‹ Histoire de l'Université de GenèveChapitre 130 sur 213 · ET LOUIS TRONCHIN · texte numérisé non relu

ET LOUIS TRONCHIN

Dans la lutte à coups de formulaires contre le libéralisme qui menace la génération nouvelle, l’Académie n’est pas encore prête, au lendemain du départ de Morus, à jouer le rôle qui doit nécessairement, un jour, devenir le sien. En 1645, la chaire extraordinaire de Botan et d Alexiusa été rétablie en faveur d’un réfugié des Vallées Vaudoises du Piémont, Antoine Léger, bel léniste et hébraïsant de mérite. Ancien chapelain de l’ambassade des Etats- Généraux à Constantinople, où il a été l'instrument d une curieuse tentative de réunion île l’Eglise grecque et de 1 Eglise réformée, Léger ne peut être un intransigeant ; mais, pensionné par la Seigneurie, au sortir d’une persécution qui l’a obligé à quitter sa patrie sous le coup d’une condamnation à mort, il

son passage à Genève, lui permirent d’y poursuivre une empiète. Il eul connaissance des soupçons auxquels avait donné lieu la conduite privée de son antagoniste et eut le tort, quelque fondés qu’ils pussent lui paraître, de s’en faire une arme dans un débat politique où la personnalité de Morus n’était évidemment pas en cause.

1 Reg. Comp. , f> août 1647. — Extrait publié par M. Henri Meyer. (Catalogue des thèses de théologie soutenues à I Académie de (îetiàve. Pièces justificatives. Y.)

1 reste publié, a la suite du règlement ci-dessus, par M. Henri Meyer. Gaberel en avait donné une traduction très libre. (A. c., lit, 121 ss.)

L ERE DE DORDRECHT

n’est disposé, ni par son passé, ni par la situation dans laquelle il se trouve, à jouer un rôle, dans un débat théologique, du côté d’une opposition1. Le successeur de Morus, Philippe Mestre/.at, auquel le professorat en philosophie a ouvert les portes de l’Ecole, retient par prudence la protestation qu’il fera entendre plus tard, lorsqu’il aura trouvé suffisamment d’appui au dehors. Et la chaire voisine est confiée, en 1653, sous les auspices de Théodore Tronchin, au neveu de sou collègue de jatlis au synode de Dordrecht, à François Turrettini, le jeune maître qui doit bientôt le remplacer lui-même, brillamment et inflexiblement, à la tête du parti de I intransigeance orthodoxe.

Comme son protecteur et comme son père, le fils de Bénédict Turrettini, après avoir achevé ses études à l’Académie, lit le tour des universités protestantes du continent, avant de se consacrer, dans sa patrie, au ministère et au professorat. Cette coutume excellente, héritage du XVIe siècle, longtemps conservée à Genève par les descendants de ceux dont la noblesse intellectuelle avait pour armes parlantes le bâton du voyageur et le manteau du proscrit, a certainement été pour beaucoup dans la figure que les professeurs genevois ont faite en la haute école que des étrangers avaient fondée, rendue illustre, et dont eux-mêmes surent maintenir le renom. Mais François Turrettin, — c’est ai nsi que le nom de la famil le lucquoise s’était île bonne heure francisé, — même après cinq ans d’études, poursuivies tour à tour àLeyde, à Paris, à Saumur, à Montauban, ne s’estimait pas mûr pour le professorat. Lorsqu’on voulut le nommera une chaire de philosophie, en 1 650, il refusa cet honneur, malgré les i ns tances de la Compagnie unanime2. Sa nomination eut empêché Fou vert ure d’un concours, que le Conseil, dans I intérêt de l’Académie, désirait fort, et il n’était pas homme à profiter d’unecirconstancedece genre. Au reste, s'étant préparé pour ce qu’un auteur anglais appelle irrévérencieusement « le métier de la famille, » il n’en tend ai t pas enseigner autre chose que la théologie. Ce ne fut que trois ans plus tard, après avoir exercé le ministère comme pasteur de l’Eglise de Lyon, et lorsque la chaire que Théodore Tronchin, àgéet malade.

1 Reg. Conseil , 14 a oui 1644 el 5 avril 1645. — Léger avait publié, en 1638, une édition bilingue du Testa ment grec avec la version romaïque. (Novum 'Pesta ment uni idiomate græco iitterali et græco vulgari ex versione Maximi Calliopolitani ; iu-4, [Genève], 1638.) L'attribution à lui faite, en 1645, d’une chaire supplémentaire de théologie avait dû se présenter à l’esprit de Messieurs comme un moyen très sage de lui faire gagner la pension que lui faisait le Conseil.

2 Voir Eugène de Budé, Vie de François Turrettini ; Lausanne, 1871. p. 38 ss.

FRANÇOIS TURRETTINI ET LOUJS TKONCHIN

devait abandonner lui fut offerte, qu’il accepta les suffrages de la Compagnie, dont il allait devenir presque aussitôt le chef 'incontesté.

Puissance de travail, savoir, éloquence, fortune, relations étendues, François Turrettin a va i t. tout cela, lit le poids de son influence, qu il jeta résolument du côté de la résistance aux doctrines de Saumur, retarda, on n’en peut douter, de bien des années, l’avènement des tendances libérales dans la métropole du calvinisme. Elle leur eût sans doute barré longtemps encore le chemin de l’Académie, s il eût pu se consacrer tout entier à cette tâche et si ces tendances n’eussent trouvé, dans le propre lits de Théodore Tronchin et de la fdle adoptive de 'Théodore de Bèze, un champion convaincu, capable d’engager la lutte avec quelque chance de succès.

