livre qui ne serait point sans intérêt. L’Université de
Paris a joué un si grand rôle pendant près de sept cents ans, son histoire est si intimement liée à celle de la France, que les annales de cette illustre compagnie nous ont semblé devoir être accueillies avec faveur, dans un moment surtout où la nouvelle Université, arrivée au plus haut point de splendeur et de prospérité, n’a rien à redouter des plus glorieux souvenirs. C’est de plus un acte de justice. Les immenses services rendus à la civilisation par le corps enseignant n’ont pas toujours été à l’abri d’odieuses accusation?. Un lisant l’histoire de l’Université, on pourra joger combien sont injustes la plupart de ces altaqqeg.
Juin 1840.
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INTRODUCTION
Tableau littéraire de la Gaule avant et pendant la domination romaine.
De toutes les races humaines, la race gallique a été la plus perfectible et , comme dit Strabon , la plus susceptible de culture et d'instruction littéraire. On est frappé surtout, dés l’abord, de l’instinct rhéteur et de ce vague désir d’apprendre qui prédominent chez les Gaulois. « Leur plus grand plaisir, après celui de se battre, c’était d’entourer l’étranger, de le faire asseoir bon gré mal gré avec eux, de lui faire dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares étaient insatiablement avides et curieux ; ils faisaient la presse des étrangers, les enlevaient des marchés et des routes, et les forçaient de parler. Eux -mêmes parleurs terribles, infatigables, abondants en figures , solennels et burlesquement graves dans leur prononciation gutturale , c’était une affaire dans leurs assemblées que de maintenir la parole à l’orateur au milieu des interruptions. 11 fallait qu’nn homme, chargé de commander le silence, marchât l’épée à la main sur l’in-
, II # INTRODUCTION
terrupteur; à la troisième sommation, il lui coupait un bon morceau de son vêtement, de façon qu’il ne pût porter le reste '. >>
Un tel peuple devait nécessairement modifier son génie et subir les influences extérieures. « Toutes les races du monde, dit un historien moderne, ont contribué à doter cette Pandore. » Les druides , à la fois prêtres et instituteurs , commencèrent la culture morale de la Gaule. Ils avaient de nombreux collèges , à Dreux, à Autun , dans la Guyenne , la Champagne , la Beauce; ils y enseignaient la philosophie, les dogmes de leur culte, les sciences, et sans doute aussi les lettres ; car l’éloquence et la poésie avaient leur symbole dans l’un de leurs dieux, Ogmius, armé comme Hercule de la massue et de l’arc, entraînant après lui des hommes attachés par l’oreille à des chaînes d’or et d’ambre qui sortaient de sa bouche. Mais le génie de la race gallique était trop matérialiste, trop barbare, pour accepter de prime abord les doctrines des druides. Ce n’était point d’ailleurs, comme en Egypte, une population industrieuse et soumise à ses prêtres. Les Gaulois, peuplades indisciplinées et guerrières, étaient dispersés ça et là ; le druidisme ne put les faire sortir de la vie de clan, et ils échappèrent de bonne heure à la domination sacerdotale. Il est donc probable que la civilisation de la Gaule eût été longtemps stationnaire , sans l’arrivée des Romains, ce peuple législateur et guerrier qui voulait former le monde à
1 Michelet, Histoire de France, i, 4, d’après Diodore de Sicile , Cc'sar, etc.
INTRODUCTION
son image et qui , en effet, a laissé partout des traces de son passage. Avant Rome, la Grèce avait fait invasion au milieu des races galliques; une colonie de Phocéens avait fondé laricheet commerçante Marseille. Mais on a évidemment exagéré l’influence des nouveaux venus, auxquels l’historien Justin a voulu rapporter la civilisation primitive des Gaules. Les Marseillais ont pu introduire quelques mots grecs dans l’idiome celtique; les Gaulois, faute d’écriture nationale, ont pu, dans lesoccasions solennelles, emprunter lescaractères grecs; les écoles de la Nouvelle-Athènes méritaient sans doute l'admiration que leur témoignait Cicéron ; néanmoins <> le génie hellénique était trop dédaigneux des barbares pour gagner sur eux une influence réelle. Peu nombreux, traversant le pays avec défiance et seulement pour les besoins de leur commerce, les Grecs différaient trop des Gaulois, et de race et de langue, ils leur étaient trop supérieurs pour s’unir in- . timement avec eux *. »
L’influence des Romains fut beaucoup plus directe; civilisés par leurs vainqueurs, les Gaulois firent, en peu de temps , d’immenses progrès dans cette voie nouvelle; l’élève surpassa le maître. Le premier comédien de l’ancienne Rome, Roscius, était du midi de la Gaule. Un grand nombre de ses compatriotes n’ont pas laissé une moins belle réputation : Trogue- Pompée, qui écrivit la première histoire universelle ; Petronius Arbiter, né près de Marseille, qui créa le genre du roman; deux bons poètes, Varro Atacinus, des
* Michelet , i , 134.
