FONDATION D UN COLLEGE
l'Église de Genève auprès des frères de la capitale, fut chargé de poursuivre la négociation. Macard échoua. Mais nous savons que Mcrcerus, c’est le nom latin sous lequel était connu le professeur d’hébreu, — hésita longtemps et que ce furent des raisons de famille qui le détournèrent d’accepter h
A la fin du mois d’août, la même offre fut faite à Emmanuel Tremellio ( Tremellius ), qui venait d’être nommé recteur du Collège d’Hornbach, récemment fondé par le duc de Deux-Ponts. Tremellius accepta sous réserve de l’approbation de ce prince2 3 * 5. Les termes dans lesquels Calvin lui annonçait la réalisation de son projet sont caractéristiques :
« .J’ai obtenu enfin du Sénat qu’il me fût permis d’appeler des profes- « seurs des trois langues; mais nous ne pouvons leur offrir les traiteci ments élevés qu’on donne en Allemagne. Il leur faudra se contenter de « ceux qui font vivre modestement mes collègues du ministère. En ce qui « vous concerne, on y ajouterait une allocation supplémentaire, dont je « traiterais avec vous ’. »
Dans sa lettre du 16 mars à Macard, Calvin parlait également de son désir de rencontrer un professeur de grec qui lit bonne figure à côté de Mercier1. Son correspondant lui répond, sur ce point, en offrant de cherchera Paris. Mais il demande un ordre positif0. L’ordre ne vint pas. Du moins nous n'en retrouvons pas la mention. Bientôt des événements se
1 Voir les deux lettres de Calvin à Mercier et à Macard, en date du 16 mars 1558 ( Cals op.. XVII, 94 s. 97 s.) et les lettres de Macard à Calvin des 27 mars, 9 mai. 11! et 18 juin suivants {Ibid.. I 16 s., 1 61! , 210, 2 1 IJ ) .
A la vérité, déjà 1 année précédente, Calvin avait tenté d’attirer Pierre Martyr, de Zurich à Genève, et lui avait offert départager avec lui, ou même de lui abandonner tout à fait ses leçons de théologie (31 janvier 1557. — Calv. op. , XVI, 404). Mais ce n’était pas là , à proprement pa rler, un appel de professeur. Il s’agissait des cours publics d’interprétation des Ecritures, que le réformateur donnait, deux fois la semaine, et qu’il avait regardé, dès le début de son ministère, comme faisant partie des devoirs de sa charge. S’il est assez vraisemblable que la démarche ait eu quelque relation avec ses projets académiques, aucun des termes de la lettre envoyée à Pierre Martyr a ce sujet ne permet de l’aflirmer. Le temps n’était pas encore venu d’en parler.
Lors de la négociation avec Mercier, par contre, Calvin s’exprime au nom delà Seigneurie: « Ex senalus mandalo scribo, qui linguæ hebraicæ profcssorem eligere mihi permisit. » [Catv op.. XVII, 98.)
2 Calvin à François le Gay de Boisnormand, pasteur à Nérac, 27 mars 1559 [Ibid.. XVII, 477).
3 Ibid., XVII, 310.
1 « Utinam aller ad græcam [linguam] prolîlendam Mrrcoro similis reperiri posset. Parent non dico, sed qui accederet. » (Ibid., XVII, 98.)
5 27 mars (Ibid.. XVII, 117).
l’œuvre DE CALVIN
passèrent, dans l’école voisine de Lausanne, qui durent engager Calvin à ne se point presser de distribuer les places qu d avait mission de pourvoir. La chaire de grec allait servir à faciliter l’établissement à Genève de celui-là même dont il devait faire le continuateur de son œuvre, Théodore de Bèze.
IJ. — l’académie DE LAUSANNE
L'école de Lausanne, vieille de vingt ans environ, était issue des leçons publiques du premier pasteur de la ville, Pierre Virct, lequel, dès 1537, à l'exemple de Farci et de Calvin, interprétait en chaire les Ecritures, dans les textes originaux, et d’une fondation des nouveaux maîtres du pays qui avaient établi, en 1540, dans la capitale de leurs possessions wclsches, et par analogie avec leur alumnat théologique du cloître des franciscains de Berne, un pensionnat de « douze escholiers, » appelés de bonne heure « les enfants de Messieurs '. » Ce pensionnat eut pour directeur 1 humaniste italien Cælio Secundo Curione.
Aux premiers jours de 1539, Antoine Sonier, banni de Genève, s était réfugié à Lausanne. Nous savons qu il s’y occupa activement de I organisation des études. Mais le véritable fondateur du collège de Lausanne est Mathurin Cordier, appelé de Neuchâtel en 1545, et auquel fut adjoint, comme successeur de Curione à la tète du pensionnat de Messieurs, son ancien collègue de Bordeaux sous Gouvca, le Brabançon André Zébédée (1547). C’est sans doute sous cette direction éprouvée que les cours publics, d origine ecclésiastique, furent coordonnés à I enseignement préparatoire privé, donné dans les classes, et que I école reçut définitivement son unité cl ses lois. A ce titre, I histoire des méthodes pédagogiques la rattac hera au fameux Collège de Guyenne. I. établissement, comprenant une division d enseignement supérieur et une division d enseignement secondaire, schola pubhca et schola privât a, était organisé d après le système classique d’André de Gouvea.
