‹ Histoire de l'Université de ParisChapitre 32 sur 39 · HISTOIRE DE L'UN I V E RS1TÉ · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE L'UN I V E RS1TÉ

i453). Depuis long-temps le trône des Césars , ébranlé par les efforts sans cesse renouvelés des Turcs, penchait vers sa ruine, et il était facile de prévoir que bientôt le Croissant remplacerait l'Aigle sur les rives du Bosphore. C'était en vain que les pontifes s'étaient levés pour la défense de la croix , qu'ils avaient sollicité les princes de venger les outrages des infidèles. Leur voix jadis si puissante, et qui deux siècles auparavant avait transporté sur les rivages de l'Asie des millions d'hommes , ne retentissait que dans le désert. Personne ne répondit à leur noble appel , et Constantinople succomba sans trouver un vengeur. C'était cependant la plus sainte et la plus noble des causes ; c'était la religion du Christ écrasée par l'islamisme, qu'il fallait relever triomphante ; c'était la civilisation étouffée par la barbarie, qu'il fallait arracher à son anéantissement; c'était enfin un devoir sacré, mais qu'on ne voulut pas remplir, et il était réservé au dix-neuvième siècle d'acquitter la dette du quatorzième, et de punir tant d'outrages grossis encore par des outrages nouveaux.

Le seul duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon, avait annoncé des intentions généreuses , mais qui ne produisirent aucun résultat, et le célèbre vœu du faisan n'avait servi qu'à déployer le faste et la magnificence de la cour de Dijon Le roi de France, retenu dans

1 Velly, Bistoire de France, VIII, 282. — M. de Barantf., Histoire des Ducs de Bourgogne , VIII , io.

scs États, qu'il venait à peine de recouvrer, promettait de marcher plus tard à la croisade , et s'occupait alors de marier sa fille avec Ladislas , roi de Hongrie , dont les ambassadeurs , accueillis avec éclat, avaient reçu en passant à Paris (1457) les hommages des corps constitués, et de l'Université qui alla les attendre à la porte Saint- Jacques , et les harangua en latin *„ Aussi le zèle pour la guerre sainte du fameux ^Enéas Silvius, qui, sous le nom de Pie II, avait succédé à Calixte IÏI, était peu goûté,, et en r45ç;, au concile de Mantoue, où Charles VII avait envoyé des ambassadeurs parmi lesquels se trouvait un des plus célèbres membres de l'Université, Thomas de Courcellcs, docteur en théologie, les envoyés de Venise disaient au pape : « Vous êtes homme né en pauvreté, « et ne savez ce qu'est une telle besogne que de vou- « loir faire la guerre au Turc. Il est besoin d'attente dre la délibération du grand roi 2 . » Plusieurs années d'ailleurs s'étaient écoulées depuis l'événement dont on demandait vengeance, et peu à peu les impressions violentes qu'il avait fait naître s'affaiblissaient. Ce peu d'années, sous un autre rapport , avait déjà suffi pour opérer un grand changement. Une multitude de savants, échappés au désastre de Constantinople, et fuyant la domination des Turcs,

■ Vellt, Histoire de France, VIII , 334. — M. de Barante Histoire des Ducs de Bourgogne, VIII , 1 49.

* Vellt, Histoire de France, VIII, 339.

-XjS HISTOIRE DE L UNIVERSITÉ

étaient venus chercher en Europe une autre patrie ; et en échange de l'hospitalité qu'on leur accordait, ils offraient leurs lumières , leurs connaissances et leurs livres. Ce fut pour l'Occident une ère nouvelle ; elle donna aux arts et aux sciences une direction qu'ils n'avaient pas; elle leur fit prendre un essor qui pouvait se ralentir, mais non plus s'arrêter. L'Université de Paris ne resta pas étrangère à ce mouvement , elle l'accueillit au contraire; et cette époque est considérée par son historien 1 comme celle de la renaissance des lettres dans son sein. L'étude des langues anciennes, si nécessaire au développement de l'esprit humain, et qu'elle avait toujours encouragée, était néanmoins restée languissante. La rhétorique , si utile pour soumettre l'art d'écrire à des règles certaines, avouées par le bon goût, était à peine connue de nom, étouffée par l'amour de la philosophie scolastique. L'année i 58 fut celle où de si importantes améliorations furent introduites dans l'enseignement. Un de ces illustres fugitifs, dont le nom doit être sauvé de l'oubli, Grégoire de Tiferne, élève du fameux Chrysolore, le maître du Pogge et de l'Arétin, vint offrir ses services à l'Université ; elle les accueillit avec empressement , lui assigna cent écus de gages par an , et il ouvrit alors deux cours publics de grec et de rhétorique a .

1 Crévier, Histoire de l'Université, IV, a43. — Fleury* Du choix et de la conduite des Études , 73.

" Bullecs, Historia Universitatis % V, 621.

SOÎTS CHARLES VII. 277

Os cours , suivis par un grand nombre d étudiants dont la plupart n étaient pas boursiers ni soumis par conséquent au régime sévère des collèges, furent (i458) l'occasion de quelques règlements intérieurs. Il fut défendu , par exemple , d'établir aucune pension sans la permission de l'Université ; et on enjoignit aux écoliers externes , qu'on appelait martinets ou galoches 1 , de se loger dans ces établissements, ou près des collèges; et plus tard, en i463, un décret de la faculté des arts exigea, comme garantie de leur conduite, qu'ils demeurassent, soit chez leurs parents^ soit chez un notable personnage \ Cette même faculté donnait toujours l'exemple, lorsqu'il s'agissait de faire quelque réforme ou règlement qui pussent être utiles ; c'est ainsi qu'en 1 46 j elle avait publié, sur les conditions requises pour l'admission au baccalauréat , un arrêté qui contenait cela de remarquable que les honoraires de chaque examinateur étaient fixés à la modique somme de deux sous 3 .

L'un des principaux acteurs du concile de Baie , l'un des plus ardents adversaires de la toute-puissance pontificale , et le plus redoutable par ses talents , #!néas Sylvius , comme nous l'avons dit , était devenu pape en i458, sous le nom de Pie II. Approbateur jadis des libertés ecclésiastiques et des principes de l'E-

* Pas un m, Recherches de la France, liv. ix , chap. 17. » Chkvikb, Histoire de l'Université, IV, 28a. • 3 Crbyikr , Histoire de l'Université, IV , a6o.

H'jS HISTOIRE DE i/ UNIVERSITÉ

glise gallicane proclamés dans l'assemblée de Bourges , il abjura, en ceignant la triple couronne, les sentiments qu'il avait toujours professés, pour en prendre qui fussent plus conformes à l'intérêt de sa nouvelle dignité. L'Université, quoiqu'il lui eût notifié son exaltation par un bref, ne devait donc pas s'attendre à trouver en lui un protecteur. En effet , elle n'avait pas varié comme lui dans ses opinions, elle était demeurée attachée aux décrets du concile de Bâle, et la pragmatique sanction était toujours sa toi. Elle était donc associée, dans l'esprit du pontife, à l'inimitié qu'il portait à la nation qui avait adopté et qui osait conserver, mal^fe ses prières, cette pragmatique qu'il avait voulu détruire et qu'il appelait, dans une bulle de i46o, une tache flétrissante pour la France; inimitié qu'il ne tarda pas à manifester par la conduite qu'il tint dans la querelle entre Ferdinand d'Arragon et René d'Anjou, au sujet du royaume de Naples. Aussi voyons -nous à cette époque l'Université ne pas faire, selon sa coutume, un appel à la puissance ecclésiastique dans une circonstance où îl s'agissait cependant de la conservation de ses privilèges. Ils avaient toujours été un objet d'envie pour la cour des aides , qui depuis long-temps les attaquait avec persévérance. Cette cour avait obtenu, en 1459, des lettres-patentes du roi qui lui attribuaient, exclusivement à tous autres juges, la connaissance des contestations qui pouvaient s'élever au sujet des impôts , et elle en profita pour faire pleuvoir en quelque sorte les procès sur les membres de l'Université.

Celle-ci prit l'alarme : elle ne voulait reconnaître en matière civile qu'un seul juge , le prévôt de Paris; et l'ordonnance venait la blesser dans ses droits Pour lutter contre ses adversaires , elle eut recours à ses armes ordinaires, priva des honneurs académiques le président et les conseillers de la cour des aides,

qui étaient du nombre de ses membres ; ordonna une cessation générale de sermons dans Paris, et fit excommunier, par son conservateur, les fermiers dont elle croyait avoir à se plaindre (10 mars 1460). L'excommunication eut son effet « tellement, disait le pro- « cureur-général dans une requête au roi , qu'ils fii- « rent contraints, pour cette cause, de issir de l'Église « de leur paroisse le jour de Pasques, autrement le « service divin y eût cessé à leur grande honte et vitu- « père a ». L'Université, assignée devant le roi et son conseil , fut condamnée à révoquer sa sentence. Elle refusa d'obéir à cette décision, en appela au contraire au jugement des pairs et princes du sang, déclarant que si justice ne lui était pas rendue, les leçons seraient suspendues , les excommuniés réaggravés , et la peine étendue à leurs parents jusqu'à la cinquième génération.