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environs de Carcassonne, et Cornélius Gallus, natif de Fréjus, ami de Virgile; Antonius Gnipho, qui forma deux grands orateurs, Jules César et Cicéron ; Favorinus, d’Arles, ami de l’empereur Adrien; Cornélius Fronto, le maître de Marc-Aurèle et l’un des professeurs de l’école de Clermont ; le fameux poète Ausone , de Bordeaux , comte du palais impérial , questeur, préfet du prétoire, consul, qui protégeait les lettres avec magnificence; deux hellénistes distingués, Harmonicus et Urbicus, professeurs à Trêves et à Bordeaux; Minervius, qu’on appelait le second Quintilien, né à Bordeaux, ainsi que Prœresius à qui les Romains élevèrent une statue avec cette inscription : Rome, au roi de l éloquence; Varron, Exupère, les deux Conscense, de Narbonne; le Toulousain Bec (Antonius Primus), ami de Martial et poète lui-même, qui donna le trône à Vespasien 1 ; Sulpice-Sévére et S.Prosper d’Aquitaine, tous deux historiens; Salvien, natif de Trêves , auteur du Gouvernement de Dieu, etc. Enfin l'empereur Claude lui-même, l’un des hommes les plus lettrés de son époque, était né à Lyon.
Les écoles les plus célébrés de la Gaule étaient Marseille, Autun, Narbonne, Toulouse, Lyon et Bordeaux. Les étudiants d’ Autun étaient en si grand nombre , qu’ils formèrent , dit Tacite , une partie de l’armée de Sacrovir, ce dernier des Gaulois, qui, sous le règne de Tibère , combattit et mourut pour la liberté, et Varron nous apprend que les Marseillais
1 Michelet , loco cit. , 87.
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étaient appelés Trilingues , parce qu’ils parlaient les langues grecque, latine et gauloise. Du temps deStra-
de Massalie au lieu du voyage d’Athènes. La protection des empereurs qui, pour la plupart, aimaient et cultivaient les lettres , donna aux études une grande extension. Caligula établit à Lyon ces fameux combats d’éloquence dans lesquels le vaincu devait effacer ses écrits avec la langue ou se laisser jeter dans le Rhône. Les professeurs furent exemptés, eux, leurs familles et leurs propriétés de toutes les charges publiques; on ne put les citer devant un autre juge que celui de leur province, et en 321 , Constantin rendit le décret suivant: « Si quelqu’un les tourmente, qu’il soit poursuivi par les magistrats, afin qu'eux-mêmes ne prennent pas cette peine, et qu’il paie cent mille pièces au fisc; si un esclave les a offensés, qu'il soit frappé de verges par son maître, devant celui qu’il a offensé ; et si le maître a consenti à l’outrage, qu’il paie vingt mille pièces au fisc. » Le nombre des professeurs fut désigné pour chaque science par les constitutions impériales; ils furent soumis à l’épreuve d’un double concours et ne pouvaient obtenir l’assentiment du prince ou du sénat qu’après un examen public, dans lequel on avait constaté leur capacité. Antonin le Pieux fixa leur traitement à mille écus d'or; plus tard, en 376, Gratien décida qu’à Trêves Irenles rations 1 se-
1 Annona. Celait une certaine mesure de blc, d’huile, etc. , probablement ce qu’il en fallait pour la consommation journ ilièrc d’une personne.
bon, les riches patriciens de Rome faisaient le voyage
NTKODl'CTION.
raient accordées au rhéteur, vingt au grammairien latin et douze au grammairien grec. Dans les autres villes , les orateurs reçurent du fisc vingt-quatre rations; les grammairiens n’en eurent que la moitié.
