi . p. 6.

\ .il lin.!- n -iir»

A'jiiiol.i lui .l><|i;i fii 1.'>11) -un liMUiH* do (iivo >t;iin<iiio

mettre quand même à Tuniversité. Ce furent les évêques de Pologne, hommes de coeur et de bon sens qui se firent les Mécènes de l'humanisme. Le 30 avril 1518, Agricola déclare pour la première fois qu'il compte sur un subside des évêques; bientôt, il se dit: episcoporum stipendiatus '). Ces prélats, animés des plus généreuses intentions, ne lui marchandèrent donc pas leur appui et lui procurèrent un lectorium au CoUegium, avec rétribution convenable. Plus tard, au synode de FMotrkow en 1542, les évêques polonais s'engagèrent à verser une certaine somme, à l'effet d'accroître les revenus des lecteurs et de faire venir à Cracovie un légiste et deux professeurs î)Iitierarum humanarum«*). En 1518, l'entente de quelque princes de l'Etilise amena un résultat analogue. Jean Lubranski, évêcjue de Posen, Miithias Drzewicki, évèque de Wlocfavvek, Pierre Tomicki, évèque de Przemysl et Jean Konarski, évèque de Cracovie, désireux de faire renaître la splendeur de la vieille école cracovienne, crurent que Kacquisition d'un maître de valeur, tel que Rodolphe Agricola, contribuerait à ce dessein. C'est ainsi qu'un simple «poète», entra, ou plutôt fut imposé au Collegium, afin d'y enseigner bonas litteras. A partir de ce moment, il s'intitule «lector ordinarius Cracoviensis« ^) et commence à faire ses cours: en 1518/1519, il explique les Fastes d'Ovide, les satires d'Horace l'année suivante. Le but poursuivi par luimême et par tant d'humanistes était enfin atteint: l'université s'était ouverte devant le «poète», ou plutôt devant les nouveautés. Cependant les mauvais côtés de la position ainsi conquise ne tardèrent pas à se révéler à Agricola. Les évêques en effet avaient beaucoup promis, mais tenaient peu: la rétribution était fort insuffisante. Dès le mois d'août 1519, Agricola écrit: episcopi mei magni sunt

') Vad. Briefsîinuiilung. ii. 120 et n. 150.

•') Archives de la commission jiir. T. 1, p. 400.

=») Vad. Briefs. n. 142.

poil ici tatores et plane frigescunt ^). Désormais ces plaintes contre le manque de parole des prélats ne fontque se renouveler sans cesse. Agricola souvent songe à abandonner son poste; mais tantôt Lubranski, tantôt Drzewicki, prennent envers lui de nouveaux et tout aussi illusoires engagements, qui le font revenir sur sa détermination. En décembre 1520, il se lamente sur ses peines et ses mécomptes: «Les Polonais sont prodigues en magnifiques assurances, mais ils me donnent à peine de quoi me vêtira*). A ces embarras matériels vinrent s'ajouter d'autres sujets de mécontentement: le climat insalubre de Cracovie, contre lequel André Eck avait déjà murmuré, disant que dans cette ville «tous les éléments sont empoisonnés«, la pénurie d'élèves, par suite de la guerre et des maladies, enfin l'antipathie que les Cracoviens commençaient à afficher pour les étrangers, surtout pour les Allemands*). Il résolut de s'éloigner coûte que coûte; il voulait retourner en Suisse, gagner Leipzig ou W'iltemberg. D'une sanlé chancelante, il était très souvent soulîrant: d'où son humeur chagrine et soupçonneuse; aussi sur la fin de sa vie il s'emporte continuellement contre la Sarmatie et appelle les Polonais «omnium mortaliuin superbissimos inconstantissimosque»*). Il ne lui fut pourUmt pas donné de réaliser son projet: la mort vint le frapper au mois de mars lô2l. Kn annonçant ce décès à Vadianus, le musicien Sébastien Steinhofer, ami d'Agricola. parle avec pitié de l'affreuse misère dans laquelle celui-ci avait passé ses derniers jours. On voulut com|)enser rinditrence de cette vie par de pompeuses obsèques: le 5 mars il fut inhumé au couvent des Cordeliers, et l'université en corps, ainsi qu'un nombreux clergé accompau:na sa dépouille terrestre '•).

M VîKi. Biiefs. n. 105. *i Il)i(l. n. 225.

') Ibid. n. 165. lEokins uiimia Oacoviao <»sse oleinonta infocta fliocrr solot) 225, 216.

*l Ibid. n 196. •i Ibid. ?i. 2h8. I/aniUM' hhmih' de sa mort arrive k Cracovie

Ce ne fut pas un génie créateur, mais ce fut un bon ouvrier de l'humanisme en Pologne, qui lui est redevable d'une foule d'excellents ouvrages et de bonnes éditions; il était attaché à Cracovie par les mille liens de la jeunesse, de Tàge mûr, de la science, de la vie, et ce fut en vain que, sur le tard, il essaya de les rompre.

En môme temps que lui et après lui professa à l'université un autre poète, venu de la lointaine Angleterre, Léonard Coxe *). Lorsqu'il arriva en Pologne, c'était déjà un homme fait et d*une certaine notoriété; à l'occasion de son inscription, il prononça le 6 décembre 1518, une longue harangue: De laudibus celeberrimae Cracov. academiae. Il est cependant douteux qu'il possédât les titres exigés pour être reçu parmi les maîtres ordinaires. Peutêtre n'étaitil que poète et ne vit-il les diflicullés s'aplanir devant lui que grâce à la haute intervention de Decius et de quel((ues autres dignitaires qui (irent pour lui ce que les évêques avaient fait pour Agricola. Il était originaire du Montmouthshire, dans le diocèse de Lincoln, et avait passé sa vie à courir le monde; en 1518 et 1519 il explique à Cracovie Tite-Live, Quintilien et les lettres de S. Jérôme; en 1525 et 1526, Cicéron, Virgile et Quintilien. Cette dernière année, il est impliqué dans un procès au tribunal rectoral. Le poète F]rasme Licorianus*-) accuse Léonard devant la juridiction académique d'avoir afiiché sur les portes du collegium un libelle infamant et de l'avoir tourné en dérision^ lui Erasme, dans ses leçons publiques. Léonard Coxiis se

Philippe Gundel, de Passan, en navièro, poète et professeur de poétique et d'éloquence à Vienne; après un court séjour il rogagn«' Vienne en 1522.

*) Voir à son sujet Morawski. La Uenaissance {I88ii p. 7 et suiv.

-) Il est inscrit dans le registre matricule ci acovien au semestre d'été 1525: Erasmus Johannis Oempedophillus Lycorianus dioc. Salisburgensis. poeta t. s. Il était originaire de Carinthie el vint à Cracovie de Francfort-sur-l'Oder. Conf. Daueh, iJeutsclie Scholaren in Krak. Breslau. 1901, p. 17.

retrancha en celte conjoncture derrière l'autorité de I évèque de Przeniysl. Krzycki qui Taurait incité à ce:? sarca-smeft*;. Cette affaire et les personnages qui y furent nriélés ne nous sont qu'imparfaitement connus. Néanmoins, si Ton se rappelle qu'au commencement de 1526, Jean Laski. neveu de l'archevêque de Gniezno, revint de rOccident, emmenant avec lui le poète Anianus. <*t que bientôt après éclata une violente guerre de plume, entre Tomicki et ses partisans, d'un côté, de l'autre, la famille Laski, «envieuse de la considération dont jouissait Tomicki<t ' , il est vraisemblahle que cet Erasmus Lic(»rianus était un des hôtes des Laski en Polosrne, et qu'il leur prê- Uiit, tout comme Anianus, l'arme de ses épigrammes; tandis que Coxus, à l'instigation de Krzycki, neveu de Tomicki, lui rendait ses malices avec usure.

Après s'être produit à l'université, l'Anglais Coxus se mét^imorphose en «adolescentiae formatora et devient le mentor du jeune André Zebrzydowski; il passe l'année 1:)27 à Paris, en compagnie du futur évêque: il mourut, parait-il, en Angleterre, en 1549. C'était un savant, interprétat«*ur avisé de Cicéron et d'Horace, un drs derniers missionnaires humanistes qui. en si grand nombre, se ruèrent sur le ColIcLnum jagellonien, aux confins des deux siècles. Nous les avons tous suivis, à partir de Callima(|ue: n<Kis avons noté leur apport à l'oeuvre de la civilisatiiui nationale. La marée humaniste avait envahi la Polotrne: mais on attendait toujours avec impatience le flot .sauveur qui y j«?tterait, enfin délivrée. Aphrodite, l'antiqu«* AîHulyoniène, enchaînée si l(»nirteiups dans les abîmeà par le inoyt^n aire.

'i Acta u-cloralia ii. 28(>i^

^) \'(Mr n(»lri' nol»* aux ('arniina Cricii. p. 150.

l.e grec. — On l'ignore au moyen âge. — HOveil de l'élude de celte langue en Italie, dans la seconde moitié du XV-e siècle. — Aide Manuce. — Ce mouvement se propage dans le Nord au commencement du XV!-e siècle. - Erfurt, Wittemberg et Leipzig. — Le grec à Cracovie. — Joannes Sylvius. — Contanzo Clariti. — Le grec, de Cracovie gagne le Nord. — Gaspard Ursinus Velius. — Wenzel de Hirschberg. — Georges de Lignitz Libanus. — Le grec pénètre à Tuniversité en 1520. — L'hébreu. — Pierre Tomicki. — Etat de la connaissance de cette langue en Occident. — Johannes van den Camp<*n. — Va-

lérien Pernus.

Enfin déçag-é des aspérités et du fatras qui le souillaient, le latin en était donc revenu aux niodèles classi(|ues. Dans les esprits plus éveillés, plus entreprenants devaient dès lors naître une soif qu'on ne pourrait éteindre qu'aux vraies sources, un désir de pénétrer jus(|u'aux oriirines, à Tessence même de la pensée qui jus((ue là, sous les déguisements les plus bizarres, avait parcouru et nourri le inonde. La langue et les écrivains grecs, à la faveur de cet essor, émergeaient chaque jour de plus en plus des ténèbres épaisses où ils avaient été ensevelis et les yeux éblouis des humanistes contemplaient avec une pieuse admiration ces pères du savoir, ces enfants de la beauté, ouvraient ces livres si longtemps oubliés, si longtemps méconnus.

Au moyen âge la connaissance du grec était tout à fait exceptionnelle. En 1360. Pétrarque énumère les Ita-

lions qui savtMit cette lanirui*: il en compte* trois on quatnr à Florence, un à Bologne, deux à Vên>ne. un à Solmona, un à Mantoue; il n*y en a point k Rome. Au rount du XV e sièrie, le irrec fait de urrantis proy^rès: les conciles mettent l'Occident en rapport avec l'Orient: la cliule de Coiintantinople tourne les yeux di» la chK'tienté vers le pavî* où venait de succomber le monde trrc»c. Hif*nt6t le pape Nicolas V favorise Tétude du irrec de toute la forci* de «gi haute autorité et de sa vaste int«*lliirenc«» *.. Aussi l'Italie devint-elle le fover de celte étude ilans la seconde moitié du XV*e siè<le; le Nord lui-même peu à peu commença à s*y adonner (Je mouvement s*acccntua surtout lorsque le fameux Aide Manuc<* commença à imprimer les premières éditions d«*s urrands écrivains di* la Orèce.

L'imprimerie d4*s Aides brilla comme un phare mt4*llectuel i*n Kuropi*, et et* lu^ fut p.is un des moindres services du fondateur de cett«* maison que «l'avoir créé la typographie «rrecque. (n auteur contemporain Tappelle |N>in* peust*m«*nt: irrat*canicao aiiti(|uitatis n*staurator; nous |Hiurn)ns bientôt nous convaincre «|U*à léirard de la l*oloirne, son action fut aussi <lu plus urrand ptiids. Le pap<* Léon X couronna r«M*uvre c*Mumenrée et préparinr par le XV-e siècle. Nous savons vu «'llet qu'il appela à Tunivcrsité dt* H«inie réiioNfc U» professeur de urrec Basilios Chalcondylas. qu'il fttnda TAcaclémie Médicis unic|u<*ment pour propaL^er c*ette lanj^ue. ((u il mit eiilin à profit dans ce dess<*in la science de Lascans ri d«* Marc Musums. L'enthousiasmt* pour le irrec L^randit al«>rs au point qii un rêvait d'Athènes dana le Latium, de l'Ilyssos au b«M*d du Tibn*''. Kt quoique rnnpulsion donnrt* par le Saint-Siètre dût bientôt se ralentir, peiiiiant la crise terrible des discordes relitrieuaea qui allaient ensanirlaiifer rivj"lise. cet enthousiasme belle-

\ oiu''. \\ nMJiTb'N'hMULT «l»»-* Altiiihuiiis ||. l«»2 fi miv. - \ on i'iioli, Kixist.i i| pali.i 18H*<. 15 Au'oHtoi surtout p. 633

nique, dernier rayon, dernière ivresse de la Renaissance, devait avoir de larges conséquences dans l'avenir.

Le grec ne pouvait aisément pénétrer dans le Nord. Si, pendant le XV-e siècle, quelqu^un y connut le grec, il avait importé ce savoir du Midi où les écoliers septentrionaux commençaient alors à affluer. Mais ce savant isolé n'avait aucune influence sur la culture générale, sur les idées régnantes. Les universités persistaient dans leurs errements; et Ton continua à ignorer le grec, malgré que> comme on Ta si justement fait remarquer, la pensée du moyen âge fût surtout alimentée par la pensée grecque- N'étaient-ce pas en effet les philosophes, les mathémaUciens, les astronomes, les médecins grecs qu'on expliquait sans cesse dans les universités? On les présentait, il est vrai, dans des traductions latines, presque toujours défectueuses; aussi la pensée grec(|ue ne pénétrait elle ((ue défigurée, amoindrie par ce travestissement, dans les esprits du moyen âge. Par cela même l'intérêt ne s*attachait point à la forme, et la beauté de la forme seule eût pu exciter les studieux à se servir du texte original grec*). Ce n'est que vers la fin du XV-e siècle qu'éclatèrent des plaintes sur les mauvaises traductions d'Aristote dont quelques livres, par suite de ces interprétations erronées, étaient k peu près incompréhensibles. Ces cris de révolte devaient nécessairement aboutir h une réforme.