La hauteur de ce langage et la crainte de plus grands désordres obligèrent l'autorité à prendre des ménagements. Des négociations furent entamées, et l'affaire fut de nouveau portée devant le roi, qui était

1 Privilèges de V Université , pag. 96.

> Ciéviee, Histoire de l'Université, IV, a6i.

alors à Bourges. L'Université insistait surtout sur îa confirmation du privilège , en vertu duquel « les super pots d'icelle ne doivent être traits hors les murs de « la ville de Paris, en cause personnelle, s'il ne leur « plaît. ». Pour terminer tous les différents, le roi commit le maréchal de Lohéac , avec des conseillers au Parlement. Enfui les excommunications furent levées, et, le 27 janvier 1^61, l'Université reprit ses exercices. Elle resta néanmoins soumise à la juridiction de la cour des aides pour les affaires de l'impôt; mais on établit près de cette cour un magistrat spécialement chargé de ses intérêts, et qui prit le titre de conservateur

Cette affaire fut la dernière que l'Université eut sous le règne de Charles VII. Six mois après, le 22 juillet 1461, ce prince mourut à Meung-sur-Yèvre , âgé de cinquante-huit ans, emportant avec lui dans la tombe les regrets d'un peuple qu'il laissait dans la prospérité et l'abondance , après l'avoir trouvé écrasé sous le poids des plus horribles calamités. Son oraison funèbre fut prononcée à Saint-Denis par le docteur Thomas de Courcelles , au milieu des larmes et des sanglots des assistants 2 . On aimait à se rappeler la douceur, la bonté du monarque qu'on venait de perdre ; et s'il n'avait pas favorisé les études autant que quelques-uns de ses prédécesseurs , on en rejetait la

1 Bullei s , Historia Universitatis, V, 633.

» Fleuhy , His toire Ecclésiastique, XXIU. — Velly, Histoire de France, VIII, 385.

SOUS LOUIS XI. 28l

faute sur les événements qui avaient agité son règne, et ou disait que ta France lui devait de la reconnaissance, ne fût-ce que pour avoir résisté courageusement aux envahissements de la cour de Rome , et pour avoir donné la pragmatique sanction que son successeur ne tarda pas à sacrifier aux désirs du pape, en la faisant servir aux projets de sa politique tortueuse.

Louis XI, à son arrivée à Paris, avait accueilli l'Université avec bienveillance ; et quoique la compagnie eût dérogé pour cette fois à son usage en ne sortant pas au-devant du nouveau roi, alléguant pour excuse l'embarras que causerait la multitude de ses membres, qui s'élevaient à plus de vingtcinq mille 1 , ses privilèges n'en avaient pas moins été confirmés ; et Louis , après son entrée , lui ayant accordé audience, avait reçu ses députés avec cette simplicité qui le caractérisait, avait causé familièrement avec eux, en leur racontant l'histoire de son exil à la cour de Bourgogne, et les dangers auxquels il n'avait échappé, disait-il, que par la protection du bienheureux saint Charlemagne , pour lequel il avait une vénération particulière, et dont quinze ans après, en i479* l ^ ora *onna qu'on célébrerait la féte -par une cessation générale des travaux ; fête que depuis l'Université a observée et observe encore régulièrement tous les ans comme celle de sou fondateur *.

' Velia, Histoire de France, VIII,

* Crkvikr, Histoire de l'Unit'ersâe' , IV, 276, 386.

Mais cette affabilité et ces belles promesses ne devaient recevoir d exécution qu'autant qu'elles s'accorderaient avec les vues du monarque. Il ne tarda pas à les violer , et à contraindre, malgré leurs remontrances, les membres de l'Université à payer le droit de quatrième sur le vin de leur cru , en ayant soin toutefois de se faire autoriser par une bulle du pape Pie II. Ce pontife lui était tout dévoué , il espérait obtenir de la complaisance du nouveau prince l'abolition de cette pragmatique sanction qu'il avait vainement demandée à son père. Le roi abondait assez dans son sens ; le désir de disposer , par le moyen du pape, des évêchés et abbayes , dont la nomination était alors soumise à l'élection % et la nécessité de mettre la cour de Rome dans ses intérêts , pour assurer à la maison d'Anjou la possession du royaume de Naples que lui disputait Ferdinand d'Arragon , lui parurent un équivalent convenable, et la pragmatique sanction fut offerte en sacrifice. Un bénédictin bourguignon , Jean Goffredy, évêque d'Arras, la porta à Rome, où le peuple la traîna dans les rues. Le chapeau de cardinal fut sa récompense.

Pie II , qui abandonnait si facilement aux volontés du roi les privilèges d'une Université qu'il n'aimait pas , manifesta bientôt après , d'une manière plus évidente encore, son animadversion contre elle. Dans une bul!c de 1462, il s'était élevé avec virulence contre les

M. de Barante, Histoire des Ducs de Bourgogne , VIII , 3o8.

sous louis xi. a83

cessations que l'Université ordonnait quelquefois ; ii lui contesta ce pouvoir qu elle tenait de la puissance pontificale ; il voulut que ces cessations ne pussent empêcher les mendiants de prêcher dans les églises, et en même temps il accordait aux religieux le droit de se conférer entre eux les grades académiques x . C'était frapper l'Université dans un endroit bien sensible ; mais, heureusement pour elle , la mésintelligence commençait déjà à se mettre entre le roi et le pape. En effet , depuis que ce dernier avait obtenu ce qu'il désirait, l'abolition de la pragmatique, il ne s'embarrassait plus (Je tenir ses promesses; et Louis, confus de s'être laissé ainsi tromper, céda alors, mais par dépit , aux représentations réitérées du Parlement et de l'Université invariablement attachés à cette Charte religieuse , et ordonna qu'elle continuerait d être observée en France.

Cependant Pie II la considérait comme abolie, et en conséquence il agissait presque despotiqueinent, citant à tout propos les Français en cour de Rome. L'Université en souffrait plus que personne , elle voyait sans cesse les règles établies pour la collation des bénéfices , violées , et ses suppôts traînés devant une juridiction étrangère. Le 22 mai i463, elle adressa des représentations au roi % et joignit ses plaintes à celles du Parlement et

» Crevier , Histoire de d'Université, IV, *85. — Felibiew % Histoire de Paris, 11,849-

• Bulleus , Historia Universitatis , V, 655.

284 HISTOIRE DR l' UNIVERSITÉ

de la ville. Le roi les écouta favorablement, et, le 24 mai de la même année, il enjoignit à son procureurgénéral de poursuivre tous ceux qui s'autoriseraient

des bulles apostoliques , lui ordonna d'appeler de ces bulles au futur concile après les avoir communiquées à aucuns de l'Université, et après avoir pris leur avis. Il demanda ensuite au Parlement de faire dresser un mémoire, « avec le conseil d'aucuns notables k bommes tant de ladite Université que autres 1 , » où seraient exposés les moyens de remédier au mal. Enfin, le 17 février i467|, le roi, dans une assemblée solennelle, où assistèrent les députés de l'Université , rendit plusieurs ordonnances, toutes rédigées dans les principes les plus gallicans et les plus opposés aux prétentions du Saint-Siège, et dans lesquelles il était surtout défendu de porter aucune atteinte aux droits résultants « des libertés de l'Eglise de ( « France , ordonnances royales, et pragmatique sanc- « tion. »

Le rusé monarque savait se plier aux circonstances, et rechercher l'appui, quand il en avait besoin, de toutes les classes de la nation. Ce n'était pas sans motifs qu'il s'était rendu aux vœux du Parlement et de l'Université; il voulait, par cette concession, s'attacher des partisans, à l'aide desquels il pût résister à l'orage qui paraissait se former contre lui. Depuis quatre ans qu'il était monté sur le trône, bien des plaintes s'étaient élevées contre son administra-

■ Bulleos, Historia Universitatis t V, 666.

sous louis xr. a85

tiôn , et la plupart des princes du sang , le duc de Berri son frère , les ducs d'Orléans , de Bourbon, Dunois , etc. avaient pris les armes contre lui, dans l'intérêt, disaient-ils , du bien public, dont cette guerre retint le nom. Mais le peuple ajoutait peu de foi à leurs discours, et Ton croyait que les États du royaume, qui n'avaient pas été convoqués depuis le règne de Charles VI , pouvaient seuls pourvoir aux embarras du gouvernement; aussi chantait -on partout une ballade dont le refrain était :

Qui peut donner bon conseil maintenant?

Qui? vraiment qui? les trois États de France ».

Cette ligue devenait de jour en jour plus formidable. L'héritier de Bourgogne, Charles, comte de Charollais, en était lame. Il s était avancé à la tete d'une armée sous les murs de Paris, et la bataille de Montlhéri, où Louis commandait en personne, avait laissé la querelle indécise; néanmoins elle avait disposé l'esprit du roi à la douceur, tous ses efforts tendaient à se rendre le peuple favorable. Non content de restituer à l'Université ses privilèges, qu'il s'était fait un jeu de ne pas observer, il appela dans son conseil six de ses membres, concurremment avec six conseillers au Parlement et six bourgeois de Paris a .

1 M. oe Barantk, Histoire des Ducs de Bourgogne, VIII,

■ Vf.lly, Histoire de France, IX , 58.

*86 HISTOIRE DE i/UNIVERSITE

Cependant les princes, rassemblés au château de Beauté, avaient investi la ville, et des tentatives furent faites en leur nom auprès de l'Université, du Parlement et des bourgeois , pour les attirer dans leur parti. Leurs propositions ne furent pas tout-àfait rejetées ; une députation , composée de l'évêque de Paris, de conseillers au Parlement, de membres de l'Université , se rendit auprès d'eux 1 ; lorsque tout-à-coup le roi revint de Normandie où il était, rompit la négociation, et puuit de l'exil quelques-uns de ceux qui y avaient prêté*i'oreille.