Les écoles gauloises étaient soumises à des réglements. Un chef, nommé Gymimiarque, fut placé à la tête de l’administration , et sous ses ordres, les Proscholes, les Ântescholes et les Hippodidascales dirigèrent l’éducation des jeunes gens; ils veillaient, dit un ancien auteur , sur leurs mœurs , sur leurs habitudes , sur leur manière de se vêtir et de marcher , et il y avait à l’entrée des écoles un lieu appelé Proscholium, d’où le surveillant examinait les élèves. Ceux-ci étaient divisés en trois classes : les externes qui se réunissaient en nations , usage qui se perpétua , comme nous le verrons, dans notre Université; les Convictores ou pensionnaires, et les alimentarii qu’on peut comparer à nos boursiers, et qui étaient élevés aux frais de riches particuliers ou à ceux de l’état. Un décret du sévère Valentinien soumit les étudiants à une rigoureuse surveillance. L’empereur voulut qu’ilsfussent tous munis d’un passeport contenant leur nom, celui de leurs parents, le lieu de leur naissance, que leur nom fût inscrit sur un registre spécial, avec leur déclaration de la science qu’ils désiraient étudier. Si l’élève ne suit point assidûment les cours, s’il paraît trop souvent aux spectacles et à des banquets intempestifs , s’il forme avec d’autres jeunes gens des associations que le législateur regarde comme très-voisines des crimes , l’autorité doit le condamner aux verges et le chasser
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de la ville. Mais l'empereur ordonna en môme temps que les noms des étudiants lui fussent envoyés avec des notes, afin qu’il pût récompenser et appeler aux charges de l’état les sujets les plus distingués de chaque école.
Protégées et encouragées par le gouvernement impérial, les études devinrent florissantes dans lesGaules. Rome y veilla toujours, même dans les temps de calamités. En 285, les serfs révoltés , les Bagaudes, ravagent Autun; aussitôt le césar Constance Chlore •établit avec magnificence les écoles de celte ville sous le titre d’écoles méniennes. Cependant la chute de l’empire épuisé, assailli de toutes parts par les hordes germaniques , devenait chaque jour inévitable , malgré les talents et l’énergie de quelques hommes. Les populations désespéraient de l avenir, à la vue des désastres dont Lactance nous a laissé le terrible tableau, et rien ne put porter remède à leurs maux. Le monde antique était condamné. Alors, devant les barbares qui envahissaient la Gaule , la civilisation disparut, les études furent abandonnées, les écoles devinrent peu à peu désertes. Mais la société chrétienne , jeune, puissante et pleine d’avenir, ne perdit point courage; l’église sauva du naufrage les débris des lettres et des sciences , et le clergé poursuivait sans relâche son travail intellectuel et moral , lorsque les barbares franchirent le Rhin , le 31 décembre 406. A leur approche, « les disputes religieuses cessèrent , les écoles se fermèrent et se turent. C’était de foi, de simplicité, de patience que
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le monde avait alors besoin. Mais le germe était déposé, il devait fructifier dans son temps. »
État des lettrea dam la Gaule et cher les Francs , depuis l'invasion des barbares jusqu’au règne de Charlemagne.
On a beaucoup exagéré, à notre avis, les maux de l’invasion. Les dispositions des barbares , comme l’a fait observer un judicieux écrivain , n’étaient rien moins qu’hostiles pour la Gaule. Us cantonnaient depuis longtemps dans les provinces romaines, et leur contact avec les vaincus avait adouci leurs mœurs. Les Gotbs et les Burgundes étaient presque romains; Ataulph, homme de grand cœur et de grand esprit , n’ambitionnait d’autre titre que celui de restaurateur de l’empire; Théodoric II avait recours à la plume du plus habile homme des Gaules, et tirait vanité de l’élégance des lettres écrites en son nom ; le grand Théodoric choisit pour ministre le rhéteur Cassiodore, et sa fille Amalasonte parlait indifféremment le latin et le grec. Aussi la plupart des villes du midi s’aperçurent à peine qu’elles étaient sous la domination des Germains ; Lyon , Vienne , Toulouse , Narbonne rouvrirent leurs écoles avec un certain éclat.
