‹ Histoire de l'Université de Valence, et des autres établissements d'instruction de cette villeChapitre 11 sur 72 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Cujas et le conseil de ville. — Cujas se retire à Charmes, puis à Lyon. — Il revient à Valence. — Scaliger. — De Thou. — ltonnefoy. — Joubert.

Cujas demeura quelque temps à Valence, malgré les troubles dont elle était le théâtre, et quoique les cours universitaires eussent été suspendus; il voulut même s'associer aux mesures que l'on prit pour pacifier la ville, et seconda le conseil municipal dont les réquisitions de vivres et d’argent avaient épuisé les ressources. Le conseil, en effet, ayant décidé que, pour subvenir aux besoins les plus impérieux, il emprunterait, à change, c'est-à-dire, à intérêt, trois ou quatre cents livres, Cujas informé de cette résolution, se rendit sur-le-champ à l’assemblée et prêta à la ville deux cents livres libéralement et sans aucun change (1).

« Les Valcntinois le remercièrent beaucoup de ce service. Ils en sentirent d’autant plus le prix, qu'au bout de quinze jours, ayant été forcés de faire un nouvel emprunt, ils ne purent l'obtenir pour quatre mois qu’au change de dix

(1) Registres manuscrits, 5 octobre 1567. On y voit que Cujas h’était point présent nu commencement de la délibération, où son nom a été ajouté par apostille.

pour cent, et encore sous l’obligation personnelle «le deux consuls, tandis que Cujas s’était contenté de la délibération du conseil.

» Aussi lui donnèrent-ils bientôt des témoignages de la vénération qu’il leur avait inspirée, soit en l’appelant à plusieurs de leurs assemblées, les 8, 9 et 21 décembre suivant, quoiqu’il ne fût pas membre du conseil municipal , soit en le nommant, le 7 janvier 1568, un des arbitres souverains d’une contestation très-importante qui s’étaitélevée entre le premier consul et l’un des notables (1).

» Mais la situation de la ville, ajoute Berriat Saint-Prix (2), s’aggravant de jour en jour à cause du passage continuel des troupes, ou des réquisitions multipliées que lui faisait le conseil général de la noblesse protestante , siégeant à Montélimar ; les officiers municipaux étant souvent persécutés ou même punis lorsqu’ils éprouvaient du retard; enfin le service de l'université étant interrompu , Cujas chercha un asile où il pût sc livrer au moins aux travaux du cabinet.

» Il le trouva au château de Charmes , en Vivarais , à deux lieues au midi de Valence, appartenant à Antoine de Crussol, duc d’Uzès, chevalier d’honneur de Catherine de Médicis, qui lui-même y était alors temporairement (3). Il y resta jusqu’aux vacances de Pâques suivant, pendant lesquelles la seconde paix, faite à Chartres le 27 mars 1568,

(1) Le différend était relatif à une injure que le consul aurait reçue du notable pendant une assemblée. On n’en dit point la nature; mais il fallait qu’elle fût bien grave pour que le consul déclarât qu'il donnerait sa démission si le notable n’était pas puni.

(2) Nous suivons ici le savant auteur de l’ Histoire de Cujas. Nul n'a mieux étudié que lui les faits que nous avons â raconter en ce moment.

(3) Délibération consulaire du 2* février 1568.

fut publiée (15 avril) à Valence , et enfin les clefs de la ville remises par le gouverneur protestant.

» Quelque peu solide que parût généralement cette paix, qualifiée de paix boiteuse ou mal assise, lorsque Cujas reprit son enseignement, sa réputation, parvenue au plus haut période, lui attira un concours immense d’auditeurs ; les étrangers même, tels que les Allemands, se rendirent en foule à Valence, sans être retenus par la distance, la différence des mœurs et du langage, et les troubles religieux et politiques dont la France était désolée ; troubles qui abreuvaient Cujas d’amertume, et qu’il tâchait d’écarter de sa pensée, en s’enfonçant plus que jamais dans l’étude.

» La troisième guerre civile, qui commença au mois de septembre 1568, ne suspendit point d’abord les cours de F université de Valence, parce que l’eflort des armées catholiques et protestantes s’était à peu près concentré dans les provinces occidentales , où se livrèrent, en mars et octobre 1569, les batailles de Jarnac et de Moncontour. »

La plupart de nos professeurs contribuèrent même , dans ces tristes conjonctures, à maintenir l’ordre et la paix à Valence par leur active participation aux travaux du conseil municipal. On lit, en effet, dans le procès-verbal d’une assemblée générale du 21 avril 1569: « Considérant les » troubles auxquels nous sommes aujourd’hui et autres » graves affaires de la communauté, qui requièrent et mé- » ritent d’avoir consuls diligents, pénibles, laborieux, qui » seraient docteurs pour négocier aux dites affaires , ont » unanimement été nommés pour premier consul M. Si- » méon de la Forge, docteur en droit de l’université , of- >> licier de Monseigneur de Valence, pour assistants au con- » seil, M. du Poyct et Jean Serpolet, aussi docteurs en

» droit, et parce que Simeon de la Forge et Rogier, son » collègue de F université, sont idoines et suffisants person- » nages, ils seront commis pour aller à Grenoble aux estais » du Dauphiné, avec pleins pouvoirs. »

Grâce aux mesures prises par cette administration , la ville et l’université n’eurent pas à beaucoup souffrir en 1569, mais il en fut autrement en 1570.