Toutes ces choses montraient au roi quel était l'esprit public; elles l'engagèrent à conclure une paix devenue nécessaire, et il fit à Conflans ( 3o octobre 1 4^5 ) un traité dans lequel il abandonnait la Normandie à son frère à titre d'apanage. Ce traité ne tarda pas à être rompu; le roi s'en excusa auprès de l'Université, dans une lettre du i3 février 1 466 , sur ce que la Normandie faisait partie du domaine de la couronne, et qu'il n'avait pas le droit d'en disposer a .

Mais les faveurs que le prince prodiguait dans le moment des dangers n'étaient pas de longue durée ; et l'instant d'après , ceux même qu'il en avait le plus accablé se retrouvaient auprès de lui sans la moindre influence. L'Université, dont il avait tout fait pour

« M. de Basante, Histoire des Ducs de Bourgogne, VIII, 5 10. — Velly, Histoire de France, IX , 5o.

1 Créviee, Histoire de l'Université, IV, 3o6.

se concilier l'affection, avait vu avec peine deux universités nouvelles s'établira une époque très-rapprochée. L'une, celle de Nantes, était fondée en 1460 par le duc François de Bretagne ; mais comme elle était située hors du royaume, elle n'avait pas le droit de s'en plaindre. L'autre était celle de Bourges, pour laquelle le pape Paul II , successeur de Pie , avait donné en i463 des lettres d'érection. Celle-là excita les craintes des maîtres de Paris ; et comme le roi venait ( 1464) de confirmer par des lettres-patentes la bulle du pape, ils formèrent opposition à son enregistrement Leurs efforts furent infructueux. Le roi , qui venait de dissoudre cette ligue qui l'avait si long-temps fait trembler, ne croyait plus avoir besoin de ménager l'Université parisienne; les bulles du pape reçurent donc leur exécution, et Bourges eut une université ( 1469 ) *. Elle ne tarda

1 Pasquier, Recherches de la France , liv. ix, chap. 37.

a Ad laudem divini nominis, et fidei sacra dilatationem, ipsiusque civitat» el totius ducatus Bituricensis utilitatem , gloriam et honorent , ex nia tu ra et accurata nostri magni conoilii dcliberatione; m civitate Bituricensi, générale studium, ad instar aliorum generalium nostri regni studioruni , per présentes institiiimus et erigimus, tam in theologia et jure canonîco, quam in raedicina et artibus, et alîa qualibet licita et approbata facultate. Utque rector , doctores et magistri , régentes , baccalaurei , et alii studentes ibidem et eorum officiariî et servitores, omnibus privilegiis, libertatibus, i m m uni la ti bus , aliis que regni nostri Universitatum generalibus studiis, concessis et concedentis utantur et gaudeant.

Actum Parisiis in parlamento, penultimo die martis, anno Domini 1469, ante Paseha. Pasquier , Recherches de la France, liv. ix , chap. 39.

a88 HISTOIRE DE L'UNIVERSITÉ

pas à devenir très-florissante pour l'étude du droit 4 et elle avait à peine un siècle d'existence, qu'elle s'honorait déjà d'avoir formé nos plus illustres jurisconsultes, Alciat, Duaren , Baudoin , Hotman , Cujas.

Ce n'était pas sans raison que l'Université s'alarmait de ces nouvelles institutions. Elle se rappelait les craintes que trente ans auparavant l'université de Caen lui avait fait concevoir , et que le temps n'avait fait que réaliser. Elle redoutait que cette multiplicité ne portât atteinte à sa splendeur, et ne vînt tarir les sources qui chaque année lui versaient tant d'écoliers; aussi redoublait-elle de soins et de zèle pour améliorer les études, et ôter aux élèves toutes les distractions qui auraient pu les en détourner. Eu même temps qu'elle proscrivait dans les écoles les représentations de pièces de théâtre, qui, sous le nom de mystères ou moralités, étaient de véritables farces où la religion et la morale étaient souvent outragées , elle ouvrait ses collèges, qui jusqu'alors n'avaient été occupés que par des boursiers, à tous les écoliers indistinctement; et, sous le règne de Louis XI, il y avait déjà, dit-on 1 , dix-huit collèges qui étaient fréquentés de cette manière par dix ou douze mille écoliers 2 . Cet usage, qui d'abord avait été peu imité, remontait à l'an 1396. Il avait été introduit dans le collège de Navarre par Pierre De-

1 Bclleus , Historia Universitatis , V, 857.

* M. de Barinte, Histoire des Ducs de Bourgogne , XII, i58.

la paroisse, chef des grammairiens f , et à partir de cette époque cette maison avait reçu , indépendamment des boursiers, des écoliers qui y étaient logés et nourris moyennant pension , et des externes.

Peu de temps s'était écoulé depuis que l'Université. avait défendu la représentation d'aucun mystère ou moralité , lorsque la faculté des arts fut obligée ( 1470) de porter un décret pour abolir une fête chère aux écoliers, pour lesquels elle était une occasion de désordre, et qui n'offrait pas moins de scandale que d'indécence. C'était la Fête du Roi des Fous a . Cette fête, qui n'était que la continuation d'une première, appelée fête des sous-diacres, ou diacres saouls, se célébrait avec une extrême licence. On élisait un évêque des fous, qu'on menait processionnellement à l'église , où l'on parodiait les cérémonies les plus saintes. Tous les acteurs de ces fêtes se livraient, dans le temple même de la Divinité , aux actions les plus extravagantes et les plus obscènes. Couverts d'habits de masques, et barbouillés de suie, ils se répandaient ensuite dans les rues, insultaient les passants , et donnaient le spectacle de mille scènes aussi repréhensibles que dégoûtantes 3 .

Des fêtes semblables avaient lieu dans diverses autres parties de la France, sous les noms bizarres

1 Launoy, Regii Collegii Navarrœ Historia, pag. 104.

» Bulleus, Historia Universitatis , V, 690.

1 Dulaure, Histoire de Paris, II, 226.— Voltaire, Dietionnaire philosophique , art. &ALXVDEJ, et àwe.

à$0 HISTOIRE DE 1.' UNIVERSITÉ

de fête de 1 ane , des sots , de l'abbé Cornard , etc. etc. Dans la fête de l'âne, qui se célébrait à Beauvais, on couvrait cet animal d'une mitre et d'une chape, et on le conduisait processionnellement à la cathédrale en chantant :

Eh ! sire âne, ça chantez, Belle bouche rechignez , Vous aurez du foin assez Et de l'avoine à planter.

et tous les assistants , au lieu de kyrie eleison , répétaient hi han »,

Tous ces abus ne purent pas être détruits par une première injonction; et nous verrons l'Université renouveler souvent ses défenses, avant de pouvoir les extirper entièrement.

Malgré toutes ces réformes utiles , les études alors , loin d'éprouver quelque amélioration , avaient peutêtre décliné. Si le désir de s'instruire était resté aussi vif, les résultats étaient moins satisfaisants. L'Université avait perdu tous ces hommes célèbres qui , par leurs travaux et leurs connaissances, avaient fait sa gloire. Les Gerson, les d'Ailly, les Clémengis étaient descendus dans la tombe; Thomas de Courcelles venait de mourir ( 1469) ; et ils n'avaient laissé personne pour les remplacer. Les espérances pour l'avenir, que leurs talents avaient fait concevoir, s'étaient évanouies avec eux. Les sciences,

1 Duvfrkkt, Histoire de la Sorbanne t l, 216.

les lettres, loin de suivre le mouvement qu'ils leur avaient imprimé, devaient encore rester engourdies jusqu'au règne de François 1 er , que les écrivains ont signalé à la reconnaissance des hommes comme en étant le restaurateur. L'Université lavait bien senti, et ses efforts pour ranimer les études languissantes sont une marque de sa sagesse et de sa prévision : mais sans cesse sa bonne volonté était entravée par des obstacles que les événements politiques faisaient naître, contre lesquels elle était obligée de lutter, et qui absorbaient une partie de ses soins.

Depuis que le roi avait terminé la guerre du bien public , et apaisé les orages qui avaient troublé les commencements de son règne, l'Université avait pu s'apercevoir que maintenant qu'on n'avait plus besoiu d'elle, elle devait peu compter sur la faveur du trône 1 ; elle se trouvait alors, ainsi que la France, dans une situation assez embarrassante relativement à l'objet de son culte et de son attachement, la pragmatique sanction. Devait-on la considérer comme abolie? D'un coté , le roi l'avait bien révoquée; mais de l'autre, l'ordonnance n'avait jamais été enregistrée, et en outre elle n'avait jamais reçu en France aucune exécution depuis que la mésintelligence avait éclaté entre le roi et le pape. Dans cette perplexité, l'Université, pour savoir à quoi s'en tenir sur la collation des bénéfices, prit le parti de recourir au roi. Ce prince était en pleine négociation avec le Saint-

' Bui.lkus, Historia Vniversitotis , V , 68*.

aga histoire de l'université

Père, et, à la suggestion de l'évêque d'Évreux, maître Jean Balue, qui possédait toute sa confiance, il venait de promettre une seconde fois l'abolition de la pragmatique 1 ; aussi sa réponse à l'Université ne fut - elle pas décisive ; mais , comme il prévoyait qu elle ne goûterait probablement pas ses nouveaux projets, il lui ordonna d'un ton fort aigre de ne plus se mêler à l'avenir des querelles qui pourraient s'élever dans l'État , menaçant de toute sa colère ceux qui oseraient contrevenir à ses ordres; et, afin que la compagnie n'eût à sa tête que des gens qui lui fussent dévoués, il exigea qu'un commissaire royal assistât toujours aux élections du recteur , parce qu'il n'est pas juste, disait-il, de disposer de la fille , sans que le père en soit instruit a .