Mais la civilisation disparut peu à peu, lorsque, après la chute de l’empire des Gollis et des Burgundes, la fédération guerrière des Francs fut appelée à recueillir la succession des Romains dans la Gaule. C’est un fait digne de remarque. Les Francs n’étaient
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point cependant aussi barbares qu’on a, bien voulu le dire; ils faisaient partie depuis longtemps des armées impériales , et l’historien Agathias les regardait comme les plus civilisés des barbares , qui ne différaient des Romains que par la langue et le costume. L’église s’empara d’eux facilement: «Sicambre, baisse docilement la tête, s’écrie saint Remi au baptême de Clovis ; brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé ! » Us furent ensuite soumis à l’influence des Romains, des vaincus. « Et il devait en être ainsi, dit M. Michelet. Sans compter qu’ils étaient bien plus souples, bien plus flatteurs, eux seuls étaient capables d’inspirer à leurs maîtres quelques idées d'ordre et d'administration , de substituer peu à peu un gouvernement régulier aux caprices de la force, et d’élever la royauté barbare sur le modèle de la monarchie impériale. » Ouvrez Grégoire de Tours, vous ne verrez que des Romains autour des enfants de Clovis, et tous sont gens d’esprit et lettrés. Le roi Gontran honore du patriciat Celsus, homme plein d'emphasedaus * ses paroles, d’à-propos dans ses répliques, exercé dans la lecture du droit-, .parmi les serviteurs de Sigebert, nous trouvons un Andarchius, parfaitement itistruil dans les œuvres de Virgile, dans le code Théodosien et l’art des calculs ; Asteriolus et Secundinus , tous deux sages et habiles dans les lettres et la rhétorique, ont un grand crédit auprès de Theudebert; enfin l'un des favoris de Brunehault est le romain Claudius, fort lettré et agréable conteur.
Cet entourage dut influer beaucoup sur les mœurs
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des rois mérovingiens. Aussi a-l-on prétendu qu’ils avaient dans leur palais une école où ils faisaient élever et instruire les enfants de leurs fidèles *. Sigebert et Charibert cultivèrent les lettres, et le premier écrivait en latin avec beaucoup d’élégance, s’il faut en croire un poëte contemporain. L’époux de Frédégonde, le Néron de la France , Chilpéric, bâtit des cirques à Soissons et à Paris, à l’exemple des Romains; il ajouta quatre lettres à l'alphabet, composa un grand nombre de vers*, d’hymnes, de prières, et voulut môme faire recevoir par les évêques un Credo de sa façon, où l’on nommerait Dieu sans faire mention de la distinction des trois personnes. Dagobert , entouré de ministres romains, fait fabriquer des ornements d’église sous la direction de l’orfèvre saint Eloi , et ordonne à ses scribes d’écrire les lois des Allemands, des Saliens et des Bavarois.
Néanmoins, on vit s’éteindre, sous la domination des Francs, les derniers restes de la civilisation romaine; les écoles civiles disparurent, la langue latine, défigurée parle mélange de mots barbares, devint méconnaissable. L’historien Grégoire.de Tours, dont le style est incorrect et grossier , représente cependant le nom le plus littéraire de son temps. Son successeur Frédégaire enviait son talent : « J’aurais souhaité, dit-il tristement, qu’il me fût échu en partage une telle faconde, que je pusse quelque peu lui ressembler.
1 Histoire littéraire de la France , par les Bénédictins, n, 424.
s La tradition lui attribue une pièce de vers sür l’cglise Saint- Germain-dcs-Prés. Voyez Aituoin, liv. ni, c. 10.
NTBODUCTION.