Vers 1500 et immédiatement après cette date, les premières lueurs de progrès se manifestent en Allemagne; à partir de ce moment on trouve cha((ue jour en plus grand nombre des hommes linguarum periti dans les universités. A Erfurt^ c'est Nicolas Marschalk qui préside à cette évolution; en 1501, paraît son livre de orthographia, irrammaire élémentaire latino-grecque, le premier manuel de lanirue grecque, le premier livre de lecture en cette lanuue

») Voir Paulscn, Goschichle <les gelehrt«Mi Unterrichts I, 67 et 132.

qui ait été publié en Allematine ^). Mais ce n'était là qu'un premier pas, assez maladroit encore. Le trrec est admis à W'ittemberg, en 1503; à Leipzig, très probablement de;? le début du siècle, il est enseigné par l'Italien Clariti. C'étaient les prémisses de l'expansion qu'il allait prendre plus tard, car ce ne fut que quinze ans après que le premier professeur en titre de grec ])arait à Leipzig*). Ce ne fut aussi qu'en 151Ô que des résultats sensibles de ces essais de la première heure se tirent sentir: alors l'Ancrlais Richard Crocus et Pierre Mosellanus établissent définitivement cette lancrue à Leipzig, tandis qu'à \\'iltemberg, Mélanchton prend le titre de graecarum litterarum lector primus. Aussi peut-on afiirmer à juste raison que lorsque, vers 1Ô20, les universités allemandes modifièrent prescfue toutes leurs programmes, le grec y était déjà acclimaté et constituait une des matières essentielles de l'enseignement universitaire •'*).

Mais que se passait-il à ce moment en Pologne? Cracovie eut aussi au X\ -t* siècle ses éclaireurs de l'invasion grec<|ue. Nous avons déjà parlé du Grec Demetrios qui y [)assa quelque temps pendant le concile de Kàle: nous avons aussi remarqué (|ue la mission de ce personnage fut vaine et prématurée. Dans la suite du W'e siècle, plus d'un écolier, de retour d'Italie, en importa une certaine connaissance de la langue grecque, dans son bagage scientin((ue. Mais pour que ces iroùts individuels devinssent généraux il fallait, soit un enseignement excellent, soit une ardeur excessive, soit enfin l'inlluence d'une éclatante personnalité. Callimaque n'était point apte à jouer ce rôle, car le monde» trrec lui était sans doute assez inconnu:

* Voir G. Hiuah, Di*' Anliuiu:»' «U»s Studiuiiis der gr. 8pracho in Nordtlt'utschland. dans l»'s Miltheil d«^r (ii»si»llsclial't fiir dout»t*h»* Erziehuuf^siresi'hicht»^ \'l, 1. 10.

'. Uauih 1. c. ;H, 16.

*• Ilorawitz nou< doimt» ctMlain*^ r(»nsoiifiuMn«»nts là-dos<iis dans les (Iriechisrhi* Studien. Hfrliii \^i.

Conrad Celtes avait, il est vrai, yfoiité au grec à Heidelberir, sous la direction de Rodolphe Atrricola; mais il ne s'en était pas pénétré assez profondément pour en devenir Tapôtre. Sans doute, il savait aussi le grec, ce Jean Ursinus qui avait passé par l'Italie et qui dans son Modus epistolandi décèle une connaissance assez sérieuse de l'antiquité grecque et latine. Le grec ne dut pas non plus être étranger à Sommerteld le vieux, qui dans les notes de sa grammaire latine fait ressortir plusieurs analogies avec la langue grecque. Quant à Sommerfeld le jeune, Jean Rhagius qui, plus tard, fut un des fermes propagatcuirs de la nouvelle science en Allemagne, il l'avait certainement apprise à fond en Italie, où il arriva de Cracovie en 1499. Cependant ce ne fut pas d' Allemagne mais bien du Midi que la lumière hellénique fut portée en Pologne. Après le flot considérable d'Occidentaux qui s'étendit chez nous dans la seconde moitié du X\'-e siècle, un certain nombre d'Italiens, au commencement du XVI-e, y vinrent reprendre la tradition de leur illustre compatriote, continuer son oeuvre. En 1499, Sommerfeld le jeune par deux fois écrit, non sans inquiétude, à Celles à Vienne qu'un Italien se propose, diton, de se rendre à Cracovie *). »Le maître Glogowita a répandu le bruil qu'un certain Siculus va nous arriver; ne savez-vous rien làdessus?« Dans une seconde lettre il revient sur cette nouvelle: ))0n m'apprend qu'un Grec famélique ou un Sicilien (quidam Graeculus esuriens aut Siculus) se dirige vers notre ville. 11 sera complètement déçu dans ses espérances, car notre gymnasium n'est plus aussi florissant ((ue lorsque vous étiez ici((. (^uel était ce Grec, ce Sicilien en route vers le Nord, sur qui Sommerfeld s'exprime avec aigreur? Sans aucun doute il s'agissait de Joannes Sylvius Siculus, legum doctor Patavinus, inscrit en 1497 à l'université de Vienne où il est appelé à la chaire de

' Codex (ie Vienne U*S, 101 a el 105 a.

droit romain ^). Néanmoins nous ignorons ce qui pouvait ainsi Tattirer à Cracovie. Il est possible que Tomicki, à la recherche d'un juriste en Italie, ait cru l'avoir précisément découvert en ce maître viennois. Jean Sylvius quitta donc la capitale de l'Autriche, et cela avant l'année 1500. Peutêtre se rendit-il immédiatement à Cracovie; en tout cas il s'y trouve en 1504. Nous ne retracerons pas ici sa carrière qui fut couronnée par les fonctions de précepteur de Sigismond Auguste'). Il savait conquérir les coeurs par sa science et son esprit, mais il scandalisait souvent par son caractère brouillon et ses moeurs dissolues. Les pages de l'histoire de l'université témoignent de son activité infatigable. En 1518, l'Anglais Coxus dans son panégyrique de la grande école donne une place d'honneur à Jean Sylvius »qui pendant de longues années y a enseigné les politiores litteras, et se faisait un jeu des études les plus abstruses (abstrusiorum)«. Sylvius initia-t-il ses élèves, ici comme à Vienne, aux complications du droit romain? L'absence de documents complets sur la faculté juridique ne nous permet pas de résoudre cette question. Quant aux politiores litterae, il ne les enseigna pas à l'univeraité. car son nom ne se trouve nulle part dans la liste des cours des artistes; mais, comme nous le verrons, il dut déployer ailleurs une grande propagande humaniste. D'humeur agressive, il est cité en 1508 devant le tribunal redorai sous l'accusation d'avoir calomnié l'université et ses membres; il fut défendu en cette occasion par le chancelier Jean Laski lui-même 'j. Mais ce furent d'autres procès avec un autre Italien, habitant alors Cracovie. qui, h partir de lf)06, occupèrent surtout et à plusieurs reprises la juridiction académi((ue. L(\s causes de ces chicanes no nous sont

') A'^chbach, (leschichte dci- \Vient*r Univers. l^cJ. II, 57 et 104.

'') \'oir .Morawski. B»'itrag(î zur (ieschichte «It's Iluinaiiisinus in Polon. Nioniu'. 1889.

^ Ac'la it'Cl. 1508. (N^tlo inldviMitiiui de Laski est caractéristi- (jiii\ Ainail-il soutenu l»'s humanistes italiens contre les Allemands?

point connues, mais elles étaient sans doute assez frivoles et toutes personnelles. L'adversaire contre lequel il plaida si souvent s'appelait Constanzo Claretti de* Cancellieri, et était né à Pistoie. Ce dernier avait probablement apporté de Bologne une connaissance plus approfondie du grec qu'il avait même professé publiquement dans cette ville ^). Néanmoins il dut quitter son pays assez tôt, s'il est vrai qu'il ait paru à Leipzig en 1500, en qualité de maître de grec^). C'est donc de Leipzig que ce Claretti ou Clariti aurait gagné Cracovie.

A la fin de 1504, ces deux Italiens se trouvaient dans la capitale de la Pologne et y concouraient au même but: l'instauration du grec, et, chose à remarquer, étaient ouvertement protégés dans leurs efforts par Erasme Giolek, évêque de Ptock. Cet audacieux plébéien qui eut à lutter contre d'incessantes difficultés, à cause de sa naissance obscure, n*en fut pas moins un hardi défricheur du noble domaine de l'esprit. Le 16 décembre 1504, Jean Sylvius, surnommé Amatus, envoya de Cracovie à Venise •'*) une lettre qui est un des documents importants de l'histoire de notre civilisation. 11 y informe le libraire Aide que Constance Clariti (appelé dans cette pièce Constantius noster) a demandé à l'évêque*; l'autorisation «d'expliquer

*) liuciani Philopseudes Bologna 1505. Voir Mahigola, Anlonio Urceo, (letto Codro il878t, p. 102.

't J. Cellarius dit dans sa brochure polémique: Nulliis Lipsonsis respondet neinini WitlemlxTgensi (1519»: non enim plerist[ue ignotum est. ({uondaii) Clariciuin Bononiensein plus auto vi'riuti annos liniruaui graecaui Lipsiae docuisso. — Les doutes émis par Baucii dans Die Anfiiuge des Studiums, etc. H, G, ne nous sembleut pas justifiés.

^ IMerre de Nolhac. Les correspondants d'Aide Manuce II8881, n. 59.

■"i D'après le texte, dans lequel vient d'tHre mentionné l'évéque de Fïock, il ressort presque avec évidence que le Heverendissimus de Plock accorda l'autorisation en question. Mais en vertu de quel pouvoir, se demandera-t-on ? l/évéque de Cracovie, en qualité de chan-

publiquement au gyinnasium cracovien la grammaire de Constantin«. Il est ici question de la grammaire de Constantin Lascaris, le premier livre trrec imprimé, paru à Milan en 1476, guide des humanistes dans le monde hellénique. Jean Sylvius compte absolument sur la réalisation de ses projets sur lesquels il fonde les plus vastes espérances. Il dit que la soif de cette nouvelle science est si irrande que si Ton avait les livres nécessaires, on trouverait à l'université plus d'un millier, et dans le pays une quantité innombrable d'élèves. Mais il fallait acquérir ces livres, et ce n'était point chose aisée. Quelques années après, Mélanchton à W'itlemberg se voyait obligé de faire prendre des copies de textes grecs pour ses leçons. Jean Sylvius implore donc d'Aide Manuce l'envoi d'imprimés grecs. «Aujourd'hui, écrit-il. nous avons demandé à nos disciples combien il leur fallait d'exemplaires; ils ont unanimement répondu cju'uim? centaine au moins leur était indispensablew. Comme on le voit, le zèle des auditeurs répondait à celui des maîtres. L'évêque de Ptock promit des fonds pour couvrir ces achats de livres; mais Aide voulut plus lard avoir un dé[)ositaire à Cracovie, par I (entremise duquel les commandes et l'argent seraient transmis à Venise. C'est Jean llaller ((ui se chargea de cette besogne'). Après ces premières démarches, Constantius Clariti se rendit à l>nlogne, au commencement de 1505; il y con- (|uiert le doctorat en médecine, le 25 février 1505, et le di|)lôme à lui délivré spécifie <|ue le nouveau docteur «est très iîistruit en irrec v[ en latin «. Au même moment l'évè- ([ue di' PJock, Erasme Cioh^k. se trouvait en mission à Rome; et il n'est pas téméraire d'aflirmer (|ue ces deux personnages, l'un le Mécène, l'autre 1(î pionnier de l'humanisme, ou avaient fait route ens(MnbU\ ou s'étaient rencontrés en

fi'lu^r lit' runivtMsitc pouvait «loniicr rrtle lic(Mic<'. Quant à l'rvtVjuo (lo l'iock. «^cs droiis étaient fort douteux. ' Nolhac I. c. n. (\0 (armée l.'iOG».

Italie. Clariti pendant son séjour à Bologne suivait par la pensée son protecteur. En juillet 1505, il publie dans cette ville la traduction latine du dialogue de Lucien, Philopseudes, et il la dédie à Ciotek »unicum praesidium et decus nostrum«. L'auteur raconte qu'il a lu les oeuvres de l'excellent écrivain grec, en compagnie du Polonais Léonard et d'Angelus Gospius, à Bologne, et qu'il lui est alors venu l'idée d'en préparer une édition. Cet Angélus Cospi fut appelé à Vienne, au commencement du XVI-e siècle pour y animer l'étude du grec ^). Quant au second lecteur, c'était — nous le supposons du moins — Léonard Pieczychowski, poète, médecin et astrologue qui se distingua ultérieurement à la cour de Sigismond-le-Vieux*). Un attachement commun pour Cioiek unissait ces trois compagnons.

Le petit ouvrage de Clariti ne parvint cependant au traducteur qu'en Pologne. Celui-ci en effet, aussitôt après avoir acquis son doctorat, s'était dirigé vers le Nord et le 19 avril 1505, il s'était inscrit à l'université sous la dénomination de: Constancius Clariti de Cancellaris Bononiensis.

Il reprit immédiatement la tâche autrefois assumée. Et Sylvius et Clariti professaient les wlitterae politiores« ainsi que le grec; mais comme leurs leçons ne figurent pas dans la liste officielle universitaire, elles durent avoir lieu en dehors de l'école, ce qui n'en rétrécissait point la portée, ni n'en diminuait la valeur. Le 27 septembre 1507 Clariti rend compte à Aide de ses travaux; à ce propos il ne dit mot de Sylvius avec qui il est brouillé et en procès continuel devant le tribunal rectoral. Par contre, il demande encore des livres, surtout de petits volumes, »car ils sont rares dans notre école ceux qui peuvent acheter un Démosthène ou un Homère complet.