Menacée dans ses franchises , ayant tout à redouter de l'influence ultramontaine , l'Université implora la protection de Dunois , qui l'accueillit avec bienveillance et lui promit d'employer tous ses efforts pour la conservation de ses privilèges que le roi se montrait toujours très-disposé à ne pas respecter. En effet, peu de temps auparavant, ce prince avait ordonné que tout ce qu'il y avait à Paris d'hommes en état de porter les armes depuis seize ans jusqu'à soixante, fussent enrôlés en brigades, de quelque état et condition qu'ils fussent, et cela sans exception; car les nobles et les gens d'église n'étaient

• Velly , Histoire de France , IX , 1 1 .

Crévier, Histoire de l'Université, IV, 3i3.

SOUS LOUIS Xf. 2()J

pas non plus dispensés de cette milice Le recteur de TUniversité, Guillaume Fichet, osa désobéir, il invoqua les privilèges immémoriaux de TUniversité , l'intérêt de sa conservation , gravement compromise par une telle mesure qui tendrait à éloigner d'elle une multitude d'étudiants, et il rappela les promesses du roi , qui , dans la guerre du bien public , s'était engagé à ne jamais lui faire porter les armes a . Tout absolu qu'était Louis XI , il paraît que ces observations ne furent pas sans efficacité; car, dans une revue montant à quatre-vingt mille hommes 3 et passée le i4 septembre 1467* on vit apparaître les bannières du parlement, du châtelet, de la cour des comptes, de la cour des aides , et soixante-sept bannières des métiers ; mais nulle part on ne vit la bannière de l'Université , qui en compensation offrit une messe par semaine 4.

A cette même époque Paul II , qui tenait toujours fortement à terminer enfin l'affaire de la pragmatique sanction, venait d'envoyer en France deux légats dont l'un était le fameux cardinal Balue , qui voulait mériter le phapeau qu'il venait d'obtenir. Les principales difficultés dans leur entreprise devaient venir du Parlement et de l'Université. Les légats se

1 M. de Barante , Histoire des Ducs de Bourgogne , IX , 45. » Fémbien, Histoire de Paris, II, 858. — M. de Basante, Histoire des Ducs de Bourgogne, VIII, 5o4.

3 Chronique de Jean de Troyes, année 1467.— Dulaure , Histoire de Paris , II î , 620.

4 Crévier, Histoire de l'Université , IV, 317.

partagèrent la tâche. On sait assez comment le procureur-général Jean de Saint-Romain arrêta courageusement Balue en s'opposant, malgré la destitution dont on le menaçait, à l'enregistrement des lettres d'abolition de la pragmatique.

L'autre légat, qui était ce Bénédictin dont nous avons déjà parlé , Jean Gofïredy, que, depuis la cruelle procédure tenue dans son évêché contre les Vaudois, on nommait le Diable iVArras *, agit plus adroitement auprès de l'Université, et voulut d'abord se la rendre favorable par des promesses bienveillantes. Mais à peine l'objet de sa mission fut-il connu , que l'Université, assemblée sous la présidence du même recteur Guillaume Fichet, s'éleva avec force contre les prétentions de la cour de Rome , en appela au futur concile , fit enregistrer son opposition au Châtelet a , et adressa au roi une dépufation pour lui représenter « que si on abolissait la pragmatique « sanction , on verrait bientôt s'écouler à Rome le « peu d'argent qui restait dans le royaume appauvri ; « que seraient gens non lettrés ni ecclésiastiques r « comme on a jà vu , pourvus aux bénéfices , et que « le peu d'honnêteté ecclésiastique et discipline régu- « Hère qui est demourée en aucuns lieux, périrait». Cette démarche était hardie, et l'Université, comme on voit , se montrait digne de seconder le Parlement dans la défense de nos libertés. Ces deux corps

» M. de Barantk, Histoire ries Ducs fie Bourgogne, X, 91. * M. dk Bararte, Histoire des Ducs de Bourgogne, IX. SU.

étaient animés du même esprit, et se prêtaient uu secours mutuel toutes les fois que les circonstances l'exigeaient. C'est ainsi que deux ans après , en 1 46g, le roi ayant voulu ériger un nouveau Parlement à Poitiers, celui de Paris s'opposa à une érection qui devait lui préjudicier , et l'Université joignit ses efforts aux siens.

Un homme, dont nous avons déjà eu occasion de citer le nom dans deux circonstances qui font le plus grand honneur à son caractère et à sa fermeté , Guillaume Fichet, rendit, en 1470» à la France, aux let* très et à l'Université un service qui aurait dû sauver son nom de l'oubli. L'imprimerie venait d'être découverte à Mayence , et cette invention , qui devait causer une révolution sur le globe, était due au moins en partie à un écolier de la très-glorieuse Université de Paris y Scheffer, qui y étudiait en i4i9> comme il le dit lui-même. C'est en vain que les inventeurs avaient conçu le projet de renfermer entre eux le secret de leur art: des troubles survenus, en i46a à Mayence, les forcèrent de se séparer, et ils se réfugièrent dans diverses villes de l'Allemagne. Ulric Gering, de Constance, Martin Krantz et Michel Friburger, de Colmar, furent les premiers qui recueillirent ces intéressantes notions. Déjà ils s'étaient rendus habiles dans cet art précieux, lorsqu'ils furent appelés à Paris, en î47°> P ar Guillaume Fichet et un docteur allemand nommé Jean de la Pierre % et éta-

1 Mémoires de t Académie des Belles- Lettres , XIV et XVII — M. dk Rakante, Histoire des Dncs de Bourgogne , XII, 169

blis par leurs soins dans les bâtiments même de la Sorbonne, où ils imprimèrent, dans le cours des années i47°i i47 1 et 1 47 2 > plusieurs ouvrages parmi lesquels on remarque le Psautier en latin , la Bible, Sallusle et la Rhétorique de Fichet , .

Les deux derniers imprimeurs quittèrent Paris en i477 y Ulric Gering fut le seul qui s'y fixa. En 1 483, il quitta le collège qu'il avait habité jusqu'alors pour aller demeurer dans la rue de Sorbonne , où il continua d'exercer son art jusqu'en i5o8 7 deux années avant sa mort a . 11 légua sa fortune en mourant aux deux collèges de Sorbonne et de Montaigu , et il paraît que cette fortune était considérable , puisque la Sorbonne, pour sa moitié seulement, eut, sans comprendre les effets mobiliers et créances du testateur, huit mille cinq cents francs d'argent comptant > qui servirent à fonder deux chaires de théologie et quatre bourses nouvelles 3 .

La découverte de l'imprimerie, en mettant à la portée de tous les hommes les résultats des connaissances humaines , en les popularisant en quelque sorte, devait leur faire prendre un essort dont les bornes sont inconnues. Jusqu'alors, en effet, l'instruction était entravée par une multitude d'obstacles.

* Dr i aurf , Histoire de Paris, III, 458. — Roederkr, Louis XII et François I, ou Mémoires pour servir à l'histoire de leur règne. Paris, 1825, Bossan-e, I, 3i6.

* Duvkrnet, Histoire de la Sorbonne , I.

3 Bulleus, Historia UniversUatis , V , 919. — Velly, Histoire de France, y III, 404.

SOt'S LOUIS XI. 297

La difficultéde se procurer des manuscrits, quoique, dit-on, dix mille écrivains y travaillassent dans les seules villes de Paris et d'Orléans 1 , leur cherté, étaient, pour la plupart des étudiants, des obstacles insurmontables, et les germes les plus heureux se trouvaient souvent étouffés faute d'aliments. Les manuscrits étaient clans ce siècle tellement rares , qu'en i43a, lors du concile de Baie, les pères qui le composaient furent obligés d'emprunter de l'abbé de Cluny divers ouvrages de saint Augustin , saint Ambroise, saint Fulgens, qui leur manquaient, offrant de donner caution et de payer le transport de ces volumes *; et leur importance était telle que, sous le règne de Louis XI , ce prince ayant voulu faire faire une copie de l'ouvrage d'un médecin arabe nommé Rhazès, la faculté de médecine ne consentit à le prêter au président Vanderiesche, qui le demandait au nom du roi , que moyennant un cautionnement de cent écus d'or et un gage de douze marcs de vaisselle d'argent 3 . Cette valeur excessive qu'on attachait aux manuscrits les rendait inaccessibles à la plupart des savants, et lorsque l'imprimerie fut venue changer cet état de choses en leur permettant d'acquérir les livres qui leur manquaient, tout le inonde s'empressa de célébrer l'utilité de cette découverte. Les poésies de Jehan Molinet l'attestent :

• Velly , Histoire de France, VIII, 4o5.

» Velly, Histoite de France, VIII, 69.