Mais l'on puise difficilement à une source dont les eaux tarissent. Désormais le monde se fait vieux , la pointe de la sagacité s’émousse en nous. Aucun homme de ce temps ne peut ressembler aux orateurs des âges précédents, aucun n’oserait y prétendre. » Ce n'est point ici le lieu d’expliquer la désorganisation de la Gaule à cette époque et ses tristes résultats] nous ne devons que constater ce fait. M. Guizot a traité avec son talent ordinaire cette importante question, et un historien que nous aimons à citer souvent, M. Michelet , a parfaitement expliqué dans un style élégant et poétique l’affaiblissement du monde mérovingien : « Qui a coupé leurs nerfs et brisé leurs os, à ces enfants des rois barbares ? C’est l’entrée précoce de leurs pères dans la richesse et les délices du monde romain qu’ils ont envahi. La civilisation donne aux hommes des lumières, et des jouissances. Les lumières, les préoccupations de la vie intellectuelle, balancent chez les esprits cultivés ce que les jouissances ont d’énervant. Mais les barbares, qui se trouvent tout à coup placés daus une civilisation disproportionnée, n’en prennent que les jouissances. 11 ne faut pas s’étonner s’ils s’y absorbent et s’y fondent, pour ainsi dire, comme la neige devant un brasier. » Ne croyez point cependant qu’au milieu de ce désordre et de cette barbarie, toutes les intelligences fussent assoupies, que le mouvement moral et religieux fût arrêté ; jamais , au contraire, il n’avait euplus d’activité. L’Église était venue au secours de la civilisation, par égoïsme peut-être ; il est impossible^
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néanmoins, de nier son heureuse influence. Alors littérature sacrée remplace la littérature profane , les études ne sont dirigées que vers la théologie, la science n’a pour but que la religion et la morale. A la fin du sixième siècle, saint Dizier, évêque devienne, enseignait la grammaire dans son école épiscopale; saint Grégoire-le- Grand , indigné, lui écrit aussitôt qu’une bouche consacrée aux louanges de Dieu ne doit pas s'ouvrir pour celles de Jupiter. Quoiqu’il n’y eût point à celte époque de littérature proprement dite , l’activité intellectuelle, dont était travaillée la société religieuse, enfanta d’innombrables ouvrages : sermons, commentaires sur les livres saints, homélies, traités religieux; etc. Il nous reste de saint Augustin seul 394 sermons, et beaucoup d’autres ont été perdus. Toutes ces productions ont un cachet particulier de naïve simplicité ; elles sont remplies de comparaisons empruntées à la vie commune, d’antithèses familières qui devaient singulièrement impressionner la multitude. Saint Césaire , l’illustre évêque d’Arles, y avait souvent recours. Tantôt il compare Pâme à un champ qu’il faut cultiver; tantôt il prie ses auditeurs de l’interroger, en leur donnant pour exemple les animaux qu'ils ont sans cesse sous leurs yeux : « Des vaches, dit-il , ne courent pas toujours au-devant des veaux , souvent aussi les veaux accourent aux vaches, pour apaiser leur faim aux mamelles de leur mère. »
Mais le véritable monument de cette littérature , c’est le recueil des Légendes et vies des saints. Ce magni-
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fique recueil entrepris en 1643 par Bolland, jésuite belge, peut seul nous donner une idée des travaux de l’Église primitive. Un grand nombre de ces écrits doit s’être perdu , beaucoup n’ont pu parvenir aux Bollandistes, et cependant dans le mois d’avril seul on compte 1472 vies des saints '. Ces légendes ne répondaient pas seulement à la tendance religieuse de l’époque; elles satisfaisaient aux besoins moraux et intellectuels des populations, qui se consolaient dans ces naïfs récits des désastres de la patrie. Les légendes ont été pour les chrétiens des premiers siècles, ce que sont pour les Orientaux les contes des Mille et une nuits. Enfin, il existait alors un genre de littérature spéciale, religieux par le choix et le caractère des sujets, profane par la forme, qui était une assez mauvaise imitation des écrivains grecs et romains. Citons Y Histoire ecclésiastique des Francs , de l’évêque Grégoire de Tours , les beaux poèmes d'Àvitus , évêque de Vienne, les petits vers de l’évêque de Poitiers, saint Fortunat, qui composa du reste plusieurs légendes et un hymne remarquable, le Vexilla regis, adopté par l’Église, etc. Cette littérature mixte, qui n’a pasété assez appréciée, perpétua heureusement les traditions classiques; c’était au milieu du bouleversement gé-
1 La collection des Bollandistes a été interrompue en 1794 par la révolution de Belgique. Les 53 volumes in- fol. contiennent plus de 25,000 vies de saints. Il est inutile d’ajouter qu’un grand nombre de ces légendes, surtout au septième siècle, ont été composées d’après des Iraditions fort suspectes.
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néral , un lien entre la société antique et celle qui s’élevait sur ses ruines ’.
