CHAPITRE II
VUES SCOLAIRES ET PROJET DE CALVIN I. — C ON ST II U G TI O N d’un COLLÈGE
Lorsqu’il lut rappelé à Genève, Calvin manifesta tout de suite son intention de s’occuper de la question scolaire. On lit dans le projet d’Ordonnances ecclésiastiques de 1541, au chapitre qui concerne le second ordre d'offices « que nostre seigneur a institué pour le gouvernement de son église » :
« L’office propre de docteurs est d’enseigner les fid elles en saine doctrine, aflin que la pureté de l’évangile ne soit corrompue ou par ignorance ou par maulvaises opinions. Toutesfois selon que les choses sont aujourd’hui disposées nous compregnons en ce tiltre les aydes et instructions pour conserver la doctrine de Dieu et faire que l’esglise ne soit désolée par fauite de pasteurs et ministres, ainsi pour user d'un mot plus intelligible nous appellerons l’ordre des escolles.
« Le degré plus prochain au ministère et plus conjoinct au gouvernement de l’esglise est la lecture de théologie dont il sera bon qu’il y en ait au vieil et nouveau testament.
« Mais pource qu’on ne peult proufiter en telles leçons que premièrement on ne soit instruiet aux langues et sciences humaines et aussi est besoing de susciter de la semence pour le temps advenir, afïin de ne laisser l’esglise déserte à nos enfans, il fauldra dresser collège pour instruyre les enfans, afïin de les préparer tant au ministère que gouvernement civil.
« Pour le premier, fauldra assigner lieu propre tant pour faire leçons que pour tenir enfans et aultres qui vouldroient proufyter, avoir homme docte et expert pour disposer tant de la maison comme des lectures, et qui puysse aussi lire, le prendre et soldoyer à icelle condition qu’il ave soubz sa charge lecteurs tant aux langues comme en dialectique s’il se peult faire. Item des bacheliers pour apprendre les petiz enfans et de ce espérons pourvoybre en briefz a l’a y de du seygneur.
LGEUVHE DE CALVIN
(( Que tous ceulx qui seront la soient subjectz à la discipline ecclésiastique comme les ministres.
« Qu’il n’y ait aultre escolle par la ville pour les petiz enfans, mais que les filles ayent leur escolle à part, comme il a esté faict par cydevant.
« Que nul ne soit receu s’il n’est apprové par les ministres avec leur tesmonage de peur des inconvéniens *. »
Il n'y avait là, dans la pensée du rédacteur îles Ordonnances, qu'un énoncé de principes, touchant la nécessité pour l’Etat d’entreprendre une réorganisation de I enseignement, de pourvoir, sous ce rapport, même à ce qui concernait l’enfance et de subordonner étroitement à la discipline et à l’autorité ecclésiastiques tous ceux auxquels incomberait par la suite l’instruction de la jeunesse. Il pensait sans doute revenir sur tout cela, dans un règlement organique, dès que l'homme «docte et expert» qu’il avait en vue serait là. C’est pourquoi il ajoutait : « Et de ce espérons pourvoybre en briefz à l’ayde du seigneur. »
Le Petit Conseil, qui revit le projet et le remania, avant de le transmettre au Conseil des Deux-Cents, puis au Conseil général des citoyens, n eut pas d objection à ce que le corps enseignant fût soumis à la discipline ecclésiastique. Mais il n’entendait pas remettre aux pasteurs toute l’autorité sur l'école. En conséquence la dernière des dispositions qu’on vient de lire fut modifiée comme suit:
« Que nul ne soit receu s’il n’est apprové par les ministres, rayant premièrement faict scavoir a la seigneurie, et alors derechef qu’il soit présenté au conseil , avec leur tesmoignage, de peur des inconvéniens. Toiites/ois /' examen debvra estre faict présent deux des seigneurs du petit conseil. »
Par contre, la phrase où Calvin annonçait l'intention de pourvoir à bref délai à l’exécution fut biffée et remplacée par ces mots: « Ce que nous voulons et ordonnons ester faict. »
Calvin savait d’avance, lorsqu’il se rendit, non sans avoir hésité longtemps, aux instances des envoyés de la République, venus à Strasbourg pour le supplier de rentrer à son service, qu il aurait bientôt
1 Catv. op.. X, Ire partie, 21 s
CONS T ii UCT ION D UN COLLEGE
trop d’affaires sur les bras pour entreprendre d’emblée, tout seul, et mener à bien l’œuvre de la réforme scolaire. Il avait l’idée de faire rappeler Matburin Gordier, autre banni de 1538, et de se décharger sur lui de cette tâche. Les magistrats de Genève, (pii, spontanément déjà, avaient fait une démarche auprès de Gordier, six mois auparavant, ne furent pas difficiles à convaincre, mais bien ceux de Neuchâtel, qui avaient accueilli avec empressement celui qu’on a appelé tour à tour le Robinet le Lhomond du XVIe siècle et refusèrent catégoriquement de le laisser partir. Calvin eut beau se faire députer auprès d’eux, solliciter en personne. Rien n’y fit. Aux instances de Genève, qui manquait aussi de pasteurs, les Neuchàtelois cédaient Viret, qu’ils avaient obtenu de Messieurs de Renie; cela leur parut suffisant. Calvin dut se contenter d’un « plan idéal» d’études, tracé par son ancien maître et qu’il n eut pas le loisir de mettre à exécution '.