ï Cblvie», Histoire de l'Université, IV, 33 7 .

-2Ç)8 histoire dk l'uni ykrsitk

J'ai vu grant multitude De livres imprimez Pour tirer en estude Povres mal argenter.

Par ces novelles modes Aura maint écolier Décrets, Bibles et Codes Sans grant argent bailler 1 .

Ces heureux résultats cependant étaient dus à des membres de l'Université de Paris; mais c'est à peine si les noms de deux hommes de bien, qui, pressentant les besoins de leur siècle, appelèrent à Paris les premiers imprimeurs, ont pu survivre à leurs bienfaits, et dans leur patrie, là où Ton aurait dû leur élever des statues pour consacrer leur mémoire et l'offrir à la vénération universelle, on ignore encore que l'introduction en France de la découverte de Guttemberg et les premiers encouragements accordés à l'art sublime de la transmission de la pensée ont été donnés par l'Université, par cette compagnie qu'on considérait comme la mère et le dépôt de toutes les sciences; alors que dans ce siècle , encore obscurci par d'absurdes préjugés , les corps judiciaires persécutaient les imprimeurs.

Au moment où elle rendait à la France un service aussi éminent, le roi toujours défiant et ombrageux, croyant voir des ennemis dans ceux de ses membres qui appartenaient aux nations avec lesquelles il était

1 Rècollection des Merveilles advenues de notre temps.

en guerre, prenait à leur égard des mesures rigoureuses, jusqu'alors inusitées, et qui affligeaient l'Université en même temps qu'elles lui portaient un grand préjudice. Depuis la guerre du bien public, dont le comte de Charolais avait été un des chefs , la haine la plus violente avait éclaté entre eux , et l'élévation de Charles- le -Téméraire sur le trône de Bourgogne n avait pas contribué à l'affaiblir. Les efforts continuels des deux rivaux tendaient sans cesse à entourer son adversaire d'embarras, à lui enlever ses partisans, à lui susciter des ennemis. Le roi surtout en voulait au duc de Bourgogne , parce qu'il savait que c'était autour de lui que se ralliaient tous les mécontents, et qu'il était l'aine de toutes les intrigues à l'aide desquelles on s'efforçait, en invoquant le nom de son frère le duc de Guyenne, de troubler le royaume. L'animosité que se portaient les deux princes, mais que la crainte de leur puissance empêchait d'éclater ouvertement , se manifestait sur-tout dans leurs alliances, et le protégé de l'un était sûr d'avoir l'autre contre lui. L'Angleterre, h cette époque, était agitée par des troubles civils; la fille du roi René, la tante de Louis XI, l'épouse de Henri VI de la maison de Lancastre , l'illustre Marguerite d'Anjou enfin, chassée de son royaume par Edouard d'Yorck, dont Charles avait épousé la sœur, avait été forcée de chercher un refuge à la cour de France. La fortune ne lui fut pas long -temps contraire, et lui rendit bientôt la couronne qu'on venait de lui arracher. Le célèbre comte de Warwick, qu'on sur-

3oO HISTOIRE DE L UNIVERSITÉ

nomma le Faiseur de rois , ayant battu le Prétendant Edouard , le contraignit a son tour d'abandonner l'Angleterre et de se retirer auprès de son frère de Bourgogne. Marguerite retourna dans ses Etats, et, lors de son passage à Paris, en \l\*]O y l'évoque et l'Université sortirent au-devant d'elle et la haranguèrent : elle leur promit sa protection ; mais les événements l'empêchèrent d'effectuer ses promesses, car une subite et étonnante révolution vint lui enlever pour toujours le trône et la liberté.

Ces événements, dans lesquels le roi et le duc Charles avaient des intérêts opposés, augmentèrent encore la mésintelligence entre eux, et enfin Louis, croyant le moment favorable à sa vengeance , déclara «n 1471 la guerre aux Bourguignons. Soupçonneux comme à son ordinaire, et s'effrayant des gens même qui exerçaient les professions les plus paisibles, il exigea ( 10 janvier 1471 ) que tous les membres de l'Université, sans aucune distinction, lui prêtassent serment de fidélité, parce qu'il y en avait parmi eux un assez grand nombre, surtout dans la nation de Picardie, qui étaient sujets du duc de Bourgogne. Ce serment n'ayant pas calmé ses inquiétudes , huit jours après , il envoya un sauf- conduit pour tous les écoliers qui voudraient sortir de Paris. Cette précaution était presque un ordre. Un grand nombre obéirent; et à peine étaient -ils dehors, qu'une ordonnance confisqua leurs biens *. Ce n'était point ainsi

« Bvllsus , ffistoria Unwersitatis, V, 692.

SOUS LOUIS xi. 3oi

qu'avaient agi les princes ses prédécesseurs dans des circonstances à peu près semblables. Ils avaient su concilier le soin de leur sûreté avec les égards dus aux sciences et aux lettres, et on n'avait pas encore vu blesser d'une manière aussi ouverte les principes les plus simples de l'équité; mais, sous un prince tel que Louis XI, il fallait que l'équité et la justice pliassent devant son intérêt et sa volonté. Aussi ne s'en tint-il pas là, et, malgré les prières de la compagnie, le greffier de l'Université fut destitué pour la même cause, plusieurs maîtres arrêtés et jetés dans

les Grisons,

Néanmoins, pour»ne pas trop heurter un corps qui avait tant d'influence, et afin de faire quelque chose qui lui fût agréable , il refusa peu de temps après à un nouvel ordre religieux, les Observantins, la permission de s'établir à Paris, parce que, dit-il, cette nouveauté tournerait au préjudice de l'Université. Ceux-ci ne se rebutèrent pas de cet échec. Quinze ans après, en i485, ils revinrent à la charge, et, aidés de la protection de la duchesse de Beaujeu, ils obtinrent de Charles VIII la faveur que Louis XI leur avait refusée , après toutefois que l'Université eut consenti à se désister de l'opposition qu'elle avait précédemment formée.

Cette bienveillance apparente que le roi affectait quelquefois pour l'Université, ne paraissait jamais aussi vive que dans le moment où il avait quelque chose à craindre. Cette guerre qu'il avait entreprise contre Charles-le-Téméraire continuait toujours, et

3o2 HISTOIRE DK i/UNI VERS1TÉ

le duc venait d entrer en Picardie au commencement de Tannée i47^, en semant l'effroi partout sur son passage. Roye, Nesle avaient été emportées d'assaut, et les prisonniers accrochés aux arbres des environs, figuraient, selon ce prince, les fruits de l'arbre de la guerre l . Beau vais, assiégé par une armée nombreuse , courait risque d'éprouver le même sort , et le roi, pris au dépourvu, n'avait aucune armée à opposer à son terrible adversaire. Dans ces circonstances critiques , Louis, chez lequel la superstition égalait l'habilité, crut devoir se confier dans la bonté du ciel , et appeler sa bénédiction sur ses armes ; il fît demander à l'Université le secours de ses prières , on se conforma à ses désirs ; et il fut ordonné que , pendant tout le temps que durerait la guerre, l'Université ferait célébrer chaque jour une messe pour le succès des armes du roi a .

Le sire de Gaucourt , gouverneur de Paris , était l'homme que Louis employait toujours auprès de l'Université lorsqu'il voulait en obtenir quelque chose. Ce chevalier avait sur elle un grand ascendant, dû à la reconnaissance qu'elle lui portait pour les services qu'il lui avait rendus en plusieurs circonstances, en employant son crédit pour elle , et tout récemment encore dans l'affaire de la pragmatique sanction. La question de son abolition ou de sa conservation , déjà tant de fois agitée , n'avait pas encore été réso-

• M. dr Ha u a nt f. , Histoire fies Ducs rie Bourgogne, X , 6. » Crfvifr, Histoire de V Université , IV, 35o.

SOUS LOUIS xi. 3o3

lue définitivement, et elle éprouvait des variations subordonnées aux événements et à la politique du roi. Depuis peu de temps un nouveau prince de l'Église occupait la chaire pontificale, c'était Sixte IV, et il ne mettait pas moins d'empressement que ses prédécesseurs à détruire une loi que la cour de Rome considérait comme attentatoire aux droits de la tiare et à l'omnipotence spirituelle du vicaire de Jésus-Christ. Louis XI alors était assez disposé à faire des concessions , car il avait besoin du pape pour qu'il s'opposât au mariage de son frère le duc de Guyenne avec la fille de son ennemi le duc de Bourgogne, union que Louis voulait empêcher, parce qu'elle devait augmenter la puissance déjà si redoutable de Charlesle-Téméraire, et lui donner un point d'appui au milieu du royaume. Le prix de la complaisance du pontife devait être l'abolition de la pragmatique sanction , et le droit d'appeler en cour de Rome dans toutes les affaires ecclésiastiques ; Sixte IV l'accepta.

Cet accord excita les murmures des cours souveraines et du clergé français Ml blessait aussi l'Université, d'abord dans son attachement invariable aux libertés de l'Église de France , ensuite dans le droit qu'elle avait de ne pouvoir être jugée ailleurs qu'à Paris. Elle résolut de s'opposer à son enregistrement au parlement, et même d'en appeler au futur concile a . Ses

1 Villy, Histoire de France , IX, 242.

• Cuivim, Histoire de l'Université , IV, 353.

efforts ne furent pas sans succès, et elle fut dans cette occasion puissamment servie par les circonstances. Elles étaient bien changées en effet, la mort venait de débarrasser le roi de son frère , et avec lui s'étaient évanouies toutes les craintes que son mariage aurait pu lui causer : il n'avait plus besoin du pape, il ne tenait plus par conséquent à accomplir ses promesses, et la pragmatique sanction échappa pour la seconde fois à la haine du Saint-Père.

