‹ Histoire de l'Université de Valence, et des autres établissements d'instruction de cette villeChapitre 13 sur 72 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Après la poste. — Pénurie d’argent dans l'université. — Compte rendu de l’emploi de ses deniers. — M. de Varcy. — Gages des professeurs. — Cujas. — Roaldès. — Rogier. - Cujas abandonne Valence.

Il est inutile de dire que, durant la peste de 1564, l'université lut contrainte de suspendre ses leçons. On lit , en effet, dans une délibération consulaire àu 2 août que les docteurs André Exéat et Siméon de la Forge ayant sollicité le payement de leurs gages, l’assemblée répondit qu’ils seraient salariés « en lisant et non autrement, et pour le regard des arrérages par eux demandés, qu’ils seraient payés des lectures qu’ils auraient faites. »

Ce ne fut que vers la fin de l’année que les régents reprirent leurs exercices ; Rogier lui-môme, moins absorbé par les affaires de la ville reparut alors , aux applaudissements de ses élèves, dans sa chaire du droit; mais cet homme généreux , qui connaissait mieux que personne les besoins de la cité , donna gratuitement ses leçons durant quatre années consécutives, jusqu'à ce qu’enfin, le 29 mai 1569, le conseil de ville, touché de son désintéressement, lui alloua la somme de deux cent quatre-vingts livres tournois.

Le procès-verbal de l’assemblée où fut prise cette résolution nous apprend une particularité remarquable qu’il faut signaler en passant. La ville de Valence n’ayant point encore de cloche à cette époque pour le service divin, Itogier proposa au conseil d’en acheter une, mais comme le conseil déclara ne le pouvoir , faute d’argent , il fit luimême la quête dans toutes les maisons de la ville et recueillit une somme assez considérable pour acheter une cloche de douze quintaux.

La même pénurie d’argent se faisait alors sentir dans l’université. Soit que les élèves fussent peu nombreux, soit que les gages des professeurs ne fussent pas payés exactement, les ressources ne pouvaient y suffire aux besoins, et tous les jours l'Évêque de Valence et le conseil de ville recevaient à ce sujet des plaintes et de nouvelles demandes. Le 1 8 juillet 1571, le procureur de Montluc, croyant sans doute que ces embarras provenaient de quelque vice d’administration, adressa au conseil de ville une requête portant qu’à l’avenir les deniers de l’université fussent mis eu un coffre-fort à trois clefs, dont la première serait au pouvoir des consuls, la deuxième de l’évêque et la troisième des officiers de l’université.

La mesure était sage; elle déplut cependant tout d’abord au conseil de ville qui , après en avoir délibéré , conclut « qu'on défaudrait à la requête pour la trop mauvaise conséquence. » Mais, après y avoir mûrement réfléchi, il adhéra à la proposition du procureur de l’évêque, et, le 22 janvier 1572, l’université reçut ordre de déposera l'avenir tous scs deniers dans un coffre fermant à trois clefs.

Celte innovation contribua-t-elle à introduire de l'ordre et de l'économie dans le maniement des ressources du

corps universitaire ? Il va lieu d’en douter, car, au mois d’août de l’année suivante 1 573, Cujas reçut de M. de Varey, conseiller au parlement, une lettre par laquelle ce magistrat lui mandait qu’il était sur le point de venir à Valence pour se faire rendre compte de l’emploi des deniers de l’université, le priant d’en donner avis à Hogier son collègue, qui remplissait encore alors les fonctions de consul , alin qu’il lui fit préparer une maison bourgeoise pour y loger avec M. de Veilhieu, aussi conseiller, et le procureur du roi. Rogier lut cette lettre au conseil municipal , qui l’accueillit avec une peine extrême. A cette époque , le conseil s’occupait avant tout des intérêts de la ville, si gravement compromis depuis quelques années ; ceux de l’université n’étaient que l’objet secondaire de sa sollicitude ; il payait les gages des docteurs, se créant à cette fin, comme il pouvait, des ressources, et contractant même [>arfois des emprunts très-onéreux pour la cité , mais il lui était impossible de pourvoir à tous les besoins du corps enseignant, et pour décliner sans doute cette obligation , il ne s’occupait ni de ses recettes, ni de ses dépenses , et lui laissait le libre maniement de tous ses revenus. Il est manifeste que, dans cet état de choses, le conseil de ville n'était pas en mesure de soumettre à un examen sérieux les comptes de l’université. Il demanda donc un délai de quelques jours , « attendu les troubles du temps , » et Cujas fut prié d’en écrire à M. de Varey.