Le Collège de Rive, première et hâtive construction de la Réforme genevoise, demeura donc dans le provisoire, attendant, sous la direction intelligente, mais quelque peu hétérodoxe, de Sébastien Castellion, puis de successeurs moins célèbres, que toute lutte politique eût pris fin pour l’homme extraordinaire qui avait entrepris de couler une cité dans le moule de sa pensée.
Ce moment n arriva qu’au bout de quinze ans. Mais dès que la défaite du dernier parti d’opposition fut complète, Calvin chercha à reprendre,
1 Au cours de son voyage de Strasbourg à Genève, Calvin s’était arrêté quelques jours à Neuchâtel. C’est probablement alors que Cordier lui avait tracé le a plan idéal » dont il est question dans une lettre à Farel, en date du 29 novembre. Ce plan était peut-être aussi celui de Claude Budin, du Collège de Guyenne, l’ami et le correspondant de Cordier que ce dernier, lors de la première démarche du Conseil de Genève, avait recommandé, à défaut de lui-même, en ces termes : « Je vous « ay voulu adverlir que je ne sache homme fie lettres plus convenable pour ayder à relever vostre « dict collège. Vray est que vous trouverez assez de gens de grand savoir, et d’une grosse « apparence; mais croyez que, pour le présent, il est bien difficile d’en trouver ung tel quant à la « traditive, ne qui ayt si grand industrie et diligence pour donner bon ordre à Ionie vosl re escole, « et pour y planter et introduyre une telle discipline, qu’il en sera parlé (aydant le Seigneur), non- « seulement ès pays de l’Evangile, mais aussi ès autres contrées, comme France et Italie. Et « mesmes long temps y a que le dict frère a composé ung ordre et manière d’ enseigner les enfans, « lequel il avoit grand désir que fust introduict en vostre cité. Car il espéroit par ce moyen-là n que voz enfans proufiteroient plus en ung an, que le temps passé on ne faisoit en deux ou troys; « et par ainsi que les autres escoles prendroient exemple sur la vostre... Touchant la manière « de le retirer de là où il est, je ne double point de luy, qu’il ne vienne volontiers, s il luy est « possible. Mais je crains fort une chose, c’est qu’on luy face empeschement de par la ville, à « cause qu il est fort aymé et en grosse réputation par delà » Neuchâtel, 12 mars 1541. (llermink jard, Correspondance des réformateurs ; VII, Genève, 1886, p. 58.)
L ŒUVRE DE CALVIN
devant le Conseil, ses projets scolaires. Lui-même n’avait jamais cessé d’y songer. Ce qui l’avait jusque là constamment détourné de la mise à exécution c’était, on n'en peut douter, le peu d’empressement qu’il rencontrait de la part des autorités civiles à se dessaisir, ainsi qu’il l’entendait, de leur droit de surveillance sur l'école. Nous savons qu’en 1550, l’année où il faisait hommage à Mathurin Cordier, dans les termes qu’on a vus, de son commentaire sur l’Epître aux Thessaloniciens, il échangeait des lettres avec Claude Baduel sur cette question. «Je vois, » lui écrit le 10 juin son correspondant de Nîmes, « d’après tes lettres, que votre magistrat « met peu d’empressement à fonder, dans votre ville, un collège pour les « études littéraires et que cette négligence te cause un extrême chagrin '. »
A cette époque, Baduel, qui venait d’organiser, pour la seconde fois, le gymnase de Nîmes, d’après le plan de Jean Sturm, songeait à quitter de nouveau son pays. Il était sous le coup d’une accusation d hérésie. Jetant les yeux du côté de Lausanne où prospérait un collège selon ses vues, il mettait au net, pour les dédier à Messieurs de Berne, ses cours sur le Pro Milone et le Pro Marcello , les divers discours d inauguration qu’il avait fait réciter à ses meilleurs élèves, l’année précédente, et ses Instituta literaria, qui n’étaient autres que les nouveaux statuts de 1 école dont il était le fondateur. Lu 1551, nous le trouvons réfugié à Genève et c’est de là qu'il obtient de Gryphius, son éditeur de Lyon, la publication du volume auquel il met la dernière main. Messieurs de Berne ne répondirent pas à son avance, quelque claire fùt-elle, en ce qui touchait leur gymnase de Lausanne1 2. Aucune vacance n’v était survenue. En 1545, ils avaient obtenu Cordier des Neuchâtelois. Mais il est probable que Calvin, qui n’avait pas eu cette fortune, fut content de causer études avec son vieil ami Baduel et que de ces conversations les souvenirs communs de Strasbourg firent les frais.
C’est pendant son exil, on l’a remarqué plus d'une fois, qnc l’esprit
1 Cal e. o p .. XIII, 589.
* a Nam vos quidem pro singulari vestra, et sapientia, et in literas benevolentia, in ditione Bern nensi hujusmodi Gymnasinin instituistis. cui hanc meam vocein atquc orationem scriptam (cuni « viva hoc lempore non possit) aliquid profuturani arbitror. » Claudii Baduelli Annotationes ui M T. Cicéron is pro Milone et pro M Marcello orationes, i/uibus adjunctse sunt ejn.se/ein Orationes alir/uot ah eju.s discipulis in Gymnasio Nemausensi pronunciatæ : Lyon, 1552, p 13. (Bibl. Nationale, X. 1940.)