L'Université avait donné dans cette affaire une nouvelle preuve de son dévouement aux franchises cléricales ; et ce dévouement était si grand , qu'elle avait proposé d'imposer une contribution de douze deniers sur tous ses membres , maîtres et écoliers 1 , pour suffire aux frais de l'opposition. Cette offre généreuse ne devint pas nécessaire : mais elle était une manifestation énergique des sentiments qui animaient le corps universitaire; car l'Université était toujours pauvre, et sa pauvreté était même telle qu'elle n'avait jamais pu parvenir à posséder en propre un lieu de réunion pour ses assemblées générales. De temps immémorial elle les tenait dans le couvent des Mathurins , et , à l'époque où elle s'imposait si généreusement des sacrifices pour la défense des libertés ecclésiastiques , les Mathurins lui adressaient , par l'organe de leur général , le docteur Robert Gaguin, une demande afin d'obtenir d'elle des secours pour réparer leur couvent qui tombait en ruines. L'ora-

» Biîllkus, Historia Universitatis , V , 70^.

SOUS LOUIS xi. 3o5

teur, pour se concilier la bienveillance de l'Université, élevait jusqu'aux nues sa gloire et sa réputation, et félicitait son ordre de l'honneur qu'il avait de lui offrir un asile, honneur qui rejaillissait sur lui. «Trois « édifices publics, disait-il, sont surtout célèbres dans « cette ville: le temple auguste où est honorée lanière « de Jésus-Christ ; le palais , qui est le domicile de la « loi et de nos rois, et le collège des Mathurins, qu'il- « lustre votre nom bien plus que le nôtre ; et je ne « sais pas même si ce dernier ne l'emporte pas pour « la célébrité sur les deux autres, qui ne sont connus « que des Français ; au lieu que les Mathurins sont à « cause de vous renommés dans tout le monde chré- « tien 1 : » ce langage fut , à ce qu'il paraît, bien accueilli, car nous voyons les nations de France et de Normandie accorder pour les réparations, l'une dixhuit, l'autre trente écus d'or.

Au reste, les louanges qu'on donnait à l'Université étaient justement méritées , et ce n'était pas à tort qu'on vantait sa célébrité dans le monde chrétien. De toutes les parties de l'Europe, les familles les plus illustres s'empressaient d y envoyer leurs enfants; les plus puissants princes eux-mêmes ne dédaignaient pas de le faire, et en 1 on avait vu le roi faire arrêter un neveu de l'empereur Frédéric d'Allemagne, alors étudiant à Paris % pour se venger du duc de Bourgogne, qui, au mépris de la foi jurée, avait fait

t CahviFR , Hùtoire de l'Université t IV, 347. * M. dk Babant> , Histoire des Dues de Bourgogne, X, Si I. 20

3o6 HISTOIRE DE LUNIVERSITÉ

prisonnier le duc René de Lorraine, dont il convoitait les États.

Le rang des écoliers qui de toutes parts venaient suivre à Paris leurs études, leur grand nombre, donnaient nécessairement chaque année de l'extension à tous les genres d enseignement. Jusqu'en 1472, une des quatre facultés, la faculté de médecine, n'avait pas encore eu d'écoles spéciales , et on ignore même où les professeurs faisaient leurs leçons : on sait seulement qu'ils avaient coutume de s'assembler sous le porche de l'église Notre-Dame x . Ce fut cette année, sous le décanat de Guillaume Bazin que fut construite , rue de la Bucherie n° 1 5 , la première école de médecine. Mais cet édifice était loin de présenter les commodités convenables, il n'avait pas d'amphithéâtre; et ce ne fut que cent cinquante ans après, en 1618 , que pour la première fois on en fit élever un; il fut rebâti en 1 744 » et servit à la faculté jusqu'en 1776, où l'école fut abandonnée a . Deux années s'étaient à peine écoulées depuis la construction d'une école de médecine , lorsqu'eut lieu une découverte importante dans les annales de l'art de guérir , c'est la première opération de la pierre : elle se fit en 1 474 sur la personne d'un archer condamné à mort ; l'opération réussit , et le patient reçut non seulement sa grâce, mais encore une gratification du roi 3 .

1 Bullkus, Eistoria Universitatis , V, 860.

« Dulaure, Histoire de Paris , III, 466.

3 Velly, Histoire de France , IX, 3*4-

SOUS LOUIS XL 3 0 y

Les progrès que des maîtres habiles faisaient faire à la science, amenaient à Paris une jeunesse nombreuse , dont la présence était souvent signalée par des désordres. Les gens paisibles se plaignaient de leur turbulence , et des querelles intestines entre des étudiants de mœurs et de patrie différentes dégénéraient bien fréquemmeut en scènes sanglantes. Il fallait porter un remède à ces excès ; la faculté des arts s'en chargea et rendit un décret sévère. Les coupables furent privés des droits académiques s'ils étaient maîtres, et battus de verges s'ils étaient écoliers, et il fut défendu aux maîtres de pension, sous peine d'être obligés de fermer leurs établissements de laisser sortir leurs élèves pendant la nuit.

Si le nombre des élèves était considérable, celui des maîtres l'était aussi ; il paraît même qu'il avait cessé d être en rapport avec celui des écoliers ; de sorte qu'un grand nombre de ceux qui en portaient le titre n'en exerçaient véritablement pas les fonctions. Cependant ils se présentaient aux distributions qui se faisaient tous les mois au collège de Navarre: on résolut de les en exclure, et un décret de la faculté des arts statua qu'on n'y admettrait dorénavant que les régents qui enseignaient dans les écoles de la rue du Fouare, qui, dans l'origine, étaient les seules, et les régents d'honneur, titre' qu'on accordait aux chefs des collèges et des pensions

* BuLLkt* , De Patroftis tjuatuor nationibus , i6/ 4 , i 7 o.

ao.

3o8 HISTOIRE DE l'uH I V ER SITÉ

Au milieu de cet amour universel pour les études, de cette foule de maîtres et d'écoliers, il était difficile que la diversité des opinions n'engendrât pas fréquemment des disputes théologiques ou métaphysiques , vers lesquelles la directiop scolastique donnée à l'étude de la philosophie portait tous les esprits. Souvent les propositions les plus inintelligibles étaient avancées et combattues avec une extrême chaleur; et ces inepties, enfants d'une métaphysique grossière, dont la raison seule aurait dû faire justice, étaient quelquefois proscrites par des maîtres qui eux-mêmes ne les entendaient pas. C'est ainsi que la faculté de théologie avait censuré en i465 une proposition qui avait fait grand bruit dans les écoles de la rue du Fouare , et dans laquelle on soutenait « que tout homme est une infinité d'hommes, et a qu'une infinité d'hommes n'ont qu'une même ame; a que tout homme ne sera jamais corrompu , quoi- « que quelquefois l'homme doive être corrompu, et u quechaque partie de l'homme est homme *. » Toutes ces absurdités avaient réveillé le goût des disputes, et on vit se ranimer alors une querelle qui depuis quatre cents ans divisait les universités, dont l'origine remontait à celle de l'Université de Paris, dans laquelle elle avait pris naissance, mais que depuis long-temps on pouvait considérer comme éteinte. Cette querelle était celle des réalistes e\ des nominaux. Les premiers soutenaient que tous les objets classés

s Vbllt, Histoire de France , IX , i x S.

SOUS LOUIS XI. OOg

sous une désignation commune formaient une nature identique, dont la division en individus ne détruisait pas l'unité: ainsi, par exemple, la nature humaine , malgré la multitude des hommes , était aussi indivisible que la nature divine qui reste unique dans la Trinité. Les nominaux au contraire rejetaient ce système, prétendaient qu'il n'était qu'une création de l'esprit et non une réalité, que c'était une classification purement nominale; et que détruire les individus pour les confondre avec des êtres généraux , c'était porter atteinte au libre arbitre de l'homme. *.

Cette doctrine , fondée dans le onzième siècle par Roscelin, avait été professée par Àbailard, et depuis, les plus illustres membres de l'Université de Paris , Buridan, Ockam, Gerson, d'Ailli, Clémengisen avaient embrassé les principes. Mais comme ils avaient voulu renverser une opinion établie, et que leur langage paraissait contraire au dogme de la Trinité, ils furent considérés dans les écoles comme des novateurs, et plusieurs fois ils virent des persécutions s'élever contre eux.