« L’espèce de trêve dont jouissait une partie du Dauphiné ayant cessé à la nouvelle de l'approche de l’armée que Goligny conduisait vers le midi de cette province, Cujas se retira avec sa famille à Lyon. Là, quoique entouré en quelque sorte de toutes les horreurs de la guerre , il s’occupait à la composition de nouveaux ouvrages et d'une nouvelle édition des anciens , pour laquelle il éprouva un embarras assez rare , celui de ne pouvoir trouver pour l’imprimer un exemplaire de chacun d'eux.

» Ce séjour à Lyon fit sans doute penser qu’il était disposé à renoncer à son établissement de Valence ; à l’instant, d’autres universités cherchèrent à l'attirer, notamment celles d’Avignon, de Besançon et de Bourges.

» Mais aussitôt que la marche des négociations entre les deux partis qui divisaient la France put donner quelque espoir de conciliation, Cujas se hâta d’abandonner les occupations si douces dont on vient de parler. Il était déjà à son poste, à Valence, présidant à des thèses, dès le 18 juillet, dix jours avant la signature de la troisième paix , ou paix de Saint-Germain, et un moisavant sa publication dans la capitale du Dauphiné (1). Et au commencement de l’au-

(I) Registres manuscrits des approbations de docteurs de Valence , juillet 1570. — Chômer, Histoire du Dauphiné, tom. II, pag. 042.

tomne suivant, il renouvela pour quatre années son engagement avec la ville de Valence.

» C’est alors que l’affluence de ses auditeurs redoubla, si l’on peut parler ainsi. On remarquait, dans le nombre, le premier des érudits modernes, Joseph Scaliger, et le plus grand de nos historiens, Jacques Auguste de Thou. Ce dernier, frappé d’admiration pour les ouvrages de Cujas, quitta à la fin de l’été de 1 57 1 , pour l’université de Valence, les universités d’Orléans et de Bourges , où il avait commencé son droit. Le premier déjà célèbre, mais malheureux et en butte à diverses persécutions, vint chercher quelque temps auparavant et trouva auprès de Cujas un asile comme dans un port après un naufrage, et un asile si doux, si utile et si sûr, qu’il ne voyait que Dieu qui pût, en versant avec abondance ses bienfaits sur ce grand homme, acquitter la dette immense de son nouveau disciple (1). »

Les éloges donnés par Berriat à Scaliger et à de Thou ont été mérités sous bien des rapports, mais nous ne saurions y souscrire sans réserve.

Scaliger, né de parents catholiques , avait aposfasié dès l’àge de vingt-deux ans. C’était un prodige d’érudition , il est vrai; mais il était aussi prodigieusement orgueilleux.

Infatué de lui-méme et de son immense savoir , il méprisait tous ceuxqui avaient le malheur de ne pas le flatter, et les immolait à la causticité de son esprit, leur prodiguant les qualifications les plus injurieuses. Quiconque ne le proclamait pas le phénix des savants élait un sot, un fou, une bâte, un rustique, un fat, un fripon, un pendant; il n’épargnait pas même les plus grandes illustrations de l’É-

(I) Bf.rriat Saint-Prix, Histoire de Cujas, pag. 399.

glise ; selon lui, Origèno n’élait qu'un rêveur, saint Justin un imbécile, saint Jérôme un ignorant, Ruffin un maraud, saint Cihrysostômc un vilain orgueilleux, saint Thomas un pédant.

Voilà l’homme qui, selon l’auteur des Essais historiques sur Valence , propageait en 1 570 « le goôt de la critique * dans l’université de notre ville (1).

Quant à de Thou, c’était un savant d’un rare mérite, que ses études , ses voyages , scs relations et ses travaux ont rendu justement célèbre, mais qui, comme tant d’autres à cette époque, avait trouvé le secret de rester catholique et de nourrir cependant pour la Réforme des sympathies mal déguisées. Son Histoire, au point de vue de l’art, est remarquable sans doute; mais il y exalte outre mesure les vertus elles talents desHuguenots dont il a soin d’atténuer les fautes, tandis qu’il n’a presque jamais (pie des paroles d’aigreur pour les catholiques dont les actes , les discours , la conduite en toutes circonstances ne lui inspirent que du dédain.

De Thou se plaint dans ses Mémoires de ce qu’une espèce de gens d'un caractère, dit-il, aussi ennemi des lettres que de la vertu, lui reprochait ses liaisons avec Scaliger. M. Jules Ollivicr relève scs paroles avec complaisance, et ne manque pas d'en faire l'application aux catholiques. Si, en effet, de Thou a voulu désigner les catholiques, l’amertume de son langage ne justifie que trop bien l’estime que nous faisons de lui (2).

