‹ Histoire de l'Université de Valence, et des autres établissements d'instruction de cette villeChapitre 10 sur 72 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Enregistrement des lettres-patentes. — Protestations et opposition du conseil de ville de Grenoble. — Crédit de Montluc. — Retour de Cujas à Valence — Restauration de l’université. — Seconde guerre civile. — Nouvelle suspension des cours universitaires. — Bonnefoy, Roaldès.

Aussitôt que le décret qui unissait l’université de Grenoble à celle de Valence fut connu dans notre ville, le conseil général se réunit, et manda François Ilottoman, Médard de Cluzet, Jacques de Saillant , Ennetnond Bonnefoy, François Galbert, Barthélemy Grillet, Barthélemy du Poyet et François de Bulhiod, tous docteurs régents de l’université , pour se concerter avec eux sur l’exécution des lettres-patentes et déterminer la part du corps universitaire dans les frais que la ville aurait à supporter à l’occasion de cette grave négociation. Informés du motif de leur convocation, les docteurs se retirèrent dans une autre salle •pour en délibérer, après quoi ils rentrèrent dans celle du conseil, et Médard de Cluzet, prenant la parole au nom de ses collègues, dit que déjà ils avaient fait la plus grande partie des procédures, que néanmoins si la ville voulait nommer un député pour aller à Grenoble solliciter l'enregislrement des lettres-patentes, l’université en nommerait

un autre pour l’accompagner à ses frais, qu’elle donnerait en outre pour les dépenses nécessaires tous les droits qui leur proviendraient de la promotion des quatre premiers docteurs, et que si cette somme ne suffisait pas, ils y pourvoiraient eux-mêmes jusqu’à la concurrence de la moitié des frais. Le conseil de ville accepta ces propositions et chargea Claude Uogier d’aller à Grenoble poursuivre en son nom l’enregistrement des lettres-patentes.

Or, Grenoble n’avait pas attendu jusque-là pour s’opposer à cet enregistrement comme tiers non entendu, et le procès d’abord porté au Parlement fut évoqué au Conseil d’état; mais, comme en ordonnant l'union des deux universités, l’édit avait en môme temps affecté à celle de Valence le produit des gabelles destiné à celle de Grenoble, il en résulta que cette dernière ville, déjà dénuée de ressources, se trouva dans l’impuissance d’entretenir ses professeurs. Alors ceux-ci suspendirent leurs leçons; les élèves se retirèrent dans leurs familles, et l’université parut tomber d'elle-même. Vainement les Grenoblois redoublaient-ils d’elîorts pour la préserver d’une ruine totale : le 1 G juin , leur opposition fut rejetée par le Conseil d'état, et l’édit d’union fut maintenu avec toutes ses conséquences (1).

Il est manifeste que c'est à l'influence de Montluc qu’il faut attribuer le résultat de ces longues négociations. Les motifs d’hétérodoxie qu’on alléguait contre l’université de Grenoble n’étaient pas sérieux ; car l'université de Valence avait plus d’un reproche à se faire à cet endroit. Ses professeurs, à l’époque même où la lutte s’engagea, étaient presque tous, eux aussi, fort décriés pour leurs opinions

(I) Berriat Saint-Prix, Histoire de l’université de Grenoble. Revue du Dauphiné, tom. V, pag. 139.

religieuses. On peut juger de leur réputation par ce qu'en disaient les huguenots eux-mômes ; le 13 février 1500, Hubert Languct , envoyé en France par l’électeur de Saxe pour s’assurer de l’état des esprits, lui écrivait : « Gribald et Loriol ont été nommés professeurs à Valence ; ils y feront un beau couple, surtout si l'on considère qu’ils auront dans leur voisinage, à Grenoble, Govéa qui est encore plus scélérat que chacun d’eux (I). » Montluc lui-même, on le sait, aflectait pour la Réforme des sympathies qui contrastaient d'une manière étrange avec son caractère ; mais il était puissant à la cour, et sou crédit écarta tous les obstacles qui s’opposaient à la réalisation d'un dessein conçu depuis longues années. L’université de Valence n'ignorait pas , du reste, qu’elle ne devait qu’à lui seul son triomphe sur celle de Grenoble-, une opération adroite du conseil de ville le prouve surabondamment. Le 21 janvier de l’année 1567, ce conseil députa « un homme de pied » à Turin, où Cujas se trouvait en ce moment, pour lui offrir une chaire qu'il n’accepta pas (2). Montluc, l’ayant su, écrivit d’abord au juge maje de Toulouse, pour demander Roaldès, et engagea en même temps le conseil de Valence à insister auprès de Cujas. Sur cet avis , le conseil envoya de nouveau l’un de ses membres à Turin. Celte