Néanmoins les disputes paraissaient assoupies , lorsque, sous le règne de Louis XI, elles se renouvelèrent avec force, et agitèrent toutes les universités de France, de Flandre et d'Allemagne. L'université de Louvain s'était déclarée réaliste, et lardeur de la

1 D'Argentré, Collect.judic. de novis Enroribus. — M. de Baryte , Histoire des Ducs de Bourgogne , XII , 162.

3lO HISTOJilÊ DE L UNIVERSITÉ

controverse était telle qu'elle envoya à Paris, en 1^70, Pierre de Rive, son plus fameux bachelier, muni de la signature de ses docteurs, pour soutenir thèse contre les nominaux. Henri de Zomoren défendait leur cause : le combat fut long et douteux , et le jugement renvoyé au pape x . Henri de Zomoren se rendit à Rome, et il était, dit-on, sur le point de faire condamner ses adversaires, lorsque ceux-ci eurent recours à l'autorité du roi. Son confesseur, Jean Boucard, évêque d'Avranches, était réaliste; ii fit croire au prince que l'autorité royale était compromise par ces disputes scolastiques, et que l'intérêt de la religion et le sien propre exigeaient son intervention a . Le roi , qui était porté à ne point aimer tant de chaleur parmi tout ce peuple d'écoliers 3 , rendit, le I er mars 1 474 ^ une ordonnance dans laquelle il condamnait la doctrine des nominaux comme vaine et stérile, défendait la lecture des livres d'Ockam , de Buridan, de Pierre d'Ailii, etc. etc., et enjoignait à l'Université de Paris et autres écoles du royaume de se conformer à cet édit. Le Parlement fut chargé de l'enregistrer, de le publier, et de le faire transcrire sur les registres de l'Université ; et on ne put dorénavant recevoir de grades sans avoir juré de l'obser-

1 M. de Barantr, Histoire des Ducs de Bourgogne, XII,

* CfcéviER, Histoire de l'Université , IV, 36a.

3 M. de Barawte, Histoire des Dues de Bourgogne, XII, i65.

ver. L'exclusion de l'Université, et même la peine du bannissement, fut prononcée contre les infracteurs, et on ordonna la saisie de tous les livres des nominaux , qui furent enchaînés dans les bibliothèques l .

Cette ordonnance et la rigueur qu'elle déployait , donnaient des armes à la raillerie. On se riait de la crainte qu'inspiraient les nominaux ; et , à propos de toute cette affaire, le général des Mathurins, Robert Gaguin , écrivait à Guillaume Fichet, alors à Rome: « Ce sont querelles ridicules , mais qui dégénèrent « parfois en scènes de gladiateurs ; la chose en est « venue au point qu'on a exilé et relégué les nomi- « naux comme des lépreux ; si bien que le roi Louis « vient d'ordonner que les livres de leurs plus célè- « bres auteurs restent sous clefs et enchaînés dans « les bibliothèques, pour qu'il n'y soit plus regardé, a et afin de prévenir le crime d'y toucher. Ne dite riez-vous pas que ces pauvres livres sont des furieux « ou des possédés du démon , qu'il a fallu lier pour « qu'ils ne se jettent pas sur les passants * ? »

Ces défenses durèrent sept années ; puis en 1 48i la secte des nominaux reprit toute sa liberté. Le roi, qui, à la sollicitation de l'évêque d'Avranches, s'était montré si rigoureux, en donna lui-même l'ordre; et une lettre du prévôt de Paris , Jean d'Estouteville, adres-

i Velly , Histoire de France , X , 14. — Laufcoy , Régit Navarrœ Gjmnasii Historia , cap. II.

1 Chéviee, Histoire de l'Université, IV, 36/ t . — M. de Baraiitk , Histoire des Dues de Bourgogne, XII , 168.

3ia HISTOIRE DE L UNIVERSITÉ

sée à l'Université , le lui annonça en ces termes : « A a M. le recteur, et à MM. de notre mère l'Université « de Paris. — M. le recteur, je me recommande à « vous et à MM. de notre mère l'Université de Paris « tant que je puis. Le roi m'a chargé de faire déclouer « et défermer tous les livres des nominaux, qui jà « pièça furent scellés et cloués par M. d'Àvran- « ches ès collèges de ladite Université de Paris , et h que je vous fisse savoir que chacun y estudiât a qui voudrait : et pour ce je vous prie que le fassiez « savoir par tous lesdits collèges. M. notre maître Beic ranger vous en parlera de Louche plus au long, et « des causes qui meuvent le roi à ce faire : en priant « Dieu , MM. , qu'il vous donne bonne vie et longue. ' « Écrit au Plessis du Parc le 29 e jour d'avril. Votre « fils et serviteur, signé d'Estouteville *. Cette nouvelle disposition du roi fut accueillie avec acclamation, et elle produisit les effets ordinaires ; les nominaux n'étant plus persécutés ne tardèrent pas à tomber dans l'oubli.

Le roi , qui n'avait jamais beaucoup favorisé les études ni l'Université , et qui ne tenait compte des savants qu'autant qu'ils pouvaient lui être utiles % paraissait cependant vouloir, sur la fin de son règne , les accueillir et les encourager plus qu'il n'avait jamais fait ; et lui qui s'était toujours montré si jaloux

■ CnÉviER, Histoire de l'Université , IV, 292.

* M. dbBakante, Histoire des Ducs de Bourgogne, XII, i58.

SOUS LOUIS XI. 3l3

de ses droits , ne craignait pas de les laisser fléchir lorsqu'il y entrevoyait quelque chose de profitable. Après la mort de Faust et Guttemberg, Scheffer, leur associé, pensant que les livres qu'ils imprimaient ne pourraient nulle part mieux se vendre qu'à Paris, en avait envoyé une certaine quantité à un écolier de son pays, nommé Herman Stateren, qu'il avait chargé de les vendre. Cet écolier vint à mourir, et le fisc voulut s'emparer de ses biens et effets par suite du droit d'aubaine. L'Université y mit opposition ; elle prétendait qu'une partie des livres était déjà vendue à divers écoliers; et, quant aux autres, elle requérait, dans l'intérêt de la science, qu'ils fussent vendus publiquement et à Paris. L'affaire fut renvoyée au Parlement qui statua que les livres vendus seraient remis à ceux qui en justifieraient ; et que, quant aux autres, ils appartenaient au roi. Néanmoins Louis, en considération de la peine qu'avaient prise Scheffer et ses associés pour « l'art et industrie de l'impression « d'écritures, » ordonna que deux mille quatre cent vingt-cinq écus d'or leur seraient payés x .

Le roi n'en était pas pour cela moins méfiant ni soupçonneux. Les moindres choses lui inspiraient des craintes, et il croyait voir partout des partisans de son ennemi le duc de Bourgogne. Dominé par ces idées, il ordonna à l'Université de ne nommer à l'avenir à ses dignités que des regnicoles, et força le

i M. de Babantk, Histoire des Ducs de Bourgogne, XII,

3 I 4 HISTOIRE DE i/uif IVERSITÈ*

recteur Corneille Houdendick, qui était flamand, à se démettre de ses fonctions, en menaçant l'Université de suspendre tous ses privilèges jusqu'à ce qu'elle eût choisi un autre chef 1 . Une pareille défense était très- préjudiciable à l'Université qui comptait dans son sein une foule d'hommes de mérite , appartenant à plusieurs nations différentes, et qu'il aurait fallu exclure de toutes les charges : aussi ne put-elle pas subsister ; et peu de temps après , lorsque le duc de Bourgogne fut mort , elle recouvra la liberté qu'elle avait toujours eue pour l'élection de ses dignitaires.

Cette variation dans les volontés du monarque, cette incertitude dans laquelle il tenait les droits acquis , et qui était toujours le résultat de sa politique, se faisait sentir jusque dans les lois fondamentales du royaume. Depuis vingt ans qu'il était monté sur le trône , on ignorait encore ce qu'on devait penser de la pragmatique sanction. Tantôt il l'avait observée , tantôt il l'avait violée , selon que son intérêt exigeait qu'il fût bien ou mal avec la cour de Rome. Enfin , en 1478, après l'assassinat commis à Florence aux pieds des autels par les Piazzi sur la personne de Julien de Médicis, le roi , qui s'était déclaré pour les Florentins que Sixte IV poursuivait de ses armes et de ses excommunications, pour avoir pendu l'archevêque de Pise, un des assassins, crut ne devoir plus ménager le pontife, et il convoqua à Orléans une assemblée générale de l'Église de France, pour recevoir

1 Crévier, Histoire de V Université , IV, 373.

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les requêtes et doléances de l'Université annonçant en même temps qu 'il allait rétablir la pragmatique, et défendant de porter aucun argent à Rome ; mais il n'y fut rien conclu, et les prélats se bornèrent à la vaine cérémonie d'en appeler du pape mal conseillé, au pape mieux conseillé, et au futur concile.

Néanmoins l'Université applaudit à la résolution qui avait été prise ; et , pour témoigner aux députés qu'elle avait envoyés à l'assemblée d'Orléans, la satisfaction qu'elle éprouvait de leur conduite , elle leur accorda à leur retour une gratification de cinq livres chacun \ Une telle récompense était bien modique; mais le peu de richesses que possédait la compagnie, ne lui permettait pas de faire de grandes libéralités: aussi tous les maîtres étaient-ils faiblement rétribués ; et un statut de cette même année ( x^S ) nous apprend que les censeurs nommés conformément aux règlements du cardiual d'Estouteville , ne recevaient que trois écus de gage par an, et ceux du recteur, comme nous l'avons vu plus haut , étaient loin d'être considérables.

La dignité rectorale , cette magistrature temporaire dont la durée était à peine de trois mois , était pour l'Université une source continuelle de cabales et de querelles qui se renouvelaient à chaque élection 3 .

» Bullius, Hislorui Universitatis, V, 73a. — M. de Ba- RAZfTE , Histoire des Ducs de Bourgogne, XII, ai.

» Chéviee, Histoire de l'Université, IV, 384.