*) Sur Cospi voir Aschbach, Gesch. der Wiener Univ. II, 278. ') Sur Pieczychowski voir Cricii Carmina, p. 178. En 1607, Aide remet à Léonard des livres pour Clariti (Nolhac, 1. c. n. 65),

Morawski. m. 9

tandis quils seraient à même de se procurer facilement deux ou trois livres de ces auteursc 11 sollicite en outre un abaissement des prix, car il est plus avantageux de vendre meilleur marché mais en grande quantité; de plus il est juste de faire des concessions aux étrangers, pour qui le port et les frais de douane sont déjà si onéreux. Mais le passage le plus important de cette lettre est celui où Clariti assure que ses efforts pour répandre le grec en Pologne ont été couronnés de succès: Taie hic fundamentum in graecis litteris stabilivi, ut huius institutionis memoria longo tempore sit duratura^). On peut rarement dans Ihistoire de la civilisation préciser avec autant de certitude la date d'un progrès accompli. Ici nous connaissons l'époque et les semeurs du bon grain: Clariti avant tout et, indirectement, le fameux Aide firent entendre les premiers à la Pologne l'harmonie de la pensée ou plutôt de la phrase grecque, et au XVI-e siècle, leur répondit la voix polonaise de Kochanowski par son «Renvoi des ambassadeursa, joignant à la saveur du terroir un accent tout à fait hellénique. D'ailleurs à défaut du témoignage personnel de Clariti, beaucoup d'autres sources attestent son activité triomphante. Ils furent nombreux les humanistes qui, formés par ces maîtres, brillèrent plus tard par leur science et leur amour de la littérature grecque. Le jeune Rodolphe Agricola qui, en 1510, s'inscrivit à l'université jagellonienne, déclare expressément que Clariti et Sylvius lui enseiirnèrent la littérature classique-); le meilleur humaniste silésien, Gaspard Ursinus Velius, fait en 1505/6 ses whonesta studia« à Cracovie, et il salue en Clariti son maître et son initiateur^). En 1509, tout jeune encore, il fait usatre à Leipzig du savoir acquis à Cracovie et y est un des premiers professeurs de grec^). La lumière de

'; Nolhac, 1. r. n. 65.

*) bauch, Uudolphus Agricola, p. 7.

•) C'aspai Ursinus Velius de Bauch (1886) p. 8.

*) Ihid. p. 11.

Cracovie vient illuminer ensuite Vienne; en 1520, en effet, Georges Rithaimer écrit de cette ville à Vadianus que «les études grecques commencent à fleurir ici grâce aux leçons d'Ursinus ^)«, et il leur prédit un magnifique avenir.

Mais revenons à Cracovie. En 1507, alors que Clariti se faisait auprès d'Aide Manuce gloire des grands résultats obtenus, était promu à la maîtrise un Silésien qui devait être le continuateur de Thumaniste italien. Il s'appelait Venceslaus de Hirschberg. L'histoire est fort peu explicite sur cet apôtre des belles-lettres, quoiqu'il ait eu des mérites peu communs. Léonard Coxe, dans son éloge oratoire de l'université, l'appelle ornement, non seulement de Cracovie, mais de la Silésie entière; il célèbre en lui le savant en hébreu, en grec et en latin, auquel la nature a aussi révélé ses secrets; naturae ipsi a secretis esse videatur. Il entre à l'université dès 1507 et figure au Liber diligentiarum jusqu'en 1513; la première année il s'occupe d'Aristote, de Cicéron, d'Ovide; il explique les Métamorphoses, en 1513. Il cesse alors de travailler à titre d'extraneus; séduit par les sciences naturelles, il conquiert le baccalauréat en médecine et, en même temps, ainsi que le rapporte le Liber promotionum, il prend femme à Cracovie. Les cours officiels à l'université ne lui attirèrent aucun renom; mais il était estimé à titre de trilinguis, sachant l'hébreu, le latin, ainsi que le grec, et répandant autour de lui ces langues*^).

Mais l'heure n'avait-elle pas encore sonné pour le grec à l'université? Nous lisons, il est vrai, dans le Liber diligentiarum (hiver de 1504) l'annonce d'un cours de Martin Belsz de Cracovie sur «Aritmeticam cum musica et Homeruma; cette promiscuité est singulière et c'est sans

^) Vad. Briefsammlung, n. 177.

*) Voir Morawski, La Renaissance 17. Il fat plus tard un médecin très consulté, et c'est lui sans doute qui soigna Rodolphe Agricola dans sa dernière maladie. Voir Vadianische Briefsammlung 2, n. 248.

doute à une erreur du clerc chargé des écritures que nous devons cette indication à laquelle on ne saurait attacher aucune autorité.

p]n revanche le trrec est signalé avec certitude dans les murs de la vieille institution jagellonienne en 162Q. A cette date, Georges de Lignitz annonce des leçons de gramniaire ^). Ce Georges de Lignitz, dit Libanus, étudiait à l'université vers 1504 (Acta rectoralia n. 1967); il est chantre à l'école de Notre-Dame en 1506 (ibid. n. 3062), et. à partir de cc^ moment et pendant de longues années, il est directeur et instituteur à cette école allemande. Après avoir obtenu la maîtrise en 1511, il choisit comme sujet de son premier cours les Modi orandi de Mancinelli; deux ans après, le poème de Sedulius. Mais son principal champ d'action était ailleurs: il ne parut à l'université qu a intervalles fort irréj^uliers, tandis qu'il consacrait tous ses soins à l'école de Notre-Dame. Au surplus, il donnait sans doute des leron-s privées de grec: de là sa situation à part parmi ses contemporains. Libanus avait en effet été instruit dans cette langue par maître Venceslaus de llirschberg envers lequel il se montra plus tard fort reconnaissant de ce bienfait. 'r«»ut à coup, en 1520, il se décide à airir dans une arène |)lus lartie et annonce un cours de grammaire grecque au Collegium. Ce faisant, il obéissait sans doute aux pressantes irïstanc(»s de ses amis et de ses protecteurs; mais il se heurte aussitôt à l'opposition des gardiens de Sion (|iii consiil«'Tai(Mit l'étude du grec connue un sacrilège, une |)rofanalion du sanctuaire universitaire. Le plus acharné de ci^s conservateurs, le plus hostilement disposé à 1 égard de Libanus fut Gréirnire de Szaniotuly -). Au.^si Libanus,

' Siimiltaih'iiu»nt .laftiui*- «If Sicradz ('\pli({iio Hésiode, probabloiiu'ut (laii< la tiadiiction latin(^ «U* Nicolas do Valle, publiée aussi à Cracovi»' par IlailiM- on 1521.

*) Miilkowski. ho vita ot soriptis <; Lihani iCrac 1836) p. 12. C-o (tn>à?()iro (lo Szainotuh eut aussi plus tard maille à parlir avec l'huniani^to pi-dagoguo pONiianion Christopho Iloirondorphinus.

après ce premier essai avorté ne se produisit-il plus en des leçons publiques. Il se retira dans son école, prêcha à Notre-Dame, publia ses écrits et entre autres des ouvra^ ges grecs, comme les Carmina Sibyllae (1528), une traduction de Cebes (1522), enfin Aristote. Les Boner et Tomicki surtout lui prêtèrent Tappui de toute leur haute situation. Libanus cependant se plaignait de voir Cracovie en retard dans la voie du progrès: partout ailleurs on apprend le grec, «excepté dans noire ville si réfractaire à l'étude des langues». Il ne cessait pourtant de répéter avec raison: Non est sapientis cum suo saeculo pugnare* Plus tard, les circonstances s'étant transformées vers 1535' Libanus projeta de reprendre ses cours de grec. Il y était d'ailleurs poussé par Tomicki et quelques autres personnes; mais nous ne saurions dire aujourd'hui comment on répondit à son attente, ni où il expliqua »publice« la tabula Cebetis ^).

En tout cas une place honorable appartient à Libanus dans l'introduction du grec en Pologne. Lorsque pour la seconde fois il résolut de rentrer en lice pour la cause hellénique, la situation s'était considérablement améliorée. Dans les années qui suivirent la première tentative de Libanus en 1520, quelques leçons sur l'antiquité grecque sont notées rà et là dans les actes universitaires. En 1521, l'extraneus Sébastien de Léopol, plus tard chanoine de la même ville, explique Homère. Sébastien de Halis annonce, en 1526, des leçons de grammaire grecque. Ce Sébastien était le Steinhofer de Ilall, musicien que nous avons déjà rencontré dans l'entourage de Rodolphe Agricola: de 1520 à 1527, il fit à Cracovie, en qualité d'extraneus, des leçons humanistes. Enfin, en 1527, Antoine de Napachanie, futur théologien, mais alors collega niinor^

*) Ces détails sont tirés dos Carmina Sybiilae de Libanus (éd. 1535), auxquels est ajoutée la Paraclesis id est annotatio ad graecarum litt«raruin studiosos: quant à la chronologie voir Zakrzewski, Epistolae Hosii, ï, p. 29 30.

explique Homère et la grammaire grecque. Mais ce ne fut qu'à partir de 1534 que les leçons de grec devinrent plus fréquentes: cette année-là en etTet la liste des cours porte Euripide, Tannée d'après Plutarf|ue, peut-être en traduction latine, Xénophon^ en 1537, Hésiode, en 1538.

L'université s'était donc convaincue enfin que: Non est sapientis cum suo saeculo pugnare. Cependant, comme nous l'avons vu, les préventions contre le grec avaient été lentes à disparaître: cette langue sent^iit le fagot; aussi la plupart du temps fut-elle reléguée de l'université où elle ne se montra que transitoirement par l'initiative hardie de quel(|ue extraneus. Lorsque Léonard Coxe prononça son discours en 1518, passant en revue les maîtres cracoviens, il en compte plusieurs ))qui, non seulement savent à fond le latin, mais encore le grec«. Ces éloges sont certainement un peu exagérés, car, en 1515, lors de l'ouverture de son cours de grec à Leipzig, Richard Cro* eus, lui aussi, avec tout autant demphase, avait affirmé: wAdde quod inter istos non raros hic Fhenices reperire est, viros graece, latine et hebraice pulchre gnarosv. Et pourtant il n'en était pas ainsi: cette phrase sonore n'est qu'un de ces confetti ou concetti dont les humanistes étaient coûlumiers pour acquérir les bonnes grâces de leurs auditeurs.

Néanmoins, il est certain (|u'à ce moment à Cracovie on pouvait apprendre le grec. Nous avons déjà parlé des humanistes qui, apr^s leurs études à Cracovie, allèrent propager cette lantrue dans l'Occident. Au semestre d'été 1513, s'inscrivit à l'université ja«-rellonienne le fameux poète latin et polonais André Trzecieski, sachant le grec et le latin: il subit son examen de bachelier sept ans après, et le Liber promotionum le qualifie de: vir multarum linguaruni peritus simul et huinanisla. L' évéque Tomicki prit la tête de tout ce mouvement, comme d'ailleurs de beaucoup d'autres, ainsi que l'attestent les éloges de Libanus et la biographie d'Hosius, dans laquelle nous lisons

que Tomicki entretenait des maîtres d'hébreu, de grec et de latin ^).

Il y avait donc alors à Cracovie des professeurs d'hébreu rémunérés par Tomicki. L'évêque suit aussi en cette direction le courant du siècle, lui qui prêtait son chaleureux appui aux études grecques, au droit romain et en général à tout ce que l'humanisme apportait au monde. Dans leur ascension vers les sources premières de la science, les humanistes en elïet se servirent aussi de la langue hébraïque. Mais ces études furent entravées, comme celle du grec, par mille obstacles: ceux qui s'y livraient passaient pour ))iudaizantes«, et, d'un autre côté, la pénurie de maîtres et de livres étaient encore plus grande que pour le grec On ne s'adressait pas volontiers à des juifs, et il n était pas lacile de se procurer des juifs baptisés'-). Malgré toutes ces difficultés on pouvait assez fréquemment au commencement du XVI-e siècle rencontrer des trilingues. Le plus fameux maître d'hébreu de celte époque fut Jean Reuchlin qui, dès 1492, se mit à apprendre cette langue et l'enseigna ensuite à Tubingen et à lleidelberg. Peu à peu les universités entrouvrirent leur porte à l'hébreu et l'accueillirent quelquefois, au commencement du XVl-e siècle, dans leur programme. A Wittemberg, Bôschenstein l'enseigne officiellement, en 151S; au même moment est créé à Louvain un Collegium trilingue, pour les trois langues antiques. Suivant cet exemple, François I fonde en 1529 le Collège Royal, entre autres pour l'enseignement des langues bibliques. Entretemps la réforme était venue vivifier ces études; ses amis et ses adversaires disputaient sur les textes originaux. Ce ne fut ((u'en 1533 que parut à Vienne le premier professeur d'hébreu: à ce

») Epistolae Hosii I, CLXVÏ.

') Voir Geiger, Das Studium der hebr. Sprache in Deutschland (Breslau 1870) p. 16. Au moyen âge l'hébreu fut sauvé de Toubli par les juifs. Voir Neumann: Ueber die orientalischen Sprachstudien seit dem XIII. Jahrh., Vienne 1899, p. 104.

précurseur succède en 1544 François Stankar, Italien, fameux plus tard dans les luttes religieuses, invité en 1546 à se rendre à Cracovie par Samuel Maciejowski.

L'évêque Maciejowski marcha sur les traces de Pierre Tomicki, grand remueur d'idées et conducteur d'hommes. Dans un pays où les juifs étaient fort nombreux, l'étude de leur langue difficile devenait moins ardue. Nous avons déjà parlé de Wenzel de Hirschberg, trilinguis en renom; c'est à lui que Libanus fut probablement redevable de son savoir. Tomicki donna à ces études la plus énergique impulsion. De ses propres deniers il payait un professeur, Israélite converti et fort savant en hébreu; vraisembla* blement ce maître instruisait les jeunes clercs du diocèse^). En 1534, séjourna quelque temps à Cracovie Johannes Campensis (van den Campen), ami de Dantiscus et professeur d'hébreu à Louvain. Tomicki lui fit l'accueil le plus flatteur et n'épargna rien pour le retenir*); cependant, malgré ces avances, Campensis ne put rester en Pologne; il ne put môme, malgré les désirs de l'évêque, donner des leçons au Collegium; mais en revanche et en quelque sorte comme témoignage de gratitude, il publia à Cracovie sa grammaire hébraïque, à l'usage des classes ■). Celte publication devait porter des fruits abondants. En 1536, en effet, le Cracovien Valérien Pernus, »artium magister et philosophiae doctor« de l'école de Paris, «respondit pro loco^) à Cracovie et prit comme sujet de son premier

*) En 1532, l'éditeur Ungler livre au public: Psalmorum omnium iuxta hcbraicam veritatem paraphrastica interpretatio, autore Jo. Canipensi. — La préface, datée de Nuremberg, est adressée à Dantiscus. Dans cet imprimé on fit usage en plusieurs endroits de caraot*Tes hébreux (Exemplaire de la bibl. Czapski, à Cracovie).

') Voir Commentariolus in duas divi Pauli epistolas. Crac. 15S4: Mansurus sum hic hcbdomadibus paucis iussu Rev. D. Pétri Tomicki.

') Ex variis libellis Eliae... congestum etc. Crac. 1534.