(1) Berriat Saixt-Prix, Histoire de l’université de Grenoble. Rente du Dauphiné, tom. V, pag. 10.

(2) L’envoyé valentinois demeura n jours A Turin pour négocier celle aHaire. Il était porteur de lettres nombreuses qui accréditaient sa mission ; mais ayant échoué, le conseil le renvoya auprès de Montluc, avec injonction d’aller dans toutes les villes où Montluc l’enverrait pour trouver un professeur. On lui donna 150 livres pour son voyage, avec toute faculté pour conduire un docte personnage à quelque prix que ce fût. 11 alla d’abord à Paris, puis à Bourges, pour y chercher Doncau, qu'il ne rencontra nulle part.

nouvelle tentative fut plus heureuse que la première. Cujas promit de revenir à Valence, moyennant une somme annuelle de seize cents livres, le loyer d’une maison , et cent écus pour les frais de son voyage. Le traité conclu par le député valentinois était subordonné à la ratification du conseil de ville. Celui-ci écrivit aussitôt à Montluc, lui faisant observer que s’il n’obtenait pas l’union de l’université de Grenoble à celle de Valence, le conseil serait hors d’état de payer les honoraires promis à Cujas. Ce motif détermina Montluc à presser la solution de l’affaire , et il le fit avec d’autant plus d’ardeur, qu’il estimait et affectionnait beaucoup l’incomparable jurisconsulte. Aussi ses actives démarches eurent-elles un plein succès. L’arrêt d'union fut rendu par le Conseil d’état ; les quatorze cents livres aflectécs à l’université de Grenoble furent adjugées à celle de Valence , le traité fait avec Cujas fut ratifié, et Montluc abandonna à sa ville épiscopale, pour tout le temps que l’illustre professeur y enseignerait, deux cents livres de pension qu’elle lui payait annuellement.

L'heureuse issue de cette négociation releva tout-à-coup l’université de Valence , où les élèves affluaient déjà de toutes parts. Dès le mois de juin de l’année 1566, ils y étaient si nombreux , que François Hottoman fut député auprès du conseil de ville afin de l’inviter à pourvoir à leur logement. Le conseil ordonna « qu’on fit un rôle des principales maisons pour les loger le plus commodément que faire se pourrait. »

Cujas rentra dans l’université de Valence vers la fin du mois d’aoùt de l’année 1567. Désirant l’y fixer pour toujours, les Valentinois lui assurèrent des revenus foit considérables pour l’époque. Outre les cent écus qui lui furent

donnés pour les frais de son voyage, et les rétributions des grades, ils lui promirent seize cents livres de pension annuelle, ainsi que la location gratuite d'un logement. On pourra juger de ce que ces honoraires vaudraient aujourd’hui par la différence du prix du loyer de la maison qu’il habita. Cette maison, située dans la rue Saint-Félix, appartient de nos jours à M. Reynaud, et porte le n° 49; elle fut louée en 1567 pour Cujas au prix de soixante-dix livres; en 1821 elle produisait six cents francs de loyer; aujourd’hui, 1861, elle produit plus de quatorze cents francs.