Les écoles civiles étaient abandonnées; le clergé s'empressa d’y suppléer par des écoles épiscopales , placées sous la surveillance immédiate des évéques , et situées dans l’intérieur même de leurs palais ou prés des églises 9 . Les évêques enseignèrent d'abord eux-mêmes , mais ils se démirent bientôt de ces travaux sur des prêtres ou des diacres, dont le chef reçut les divers titres de primicier , de capischoles, d 'écolâtre ou de chancelier , titres qui existent encore aujourd’hui même que les fonctions ont cessé. Toutefois ces écoles eurent de faibles résultats; les études exclusivement religieuses ne profitaient qu’à ceux qui se destinaient à 1 état ecclésiastique. Et puis, les grands noms de 1 épiscopat disparaissaient peu à peu ; les successeurs de saint Grégoire et de saint Germain étaient ignorants et corrompus. « Avec les richesses, dit un écrivain moderne, l’esprit du monde entrait dans le clergé , avec la puissance la barbarie qui en était alors inséparable. Les serfs devenus prêtres gardaient les vices de serfs , la dissimulation , la lâcheté. Les fils des barbares, devenus évêques, restaient souvent barbares. Un esprit de violence et de grossièreté envahissait l’église. »
1 Voyez pour tout ce qui précède le tome 3 du cours de M. Guizot.
* C’est de li qu’est venu , dit-on , le nom de parvis, a Ab edoceodis parvis. »
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Les moines servirent beaucoup plus, ce me semble, la cause de la civilisation. Les règles monastiques, surtout celle de saint Benoît, prescrivaient de partager le temps entre la prière, le travail des mains et la lecture, et un grand nombre de religieux s'appliquaient à copier les anciens livres; leur zèle a sauvé les chefs-d’œuvre de l’antiquité. L'ordre de saint Benoît, qui avait pris le travail pour base, qui avait déclaré le premier que l’owrêete' est ennemie de l’âme , rendit de grands services à la littérature. Ce fut lui qui le premier institua des écoles dans les couvents : cet usage se répandit dans tous les monastères, et la règle du maître ordonne que le moine le plus instruit devra chaque jour donner des leçons à la jeunesse pendant trois heures 1 . On distinguait deux sortes d’écoles, les petites et les grandes ( minores et majores); dans les unes, on ne donnait aux élèves qu’une instruction élémentaire, et l’on envoyait dans les autres ceux qui annonçaient le plus de dipositions. Destinés d’abord aux membres du clergé, ces établissements ne tardèrent pas à admettre la jeunesse séculière; plus tard les religieux, pour préserver la discipline intérieure de toute atteinte, ouvrirent, en dehors des monastères , des écoles qu’ils consacrèrent spécialement aux externes. Les couvents les plus illustres par leurs écoles furent ceux de Lérins, dans le diocèse d’Antibes , de Luxeuil , fondé par saint Colomban , de Jumiége, de saint Médard de Soissons,
1 Hisi. litt. , ni , 34.
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de saint Vandriile en Normandie; ce dernier compta quelquefois jusqu’à trois cents étudiants A côté de ces écoles, on vit des vierges savantes en ouvrir d’autres aux personnes de leur sexe. Sans parler de celles de Poitiers, d’Arles, de Maubeuge , sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, avait été étudier en Irlande , où les sciences et les lettres étaient cultivées avec éclat; sainte Bertille, abbesse de Chelles, était si célèbre, qu’une foule de disciples des deux sexes affluaient autour d’elle de toute la Gaule et de la Grande-Bretagne a .
La dissolution de la monarchie mérovingienne, qui commence à la mort du roi Dagobert, rendit impuissants les efforts de cette civilisation naissante. Les sciences et les lettres furent oubliées au milieu de la lutte sanglante des Neustriens et des Ostrasiens, et la domination militaire de Charles -Martel, ce grand ennemi des prêtres, ne fit qu’accroître la barbarie. Pépin-le-Bref protégea et enrichit le clergé qui lui avait donné le trône, mais ses guerres contre les Lombards , les Sarrazins , les Saxons et les Aquitains , ne lui laissèrent point le temps de s’occuper de la régénération morale de ses sujets. C’était à son fils, Charlemagne, qu’était réservée la gloire de sauver la civilisation et d’unir aux lauriers du conquérant ceux du législateur et du restaurateur des lettres.
1 Hist. litt. , ni , 438.
* Michelet , i, 2Ô8.
TM'.Î