*i Lib. dilig. (éd. WisJocki) p. 356.

cours Campensis grammaticam hebraeam. De cette manière l'hébreu pénétra à l'université; le grrand évêque n'eut pas la satisfaction d'assister à ce succès qu'il avait préparé; l'année précédente, la mort était venue briser cette vie si active.

l/hiiiiiuiiisin« HVnracini* principalement hor«( de l'univerMU*. ilana I houriM'H et chez 1«*^ particuliers. — liesumptionea. — 1^ bour^* bongroiHe et alloinando. Le chiffre des inscriptionn baisse à l'universilH. ~ Lenteur apportée aux r<^formes; nonchalance dann l'exécution des Ktatut«i en vigueur. — NVjfhf^ence des leçon», AriMote dwline. — 1^ dispute disparaît, malgré les efforts inultiplii'>s de l'université pour la maintenir. ~ l^a ruine matérielle menace <piel(|ues coll«^atures

Kl) déliniiivo (»n «ivait fait do irrands proirrès vers 1rs bellrs-lettres et 1<*8 langues anciennes. Stanislas de Lowicz. dans lavant-propos dt* son uDe arte componendi epistolasft (1521), constate Tessor triomphant de Thumanismr À Cracovie et la décadence de la science médiévale. «Maiestas philosophica niinc apud nostrates vilipendittir... Aliéna nunr tyrones nostros detinet professio, . . . exsulant veteres art<*s, sola n^irnat Polyhymniac II semblerait donc que tout favoris^iit ce mouvement en avant; néanmoins é(*out(»ns les voix qui essayent d'étoulTer ces clameurs victorieust*s. L*auteur, ébloui sans doute par le spectacle de la oour royale et (|uelques manifestations brillantes, oublie (|u*au foyer mt\me des études la question n'était pas tranchée. (|ue tous ces débats étaient loin d'ailleurs d\ Hre ardent.s et pouvaient être calmés par une paix assoupissante, réduisant À une indolence funeste l'un et l'autre partL

('«imme nous l'avons en elTet rapporté, c'est en dehors dr l'université et malgré cette institution que l'humanisme

s'était propagé. Les prêtres du nouveau temple trouvaient que les vieilles salles du Collegium n étaient ni assez retentissantes, ni assez larges pour leur culte et allaient l'exercer loin de ces lectoria officiels, dans les bourses, dans les demeures privées. La vénérable école, sous le manteau des resumptiones, couvrait et tolérait les audaces de ces jeunes contempteurs du passé et leur donnait, en quelque façon, un semblant de légitimité. Ces resumptiones n'étaient primitivement que des répétitions où l'on repassait en commun les matières traitées dans les cours. Des maîtres ou des bacheliers en avaient la direction et surveillaient ces exercices, la préparation aux examens des étudiants. Mais il est certain que sous le couvert de ces resumptiones se cachèrent bien souvent les le(;ons humanistes, dans les bourses et chez les particuliers. Lorsque Jean Haller parle des leçons grecques de Clariti, il fait usage de l'expression studia resumptionesque *). A Leipzig, avant 1519, on se plaint de voir les cours des poètes humanistes se multi[)lier dans les bourses, et cela au détriment des artes du moyen âge. On demande de restreindre ces wresumptiones in poetica«, détournant des études traditionnelles -).

De cette manière en elïet, il y avait deux universités dans la même ville, l'une, ancienne, à l'organisation bien réglée, l'autre, tacite, opérant dans les bourses et en cent endroits divers et visant au renversement de la première. A Cracovie surtout cet état de choses était flagrant. Nous avons vu que Celtes enseignait à la bourse hongroise. Nous avons aussi parlé de ces leçons grecques de Clariti et de Sylvius dont le Liber diligentiarum ne fait aucune mention. Nous ne savons où ces Italiens professèrent; mais par contre nous connaissons bien le foyer d'action et de propagande des apôtres venus d'Allemagne. A vrai dire.

') Nolhac, Les correspondants d'Aide Manuce, n. 65. ■) Paulsen, Goschichtc des gel. Unterrichts I, 104.

ils eurent deux de ces foyers: Tun où nous avons suivi Celtes, la bourse hongroise, l'autre, la bourse allemande, fondée en 1488, et souvent désignée sous le nom de C5ontubernium Germanorum. Ces bourses étaient devenues des espèces de cercles, d'asiles pour les émigrés allemands, de citadelles pour les nouveautés. C'est là qu'habita le jeune Agricola, arrivé à Cracovie en 1510; c'est là qu'il donna ses leçons avant d'obtenir une chaire à l'université; c'est au Contubernium Germanorum que s'abrita Valentin Eck qui dans son Ars versificandi (1515) parle expressément de cours (publica enodatio) non signalés dans le Liber diligentiarum, et par conséquent, n'ayant pas eu lieu à l'université. Jean Hadus, lui, s'établit *à la bourse hongroise*); il invita les étudiants à venir chez lui écouter des leçons sur l'Ibis, poème d'Ovide. Les Acta Rectoralia (n. 2437) relatent un procès que ce maître eut avec un élève de la bourse allemande qui avait suivi le cours de Hadus sur les Métamorphoses, cours sur lequel le Liber diligentiarum est absolument muet. C'était donc indépendamment de l'université que se multipliaient les leçons do tous ces partisans de l'humanisme, hardis et libres d'allure, comme des partisans.

La vieille université ne considérait pus d'un bon oeil l'usurpation de ses fonctions, gémissait de voir les élèves l'abandonner ou du moins s'émanciper outre mesure et n'avoir plus le respect de l'ordre établi, des droits et des grades académiques. Les lectoria étaient vides, désertés par les étudiants (|ui natruère encore y accouraient en foule. En 1507, Jean de Stobnica écrit au jeune prince Paul de Hols/anski, en lui dédiant son Parvulus philosophiae naturalis: la noblesse trouve aujourd'hui notre science indigne d'elle; vous l'estimez au contraire et ne dédaignez pas «scholasticorum congregationein«. Ces disciples fidèles se faisaient pourtant de plus en plu> rares. Alors débutait parmi les

Bauch dans la N'icrteljahrschrift fur Kiiltur I, 221.

gentilshommes cette abstention qui, avec le temps, devait transformer la grande école jagellonienne en un studium presque exclusivement plébéien. En 1513, sous le rectorat de Jean d*Oéwiecim, l'université se plaint de l'insubordination des étudiants et de l'abandon des salles de cours: scholae vacantia, studentium murmur et timor desertationis universitatis in suppositis ^). En 1526, le CoUegium renouvelle les mêmes doléances auprès de Tomicki *). Enfin la réforme de 1536 se propose de porter un demi-remède au mal, en défendant les leçons dans les bourses ou ailleurs pendant le temps des exercices à l'université ^).

Ces mesures prohibitives étaient presque inefficaces, et en tous cas incapables de ranimer le passé suranné. Comme autrefois, les universités faisaient encore d'Aristote et de la dialectique Taxe autour duquel gravitaient toutes les conférences, tandis que les disputes du samedi devaient être la fleur de ce dressage intellectuel. On faisait pourtant à l'esprit nouveau certaines concessions: il était plus souvent tenu compte des auteurs classiques dans les programmes: de là une fausse situation et des pas boiteux vers l'avenir; les vieux règlements restaient en effet toujours en vigueur et ce n'est que par des amendements radicaux et rationnels qu'on eût pu sortir de l'équivoque et de la stagnation. Si encore tout en fermant les yeux sur quelques innovations l'on avait appliqué strictement et consciencieusement les dispositions des anciens statuts. Mais de l'indécision naquit la désorganisation à Cracovie, comme d'ailleurs en beaucoup d'autres universités: la lassitude et le dégoût ne sont partout que trop manifestes. Les devoirs anciens sont devenus des entraves dont les maîtres, à rencontre de tout droit, essayent de s'affranchir.

Manquer aux leçons, aux exercices, aux disputes du

') Conclus, uinv. an. 1513.

») Cod. univ. Crac. IV, 354.

^) Cod. un. n. 1536; infra exercitia non permittantur fieri aliae loctiones in bursis vel alias.

samedi est pour les maîtres à Tordre ou plutôt au désordre du jour. Des congés et des voyages du corps enseignant venaient encore ajouter à la confusion. Les excursions en Italie sont fréquentes, comme jadis; les licences sont demandées à chaque instant, et il n*est même pas rare qu un prolesseur quitte pour longtemps son poste sans en avoir obtenu la moindre autorisation. Les leçons faites par des substituts, des suppléants, sont devenues une habitude et un fléau pour l'université. La grande école voulut sévir, en 1517, contre ces maîtres fugitifs; en 1522 de nouveau elle délibère ))de temerario recessu et absentia quorundam ^ja: bien plus, le roi Sigismond luimême promulgua à plusieurs reprises des édits rigoureux contre ces alms et somma les absents d'avoir à réintégrer leur domicile sous peine de perdre leurs émoluments*). Toutes ces dispositions comminatoires ne firent que constater le mai, et le résultat de tous ces désordres fut la suppression de plusieurs cours. Au surplus, les maîtres restés à Cracovie étaient aussi fort loin de s'acquitter exemplairement de leur tâche. A chaque instant nous lisons que tel ou tel fait ses leçons à la légère, ou n en fait pas du tout^ qu'il les finit avant l'heure (cessavit ante horam), qu'il y arrive en relard (in niedio horae veniunt); en 1518 on ordonne au rétrulateur de l'horlotre du Colletrium maius de ne pas abréger ou prolongt^r les heures, sur le désir (lu premier-venu — non abbreviare vel [)rolongare horas ad vota ali(juorum débet. 11 est évident que les liens de la discipline s'étaient relâchés, et l'assaut des nouveaux courantes ne lit qu'ajouter encore à ces troubles destructeurs. Les voyages n'étaient pas les seules causes des interruptions des cours: il y avait encore d'autres motifs futiles et locaux. Les enterrements et les services funèbres entre* autres absorbaient le temps des maîtres. Aussi Mathias

') Conclus, un. 1617 et 1522.

' En 1512, 1616, 1518. 1639. Coii. univ. IV. 87, 65, 71, 170.

de Miechôw, vigilant gardien du bon ordre universitaire, prend-il en 1508, en qualité de recteur, la défense des études »quae sedendo et quiescendo addiscuntur», contre les abus de ce genre. Il fut alors décidé que l'université assisterait aux obsèques des maîtres depuis longtemps en fonctions, des bienfaiteurs de Técole, des souverains, mais que dans toute autre circonstance les cours ne seraient suspendus que conditionnellement. Par la même occasion, les solennités où l'université paraissait en corps, comme par exemple les réceptions du roi et de l'évêque de Cracovie, furent en partie abrogées. On n'irait ainsi rendre hommage au souverain qu'à son retour d'une longue absence ^). Il est cependant permis de douter que ces mesures aient complètement déraciné les mauvaises habitudes contractées. Far suite du relâchement de Tesprit médiéval de l'université et de la force révolutionnaire des idées du jour, on ne tarda à en venir à la suppression de certaines lectiones ordinariae, et notamment des exercices sur Aristote. En 1524 et en 1525, l'abstention de toute leçon sur ce philosophe est signalée-). Le Stagirite était donc détrôné, dépossédé de la royauté exercée sans conteste pendant de longues années.

C'étaient surtout les jeunes maîtres, les collegiati minores qui remplissaient leurs devoirs avec le moins de zèle. Pour s'exempter des leçons auxquelles ils étaient astreints et qui leur déplaisaient, ils mettaient en oeuvre mille subterfuges. En 1524 (semestre d'hiver), il est consigné dans la liste des cours que l'extraneus André d'Opoczno a refusé de faire ordinaria lectio sur Aristote, malgré les admonitions réitérées du doyen. Dans d'autres circonstances on se débarrassait autrement de ces cours aristotéliques. En 1490, l'année de Celtes, l'extraneus Jean Kunasz de Cracovie suspend son cours sur les Parva naturalia

^) Conclus, univ. 1608.

*) Liber dilig. p. 169 et 171.

»propter auditores, quia non eranU. Le collégial minor, Félix Laski donne le même motif à rintermptioD de ses leçons de generatione, en 1512; Mathias de Brzezie agit identiquement en 1515, à propos de ses cours de anima. Sur qui devons<nous rejeter la faute? Sans doute Tabsence des étudiants Q*était qu une conséquence de Fincurie du maître. Parfois aussi le cours annoncé officiellement après quelques heures de leçons, faisait place à une autre matière, et l'extraneus humaniste s^échappait des obscures déductions d'Aristote pour se réfugier dans l'étincelante beauté des classiques, quittait les artes pour les auctores. Les exemples de ces substitutions abondent à partir des premières années du XVI-e siècle. Les écrivains de Tanti((uité servent de prétexte et d'excuse; de temps à autre aussi des modernes, comme les poésies de Mantuanus, ou la Poliscène de Leonardo Bruni qu'explique pour la première fois en 1518, Mathias de Przedborz, maître dont la vie fut des plus accidentées et des plus dissolues. Ce même humaniste avait déjà délaissé les Meteora, en 1515, pour passer aux Bucoliques de Virgile. Quelques jeunes professeurs opéraient systématiquement des mutations de ce genre, particulièrement André Pirzchalka d'Opoczno, adversaire résolu d'Aristote. Chez lui ces sauts brusques sont absolument coûtumiers: en 1521, il dépêche les Topiques pour prendre Mantuanus; en 1522, il quitte les Météorologiques pour les Paradoxes de Cicéron, en 1523, le Somnium tScipionis succède rapidement à la theorica planetarum, en 1524 enfin (semestre d'hiver) des Economiques il court aux Satires de Perse.

Comme on le voit ce qui ne pouvait pénétrer au grand jour à l'université y était introduit furtivement La vieille forteresse se lézardait, elle n'était plus gardée comme il l'aurait fallu et se trouvait à la merci du premier assaut impétueux. Une des pratiques les plus usitées dans l'ancien programme, les controverses dialectiques, les actus du samedi commencèrent bientôt à tomber en désuétude.