Cujas fut rétabli dans la chaire qu’il occupait en 1559; quoiqu'il y eût alors à Valence des professeurs beaucoup plus anciens que lui , ceux-ci lui accordaient en quelque sorte la direction arbitraire de l'université, se conformant aveuglément à scs désirs, même pour la promotion aux chaires vacantes. « Je suis mieux à Valence , écrivait-il à l’un de ses amis le 6 avril 1570; on demande un autre professeur avec moi, et le prendront tel que je le voudrai. h II est même à remarquer qu'on lui laissait presque toujours exercer le patronage des thèses et présenter les candidats aux grades universitaires. Dans le registre des approbations de docteurs depuis 1568 jusqu'à 1575, précieux document que la ville possède encore de nos jours, il n’y a, hors le temps où Cujas était en voyage, qu’une seule promotion où il ne figure pas en qualité de patron. Deux professeurs présentaient ordinairement le candidat; si l’on excepte Jacques de Saillant, qui, sans doute, en qualité de gentilhomme, est placé quelquefois au premier rang, Cujas est toujours nommé le premier, même avant Claude Rogier, qui, ayant été pourvu anciennement de la première chaire, avait voulu , en 1558, lui disputer la préséance.

Notre illustre professeur avait repris le cours de scs travaux depuis un mois à peine, lorsque éclata tout-à-coup l’insurrection générale connue sous le nom de seconde guerre civile. Valence tomba au pouvoir des insurgés le jour de la fête de saint Michel, 29 septembre 1567. Deux jours après, les monastères et les églises de la ville furent incendiés, les catholiques traqués comme des bêtes fauves, la plupart des prêtres et des religieux massacrés inhumainement. Des salles de l'université, qui n’était séparée de l’église cathédrale que par la place des Clecs, les docteurs et leurs élèves purent voir les llammes qui dévoraient la basilique, et entendre les cris de joie que poussaient les huguenots, à la vue des ruines qui s’amoncelaient sous leurs yeux. Dès-lors ils comprirent aussi que le temps n’était plus aux études sérieuses de la jurisprudence. En effet, dès les premiers jours d’octobre, les cours publics furent de nouveau suspendus (1), et les élèves de l’université se dispersèrent une seconde fois, sans doute pour activer le désordre et assurer la victoire aux ennemis de la paix et de la religion. L’auteur des Essais historiques sur Valence, qui, certes, n’était pas homme à flétrir gratuitement cette turbulente jeunesse, assure qu’elle se livrait avec arrogance à toutes sortes d’excès. « Les écoliers, ajoute-t-il, se formèrent en petites compagnies de partisans ; ils parcouraient les campagnes, infestaient les chemins publics, détroussaient les voyageurs et les convois (2). » Quant à leurs professeurs, bien qu’ils fussent, en général,

(1) Les registres universitaires ne contiennent mienne promotion de docteurs depuis cette époque jusqu’au 1" avril 1508. La meme lacune se trouve dans les délibérations du conseil de ville; la dernière de l'année 1507 est du 18 avril, et la suivante est du 5 mai 1508.

(2) Jules Ollivier, Essais..., pag. I2G.

secrètement enrôlés sous les drapeaux de la Réforme, ils se conduisirent avec réserve, et nul, que nous sachions du moins, ne fut compromis dans ces graves conjonctures. Le plus célèbre d’entre eux après Cujas était Ennemond Bonnefoy. II avait reçu le jour à Chabcuil, près de Valence, le 20 octobre 1536 , et avait été pourvu d'une chaire de l’université dès l’année 1563. Il fut reconduit le 21 janvier 1567. Il était chaud calviniste, et faillit périr dans le massacre de la Saint-Barthélemy.

François Roaldès lui fut adjoint en 1561 (1). Il était issu d'une famille noble de Marcillac en Rouergue, et sa profonde érudition fut célébrée par tous ses contemporains ; mais Cujas était supérieur à l’un et à l’autre, ainsi qu’à tous ses collègues , par ses talents et son immense réputation.

(I) « A été proposé que M. Cujas a dit qu’on pourrait avoir M. Hoaldis, • docteur régent en l’université de (ialiors , et qu'il serait lion de com- » mettre quelques notables pour en communiquer avec MM. de l’univer- ■ site. Conclud qu’on priera M. Kogier pour négocier ce que l’on advisera » et que l'on écrira à Monseigneur de Valence. • (Délibération consulaire du 21 juillet 1571.)

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