‹ Histoire de l'Université de GenèveChapitre 13 sur 213 · CONSTRUCTION IM N COLLÈGE · texte numérisé non relu

CONSTRUCTION IM N COLLÈGE

do Calvin est arrivé à sa maturité. Le milieu au sein duquel il atteignit sa trentième année, dans l'intimité de Martin Bucer, de Capiton et de Gaspard Hédion, lui révéla le monde germanique c[u il n’avait jusque-là connu que de loin, par les livres. Envoyé tour à tour aux colloques des théologiens, et aux diètes de l'Empire, il apprit à comprendre les grandes questions qui agitaient l’Allemagne, à traiter les grandes affaires. Professeur dans une école placée aux confins de deux races, fréquentée dès sa naissance par des étudiants de toutes nations, il apprit à parler à un auditoire européen. On a pu dire avec raison que c'est dans la cité rhénane que, du lettré et du prédicateur français, est sorti le réformateur homme d’Etat, émule et rival de Luther.

En 1556, comme il devait se rendre à Francfort afin d’y régler un différend ecclésiastique, Calvin résolut de s’arrêter à Strasbourg. Il pouvait s’attendre à y être assez froidement reçu. Une génération nouvelle était arrivée aux magistratures. Ses représentants, luthériens passionnés, étaient bien différents des hommes aux vues larges, à l’esprit conciliant, qui avaient établi la réforme dans la ville impériale, vingt ans auparavant. Il le savait de reste. On imprimait sous leurs yeux des pamphlets violents contre lui. Mais de ses amis de jadis un du moins était encore là, le fondateur du gymnase, et c’est à lui qu’il en voulait. Le magistrat l’accueillit par une interdiction de parler en chaire à ses anciennes ouailles. Cette mesure, qui lui parut sans doute beaucoup moins extraordinaire qu’à nous-mêmes, ne l’émut, guère. 11 n’était point venu pour prêcher et donna toute son attention à l’école, dont il parcourut les auditoires. Au cours de Sturm, puis à celui du jurisconsulte Hotmail, récemment inauguré, il reçut, à son entrée, une ovation des étudiants. Les professeurs lui offrirent un banquet L 11 eut ainsi l’occasion de se rendre compte des progrès de I institution, aux débuts de laquelle il avait assisté, et en particulier de prendre connaissance des développements qui étaient résultés des statuts de 1546 2. Lorsqu’il revint chez lui, au milieu d’octobre, il est vraisemblable que le plan relatif à la future école de Genève avait pris dans son esprit une forme définitive.

1 Lettre de Holman à Bullinger, 22 sept. 155(5 (Calv op., XVI, 1102). Cf. Calvin à Museiilus, 25 oct. 155(5 ( Ibid 1121)

2 Voir Marcel Fournier, /. c.. tome IV, fasc. I, 58 ss.

l’œuvre DE CALVIN

Toutefois le moment n était point encore arrivé, à la lin de 155(>, de formider des propositions. Si les luttes politiquesavaient cessé à I intérieur, les relations extérieures ne tardèrent pas à causer de gros soucis au Conseil. L alliance avec Berne, qui donnait asilo et protection aux bannis de Genève, était rompue et on se demanda bientôt avec anxiété si l’on n aurait pas la guerre Toute Tannée 1557 fut consacrée aux efforts faits pour renouer, avec la puissante république, les anciennes relations d’amitié. Ce n était pas l’heure de mettre au jour un projet qui pouvait comporter une lourde charge pour le budget de IFtat. Calvin attendit. Mais dès que le traité de coin bourgeoisie eût été définit ivement renouvelé, leConseil fut officiellement nanti de ses vues et leur donna son approbation. Le 17 janvier 1558, il est ordonné « que les Seigneurs commis aux forteresses et aultres visitent le lieu qui leur paraîtra le meilleur pour fere ung Collège 1 2. » Calvin avait <mi vue la partie supérieure d un terrain planté de vignes, qu’on appelait alors les hnt.ins lio/o/nïer, parce qu il dépendait de I hôpital du Bourg-dc- Four, restauré en par Guillaume Bolomier. Cet emplacement , bien

découvert , adossé à la col 1 1 ne de Sa i ut-Antoine, dominant le quartier de Hive et le lac, était le plus salubre qu on pût choisir et rallia tous les suffrages. Lu mars, la commission, soigneusement composée de magistrats cl de spécialistes, en nombre, présenta son rapport 3. Dès le mois suivant, les

1 Voir les lettres de Haller à Bullinger. 28 janvier 1557 (Calv. op.. X\ I. 895) cl de Calvin à Bullinger, t7 février (/Inc/.. 412).