Les maîtres étaient tenus d'assister à tour de rôle à ces actus, tout autant les collégiaux majores que minores et extranei. 'Cependant l'aversion grandissante pour ces tournois scolastiques les fit bientôt négliger On y manquait délibérément et de plus en plus fréquemment. Aussi publia-t-on en 1523 une ordonnance de actibus ordinariis blâmant l'indolence des maîtres, des vieux particulièrement*); mais si ceux-ci étaient répréhensibles que devaient faire les extranei, les jeunes maîtres qui étaient en principe opposés à ces disputes? A chaque instant du reste on se plaint de leur hostilité contre ces actus: pendant l'hiver de 1524, plusieurs de ces jeunes gens refusent nettement d'y prendre part; en 1529, Georges Liban us appelé à s'y rendre, désobéit ouvertement, et en 15o0, 1631, d autres maîtres débutants suivent cet exemple d'insubordination *). En un mot, ces disputes, legs du moyen âge, dont on avait usé et abusé, étaient devenues caduques et ne se maintenaient qu'artificiellement, à Cracovie comme en d'autres universités'). En définitive, elles ne répondaient ni aux besoins des élèves, ni à ceux de l'époque: elles étaient condamnées à périr.

A tous ces motifs de dissolution profonds et en général moraux, vinrent s'en ajouter d'autres tout matériels: l'exiguité des ressources, les embarras pécuniaires. Dès le commencement du siècle et pendant de longues années consécutives, les bâtiments académiques menacent ruine, et l'on est dans l'impossibilité de les réparer*). Quelques collégiatures, faute de subsides suffisants, sont sur le point de disparaître. Les dotations primitives en effet n'étaient plus assez élevées pour l'époque, ne pouvaient permettre

*) Conclus, univ. 1523.

*) D'après le Liber diligentiarura.

■) Kaufmann, Geschichte der deutschen Universilaton II, 380.

*) En 1500 (arch. univ. pièce n. HGdlt les professt*urs s'adressiint au cardinal Frédéric: quod fructus, reddilus et proventus beni^ficiorum... ad sustentationem ipsorum sufficientein... minime suppelunt.

Morawski ni. ^0

<li^ faire faco à toti.s h's besoins; t-t du r»*sl«» 1rs f.»nd» y assitrnés no nM»traii»nt qut» 1res irri'L'ulièriMnrnl. Au»si l(>s coll('<riati s(* lam<*nttMit-ils do n'avoir point de f|uoi vivH'. l^ors(|Uï» U' nouïhre d«?s élèvvs diminua, suit par l'exoilr à rélrantr<*r, soit par l'abandon de l'éccde p<iiir le* U'<;i)ns l)iiinani>tos, b* pastus ou rétribution scobun- vint à niant [ihT à son tour et U*s n* venus, n)odi(|ues (i«*|'^ !*^'n trouvèrent encore amoindris. Les documents i*oii(imii|iorains nous parb'ht <ans et*>se de ucoMeiri'iturae periclitataew ou »laj»sae« «-t siLTîiabMit b'S «*xpédienls nu\tiu»*l« *»n a coMlinueilnnenl n'C'»nrs pi»ur obvier à cette ilêtn-î-s»' irran(iis>-antc. ("était surtout b' Colieirinn) minus rpii avait à >uulVrir et la 'teiiuiias {>ru\eiituum« ib^s jiMines maîtres U'ur p*ii(but la \ le l'«»rt (Litieiie *i. Kn eenl faenns un >'êvertue à |>arer à <'rtte n).>ère: mi fait des érunomi<*s dans !e> pp 'IIP >t ions, (in di'tournc au prfil du trésor UTiixernilairt- lr> M»nmo'> .i«*-NiL*"in'M> aux l'rstins des eo|l;iti<*iis de •jr.hl»'-: fh 1.)<M», IV'vèiiue l\<iiiar>ki «lispi^nst» liuit petite» o««r»'j.;itin«'** •!«' la rtMli'van*"*' à la rbaneeiiene épiscopale -J; Ifvéïjiir l'itMiicki, !•' roi >.LriMu<intl à cliaipie instant vienuni! .111 -..M-.. m-- «b- r«-r.. 11». Mais tous ces palliatifs teinp-»:;i.rf^ ih' jurviiirmi pa-* à l'ain» res>er la pénurie dans l.i'l<i>\.i< l'un vi-rsiic j.i . (■.Itinii'iiiif* (*ut à st* débattre^ ii partir ■ in \\le -:♦'(•:•'. l'rîiil.int drs Mérb'-* en«'>»re. t>n eût >ans tli'iiif i-v.:«' «■•■> o«-i'«-;rt'< >i i"*in ><• tut déeulé à ties ri'fori!i«*- r !•: '■.!•■- .1 Ai< « ':.Ui.'"«'Mients lo'res-ités par la trans- :■■'■ I i: i-n «rn- ■ « m .th^ i-»- um*** a\ aient i'ait subir au\ e-in- • i. - -il- <;•'■.•■. ,'j«':i.«îit t|i* la i:r.iinb' éctfle.

• ■' . .1 !\ i ■ ■..' III. -j. 7.

>' , i: . I 1. ! ■*'. I . •< .iuli>-< •{M(n* rh.iin*!! «ininurt'*»

i\..'' ■." i ;■ . ■ . . ■•■'■;» I •■•■■:i' i'\i-illpM(in.

Le haut clergé s'efforce de relever l'universilé. — Jean Konarski protège l'humanisme. — Ses rapports avec l'université. — Jean Lubranski. — Erasme Cioïek. diplomate et protecteur des lettres. — Son compagnon Nicolas Czepiel. — Pierre Tomicki; son action; ses mérites. — Jean Laski, archevêque de Gniezno.

Plusieurs fois déjà nous avons eu Toccasion de noter la sollicitude bienfaisante du haut clergé polonais pour l'université cracovienne. Cette sollicitude, loin de se démentir, ne fit que s'accentuer encore au commencement du XVI-e siècle, mais se manifesta sans hésitation en faveur de l'humanisme. Les dignitaires ecclésiastiques en effet étaient en général de doctes personnages, ayant pour la plupart rapporté de l'étranger une ample et solide instruction, de sorte que l'humanisme eut tout de suite en eux de fermes soutiens et des chefs éminents. Elles sont fort nombreuses à cette époque les décisions synodales tendant à la réforme de la grande école, à l'extirpation de l'ivraie sous laquelle succombait le bon grain. Le synode provincial de Piotrkow en 1510, charge l'archidiacre de Cracovie, Pierre Tomicki, de concert avec le chanoine Sigismond Targowicki et l'évoque chancelier, de » rechercher toutes les défectuosités de l'école cracovienne, en ce qui concerne l'enseignement». Désormais ces mesures se renouvellent sans cesse à de brefs intervalles. Et ces démarches de l'épiscopat ne tardèrent pas à trouver une efficace sanction à Rome où le pape Léon X, par bref du 29 mars

lO*

1518, contio la réforme du Golleiriuin à rarrhevèque Laski, à révèqiK' Konarski ot à Toinicki, alors» évè(|U€* de l*rz«*myélM.

Après la mort du cardinal Frédéric, en 1503, Jean Konanski avait été promu évé(|ue de Cracovie et chancelier de Tuniversiité. Il s'ac(|uilta de ces dernières fonctions d*uiH* manière assez. iné<^ale. Animé du meilleur vouhiir à réîrard de la urrande école, il prit tous les savants^ s* «us aes auspices, secondé et inspiré dans celte t>euvre tutélairo par Tarchidiacri' Pierre Tomirki. Kn ir>C)6, il exonère le» huit colléiriatures minores de rinvesliture et de la rétribution à verser à la chancellerie épiscopale, stipulant toutefois qu'en cas tie vacances A ces po>les, n'y sennit nommés que des maîtres en possession de l'instruction convenabh* •^ Celle ordonnance fui rendue sous le rectoral et à l'inslifration de Mathias de Miechow. Cette bienveillance pour les chaires inférieures procédait sans aucun doute du vif dé-^ir de protéirer Thumanisme. Aussi, plus tard, en 1528, Nicolas Szadek, dans s«in Judicium a-^tronumicum, célèbfet-il avec reconnaissance ces s»»ins viy^ilants; il nous apprend que Konarski ne st» borna |)as A allé^/er do ce fardeau péi'uniaire les petites co||é«jriaturi»s. mais qu'il restaura, emhellil sur sa propre cassette la maison où ils habitalent •. Konar>ki s'intérc^sail donc tout parliculièremoni à «•*»> jeunes irénérati mis de processeurs el n epar«fnait rien polir améliorer leur sort, les pou'*ser en avant

Au«i>i lors(piVn ITjIS, Matliias de Miechow, recteur pour la cinrjuième fois, iléploya la plus éneririqiie activité pour sauver d iiire catastri»plM* les c«>lléiriatun»s inférieurofi, levéipie de Cra»' vie vint lui prMer Tappui le plus inéri* tture en dotuiant à Tuniversifé un pnvilei^e. en vertu du-

» >/uj«iki. I,a ll»*n:ti^*.;iih-«» ot 1a Itrfi»rnn% p. 33 et 131, Um ortlonii:iii(''>s ««x iiiMl;ili'<t iilîiTi<Mir*'H s*.iiiii)ri«t«'iii de o«* hri*f 11 ne nous a paH fto |Hw.ii»i,* (1 ■ •i"toii\r.r If t«v\li* niOiiio de ce docuiueoi.

'/ r.>.|. un.v. III. 2 .'^

'/ l»«MiniiM Dostr.tin n"<laur.i*li ornaliH*.|ine.

quel lui serait attribué une partie de la succession des clercs décédés intestats^). En outre, le 25 novembre 1512, ce môme Jean Konarski délégua au recteur en exercice (1512/13, semestre d*hiver) des pouvoirs extraordinaire^ à reflet de réprimer des actes coupables qui étaient venus troubler la tranquillité de Tuniversité ').

Malgré tous ces témoignages non équivoques de bonvouloir, nous voyons pourtant, peu de temps après, l'université en hostilité ouverte avec son chancelier. En 1512, en eff'et, Jean Konarski, en exécution d*un décret du synode de Piotrko>y, avait frappé tout le clergé de son diocèse, sans en excepter les maîtres de la grande école, d'une contribution à verser au trésor. Cette disposition visait surtout leo coUégiatur^s richement dotées, les canonicats de la cathédrale et les membres du chapitre de 3. Florian'). L'université toutefois protesta contre cet impôt, alléguant ses privilèges et franchises, et Tévèque irrité frappa d'excommunication les mutins qu'il menaça encore d'autres châtinients*). Le conflit devint aigu; les maîtres en appelèrent au pape, et en défmitive obtinrent gain de cause. A ce propos cependant des opinions contradictoires se firent jour au collegium; le 25 et le 26 février 1513^) en eflet les collégiaux minores sont sommés, sous peine de sévère répression, d'avoir à soutenir solidairement les revendications du corps et de se joindre à l'appel commun (atarent in omnibus determinationibus cum universitate... nuUo nr^odo recédant ab universitatis appellatione). 11 y avî^it donc désunion, manque d'entente, et les jeunes gens, (es. hun)ani^tes s'étaient évidemment rangés du parti de

*) Conclus, univ. 1612.

*) Cod. univ. IV, 4Q.

■) Szujski (La Renaissance, p. 33) suppose que l'évoque était surtout irrité de la lenteur avec laquelle l'université procédait aux réfqrmes,

*) Çod. univ. IV, 49.

*) Cancl. univ.

révoque qui d'ailleurs avait pour eux des bontés toutes spéciales. Tomicki succéda à Konarski en 1523; il montait sur le trône épiscopal précisément cent ans après ra\ènement d'Olesnicki, et sur le champ il reprit les glorieuses traditions du g^rand chancelier, redoubla d'énergie pour mener à bonne fin la tâche de restauration entreprise par Konarski. Entretemps Jean Lubrariski avait été promu évèque de Posen, au commencement du siècle; lors du différend entre Konarski et Tuniversité, il n'hésita pas à prendre la déf<*nse des droits des maîtres, malgré qu'il fût un des partisans les plus résolus du progrès, un ami des plus sincères de la science. Les humanistes étrangers, comme Aide et Kegius, lui dédiaient leurs éditions de classiques; il fonda à Posen une école qui. pour la Grande-Pologne, devait tenir lieu d'université '); Rodolphe Agricola, pendant son séjour en Pologne, eut en lui un protecteur sincère. Ce[)endant l'action de Lubrartski, si fertile en excellents résultats pour la civilisation du pays, n'est qu'incidemment et transitoirenienl mêlée à l'Iiistoire de l'université jagellonienne. Tout au contraire celle de quelques autres grands ditrnitaires ecclésiastiques, comme Krasme Ciolek et Pierre Tomicki, y fut étroitement liée, et par mille attaches. Le preiiiier s'inscrivit au CollcL^ium en 1485, le second, en 148S; Ciolek devient maître en 1490 et Tomicki, en 149.'). Tous les deux obtiennent bientôt des chaires en (|nalit<î d'extraiiei: Cioiek |)roresse h Cracovie, de 1490 à 1493, Tomicki transitoirement, en 1493. Ils ne restèrent donc pas lon'j temps dans ces fonctions et les échangèrent pour larène politi(jue. Mais l'un et l'autre furent toute leur vie jidèles au drapeau sous le([uel ils avaient conibatlu dans leur jeurx-s^e. llrasme Ciofek était bien l'iionnne arrivé, parti de fort bas, mais plein d'ambition,

') \'oir sur ]o< (h'-hiiN d" fclto ('C{)]v Hct^nMidorphinus dans riMiroinimii Tcrrao iN^lonac iCr.ic. X'ictor, 15ii()^. li'autciir de cc livre, ainsi (pu- 'l'hoiiias licdonnami «*t (pnKpifs aiitros, y riaient professeurs.

de désirs, d'ardeur à acquérir toutes les connaissances quM sentait nécessaires pour faire un beau chemin dans le inonde. Il sut gagner la faveur du grand-duc Alexandre, et fut dès lors chargé de plusieurs nnissions diplonnatiques, notanfinnent à Rome; il fut un bon serviteur de la Pologne: mais il abusa aussi de sa situation pour se livrer à des intrigues, à des machinations, sans autre but que son élévation personnelle, ou la perte de ses adversaires. Lorsqu'il se présenta, en 1501, à la cour d'Alexandre VI, tout le monde fut séduit par son éloquence*). De plus, dans ces voyages, il entra en relations avec une foule de savants, enrichit avec passion sa belle bibliothèque, afficha enfin un luxe qui lui gagna des courtisans et des clients. 11 évitait cependant la société de ses compatriotes et s'entourait volontiers d'étrangers, surtout d'Allemands-). Il mourut prématurément à Rome, en 1522, frappé au moment où dans ses rêves il entrevoyait déjà la pourpre cardinalice.