J L'élection du recteur se faisait autrefois, ores de mois en mois, ores de six en six semaines; police que Simon , cardinal de

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Plusieurs partis, qui chacun avaient un candidat à soutenir, se formaient dans le sein de la compaguie; et le désir de remporter était si vif, que souvent on faisait venir de trente ou quarante lieues les suppôts qu'on savait être favorables à sa cause l . Toutes ces brigues remplissaient de troubles l'Université: souvent le recteur sortant refusait de reconnaître son successeur, gardait en sa possession le sceau de la compagnie , et par là enhardissait les faussaires. Un événement de ce genre en avait fait découvrir un en 147B ; déjà il avait scellé plusieurs actes et perçu des honoraires, lorsque l'Université le traduisit devant l'offîcial, qui , pour toute peine , le condamna à faire amende honorable aux maîtres assemblés a .

Sainte-Cécile, légat en France , réforma comme abusive et acheminement u\ desbauches , et réduisit de trois en trois mois par ses bulles dont la teneur était telle :

Simon miseratione divina cardinalis titulo sanctae Caeciliae, presbyter aposlolicae sedis lcgatus , universis présentes litteras iuspecturis, salutem. Nos diligentius attendentes, quod usus ille, quinimo abusus reprobatus et damnosus, et longis rétro lemporibus introductus , videlicet quod rector Universitatis parisiensis , singulis mensibus, vel sex eligatur hebdomades, turbationem studii, et incenlivum inviditt ministrabat, illum duximus abolendum : statuentes et ordinaules quod rector hujusmodi, quater in anno , eligerelur.

. Datum apud Nogentium super Sequanam , calend. octobris (ia8o) pontificatus domini Nicolai papae tertii, secundo. Pasquier , Recherches de la France, liv. ix, cbap. 11.

1 Crévif.r, Histoire de l'Université, IV, 391.

> Bullbus, Historia Universitatis, V, 7 ',8.

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Ce n'était pas seulement la première dignité de la république académique qui était ainsi l'objet de tant de brigues : toutes les places étaient également enviées , mais surtout celle de chancelier de l'Église de Paris, qui conférait des droits assez importants. L evêque en avait investi un docteur en droit , Arabroise de Cambrai , fils de l'ancien premier président du Parlement ; mais la faculté de théologie attaquait N cette nomination , sous prétexte que cette dignité ne pouvait être conférée qu'à un théologien Déjà l'affaire avait été successivement déférée à divers tribunaux ecclésiastiques, lorsqu'enfin elle fut portée devant le Parlement qui repoussa les prétentions de la faculté de théologie, et maintint dans sa place le candidat élu. S'il faut en croire les écrits contemporains, ce candidat aurait été peu digne de ce triomphe. On disait qu'il avait été forcé de quitter la France à la suite d'un meurtre , pour se dérober aux poursuites qu'on dirigeait contre lui ; et que retiré à la cour de Rome pendant son exil , il y était devenu référendaire du pape Calixte III, et qu'en cette qualité il avait fabriqué de fausses dispenses , pour autoriser Jean V, comte d'Armagnac, qui fut depuis dépouillé par Louis XI , à épouser sa propre sœur a .

Quoi qu'il en soit , l'Université dans cette affaire avait pris le parti d'Ambroise de Cambrai contre la

1 Hemerai , De Academia parisiensi, pag. 87.

» M. de Ba hante, Histoire des Ducs de Bourgogne , VIII, ai 1.

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faculté de théologie, dont elle voyait avec déplaisir les idées d'envahissement ; elle l'avait appuyé de tout son crédit; et après rheureuse issue de l'affaire au parlement , elle cru t devoir rendre des actions de grâce au chancelier Guillaume de Rochefort, pour le zèle qu'il avait déployé dans cette circonstance, en défendant les droits de ses facultés. Robert Gaguin, chargé de lui en témoigner toute sa reconnaissance, implora en même temps sa protection pour la conservation des privilèges académiques. « Depuis «t vingt-deux ans, dit-il, à peine pouvons - nous jouir « de quelque repos , à peine quelqu'un d'entre nous « a-t-il pu obtenir le plus petit bénéfice sans un faa tigant et difficile procès. Les bénéfices sont donnés a par les évêques à leurs neveux et à des parents soute vent très - incapables : de là le dépeuplement de « notre Université. De douze mille étudiants qu'elle « comptait autrefois , à peine lui en reste-t-il aujour- « d'hui la dixième partie 1 ; et les gens de lettres , « pour qui cette ville devrait être un asile de tranquil- « lité pour s'y livrer à l'étude, en sont continuelle- « ment tirés par des évocations importunes. »

Ces plaintes cependant paraissent exagérées; Louis XI , comme nous l'avons fait remarquer, avait changé de système à son égard, et le i4 avril 1478 il avait rendu à Arras une ordonnance dans laquelle il déclarait vouloir « que tous les privilèges et im- « munités octroyés à l'Université par ses prédéces-

1 Crkvier, Histoire de t Université , IV, 410.

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« seurs rois de France fussent gardés et entretenus « notamment en l'article de ne tirer en fait de proie cès, hors les murailles de la ville de Paris, les vrais «régents, écoliers et officiers de l'Université, avec « inhibition de comprendre l'Université en matière « onéreuse, sous des clauses générales, si spécialement « ladite Université n'y est nommée x .» L'exemple du prince avait été suivi par les courtisans, et l'Université comptait à la cour plusieurs protecteurs puissants et dévoués : l'un de ceux qui lui avaient donné le plus de marques de bienveillance, était le gouverneur de Paris, le sire de Gaucourt. 11 mourut en 1481 , et l'évéque de Marseille fut nommé pour le remplacer. Des calamités publiques signalèrent les premiers temps de son administration; l'hiver fut rude, et la disette excessive 3 : le peuple murmurait, et des placards séditieux furent affichés contre le gouvernement. L'évéque s'en prit aux écoliers de l'Université; mais ils furent justifiés par Robert Gaguin , qui allégua « que de pareilles insolences « convenaient bien mieux à la canaille qui moua rait de faim qu'à des jeunes gens bien éle- « vès 6 , » et le prélat demanda que des députés de l'Université fussent envoyés aux conseils pour délibérer sur les moyens à prendre pour soulager le peuple.

« Privilèges de l'Université, pag.

■ F&uiur, Hùtoirede Pans, II, 874*

3 divisa, Histoire de l Université, IV, 4o3.

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Ces marques d'une grande considération n'étaient cependant pas le ternie où l'on dut s'arrêter , et bientôt après l'Université fut appelée à jouer un rôle qui doit donner la plus haute idée de son importance. Charles-Ie-Téméraire était mort en 1477 sous les murs de Nanci, et avec lui s'était éteinte cette maison de Bourgogne qui si long-temps avait fait trembler les rois de France. Charles laissait une fille; mais Louis, invoquant les principes de la législation féodale, s'était emparé de la Bourgogne à titre de succession masculine, et ses armées s'avançaient vers la Flandre et le Luxembourg. Marguerite , pour résister à un si redoutable adversaire, avait besoin d'un protecteur, et Maximilien d'Autriche, fils de l'empereur Frédéric, devint son époux. Quatre années d'une guerre opiniâtre s'étaient écoulées sans pouvoir enlever au roi aucune de ses nouvelles possessions, lorsque les deux partis fatigués convinrent d'une paix dont le mariage du dauphin avec la fille de l'archiduc d'Autriche devait être le prix. En faveur de cette union, le roi renonçait à toutes ses prétentions sur les domaines de la maison de Bourgogne, et ne se réservait , à titre de dot de la jeune princesse, que les comtés d'Artois et de Bourgogne, comprenant Mâcon, Auxerre, Salins, Bar-sur-Seine, etc., etc. Mais Maximilien, accoutumé à ne passe fiera la parole de Louis, exigea des garanties, et les promesses de ce que la France avait de plus respectable. Les princes du sang, les bonnes villes, les États du royaume donnèrent leurs scellés et leurs serments ; il demanda ensuite

sous louis xi. 3ai

celui de l'Université de Paris 1 . La compagnie convoquée ( 1 483) donna son consentement, approuva l'union projetée entre le dauphin et Damoiselle Marguerite d'Autriche; et, en cas de contravention de la part du monarque , elle s'engagea, par les serments les plus solennels, à se déclarer pour Maximilien , et à l'aider de tout son pouvoir! Le recteur de l'Université était alors ViHicrs-de-l'Ille-Adam.

Ce furent là les derniers efforts de la politique de Louis XI. Deux mois après le mariage de son fils , le 3o août 1 483, ce prince mourut âgé de soixante-un ans, au château de Plessis-lès-Tours , peu regretté de ses sujets. Son règne, en effet, avait été pesant, sa volonté était toujours sa loi , les impôts, considérablement accrus, étaient exigés avec rigueur, et quelques actes d'une justice expéditive avaient rendu son nom à la fois odieux et terrible. Sans cesse occupé des soins de sa politique, il avait peu favorisé les sciences et les arts, et si, sur la fin de "sa vie, il avait paru leur accorder quelque protection, les gens de lettres ne lui en avait pas su beaucoup de gré, parce que les caprices de sa volonté rendaient toujours ses bienfaits précaires.

1 Bulleus, Historia Universitatis , V, 757. — M. de Ba~ hante , Histoire des Ducs de Bourgogne , XII , 298. — Vflly, Histoire de France, X, 55.

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