(1) J clés Oluvier, Essais..., pag. 123. L’auteur semble dire que Scaliger enseignait à Valence; il n’en est rien : Scaligcr étudiait le droit sous Cujas, aussi bien que de Thou.

(2) L'Histoire de de Thou a été mise à l’index et condamnée par le Saint-Siège.

Ce fut à Valence que commença l'amitié de de Thou avec Scaliger. Celui-ci était venu exprès dans notre ville avec Louis de Montjossieu et Georges du Bourg, pour voir Cujas qui l’en avait prié. C’était vers latin de l’année 1571. A la même époque, un excès de travail avait jeté l’illustre professeur dans une maladie grave qui fit craindre pour ses jours et le retint plusieurs mois dans son cabinet, mais elle ne refroidit pas son zèle pour l’étude et pour l'enseignement. A peine fut-il hors de danger que , sans attendre d’avoir recouvré assez de force, môme pour monter les degrés de sa chaire, en un mot, dans un moment où , suivant l’expression d’un de ses élèves, il ressemblait plutôt à une ombre qu’à un être vivant , il s’y lit transporter le 16 novembre dans une litière à bras, s’excusant auprès de scs auditeurs, par un exorde plein de sensibilité , et de l’emploi d’un tel moyen, et de ce qu'il serait obligé pendant l'hiver de s’envelopper d’un manteau, remerciant enfin le ciel de ce que, en le laissant dans un état général de faiblesse, il lui donnait au moins le courage de reprendre ses leçons.

o On conçoit, ajoute Berriat Saint-Prix , qu'on ne devait pas être facilement disposé à abandonner un semblable professeur. Aussi de Thou suivit-il ses leçons avec exactitude pendant près d une année , jusqu’à ce que les nuages avant-coureurs de la Saint-Barthélemy eussent engagé son père, Christophe de Thou, premier président du parlement de Paris, à le rappeler dans la capitale, ce qu'il ne fit qu’après avoir obtenu un congé de Cujas.

» Déjà, avant cette fatale journée, Cujas avait bien mérité de Valence, sa ville adoptive, en conciliant un différend sérieux qui s’était élevé entre la légion du maréchal

d'Ornano et les étudiants de l’université, différend à l’occasion duquel plusieurs soldats et élèves avaient été tués ou blessés (1). Il ne rendit pas alors un service moins utile aux lettres et à la jurisprudence en sauvant la vie à Scaliger et à Bonnefoy, que des forcenés voulaient joindre aux victimes heureusement peu nombreuses que fit cette proscription dans notre province, au mois de septembre 1572(2).

Scaliger se retira en Hollande où il mourut en 1609. Gassendi rapporte de lui un fait remarquable au sujet de la religion. M. dçPeyresc, dit-il, ayant fait en 1609 un voyage en Angleterre, passa en Hollande pour y voir Scaliger qui était son ami. Dans la conversation , Scaliger dit à M. de Peyresc qu’il souhaitait beaucoup d’aller mourir en France pour être inhumé dans le tombeau de son père. Gomme celte confidence donna occasion à M. de Pejresc de lui demander s’il n’avait pas aussi dessein de finir ses jours dans la même religion que lui , Scaliger ne lui répondit que par des larmes qui témoignaient assez des sentiments de son cœur (3).

Quant à Bonnefoy , s’étant retiré à Genève dès les premiers jours de septembre 1572, le conseil d’état de celte ville créa pour lui une chaire de droit aux gages de six cents florins. .Mais il l’occupa fort peu de temps , car il mourut le 8 février 1574, à peine âgé de trente-lmit ans. De Thon en a fait un grand éloge , et Cujas l’avait en si haute estime que dès l'année 1570 il le désignait, en cas de mort, pour son successeur dans la première chaire de Valence.

(1) Chômer, Histoire du Dauphiné, tom. II, pas. (>4G.

(2) Bf.hriat, Histoire de Cujas, pag. 400 et suiv.

(3) Moreri, Dictionnaire, art. Scaliger.

Bonnefoy a laissé un ouvrage intitulé: Juris orientais librilll, et il a donné la première édition des Paradoxes de Laurent Joubert, son ami.

Disons, en passant, que Joubert , médecin d’une réputation européenne, était né à Valence le 6 décembre 1539, et avait fait ses études à Montpellier où il reçut le diplôme de docteur en 1558. Trois ans après, c’est-à-dire en 1561, il professa la médecine dans l’université de Valence, mais il n’y resta que jusqu’en 1567, époque où il fut pourvu d’une chaire à Montpellier. Il avait dix-neuf frères ou sœurs. L’un d’entre eux, François Joubert, juge maje à Valence, et examinateur de l’université, a laissé des Mémoires manuscrits sur les troubles de son temps que Chorier cite fréquemment dans le deuxième volume de son histoire (1).

(1) Rochas, Biographie du Dauphiné, art. Joubert. Remuât Saint-Prix, pag. 521 ; C.horier, loin. II, pag. 521, 550.

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