Ce fut sans contredit un homme de haute valeur et d'un poids énorme dans l'essor intellectuel de sa patrie: «Imprimeurs et éditeurs avaient en lui un constant soutien et il encourageait tous leurs travaux» ^). Le fameux humaniste italien Beroaldus lui dédia son traité »De terrae motu«, et, en 1505, fut publié à BoloLrne le dialogue Philopseudes de Lucien, avec une préface adressée à Ciofek. Mais le plus magnifique témoignage de son bon iroût est le splendide Pontificale, illustré de magni(i([ues miniatures dues probablement à l'artiste qui nous a laissé le célèbre codex de Behem. Cet ouvrage fut exécuté sans doute à la commande et d'après les indications de Cioiek, peut-être à l'exemple de Jean Burchard qui à cette époque décrivit

*) Optirna pronuntiationc et aptitudiiie, comme l'écrit Joh. Burchard dans son Diarium (éd. 1883) III. 122. Voir sur Sapieha, ibid. 124. *) Lukas, Erasme Cioïek (1878) p. 101.

■) Lukas, I. c. 109.

h Roino les céréinonii's pontificales qu'il avait pu C4inlemplcr en qualilO ile ci'urlisan favori d'Aloxandru Vi *).

Ciotok ^iVU1lt fait construire, rue ileh Clianoines à Crar covie, une somptueuse diMueure vmairniiici*ntissîinutn p^ latiuin», dont Ir.s fenêtre» et les p(»rtes présentaient une fastu(*uso orntMnentatioii: cet édiiice faisait l'aduiiratHin du médecin italien Adam (iadius-/. A la cour épiM*op:ile de Ptock. encontlirée d*étran<rers, n«*uriHsait aussi la vie la plusraninée. Lévê(|Ui* avait pour sccrêtiiire Ciiarles Antoine Moncinereus de Ki)loi:ne'j. Parmi les familiers <iu préia^ on V(»yait encore le juriscnii>ulte «'««pairnol (larsias Quadro^ docteur en droit de IVcole de UoU>i:ne ut profesM^ur inscrit au n'!ii>tre matricule universitaire de Craeovio en IMO. Lt» roi avait prié C'it»h-k (renv4>yer ce savant à Cra* covie »pour y illustrer Puniversité* ^), et le prélat lit bon «'iccut^l à cettt* (lem:llld(^ puisque nous li84»ns dans l'AUjum htudiiisoriim un p.issaire où C^uadros «-«-t appelé apro iure pontilicio Icrtor nii>tri studii ci>ntinuuso. ("est sans doute au cours de ses fréquentes péréizriiiatitms que Ciotek avait recruté pour lui «*i pour la Poloirne ces hommcft reiuar- <{uaLle.s.

Il serait ce pendant injuste de ne pas iissocuT k son nom '.'eiui d'un hoiiime (|ui eut avec lui une irrande parenté (le ruraelf'rt* <*l ^e di>tiiii^ua, ciiiiime Cndi^k. dans la e.irnere dipli»m.itl<|Uiv (.' est de \icida> C/.epiel que noUa \ ou 1< >[!'<» p .rl«-r \;>re^ avi»ir a.'qui^ la mailnso h Cr.icovie, li lijore au liin^r (iiliu'«-titiaruMi de 14>S7 à li>l(). Majs cette

* I.m'i%.in. Iv.t-i ■ 1 .--îi-k los. *^iik«it'»vv'iki. Tritiifatro hi«l>>ri<|u«

Ih*»'» III ♦••i," .if::i--i- îi-r. i 7.^^ l'I -ili\ ' .V''.% I <iiii.v*i.iii I IV. v'«.

*' jtiiiiti. Ilii iiiii'ii" \jii(iM.t, |i. 2)1.

• \t'.i l'r'.;i .11.1 I ïl!. 1..1 [•.l!ii>irr:qihi«' 'ri'Ntri'irht'r «>i|fnml« à l.i >i■l^- <]•> 1 >]'J ti;i o-iV' t'j- .'.roMi'i i!«- < i-( «-rtivaiii' l<iPVi;iniiai liiri> *iti ri<>>|ii ' ( • .i' Il ».!••: Iin:i> roli(i«ljH<»ui)4 t'IU'ori» tlu tllénM

aiii«-nr un ;'.àiii— -u; n-- >•.:!.'% •:•- |>.irfii;«' Ci>u*<fi'vc à l.i bii>liulhèc|iia <'/.ip<;.i t.- tii'.i>' .\-\*'f nu • I» .-«.et^uiititali^. •'iliUitii ptmtbutn^. Un-

mention n*est qu'illusoire, car Czepiel n'eut de profeseeup

<|ue le titre et se faisait constamment remplacer par dea

suppléants, occupé lui-même à briguer des postes, plus

l'^munérés, des bénéfices de mieux en mieux rentes. Sa

Naissance plébéienne Tentravait dans cette course vers lea

S^i'andeurs; nous ne savons néanmoins de quelle façon il

^'^propria le blason Korab; de môme que Ciolek, mal-

ST'é sa basse origine, il se vit comblé de tant de faveurs,

^^ tant de charges que d'après des contemporains leur

^cmbre égalait celui des jours de l'année ronde ^). C'était

^oncun vrai courtisan; il passa de longues années à Ro-

^Xie^), sans cesse à l'affût de nouveaux titres. Il devint

^insi docteur du décret promotionis Romanae et obtint la

dignité comitis palatini Lateranensis. Rassasié ou plutôt

^vide encore de prébendes et d'honneurs, comme Ciotek, il

mourut dans la capitale papale en 1518, précédant de

<(uatre ans dans la tombe son auguste protecteur.

Sa bibliothèque atteste que Czepiel fut non seulement «empressé à parvenir», mais s'intéressa encore à la science, mit à profit ses voyages pour de nobles et idéales ambitions. Parmi les ouvrages qu'il a légués à la collectjon jagellonienne, on remarque quelques rares exemplaires des premiers imprimés grecs, Apollonius de Rhodes, les comédies d'Aristophane, Suidas'^). C'était donc un humaniste convaincu, digne collaborateur de Ciotek dont il partagea consciencieusement les travaux diplomatiques, et avec lequel aussi il puisa, avec moins de conscience, dans les fonds envoyés de Pologne pour faire aboutir différentes affaires*). Ce fut un homme avisé, souple dans sa vie et sans doute aussi dans ses prin(*jpes qu'il faisait plier selon les circonstances à ses innombrables besoins matériels,

*) Voir Cricii Carinina (od. Morawski) p. 182.

') Dès 1485 (Acta liect. 98H).

") Voir Wisîocki, Catalogus Incunabulorum, Czepiel.

*) Voir Stanislas Lukas, Erasme Cioleki p. 88.

entretenant sa pensée et sa volonté dans une tension perpétuelle.

Bien supérieur à Ciotek et à son Achates, fut Pierre Tomicki. Après avoir conrimencé ses études à Gniezno, il les continua à Leipzig où il apprit entre autres l'allemand, et enfin conquit ses grrades académiques à Cracovie. Son biographe Ilosius raconte que sur les bancs universitaires il se fit remarquer déjà par sa vivacité, son habile dialecti(|uo dans les disputes. 11 alla ensuite en Italie perfectionner, approfondir ce savoir, et y ac(|uit cette brillante instruction universelle et cet amour ardent des lettres qui en firent le plus éminent peut-être des promoteurs de la Renaissance, le meilleur ouvrier de Thumanisme. On eût dit, prétend Erasme de Rotterdam, qu'il avait été créé par Dieu pour le bien de l'humanité ^) De retour à Cracovie en 1500, Tomicki remplit auprès du cardinal Frédéric les fonctions de chancelier archiépiscopal. Ce fut le premier pas de cette carrière si éclatante qui devait Télever jusqu'à l'évéché de Cracovie et à la vice-chancellerie de la couronne.

Tout jeune encore, au moment où il enseitrnait à l'univer.^ité, et plus tard, Tomicki fut toujours un partisan décidé (les doctrines nouv(»lles et de ceux qui les répandaient dans le pays. Nous avons eu mainte occasion de sig'iialer les services (ju'il rendit à la irrandt» école. En 1510 le svnode de Piotrkow lui conlio la réforme de Tinstilution, et (lésorniais elle lut l'objet de sa constante préoccupation, surtout lors(iu'il succéda à Konarski sur le siè^e épiscopal (h» Cracovie. Il lit pénélrtM* à l'université de grandes idées, il lui donna une (!lialeureuse injpulsion, frayant le chemin du proirrès, soit (|u'il s'airil des 1 an irues antiques, soit (|u'il lût (juestion dt* l'héhreu ou du droit romain. Si l'on assure (|ue l'arrivée en Poloirne de la reine Bone fut le |)oint de (lé[)art d'une ère de haute culture, il n'est pas

*) Moraw.^^ki, Nidecki, p. iU.

moins légitime d'attribuer une part égale dans cet essor à Tadmirable évoque de Cracovie. Zbigiiiew Olesnicki eût sans doute blâîné plus d'une faiblesse politique chez son successeur; mais il eût aussi reconnu dans les nobles et généreux efforts de Tomicki la pensée de sa pensée, le coeur de son coeur et aurait salué en lui un digne héritier.

L'archevêque de Gniezno, Jean Laski, d'un tout autre tempérament, joua un tout autre rôle dans le mouvement des esprits de cette opoque. 11 n'est pas catégoriquement hostile aux nouveautés; n'est-ce pas sur son initiative que Léon X promulgua, en 1518, le bref recommandant la réforme de l'université? Mais il n'avait pas, comme les autres princes de l'Eglise, de larges connaissances, et il recule effrayé devant l'invasion des étrangers, surtout des Allemands. Aussi s'éloignat-il avec aversion du camp de Tomicki, sé})aré de lui, non tant par la politique que par ces incompatibilités de goûts. Tout en effet devait le détourner de ces novateurs: tandis que ceux-ci ne prisent que l'aristocratie du nom ou de l'intelligence, sont entichés de l'étranger, surtout de l'Allemagne, et font le plus large accueil à ces influences du dehors, soit dans la politique, soit dans la vie sociale, ce gentilhomme de Sieradz se renferme dans les étroites limites du terroir, de la nation, représente et ne veut représenter que les idées de la noblesse autochtone, s'insurge en toute circonstance contre le tcutonisme, et déployant son étendard polonais, part en guerre contre les éléments qui n'ont que trop envahi la patrie, s'acharne à dégermaniser les villes régies par la coutume de Magdebourg').

Il n'avait reçu aucune instruction universitaire ni à Cracovie, ni ailleurs; le maître cracovien André Gora lui avait enseigné les quelques principes de droits indispensables*).

>) Zakrzewski, Ateneum 1882, 2, p. 215.

') Cet André de Gôra mourut en loiO «veluti alter iustus Simeon», d'après les aich. univ. Cod. 69, 40.

En face des humanistes, il se dit dans son Watameoli Hveo une ironi(|iie modestie oindoctus et inuiilis* ^\ néan» moins, tout aussi bien que les savants, il ambitionnait d« siTvir la républiqu**. (In bon sens délite et la confianM do la noblt'sse (|ui ne lui lit jamais défaut le |>oussàreot aux emplois élevés et le mirent en relief. Il fut le repr^ HtMitant le plus déterminé de la réartion contre IVsprit qui <:ommençait à gavrner, à dominer toutes les classes de la nation; et il est certain (|ue plus d'un parta^rea alors laver» sion de ce hobereau pour les nouveautés, préférant la culture exclusivement nationale, et même l'i^noranoe à U iiiu'sse de ces diplomates instruits, polis, maia sans Csi^ meté. formés c^ l'école île l'humanisme.

Commt» nous l'avons fait remar(|uer, L^iski ne fui pas absolument réfractaire au mouvement contempuratiu Toutefois il semble avoir préféré les trens d'ori^rine ro* mane aux Allemands. Kii 1508, alors chanoine de l'osaii et chancelier de la couronne, il vient en personne défeadre devant le tribunal rectoral son familier'). l'Italien Jean Siculus, accusé d\'iVi»ir oflertsé l'université. Plus tard, vers lyjiy, il donne l'hospitalité au poète français Anianus qui se porte U" tenant de s«>n aUiJTUste bienfaiteur dans le tour» iioi pi»éli<|ue entre ce derni(*r et Tomicki'). Les sontiniooU antii:(îrnianii|U(*s du chancelier le poussèrent sans douta à ces amitiés, à cen relations.

Lt's rapports de LaaUi avec l'université s'accentuènMil I<irs4|u«* tlr\«Miu ar4'hevé(|U(* de (inieznu et ayant obtenu en lôlT) l«* titn* de iétrat a latere. il s immisça volontiers dans 1rs atTair**^ intéruun*si de l'éitole, se considéra conim^ rinst.inct' Mipcrirtin*, tMnpi<*tant en (|uel((ue sorte sur Im droit n (*t les attributions de rtAé(|ue de Cracovie, chan* col u*r «l«* riini\ert%ité. Dès ir>l7, deux médecins se dispu»

/••l'.sluTjr JoluuififH La^'ki iiiii) srin IVstafiioni iVi«*iiiio 1^^ p. \:y\K

*i \riii ii'i'toraiut. n. 2Ki7.

'' < uni ('.iiiiiuia, |>. t.'»6. 7.

tant la priorité (ratione prioris loci) au Collegium, l'un de ces maîtres en appela à Tarchevêque. Le roi Sigismond manda alors à Laski d'avoir égard aux droits et privilèges du chancelier: «d'ailleurs de tels appels lointains allaient à rencontre du bon ordre et des coutumes à l'université» '). Plus tard, en 1523, l'université protesta encore contre certaines prétentions de l'archevêque qui, »zelo non bono contra universitatem conceptoa, voulait limiter les prérogatives et la juridiction des »conservateurs«. A ce propoa fut renouvelée la récusation des juges étrangers dans les causes concernant les affaires intérieures de l'école^). Quant à la réforme du studium, il était d'accord avec plusieur» éyêques, entre autre Tomicki; néanmoins il est probable que dans les détails, dans l'estimation des «defectus» qu'il fallait effacer ainsi que dans le choix des moyens à employer pour parvenir à ce but, les avis étaient loin d'être unanimes; toutefois nous ne pouvons aujourd'hui savoir rien de précis là-dessus.

») Acta Tomiciana IV. 198.

«) Conclus, univ. (1623).