2 Registre du Conseil (Archives d F.lal de Genève), Texte cilé dans Rogel. Histoire du peuple de Genève, V, 227

3 Voici le texte du rapport el la composition de la commission, d’après une copie du XVII' siècle, retrouvée dans un recueil factice (Diverses pièces concernant l histoire de Genève j provenant de la bibliothèque Gaullieur et appartenant au musée de l’Ariann, à Pregny : « Copie d une « relation ou rapport fait par les Sg's Commis et Adjoincts nommés pour délibérer de l édification < du Collège, du 28e mars 1558. — Sont estes assemblés par le commandement de M,s pour le fait a du basliment du Collège de ceste cité suivant les arrests precedens, asçavoir les nobles « Seigneurs Amblard Corne, Michel Delarche. Jean Douze) et Fr. Chevallier, syndiques, Guillaume a Chicand, Pierre Dorsières, Barlholomé Lecl, Pierre Miserand, conseillers, Michel Roset et Jean- <> Franc. Bernard, secrétaires, spectables Jean Calvin. Louis Enoch, ministres, Ph. Sarrazin. n médecin, Louis Tissot, sautier, Monet Dusetour, masson et chapuis [charpentier], — Et considéré a le grand et inestimable proül utilité el honneur qui pourra servir non seulement au bien du public u mais mesmes aux tins du monde, et pour mieux attirer les Estudiants et iceulx entretenir en grand « santé par le moyen de l’air tant de l’Orient, que de Bize et Midy. quand l’édifice sera élevé et tel « qu’il puisse avoir le regard du lac, ont lesdits Sgrs commis advisé, sauf touttes fois le bon vouloir a el advis de nos Très Redoutés Sgrs, qu’il seroit bon que tel bastimenl selisl au jardin de Bolomier a où sont les butins, asçavoir six classes, l’une a l’autre contiguë, commençant depuis l’édilice a auprès de la tour de Bolomier ou plus arrière s’il est possible, et d’un fil et ligne, jusques aux mu-

FONDATION d’un COLLEGE

travaux commencèrent. L’édifice, dont une partie seulement lut livrée en 1559, — date de l’inauguration officielle, — fut achevé en 1562. Désormais un nouvel acteur entre en scène et joue un rôle de première importance dans la vie genevoise. C’est le Collège, avec ses classes, sa grande salle, sa cour plantée d onnes et de tilleuls, respecté jusqu’à nos jours par le temps et par les architectes, souvent plus redoutables que le temps, où, de Calvin à nos jours, ont grandi coude à coude près de cinquante générations d’écoliers, sept lois autant de « volées, » comme on dit à Genève, et où, fait unique peut-être, s’est préparée pendant des siècles l’histoire d’une république.

Ce rôle, cette destinée du Collège de Calvin, on doit le dire bien haut, à la louange des hommes du XVIe siècle, furent compris d’emblée et de tous. Les ressources du trésor public, dont le budget des recettes s'élevait tout au plus, en 1559, à 200,000 florins, étant insuffisantes pour mener à bien l’œuvre commencée, le fondateur fit appel à l’initiative privée. La réponse arriva sous forme de dons et de legs, des plus humbles comme des plus grands, des étrangers comme des citoyens. L ambassadeur de France auprès des Ligues donna dix écus, Robert Fstienne légua trois cent-douze ilorins, six sols, le syndic De F Arche, cent écus, et Jénon la boulangère, cinq sous.

« railles de la ville ; mais que l’on laisse place du côté de la Bi/.e pour soy promener el que les entrées « se fassent, de ce côté. Item cependant, que l’on fera les préparations des pierres el aultres choses « nécessaires. Il seroil b >n que l’on ait. à côté des demeures pour y loge!- des régents, en nombre « tel qu’il sera expédient pour rabaisser l'édifice, ce qui sera nécessaire, semblablement la four « Floret qui pourra estre propre pour un des régents. Mais en lür lieu que fussent commis « 2 notables personnes experts et propres pour la sollicitation desdits affaire et négoce avec « honeste et compelans salaires. » — « Copié la ditte relation, le 15 octobre 1672. sur une autre « collée par N” 17 des Papiers et droicts qui s’estoienl trouvés chez noble André Pictet el raporlé en « la Chambre des comptes, le 16 octobre 1672, par noble Jean Dupuy Seig. Secrétaire d’état. »

Ce rapport inédit, du 28 mars 1558, si remarquable par 1 importance qu’on y trouve attribuée aux conditions de salubrité que doit remplir la construction scolaire projetée, doit être rapproché de la délibération du Conseil du 25 mars : « Du College. Icy est arresté que pour mettre main à l'ins- « tauration d’ung college en reste ville, après disner, les Sgrs sindiques allent visiter le lieu vers « Rive, avec les massons el chappuys , et qu il/. demandent Mons1' Calvin, Sarrazin et aultres « gens d’esprit, pour bien comprendre le désire, suyvant ce qu'il eu a esté parlé cy-devanl. »