Un professeur genevois, au XVIIe siècle, était souvent aussi un diplomate. Depuis que Calvin avait fait envoyer le premier recteur de l’Ecole à la cour de France, la tradition était établie. En I (SG I , FrançoisTurrettin, comme autrefois son père, fut député par la Seigneurie auprès des Etats-Généraux. Tandis qu i I était en Hollande, occupé d’obtenir les subsides qui perm irent de compléter le système des fortifications de la ville du côté de Plaiupalais, son suppléant, qui était Antoine Léger, mourut. La Compagnie saisit cette occasion pour demander au Conseil non seulement le maintien de la chaire extraordinaire, devenue ainsi vacante, mais sa transformation en une troisième chaire permanente h

Le Conseil, dont le succès de la mission de Turrettini mettait le trésor à Taise, accéda de bon ne grâce au vœu de la Compagnie et, le 13 décembre I (>(> I , LouisTronchi n, de puis quelques années pasteur de I Eglise de Lyon , fut nommé â la chaire, désormais ordinaire, d’Antoine Léger. Il avait achevé ses études â Saumur, et, au lieu de s’y préparer, comme son père et ses proches I avaient

1 Reg. Conseil, 26 oct. 1661 : « Députation de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, pour la nonii- « nation d'un troisième Professeur en Théologie et pour un professeur en la Langue Hébraïque. Sui « les remonslrances des spectables Baccuet et Girard, Pasteurs, comme Député/, de leur Vénérable i Compagnie, qu’il y avoil desja quelque temps que leur Compagnie avoit député céans pour eslre « pourvoit à la profession Hébraïque, et en avoyt allégué les justes raisons. Ht que dès lors, estant « arrivé le decez de feu Mr Leger, qui esloit professeur en rhéologie et en Hebreu, il y avoit de la nerex- « site d’y pourveoire. Ladite Venerable Compagnie leur ayant donné charge de représenter au ( lonseil « comme elle eust trouvé à propos et necessaire d’eslablir un troisième professeur en Théologie, et un « en Hebreu. Ledit s1' Baccuet, parlant le premier, en a monstre les raisons :

« Qu’il y avoit plus de 50 ans qu’il y avoit eu [de fait] trois professeurs en Théologie. »

« Que c’estoit un grand ornement, et servoit à la réputation de l’Estat ; de là en a exaggeré les « utilités et nécessités, «

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peut-être espéré, à mieux réfuter les doc tri nés de Cameron et de Louis Cappel, il y était devenu le disciple de l'un et l’ami de l’autre. Arrivé au professorat, il ne tarda pas à exercer une grande influence sur ses étudiants. Pierre Bav le, qui suivit ses leçons, dès 1670, aux côtés do Jacques Basnage, en rendait ce témoignage remarquable : « M. Tronchin est un homme d un jugement très « profond. Je ne luis point de dire que ce dernier est le plus pénétrant et le « plus judicieux théologien de notre communion : Il est dégagé de toutes les « opinions populaires et de ces sentiments généraux qui n ont point d’autre « fondement que parce qu’ils ont été crus par ceux qui nous ont précédés, sans « être soutenus de l’autorité de lEcriture. Ce n est rien pour lui que cl al lé— « guer qu'un lel et un tel, les Universités, les Académies, ont condamné une « chose; il examine les raisons de leur conduite : S'il les trouve pistes, il les « cmbrasscet non autrement . Ses leçons sont toutes des chefs-d’œuvre et une « critique fine et délicate du commun des théologiens h »

L installation de Louis Tronchin à Genève ne s’était pas faite sans qu'il eût prêté le serment de n avancer aucun sentiment qui ne fût orthodoxe, mais il estimait ce serment entaché de contrainte et ne chercha qu une occasion de proclamer hautement sa manière de voir et de sentir. Cette occasion s’offrit en 1669, lors de la consécration au saint ministère d un jeune Français, Charles Maurice. Voici comment une note manuscrite qu’on a retrouvée dans les papiers de François Turrettini rend compte de la discussion mémo-

« Que les désolations des autres Academies, comme de Montauban el d Orange, augmenleroyent le « nombre des Estudians qui viendroyenl icy, — surtout sçaehans que nous serions icy bien pourveus, « — ce qui leur tourneroil à protil. et nous seroit en lustre, »

« Que c’est la Théologie particulièrement qui a mis cette ville en renom, que plusieurs grands s y « sont venus retirer à ce sujet, y ont envoyé leurs enfans, etc.. »

« Qu’il ne faloit point diminuer ce nombre [de professeurs en Théologie] , mais plustosl 1 augmenter, « que les deux qui nous restoyenl avoyent de grands dons, mais n’estoyent pas de si forte santé qu’on ( I oust fort désiré, et l’un estoit absent : et qu’arrivant maladie à l’un ou à l’autre, un seul ne sçauroil « suffire à tel employ, »

» Que pour l otroy de ce nombre de trois professeurs, toute la plus grande appréhension qu ils h avoyent, c’estoit l’objection d’estre en surcharge à l’Estat, mais qu’à cela les susdites raisons estoyent « bien a conlrepeser; adjoustans qu’il y avoit temps d amasser et temps d’espardre, etc. Priant le n Conseil de leur vouloir olroyer la permission de procéder à la nomination d un troisième profes- I seur en Théologie, et d’un en la Langue Hébraïque... »

« Ledit spectable Girard, parlant après, n’a insisté que sur les mesmes points, et à peu près sur « les mesmes raisons, et ainsi se sont retirés, le Conseil leur avant promis d’en opiner et résoudre n au plustost possible. »

1 I .et i re de Bayle à son père, datée de Genève, le 2 1 septembre 167 1 f Nouvelles Lettres de M. P . Bayle: La Haye, 1739, L 27.)

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