Quelques réformes au début du siècle. — Fondations de Miechowita et de Tomicki. — Deini-modifications. — Défectuosités et continuation d(» la lutte. — Cracovie, foyer de plusieurs sciences. — Historiographie après Dfugosz. — Miechowita. — Lo roi Alexandre et ses desseins historiques. — Décadence de quelques universités et de celle de Cracovie au connnenccment du XVI-e siècle. — Le nombre des élèves diminue; les étrangers cessent de s'inscrire. — Causes du maL — Causes politiques, en général, et cracoviennes, en particulier. — Cracovie se polonisc et l'université devint une école polonaise, plébéienne. — L'éclat du règne de Sigismond a de tout autres sources.

Toutes ces mesures, tous ces synodes épiscopaux de longtemps n'eurent aucun résultat, et de lonc^temps encore ou ne s'enhardit à de radicales réformes à Tuniversité. Nous avons pourtant vu que l'humanisme avait pénétré dans la grande école, (|ue ses apôtres y avaient multiplié leurs leçons, (|u'ils y avaient combattu avec vaillance et rem|)orlé bien des victoires; mais il aurait fallu introduire une sorte de consécration d(î ces progrès, les régulariser [).ir des statuts, mettre sur le môme pied len cours traitant de nouveautés et les ancieimes chaires médiévales: rien de semblable n'avait été fait. Au commencement du siècle on tente timidement des demi-réformes, sans oser aller résolument jus(|u'au bout. On reconnaît bien (|u'il faut agir, mais l'on n'agit point.

Parmi ces essais d'amendements du caduc état de chose d'autrefois, nous devons com[)ter la fondation de Miechowita, en 1522. On sait que les éludes avaient

beaucoup à souffrir de Tinstabilité des maîtres dans les universités du moyen âge; les maîtres en effet n'avaient pas de spécialité déterminée et, passant d'une charge à une autre, changeaient de sujets de cours en même temps que de bénéfices, enseignaient .tour à tour les sept arts, tantôt la météorologie, tantôt Tastronomie, tantôt la métaphysique, bref étaient des encyclopédies vivantes, mais nécessairement par cela même assez superficielles. On s'en tenait à l'écorce, n'ayant pas le temps d'approfondir. Mieehowita voulut rompre avec cette fâcheuse tradition. Il dota richement une chaire d'astrologie à l'université, avec toutefois la restriction que c(»tte chaire ne serait point soumise à l'option, c'est-à-dire ne passerait pas indifféremment à tel ou tel maître; l'université devrait au contraire nommer à ce poste un savant éclairé qui wy resterait au moins quinze ans, pour le progrès de la science... propter maiorem experientiam conquirendam« '). C'était une opposition catégorique aux errements jusque là suivis, c'était montrer la voie du salut.

En 1531, l'évoque Tomicki, dans le but évident de protéger et de fortifier l'humanisme, marcha sur les traces de Miechovvita. En 1406, Novvko avait doté la chaire de grammaire et de rhétorique à l'universitô jagellonienne, chaire jointe à l'altarie de S. Alexis à la cathédrale de Cracovie. Les revenus de la maison Zerwikaptur, située rue Grodzka, au coin de la place S. André, devaient pourvoir à cette dotation. Mais la collégiature, avec le temps, devint des plus pauvres, et fut une des wpericlitataea, car la maison de la Grodzka, fort délabrée, rapportait plus d'ennuis que d'argent. On la céda en 1530 au chapitre de Cracovie. iMais comment sauver la collégiature dont elle était le soutien? Le chapitre offrit alors à l'université le patronat sur l'église paroissiale de Zielonki, et l'altiirie de S. Alexis fut incorporée à ce bénéfice. Le curé de Zielonki,

») Cod. univ. IV, 87.

choisi par les collégiaux supérieurs, devait faire des cours in theologia sive in artibus. Mais en même temps, pour venir au secours de la chaire de Nowko, de TOratoriae lectura »qui, non seulement pour l'université, mais pour tout le royaume était utile et nécessaires, Tomicki prit des mesures, où se révèlent les tendances de l'époque et de l'évoque lui-même. L'altariste de l'autel placé dans ki grand' salle du collegium majus, sera tenu de payer annuellement treize marcs au collégial de Nowko, et ce dernier à l'avenir ne sera point promu à cette chaire par option, mais bien par désignation des collégiaux supérieurs qui devront tenir compte avant tout des 'capacités spéciales de ce maître d'éloquence, sans considérer l'ancienneté, ni le grade universitaire. L'élu peut même être marié. Il a l'obligation d'enseigner la rhétorique, non seulement pendant les semestres d'hiver et d'été, mais encore pendant j>la canicule, en s'appuyant toujours sur les classiques«, Cicéron, Quintiliert et Tite-Live; il devra en outre, dans les grandes solennités, prendre la parole au nom de l'université. L'université ajoutera quatre marcs, pris sur ses revenus généraux, au traitement de ce professeur. Cette réforme de 1531 *) est une nouveauté; elle consacre le principe d'élection, et ouvre les portes de l'école aux humanistes errants et aux jeunes orateurs désireux d'y introduire la nouvelle culture et ses méthodes. Tomicki, ici comme partout d'ailleurs, s'élance audacieusement en avant et combat pour une cause dont il brandit courageusement le drapeau.

Mais c'était réparer le toit d'un édifice dont les fondements menaçaient ruine. La réforme complète, indispensable était toujours retardée. Pour remédier aux defectus, d'insignifiantes améliorations, comme la réduction des frais de promotions à plusieurs reprises diminués au

*) Cod. univ. IV, 107. Si le nouveau collégial était marié, ïi pouvait habiter eu dehors du collegiuui.

commencement du siècle, étaient tout à fait insuffisantes. En 1521, les nouveaux statuts de la faculté de théologie sont pourtant animés d*un esprit de progrès; mais malgré les heureuses dispositions qu'ils renferment, ils ne peuvent être considérés comme un véritable instrument de rénovation. Ce n*est qu'en 1536, après bien des hésitations, que Ton se décida à ouvrir les yeux sur le péril menaçant la faculté des artistes et à édicter quelques constitutions pour enrayer le mal. En quoi consistaient-elles? Pour relever les exercitia désertés par les disciples et les maîtres, on prononça des peines sévères contre les professeurs négligents; il fut recommandé de veiller dans ces exercices à la concision et au brillant du style (quod illa exercitia... ad cultiorem stilum et compendiosiorem modum... reducerentur); on rappela aux élèves que les leçons de philosophie et de logique étaient obligatoires; enfin on les invita à fréquenter assidûment les »actus« du samedi où les bacheliers devront défendre leurs thèses par des arguments philosophiques et non théologiques ^). Ces prescriptions de 1536 ne peuvent donc passer pour une rupture décisive avec le moyen âge, un point de départ vers une nouvelle époque. La même organisation, les mêmes règlements subsistaient; on leur donnait seulement de pompeuses parures, comme s'il se fût agi d'un décor extérieur et non du fond même des choses. Dès lors les modifications réformatrices furent introduites avec une telle lenteur que le public, plus avide de progrès que la conservatrice université, commença à témoigner de la méfiance et du mépris à l'égard de l'école jagellonienne. En 1538, on limita le nombre des exercices; en 1548, on changea leur dénomination en celle de progymnasmata, on leur traça un programme légèrement transformé, afin que ce legs principal du studium médiéval ne parût pas trop suranné avec ses subtilités scolastiques et n'inspirât pas trop d'aversion

*) Muczkowski. Liber prom. LU.

Morawski. III. 11

aux jeunes ifens. On remplaça en môme temps certains livres vieillis par dt*s ouvracres plus appropriés aux besoins et au troût du moment. Kn 1550, on s'efTorça de préciser de nouveau la nature et le but des exercices. Quelquesuns de ces «•xercices furent supprimés, d'autres ne devaient étn» (|ue de siniples répétitions des leçons, dans le ijenre des anciennes >>résoinptions«, »alin (jue le nom odieux d'exercices ne délournAt pas les élèves de ces utiles travaux». C(* ne fut (»nlin (ju'en 1579 que la réforme df (îorski (rarantit aux humaniora studia la place qui leur était due <»t une complète liberté d'action. C'i*8t ainsi qu il fallut pres(|ue un siècle entier S pour se délivrer des lourdes chaines du moyen àtre, pour secouer ce |ouir qui paralysait t(»ut essor «*t contraitrnait les impatients à enfreindre, à l)ravt»r continuellement les lois et les méthodes en vitrueur.

('ej)endaiit si la lutte fut lorjirue, «*lle ne fut que passairèrtMoent adiariiée: et précisément ce calme ne fit que retarder le combat siiprêmt» des deux mondes en présence et l«* lri«»mphe (b»linilif.

C<»mmtMi<ée dans 1rs vinirt dernières années du XV-e siècle, cette liilt»' devint plus vive dans le pn^mier (|uart du Wl-e Mais t»t ci»la fut un mal pour Tuniversilé clic ne prit lin ni par un désastre, ni par une vicloin* décisi\e; il n'y eut pas en elïet d'homme asse^ f«»rt pour faire ptMicht^r la balance vers le protrrès. Après que les ardeur*^ se furent iMeinte"^, que les discordes se furent éiiiniisséo. (le> personnair^'s n 'appartt*nant p«is à l' univt»rsit<', comim» l'ornicki, par l»*ur puissante influence dictèrent les cniuhiionH di» rexi>tence ulténeurt»; enfin Tesprit <iu teinp^i amena insensiblement ce (jue les esprits «les hoinme.s eu»»>t»nt iiitrodiiit avec plus de promptitude. Car le^ipnt du temps amené toujours des réformes boiteus«*>, ib* iiioirnlrr pMrt«'*e, ellt> n'ont pas la mar(|ue d*in-

Voit l.i-.|.-.i. l.ijMi fîMinol. i.Vil. LVIII. lAIII. lA'IX.

dividualité qui donne de la chaleur et de Ténergie aux résolutions.

Toutefois cette période combative fut brillante, pleine de vie, de fécondité, de variété dans les événements et les facteurs en jeu. Alors fermentaient à Cracovie, ainsi qu'en un grand foyer, les idées d'avant-garde venues de l'étranger et représentées par des hommes comme Callimaque, Celtes, sans parler de cette multitude de voyageurs accourus de l'Allemagne, de la Suisse et de l'Angleterre. Et de là ces idées rayonnaient à travers presque tout l'Occident: le mouvement helléniste en Allemagne trouva à Cracovie un ferme appui et de vivifiantes inspirations. C'est auprès des maîtres de l'école jagellonienne qu'on venait chercher des lumières pour explorer les cieux et connaître le cours des astres; le soleil de Copernic dès lors versa sa flamme sur le berceau des nouvelles théories astronomiques. A cette môme époque l'histoire trouva aussi de fervents adeptes parmi les membres du collegium. En terminant son immortel ouvrage, en 1480, Diugosz, le grand historien du moyen âge, s' adressant à l'université la priait de continuer l'oeuvre qu'il avait entreprise. Dans ses objurgations^) éloquentes et sincères il leur disait: wJe vous demande, je vous supplie... et tout particulièrement... les docteurs, professeurs, maîtres, élèves, clercs... de l'université de Cracovie, de vouloir bien, après ma mort, tenir au courant mes annales. Bien plus, je les implore d'accorder une coUégiature à un maître capable, expert en belleslettres et en beau style (studiorum et literarum humanitatis peritum), qui, déchargé de tout autre travail, s'occuperait exclusivement des annales, y penserait sans cesse, y donnerait tous ses soins, et, jour et nuit, s'en entretiendrait avec lui-même ou avec tous ceux qui l'approcheraient, s'intéresserait au bonheur, au profit et à la gloire de la patrie, bien plus encore à la gloire de Dieu et à la vé-

') Hist. V, 701.

rité((. Ces paroles ne furent pas oubliées. Il ne fut pasquestion, il est vrai, d'assigner une chaire spéciale à Thistorien de la nation; mais un des maîtres de la grande école suivit le conseil de Diugosz, reprit la plume du célèbre chroniqueur. Ce fut son digne successeur, tout animé^ comme lui, des plus hautes et des plus nobles ambitions. Le talent d'écrivain de Miechowita est sans doute inférieur; mais cet homme que les préjugés et les superstitions entravaient souvent en médecine, en histoire a les plus larges horizons, la curiosité la plus ingénieuse et abonde en observations fort justes, frappées au coin du bon sens le plus avisé. Avant que Miechowita n'eût mis la dernière main à son oeuvre, l'histoire fut encouragée d'un côté où l'on ne se serait guère attendu à trouver des auxiliaires pour la science. Le roi Alexandre, peu de temps avant sa mort en 1506, ordonna au préfet des salines à Cracovie^ de payer soixante gros hebdomadairement pendant une année entière, à Nicolas Rozemberg auquel «nous avons confié la mission d'écrire l'histoire de la Pologne». Cet historiographe s'était préalablement signalé par des voyages diplomatiques en Allemagne, à l'effet d'y préparer une action commune contre les Turcs. Beau parleur, il allait maintenant servir par la plume la nation et son souverain. Nous ne savons jusc|u'à quel point ce projet fut exécuté *); il n'en est pas moins caractéristique, et fait honneur au souverain qui payait ainsi la dette de reconnaissance contractée envers son précepteur, Dïu^osz, dont les recommandations n'avaient pas trouvé à l'université tout l'accueil qu'elles méritaient.

Le trraïKl successeur d'Alexandre, Etienne Batory^ à la lin du siècle, apporta tout son zèle, toute son attention à taire lleurir les mêmes travaux; il faut aussi recon-

') Voir à ce pro[)c)s Librr Quitaiitiaruin Alexandri régis, p. 21S ot (>h;iritas, ouvrasse rollcotif. iNHersbuurg. 181)-^, p. iS-é-: Pawii^ki. Un historien inconnu do la Pologne.

naître que, jamais monarque, jamais homme d'action ne fut plus digne d'inspirer ceux qui voulurent alors chanter ia guerre et les héros. Enfin, longtemps après, en 1621, les conseils de Dlugosz furent écoutés à l'université. Le célèbre savant Sébastien Petrycy leur donna une sanction en créant et dotant une chaire d' historiographie à l'école jagellonienne. Le voeu du fameux historien mé- •diéval recevait ainsi une tardive exécution; mais le maître «spéré ne se révéla point, le monument désiré ne fut point "édifié: peut-être d'ailleurs y avait-il alors moins de hauts faits à raconter que du temps de Dtugosz.