Les premiers statuts, dont une tradition fixe' la date à l’année 1550, n’ont jamais été publiés, ce qui exclut toute influence directe sur le mou-
1 Cf. Il Vwilleumier, 1. Académie de Lausanne: Lausanne, 1891, p. iv, et Fried. Schærer, (iesekich le der ûffentlichen Uni errich ts -.Inst al ten des deutschen Theils des Kantons Boni : Borne, I 829, p. 9‘t ss.
LACADKMIE I1E LAUSANNE
veinent de réforme des études an dehors Mais I Académie de Lausanne n en fut pas moins célébré, dès son début, et par les hommes qui s’v rencontrèrent comme professeurs et par les disciples qu’ils y eurent. C'était la première et ce fut, pendant quelques années, la seule académie réformée de langue française, bile fut un instant, pour tout le Midi do l'Europe, l'unique et brillant foyer des études protestantes. C était le gymnase où venaient se préparer et s'armer pour la lutte l’élite des réfugiés de France, d Espagne et d Italie.
En 1 558, année où h* nombre des écoliers de tout âge était monté au chiffre respectable de sept cents, le corps des professeurs publics comprenait l'helléniste Jean Bibit qui, depuis 1046, avait repris le cours de théologie de Yiret, revenu de Genève mais trop absorbé par ses fonctions de premier pasteur de la ville, Jean-Raymond Merlin qui enseignait I hébreu, Théodore de Bèze, nommé à la chaire de grec en 1449, et son ami Jean Tagaut, à la fois mathématicien et poète. On peut citer à leur suite François Uérauld, d Orléans, qui venait de succéder comme gymnasiarque au vieux Mathurin Gordier, chargé d’années cl de services.
fous ces hommes, Français d origine, d éducation et d'idées, comprenaient la réforme religieuse à la manière de leur grand compatriote, Jean Calvin ; de concert avec les ministres, dont la majeure partie étaient des immigrés comme eux, ils voulurent introduire dans le Ravs de Yaud le système de discipline ecclésiastique établi à Genève. On sait que, sous ce régime, le Consistoire était I autorité suprême en un domaine qui était censé h' domaine exclusif de la doctrine et de la morale el dans lequel, grâce à I élasticité de pareils termes, on pouvait faire rentrer tous les actes des citoyens. Rien n’était plus malsonnant aux oreilles des seigneurs de Berne que de telles propositions, et c’était bien peu connaître Messieurs que de croire au succès d'une tentative de ce genre. Pareil le en t reprise avait pu réussir à Calvin, dans une république souveraine où l’esprit des conseils avait été transformé par d incessantes accessions à la bourgeoisie. Elle était impossible à Viret et à ses amis, dans un pays sujet, gouverné autocratiquement par des zwingliens.
1 On trouvera tout ce qui nsi connu do ces slaluls dans I esquisse historique de M . le professeur V uilleumier.
LŒUVRE DE CALVIN
Bèze, < 1 1 1 i sav;iil les difficultés sans nombre au travers desquelles le réformateur de Genève avait dû s’ouvrir un chemin, qui avait été le confident de toutes ses angoisses, dans la lutte sans merci dont l’acharnement l avait entraîné jusqu’aux exécutions capitales, Bèze était mieux placé que les autres pour juger de la lolie qu il y avait à vouloir poursuivre cette politique sur terre bernoise. Il ne pouvait, sans s’attirer les reproches de ses collègues, rester absolument étranger au mouvement. Mais il ne sv engagea
qu’à regret, et bientôt, sa position devenant lausse, d se décidait à quitter Lausanne. Il demanda son congé à la fin d’août, et dès le commencement de septembre, s en lui à Genève. Calvin, tourmenté par la fièvre, avait plus que jamais besoin d’être suppléé dans ses leçons publiques de théologie. Il est probable que ce fait hâta la venue du plus fidèle, du plus aimé de ses disciples.
Au lendemain de son arrivée, Bèze ouvrit un cours public consacré à l'interprétation des harangues de Démosthène et de certains livres d Aristote, y ajoutant des « lectures en la Saincte Lscripture. » Il devint ainsi, en quelque sorte ipso facto, titulaire provisoire de la chaire de grec qui était à pourvoir. Agréé à I unanimité, le là octobre, par la Compagnie des frères, « pour servir en apres, au ministère de ILvangile ’, » le 24 novembre, il était officiellement présenté au Petit Conseil par Calvin comme lecteur en grec, « combien que le désir d ieeluy. lit-on dans le registre, est que à l'advenir il pourra servirait ministère de la parolle de Dieu 1 2. » Dès lors, il fut le second de son maître, en toutes ses lâches, et peu à peu on s’accoutuma à le considérer comme son successeur désigné.