La commission réunie en vertu de cette décision émit, comme on vient de voir, son avis favorable, le 28 mars, et, le même jour, le Conseil prit l’arrêté suivant : « Du College. Icy a esté raporlé « que Yendredy apres dîner suvvant l’arrest du Conseil on fut visiter le lieu pour ediffier et dresser a ung college en ceste cité, assavoir les Sgps quatre sindiques et plusieurs conseillers ayans appelle « Mous1' Calvin et plusieurs autres scavans. El a esté raporlé qu’on doibve bastir six classes au « jardin de Bolomier laissant lieu pour se promener du costé de Bysc duquel seront les entrées : « d’autant que ce lieu est au beauregard et bien aéré pour estre alegre et salubre aux esludians. Et « cependant qu’on doibve faire racoustrer Bolomier et l’autre tour pour loger des regens. Et qu'on « y mette la main de pluslost qu’il sera possible. Arresté que cela soit fait comme il a été advisé. » Les deux textes ci-dessus ont été publiés par Cunilz et Reuss [Cale. <>/).. XXL 687).

L ŒUVRE DE CALVIN

Les notaires avaient été mandés au Conseil et exhortés à rappeler aux testateurs que le sort de l'Eglise et de la patrie était lié à celui de l’école et qu’ils devaient y songer en faisant leurs dernières volontés. Durant les soixante premières années de son existence, le Collège reçut plus de cinq cents legs et donations, dont on a conservé le compte aux archives de l’État1.

Il ne faudrait pas conclure du mot collège, par analogie avec l usage actuel, qu'il s’agissait, en 1558, de fonder un établissement d’instruction secondaire et seulement cela. On l’a vu, le système de Strasbourg comportait une division importante d’enseignement supérieur, qui valut bientôt à l’école de Sturm le titre d' académie et à laquelle on se préparait dans les classes secondaires. Ce système fut d’emblée exposé au Conseil par Calvin et l’importance qu’il attachait à la fondation projetée était telle que le premier appel de professeur, dont on trouve la trace dans sa correspondance, est adressé à Jean Mercier, l’un des hébraïsants les plus en vue de l'époque ( 1 6 mars 1558).

Mercier avait succédé à son maître, Vatable, en 1546, et occupait, à Paris, une chaire de lecteur royal, dans un collège qui s’est appelé depuis le Collège de France. Le ministre Macard, sorte d’envoyé ecclésiastique de

1 Archives d’Etal de Genève, Manuscrits historiques , n° 73. Le manuscrit porte ce litre : L'argent recru l’an 1559 de legatz et donations faites pour la fondation du Collège réduit en L'arche ferrée ordonnée pour la garde dudit argent de laquelle le recteur porte une clefz. Les autres deux sont en la Chambre des comptes. Les premières pages sont de la main de Michel Roset, alors secrétaire du Conseil. On trouve précédemment, dans le même manuscrit et de la même main, la note suivante. « De la fondation du revenu pour l’ entretenement du College. Combien que à présent le magistrat et « ceux qui ont charge des affaires publiques soient tellement volunlaires qu’il est à doubler qu’ilz « défaillent de cest œuvre qu’ilz ont choisie et trovée tant utile et louable, toteffois affin que à l’ad- « venir ceux qui succéderont en la chose publique soient forciez des occasions lesquelles on peull « à présent cognoistre avoir quelque aparence pour refroidir encores ceux qui desjà sont peu afl’ec- « lionnez à choses bonnes, a este advisé par ledit Magnifique Conseil que cependant qu’on satisfera « du public aux charges dudit College on face d’autre part provision et fondation de revenuz pecu- « liers pour ledit College pour l’advenir et par ce du neuf0 jour de septembre audit an 1558 fut comte mandé à tous notaires de cesle Cité que dores en avant quant ilz recevront les testamens, ilz « exhortent et induisent les testateurs à donner et léguer pour la fondation du College et que l’argent « qui proviendra de cetz legatz soit mys à cense au profit dudit College. Et suyvamment le neufe « jour du moys de mars l’an 1559, ainsi que on aperceul que desjà quelques uns avoieut failz des « legatz au profit dudit College, fut arresté que pour la préservation dudit argent il fust réduit en « une arche laquelle doibve demeurer en la maison de la A ille, à troys clefs dont l’une soit riere « le sindique du Consistoire, l’autre riere le sindique de la Chambre des comptes et la troisième « riere le principal du College. »

Communication de M. Edouard Favre. Cf. Reg. Conseil. 9 sept. 1558 et 9 mars 1559. Dans la suite, le trésor de l’Ecole fut déposé à Saint-Pierre, dans l’une des chapelles du temple spécialement aménagée à cet effet.

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