Si le résultat de la lutte qui remplit tout le déclin du moyen âge ne répondit pas à Péclat de cette lutte, si l'université, même après ces joutes ardentes, tomba dans une sorte de stagnation, il faut l'attribuer à des motifs généraux d'une nature plutôt locale et temporaire. Nous en avons déjà noté quelques-uns. Le XVI-e siècle, avec ses guerres de religion, avec ses agitations, fut aussi ailleurs une époque de stagnation, d'éclipsé parfois. Cette décadence s'affirme dans plusieurs universités: le relâchement de la discipline parmi les maîtres et les élèves, l'indolence des professeurs, l'appauvrissement de ces institutions du moyen âge — tout se réunit pour les faire dégénérer. Vers 1525, Vienne est en complète désorganisation; Erfurt n'est guère plus prospère, Rostock et Greifswald tombent en une triste décadence. La tempête qui ébranlait ces créations du moyen âge, glaçait leur vitalité. Cracovie ne put échapper à la tourmente.

Malgré la pléiade d'hommes de valeur dont la voix tombait du haut des chaires jagelloniennes au commencement du siècle, malgré les efforts de Tomicki et du roi Sigismond lui-même, l'école avait perdu son caractère européen pour devenir une institution plus strictement nationale, et même elle ne fut bientôt plus apte à jouer ce dernier rôle, à contenter les aspirations plus hautes et plus étendues. Le nombre des disciples est encore considérable

pendant les vinirt premières années du siècle: en 1520, (»fi oomptc 294 nouvt'aux inscrits. A côté des Polonais, on voit beaucoup de Moraves, de Silésiens^ de tlontrrois dont l'université était du reste i*école réirionale; mais des noms d elèvrs de l'extrême Occident ne sont pas non plus fort rares. Cet état florissant nest pourt^int que très éphémère. A partir de 152U. il n'y a (|ue peu de trradés; au semestre d'été de ir)28, un seul candidat subit les examens du baccalauréat Ce fait, il (*st vrai, reste isolé; mais en générai il y a alors un tt*mps darrèt dans l'obtention des tirades. De même, le nt»mbre des élèves diminue et se modifie. Dès 1524. et en 1526, 1527, 1628, les inscriptions sont faibles; le (*lufTre des étudiants est en baisse, et l'attraction quVxervait naguère le studium cracovien sur l'étran- (Ter se relâche de plus en plus. Il y eut à cette déchéance des causes variées et nombreuses.

D'ab<»rd la politu|ue polonais4^: ces mômes humanistes qui s'etTorcèrent d'implanter en Poloi^ne l'idéal et la pensée du monde civilisé, de leur ouvrir les portes toutes (rrandes, adoptèrent, dans le domaine de l'action, une politique de mollesse et d abdication, amoindrirent l'importance de la Polo^jne en Kurope et détt»ndirent les liens qui l'y ratta(*haient. Christophe S/.ydtouiecki, mécène humaniste i»t son frère d'armes. Pierre Tomicki, inféodés à la politique di*s llabsb<»urirs, assurèrent au convrrès de Vienne de 1515 la succession évenluelU» de cette maison souveraine sur les tn"»n«*s tle Holièmo et de Honirrie; de sorte que, dès 1526, \v< .latrellons disparaissent de l'histoire de ces pays. Tne année auparavant, une autre renonciation dictée, elle aussi, par les d(*li:le> polilupies humanistes amena la sécularisathui de la Pru'^se. ».Si r'est vrai, dit alors le chancelier (iattinara à Danl!>ru> à Madrid, si votre roi a commis (*ette faut**. r'<*n est lait de >on rantr parmi les princes chretien*^«. ('^»^ fVentMnent> amoinilrirent la puissance de la PitlojîH* en Orient. >on bon r(*nom à l'Occident, et ces p«*rteH (lurent iie<*e>saireinent m' lain» .nenlir dans loules

les manifestations de la vie publique. Quant aux Hongrois, élèves de l'université, nous laisserons parier les chiffres; de 1493 à 1506, on compte 28 Hongrois en moyenne à chaque semestre; de 1507 à 1515, ils ne sont plus que 22; 15 de 1516 à 1525; de 1526 à 1539, il n*y en a que 138 en tout, enfin de 1540 à 1550 inclusivement, il en reste à peine 36 *). De même pour les Allemands. Au commencement du XVl-e siècle on créa dans les régions orientales de l'Allemagne deux universités, l'une à Wittenberg en 1502, l'autre à Francfort sur l'Oder en 1506, de là naturellement réduction du contingent germanique à Cracovie. Survint bientôt la révolution religieuse qui éclaircit encore beaucoup plus cruellement les rangs des écoliers de notre studium. Les antagonismes religieux et politiques se creusèrent plus profondément, et beaucoup de jeunes gens se laissèrent séduire par l'aurore brillant à Wittenberg, tandis que l'université de Cracovie perdait son lustre d'autrefois en des hésitations stériles entre les anciens et les nouveaux courants. Et les Polonais séduits par ))la nouveauté« commencèrent à se rendre volontiers dans les institutions d'Allemagne: Wittenberg et Leipzig surtout les attiraient 2). Cette émigration dut bientôt prendre des proportions alarmantes, puisque le roi Sigismond défendit en 1534 de se rendre dans les universités étrangères. Il est cependant probable que cet édit royal n'arrêta pas les épris de »nouveautés«; la jeunesse continua sans doute d'aller k l'étranger, et les studieux avides de science plus profonde désertèrent Cracovie pour les universités italiennes. D'un côté donc la réforme, l'humanisme italien de l'autre, entraînèrent au dehors les Polonais.

C'ertaines autn^s influences locales contribuèrent encore à ralentir le mouvement des Allemands vers Craco-

*) Voir Charles Schrauf, Regestrum bursae Hungarorum Cracov. Wien, 189H, p. XVII/XVIII.

-') Voir Morawski, Archives de la Commission de littérature, 1884, t V.

vie. Nous avons déjà parlé de la nombreuse bourgeoisie allemande établie dans la ville, de la force d'attraction qu'elle exerçait sur ses compatriotes. Peu à peu les familles fixées en Pologne se polonisèrent, et les nouveaux venus se firent de plus en plus rares, au point qu'à partir de la venue de la reine Bone l'immigration italienne fut plus nombreuse que la germanique. Les lettres de Rodolphe Agricola sont à cet égard fort curieuses. Il écrit à Vadianus, le 5 août 1519*): »Le bruit court ici d'une révolte des l^olonais contre les Allemands; nous étions tous préparés à cette éventualité; mais le roi a apaisé les esprits, non entièrement toutefois^. Les marchands surtout se montraient inquiets; c'était en effet tout particulièrement contre eux qu'était dirigée cette agitation. Une année après (n. 213) Agricola écrit encore à Vadianus qu'il voudrait bien quitter Cracovie, inhospitalier aux Allemands. Il dit que ces derniers y sont plu? méprisés que les Juifs (n. 216), et c'est surtout des «polonicati Germani« qu'on a le plus à se plaindre. Les esprits étaient alors surexcités par la guerre qui, dans le Nord, devait enfin résoudre la querelle séculaire entre la Pologne et les Teutoniques. Presque à ce môme moment Jean Hadus invectivait Cracovie, où faute de savoir la langue du pays, on lui surfaisait toutes les marchandises. Il est évident que la vieille cité germanisée d'autrefois s'était transformée en ville polonaise. Un décret royal de 1537 fait ressortir cette métamorphose. Jus(|u'à cette date l'église de Notre-Dame sur la Grand* place avait été la cathédrale de la bourgeoisie allemande; en exécution de ce décret et avec l'assentiment du sénat, le primat, André Krzycki, transporta le prédicateur allemand à l'étrlise de S. Barbe*).

C'est donc vers lo3() (jue l'université devient à peu près exclusivement polonaise, passe du rang de grande

*) Die Vadian. Hriefsaininlung n. 165.

*) Cricii Carmina XLI/II.

école internationale à celui de simple institution nationale. Ce phénomène n'est pas d'ailleurs unique. Au déclin du moyen âge, pendant lequel des puissances universelles avaient uni les peuples en une immense famille chrétienne, commencèrent à se marquer les frontières entre les nations. A Leipzig on constate avec douleur que l'université prend le caractère »magis privatae eruditionis quam universalis academiae«; et c'est exactement ce qu'on pouvait aussi reprocher au studium cracovien. De plus, au XVI-e siècle, le collegium cessa d'être Tasile de toutes les classes de la société. Dans le siècle précédent nobles et vilains se mêlaient dans ses murs; dès Torigine, les maîtres de Ja faculté des décrets appartiennent en majorité à des familles patriciennes M; tous ceux qui se faisaient un nom <lans l'arène publique avaient passé sur les bancs de Talma mater jagellonienne. Au XVI-e, elle devient plébéienne. On trouve à peine quelques noms de gentilshommes dans la liste des maîtres; elle ne contient presque que des bourgeois et des villageois. De même en ce qui concerne les étudiants. A partir de 1525, l'aristocratie plus ou moins opulente s'abstient systématiquement d'envoyer ses fils à l'université de Cracovie. Dès cette époque, on n'y voit plus que quelques pauvres fils de hobereaux, des bourgeois ou des paysans, et, çà et là, un héritier de grande maison *). L'université, par cet abandon des siens, en était arrivée à une lamentable disette d'hommes et d'argent. De plus, l'abstention des étrangers la privait des ï>ucs nourriciers apportés du dehors; aussi commençait-elle à dépérir, à s'étioler, tendant en vain les bras vers un sauveur, un héritier d'Hedvige et de Jagellon, un restaurateur des hautes traditions de ces fondateurs dont la pensée vivifiante avait suffi pour assurer du travail à un siècle, pour remplir les âmes à toute une suite de générations. La plainte

•) M. Fijaîek, Etudes sur l'hist. de l'univ. jagel. (1H98), p. 54. ') VVisIocki, A propos de Tédition du Liber diligent. (1886), p. 12 et 20.

que |>n»féra plus tc'ird le magnanime Jacques (iorski *). eût été tout au^si justifiée au inoinent dont nous parlons. •Cey^ raisonnrnient8, ces discours stupides, dit Gorski. oui corrompu et corrompent l'écoh» de Cracovie, car monsieur le docteur n'a d'yeux que pour son compatriote, son serviteur, ne favorise pas le plus diurne, mais uniquement sa créature, alors même (|uVlle ne le mérite pas... Ce n*e8t pa» st*ulement pour les Polonais, les Cracoviens, l«*s Léop<»liens« les i\)snaniens que I école a été créée... Et maintenant où (^n sommes-nous? Qu** s(»nt devenus les llonirrois, les Allemands, les autres étranirersU C'est un cri contre le népotisme qui chassait dt* l'antique école les vrais amis du ^avoi^, une accusation véhémente contre letroiteshe des vues favorable aux crrandeurs de clochers, semence d'ombn*s épaisses. Par suite de toutes ces funestes cir- Ci»nslanc«»s l'université d'alors périrlita, comme du resl*» beaurou|) d'autn*s écoles d 0<*culent qui perdirent auMÎ ri ce moment lt*ur ancienne splendeur. Rappelons ici que la famt^u-^e univ«rsité de Paris, au conunencement du XVI-e siècle, conservait toujours avec opiniâtreté Tancien système et les anciennes méthoiles d enseiixnement. La scolastique y d(»ininait encore en souv<Taine: et lorsque l'humaniste lier(|utn osa entrer en •j'uerre contre cet antique et puissant opj^aiiisme, Era>iin» de Kott(*rdam lui é<Tivil Kag'ement: uTon (*nnemi ne iiMuirt pas. la faculté est imm(»rtelle« Kt «•elle faculté rési>iait virtoritnisement aux coups viuroureux du plus terrible ,«Haliru|ue île ce siècle et de tous les siècles, Kraiiroi*. IJalM'Iais -t. La faculté de Oa<'ovie, elle aussi, voulait être iiiiinort(*lle. (b* rette immortalité implacable adversaire «le ia vu».

Kile était donc loin tie la terre promise l'université lau'^t'ibuiiehne au iiionient dont nous tuni> ocrupons. bien

• \"nir stir lumviM -ili" »!•• l'aiis \fts IXM), «îothfin. Iiriisce «le

loin en était le peuple qu elle guidait. Et cependant, à côté d'elle et sur le même sol, des Polonais, des Italiens surent faire mûrir d'éblouissantes moissons, éternel ornement du règne de Sigismond. L'école ne donna point au pays cette gloire: elle lui fut apportée par d'autres voies, grâce à quelques grands hommes, à quelques vigoureux talents. C'est l'éclosion de cette riche floraison de poésie latine des Trzycieski, des Krzycki, des Janicki, des Dantyszek, inspirée en majeure partie par l'étrangei'; le temps où la cour de Sigismond donne asile au génie italien qui prodigue les chefsd'oeuvre d'architecture. Alors qu'à l'université les camps opposés échangent les derniers traits avant l'armistice qui devait tout laisser en suspens, à la cour de Pologne sont célébrées les noces du roi, splendide concours de tous les champions, de tous les enthousiastes de la Renaissance, où fraternisent le Nord et le Midi dans la célébration du triomphe des muses ressuscitées. Le congrès de Vienne en 1515 avait été aussi une grande réunion d'humanistes et de poètes: ils se donnèrent rendez-vous à Cracovie pour le mariage de Bone en 1518. Bone Sforza fit alors son entrée dans la capitale et, avec elle, comme l'ont répété à l'envi les contemporains, la civilisation italienne envahissait le lointain Septentrion. Après les brillantes passes d'armes des tournois chevaleresques fut donné un véritable tournoi poétique, où se disputèrent la palme des écrivains comme Dantyszek, Krzycki, Agricola, Ursinus Velius, Laurentius Corvinus. Une foule d'Italiens — la suite de Bone s'élevait à 287 personnes — vinrent alors en Pologne, y propagèrent le goût de leurs arts et de leurs belles lettres, y apportèrent ce style vite adopté par le monarque et les grands seigneurs M. y iirent éclore enfin ces Heurs de grâce, ornements de l'époque de Sigismond.

*) Voir Sokolowski, Uepertorium fur Kunstwissenschaft, 8 Bd. (1885). Die ital. Kùristler in Krakau, et Morawski, La cour de Sigismond le Vieux (I^evue de Pologne 1886/7, IV, p. 201 et 531).

On s'enivra de plaisirs et de délices, on oublia l'école jagellonienne. »où fréquentaient autrefois les éiran^rsc, lecole en détresse, et Kochanowski dut prendre la défense de ses vieux maîtres qui spour dix marcs cependant peinent assez*.

Les deniers de la reine Hedvig^e, qui jadis avaient fait des miracles, étaient insuffisants en ces jours nouveaux; mais la société, elle aussi, était insufHsamment digne de ces miracles.

Page 1