CHAPITRE XI
Claude Rogier, professeur de l’université , consul et avocat de la ville. — Lettre de Montluc. — La peste à Valence. — Dévouement de Rogier.
Parmi les plus anciens collègues de Cujas , il faut placer au premier rang Claude Rogier , qui jouissait à Valence d’une grande considération, avait rempli durant longues années les fonctions de consul et d’avocat de la ville , et avait rendu, pendant les troubles, à ses concitoyens des services signalés. Montluc avait en lui beaucoup de confiance et lui écrivait fréquemment. Nous avons découvert une lettre qu’il lui adressa en 1564, et qui est curieuse à plus d’un titre. On lira avec intérêt ce document , où se peignent au naturel la situation de Valence à cette époque et le caractère de l’intrépide prélat :
« Monsieur Rogier ,
» J'ai été adverti de tout plain de désordres advenus en la ville de Valence , depuis quelques jours en ça , et n’en puis trouver aultre cause , sinon les mêmes séditieux qui ont troublé aultrefois la ville , et entre autres M. Amel , qui a peult-estre oublié la bonté et la passiancc dont j’uzc cn-
vers lui; mais puisque son malheur le conduit à me (aire oublier mon bon naturel envers lui , je luy en ferai sçavoir des nouvelles avant deux mois. J’ai pareillement entendu que Roux Murat , diffamé d’un vilain et abominable meurtre, a été fait, par les menées dudit Amel, capitaine de la santé, lesquels monstrent si bien leur autorité , que vostre conseil ne veult recevoir Peulon Gaspard, ni mon corrier, disant que les olficiers de Monseigneur de Valence n’entraient point au conseil de ville. Or, monsieur Hogicr.ce n’est pas de celte heure (pie je me suis aperçu de l’ingratitude du peuple de Valence; mais si pensais-je que les bons offices que j’ai faits depuis six mois pour vous conserver tous, vous dussent contraindre à me reconnaître anltrement que vous n'avez fait par le passé, et à ce que je vois , je m’étais encore trompé cette fois , et avez esté si gens de bien , que vous m’avez voulu faire connaître que vous ne me portiez respect aucun , ni en vouliez faire le semblant, car grâces à Dieu, en ce temps ici vostre conseil ne détermine pas des choses là où mes ofticiers ne puissent pas intervenir. Mais comme ce bon pereonnage d’Amel m’a autrefois procuré de me faire chasser de la ville et du pays , ils veulent chasser ceux qui m’aiment et honorent, comme ils doibvent faire , à quoi je remédierai, s’il plaît à Dieu, dans peu de temps, et peult-estre que cela sera cause que mes successeurs rn’en seront obligés. Et cependant, puisque mon nom est si peu révéré entre vous aultres, je vous déclare que vous n’aurez aulcun secoure ni ayde de moi, et que la ville de Valence s’apercevra, dans six mois, que mon nom leur estait plus profitable que celui de ceulx qui n’ont servi depuis six ans que de la mettre en dangers, et que je vous ferai bailler une bride si roide,
- Ho -
qui! vous n’aurez pas la puissance d'introduire telles gens à l’administration de la république. Et ce, qu’il soit dit autant pour la communauté que pour vous qui estes consul , monsieur Claude Ilogicr, que j’ayme et honore pour vostre vertu et prud’hominie , et pour le debvoir que vous avez lait à secourir la ville en son grand besoin. Et Taisant fin, je vous commande et ordonne que ccste lettre soit lue en pleine assemblée de la ville et enregistrée , et sur ce, me recommande bien tort à votre bonne grâce , et prie Notre-Scigneur qu’il vous ait en sa sainte garde.
» De Montpellier, ce jour des Innocents, 1564.
» Jehan’ de Montlic , cvt'que de Valence. »
Les menaces de Montluc ne se réalisèrent pas de sitôt. Ce ne lut que vers l’époque où il se démit de son siège , c'est-à-dire au commencement de l’année 1575. Alors, disent les mémoires du temps, le prélat ne pouvant donq>ter les factieux, supplia le roi de faire construire à Valence une citadelle , pour servir de bride à leurs esprits échappés; à quoi le roi inclinant, prit le couvent des Frères Mineurs, pour l’assiète de ladite citadelle, où là apparaissent encore des marques et vestiges de l’église. »
Le docteur Claude Rogier fut toujours sincèrement catholique. Homme de bien par excellence , il aimait ses collègues de l’université, sans aucune distinction, et leur rendait service à tous avec le même empressement. Aussi était-il le négociateur officieux de toutes les affaires de l’université. Les professeurs avaient -ils une demande à adresser au conseil de ville , une plainte à formuler, une réforme à solliciter, c’était Claude llogier qu’ils députaient auprès des consuls. Hottoman , Bonnefoy , Roaldès , Cujas
liii-niômc, demandaient souvent, par son entremise, le payement ou l’augmentation de leurs gages. Les consuls, à leur tour , avaient-ils un différend à vider avec les professeurs, c’était Rogier qui était chargé de ce soin , et il remplissait toujours sa mission avec le même zèle et le même succès; les registres des délibérations consulaires en offrent la preuve à chaque page. Le conseil de ville apprenait-il qu’un régent voulait s’éloigner de Valence, c’était Rogier qu'il envoyait pour en savoir les motifs , et l’exhorter à revenir de son dessein ; un docteur étranger demandait-il à être pourvu d’une chaire vacante, c’était encore Rogier qui devait recueillir des informations sur ses talents , sa vie et ses mœurs ; en un mot , durant près d’un demi-siècle , cet exceUent homme fut l’infatigable' tuteur de l’université.