A Lausanne, la crise qui menaçait éclata au commencement de I à 59. Messieurs de Berne ne voulant entendre parler ni de consistoires à la dévotion des ministres, ni de ministres s'arrogeant sur leurs sujets le pouvoir d'excommunication, Pierre Yiret et ses collègues de l’école démissionnèrent en masse. Force restait à Messieurs. Mais F Académie était décapitée. Tous ses professeurs et bon nombre de ses étudiants émigrèrent à Genève où, du coup, la prospérité du collège que Calvin fondait fut assurée.
1 Registre de la Compagnie, 15 octobre 1558 (Archives de la Compagnie dos pasteurs de Genève).
Extrait publié par Baum, Theoeior Beza. (1, Leipzig; 1851. p. 9.
■ Registre du Conseil. — Extrait publié par Rogel, /. c., V, 219.
l’académie DE LAUSANNE
La coïncidence des deux événements fit croire que cette fondation, dont on ignorait les préliminaires, était le résultat d'un coup monté par les Genevois. On en fut si persuadé, à Berne, que cette opinion se retrouve dans la correspondance d’un homme aussi sage que le doyen Haller, premier pasteur de la ville : « On a institué aussi un collège à Genève, et la plupart « de ceux qui enseignaient à Lausanne y sont pourvus d’un enseignement. « Qui ne voit que tout ceci était arrangé d’avance *? »
Cette supposition était toute gratuite. C’est ce que prouvent suffisamment les lettres que nous avons citées plus haut, à Mercier et à Macard, bien antérieures même au projet de départ de Théodore de Bèze. D’ailleurs, avant qu’il eût été question de démission en masse du corps enseignant lausannois, une première distribution des places disponibles à Genève avait en lieu. On trouve dans le registre du Conseil, en date du 24 octobre 1558, le procès-verbal d’une assez longue communication de Calvin touchant les lectures publiques à établir et les sept classes à créer dans le nouvel établissement. La proposition est renvoyée à une commission spéciale, qui s’assemble pour en conférer et aviser avec son auteur sur l’organisation à adopter pour le collège. Cette commission rapporte le 27. Sur sa demande, toutes les classes sont pourvues de régents, à l’exception de la plus élevée qu’on réserve «à un Français qui doit venir de Paris. » Les chaires académiques, dont le traitement est fixé à 280 florins, sont attribuées à Tremellius pour l hébreu, à Théodore de Bèze pour le grec, et à quelqu’un «qui doit venir de Paris» pour le latin2.
Tremellius n’obtint pas du duc de Deux-Ponts le congé qu’il avait sollicité. Ce prince écrivit au Petit Conseil qu’il ne pouvait se séparer du directeur de son gymnase d’Hornbach. Et comme le gendre de Tremellius, Antoine Chevalier, autrefois son suppléant à Cambridge, pasteur démissionnaire de Lausanne, arrivait sur ces entrefaites, il fut nommé à sa place0. François Bérauld reçut la chaire de grec, au lieu de Bèze, nommé
1 Lettre de Jean Haller à Ballinger, du 10 avril 1559. (Calv. op., XVII. 496.)
2 Reg. Conseil, ad diem.
8 Voir une lettre de Calvin à Boisnormand, du 27 mars 1559 : « Dum suspensi tenemur, accidit « ecclesiæ Lausannensis calamilas, cujus famam ad vos usqtie voûtasse credibile est. Ita ex præsenli « occasione electus est Antonius Chevalier ius. ipsius Immanuelis gener : saltem privignam habet « ejus uxorem. Hoc breviter tibi narrare volui, ne te a nobis neglectum existimes qui ex re subita et « inopinata, ut vides, consilium cœpimus. Nam et religio et pudor nos cogebat pio fratri qui crude-
L ŒUVRE DE CALVIN
pasteur en ville, et Jean Tagaut eut la troisième chaire de lecteur. En même temps, Jean Randon, cpii avait été régent de la première classe à Lausanne, fut désigné pour les mêmes fonctions. Si le désir qu’on avait de rendre service aux émigrés faisait abandonner les démarches qu'on avait décidé de faire à Paris, la mention qu’on a vue suffirait à elle seule à établir que les places en question n’avaient point été offertes d’avance aux serviteurs congédiés de Messieurs de Berne.
Toutes ces élections furent faites par le collège des ministres en charge, qui siégeait au cloître de Saint-Pierre, dans la salle où s assemblait autrefois le Chapitre des chanoines, et qui devait porter dans la suite le titre officiel de «Vénérable Compagnie des Pasteurs1.» Les élus furent présentés ensuite, de la part des ministres, au Petit Conseil et confirmés parla Seigneurie2. Avant la fin de l'année, tous lurent reçus gratuitement à la bourgeoisie ’.