Cette extrême pénurie de ressources n’a rien qui doive surprendre, quand on se rappelle que la ville venait de subir trois fléaux à la fois, la peste , la guerre et la famine ; mais loin de contribuer à la restauration de l’université, elle compromettait son avenir et jusqu'à son existence

elle-même, et la plupart des professeurs, contraints d'obséder sans cesse le conseil de nouvelles demandes , sans pouvoir en obtenir le payement de leurs gages , avaient résolu d’abandonner la ville, où ils mourraient de faim, disaient-ils , pour aller enseigner dans d’autres universités qui les appelaient de tous leurs vœux. On lit, en effet dans une délibération consulaire du 22 décembre 1573 : « Le consul a proposé comme quoi M. Cujas est pratiqué et sollicité de plusieurs lieux pour l’avoir et le distraire de Valence, tellement que pour à ce adviser, il a fait assembler le présent conseil, comme aussi pour le regard deRoaldès, pour faire en sorte qu’ils continuent à demeurer céans. Délibéré et conclu que si l’octroi fait par le roi pour l’entretien des docteurs qui se prend sur la ferme du sel, venait à faillir, il faudrait les payer sur la cominunaulté , chose qui serait de grande charge et insupportable, sauf si les exempts y voulaient contribuer, et que M. Rogier parlera à MM. Cujas et Roaldès, pour savoir d'eux le moyen de leur conduite, la ville voulant les reconduire et retenir. »

Rogier, toujours plein de zèle pour l’honneur de la cité, exhorta ses collègues à souscrire aux vœux des consuls , mais Cujas et Roaldès furent inflexibles, au moins pour le payement de leurs honoraires, et le 4 janvier 1574, le conseil fut contraint d’emprunter trois cents livres pour solder une partie de ce qui leur était dû.

Le 5 mars suivant, Rogier fut chargé par Roaldès d’adresser en son nom une nouvelle demande aux consuls , parce que, disait-il , il voulait aller à Lyon « faire imprimer certaines œuvres, et qu’il n’avait argent pour le voyage. » Cujas, de son côté, le pria de leur dire * qu’il voulait être congédié. » Ces instances quotidiennes désolaient

le conseil municipal ; il aurait voulu satisfaire de tout point aux désirs des professeui-s , niais « il ne savait où prendre argent. » Il chargea donc Rogier d’exhorter Cujas à ne pas quitter la ville « pour ne pas interrompre l’université ; que si toutefois il voulait s’absenter momentanément, il voulût bien, avant de partir, passer avec elle une nouvelle conduite et laisser ici le sieur Roaldès pour, pendant son absence , entretenir l’université ; qu’au surplus, on ferait un nouvel emprunt pour lui payer une partie de ses gages. »

Rogier, dans ces pénibles conjonctures, remplit si bien son office d’entremetteur, qu’il détermina Cujas à rester à Valence et même à contracter avec les consuls un nouvel engagement dont l'acte fut passé devant notaire le 22 mars

1574. L’illustre professeur en parut très-satisfait, et deux mois après (3 mai 1574), ayant appris que le conseil de ville, toujours à bout de ressources, cherchait de l’argent pour subvenir aux frais de l'entrée solennelle du prince dauphin à Valence, il pria Rogier de lui offrir de sa part à titre de prêt cinq cents livres, qui furent acceptées avec reconnaissance. Le conseil avait promis de restituer la somme au plus tôt; mais six mois s'écoulèrent sans qu’il lui fût possible d’exécuter sa promesse. Enfin Cujas se plaignit de ce délai, et le 13 décembre, il signifia aux consuls qu’ils eussent à lui rembourser les cinq cents livres qu’il leur avait prêtées , et à lui payer en outre deux quartiers échus de ses gages, qui s’élevaient à huit cents livres. Pour toute réponse les consuls « le firent prier d’avoir patience , attendu la notoire nécessité et pauvreté de la ville. » Cujas patienta, en effet, durant quelque temps, mais le 22 du mois de mai

1575, on apprit qu’il était sur le point d’aller à Bourges , et que le roi venait d’écrireaux consuls pour leur enjoindre

de lui payer ses gages eide le laisser partir. Cette nouvelle déconcerta le conseil municipal qui, après en avoir délibéré, conclut « qu’on ferait prier M. Cujas par Monseigneur de ' Gordes, par Monseigneur de Valence et autres notables de demeurer en la ville ; que s’il y consentait, on lui ferait assurer le payement de ses gages par trois ou quatre marchands et bourgeois de la cité, et que s’il ne voulait demeurer, on lui passerait une obligation à change de ce qui lui était dit; » mais Cujas n’accepta point cette proposition, et au commencement du mois de juin 1575, il quitta Valence avec sa famille, et se dirigea vers Bourges où il était attendu le 20 du môme mois.

Les consuls, toujours obérés de dettes , n’avaient pu lui payer avant son départ qu’une faible partie de ses gages. Beux mois après, c’est-à-dire le 24 octobre 1577, ils furent très-surpris de voir tout-à-coup arriver à Valence la femme de l’illustre professeur, laquelle était venue de Bourges pour réclamerau nom de son mari ce qu’on lui devait encore. On lit, en effet, dans le procès-verbal du conseil de villedu 24 octobre • que Mlle de Cujas est venue recevoir la partie que la ville lui doit, et que si on ne la paye promptement , elle portera ses plaintes à la cour. » Or, précisément à cette époque, les consuls devaient plus de trente mille livres cl n’avaient pas un denier ; ils trouvèrent pourtant le moyen de lui donner une somme assez considérable. Mais le 13 novembre suivant, elle demanda le reste qui s’élevait encore à 766 livres. Les consuls pris au dépourvu voulurent au moins la prier d’attendre quelque temps; ils n’obtinrent d’elle qu’un délai de deux mois; et c’est la dernière fois que le nom de Cujas figure dans les registres des délibérations de la cité.

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