Mais son zèle pour la défense des intérêts de la ville fut encore plus admirable. Il signala surtout son dévouement et sa sollicitude à l’occasion de la peste qui ravagea la cité en 1564. Son premier soin, dès qu’il eut appris que le fléau sévissait à Avignon et à Grenoble, fut de proposer au conseil municipal d’aviser aux moyens de préserver la ville , et surtout de se procurer de l’argent afin de pourvoir à toutes les dépenses nécessaires. Le 27 juillet , ayant su que le fléau s’avançait à grands pas , il voulut que la population en fût aussitôt informée, et il appela pour la servir au besoin des médecins, des chirurgiens et des apothicaires, auxquels défense fut faite de rien recevoir des habitants. 11 suspendit les assemblées et les marchés , fit fermer les portes de la ville , à l’exception d’une seule , et ordonna d’allumer chaque jour dans les rues, pour purifier l'air, des feux de genévrier et autres bois odoriférants. Quelques
jours après , il proposa au conseil d’organiser une commission « pour dresser mémoires et articles de tout ce qu'il conviendrait faire , et de décréter un impôt de six cents livres, auquel contribueraient tous les exempts, tant de l’Église que de la noblesse , et de nommer un capitaine chargé de la superintendance de la ville , avec tout pouvoir au fait de la santé (1). »
Le 19 août suivant , il fit placer des barrières à toutes les portes de la ville , a à quinze pas loin d'icelles, » et en joignit aux gardes de repousser « à coups de bâton » quiconque voudrait les franchir malgré eux.
Le 3 septembre, il apprit au conseil que la ville « s'en allait en grande nécessité et calamité , s’il ne plaisait au bon Dieu de lui faire grâce; qu’il (allait donc se mettre à jeûner, et prier le Seigneur Dieu qu’il lui plût avoir pitié de son pauvre peuple. » Sur cet avis, le conseil décida « qu’on adviserait les habitants de persévérer en prières, tant particulières que publiques, et que toute la population ferait un jour de jeûne. »
Ensuite , Rogier proposa de diviser la ville en cinq quartiers principaux, et de nommer danschacun d’eux trois commissaires, chargés de rendre compte chaque jour au capitaine de la santé , du nombre et de l’état des malades atteints par le fléau , mesure qui produisit les plus salutaires effets.
Un abattoir provisoire en grosses pièces de bois fut construit par ses soins sur la tour de Constance avancée dans le Rhône , et les bouchers reçurent ordre « d’y aller tuer toutes leurs chairs , sous peine de désobéissance ; » il fit nettoyer les rues , ruelles et carrefours de la ville , et
(1) Délibération consulaire du 12 août 1564.
« clouer une barre de bois blanc » sur toutes les maisons pestiférées, pour les signaler à l’attention publique.
Le 9 septembre, Montluc écrivit à Rogier pour l’inviter à redoubler de vigilance et de soins. Le conseil ayant lu cette lettre , arrêta que l’on ferait le guet pendant toute la nuit dans la ville , qu’on nommerait un capitaine du guet , lequel marcherait toute la nuit avec six hommes de compagnie , et (pie tous les notables , sans exception , seraient commis à la garde des portes.
A cette époque, en effet, la peste sévissait avec fureur dans tous les quartiers de la ville. Riches et pauvres réclamaient du secours. Afin de pourvoir à tous les besoins, Rogier ordonna que les commissaires se réuniraient tous les jours à huit heures, pour en conférer avec les consuls, et il fit ouvrir les maisons, les greniers et les caves de tous ceux qu’il savait avoir des provisions en abondance, afin de les distribuer aux indigents.
Ayant appris que les « galopins, » au lieu d’enlever soigneusement les cadavres, les exposaient dans les rues , sur les bancs des boutiques, ou les jetaient dans le Rhône, et pillaient la demeure des pestiférés , il les fit chasser de la ville, et ne leur permit d’y rentrer qu'une fois par jour, de six à huit heures du matin , pour remplir leur office, en présence des commissaires, «sous peine du fouet. »
L’hôpital regorgeait de malades; il le fit agrandir en construisant à côté des baraques en bois.
Pour surcroît d’infortune , la famine joignit bientôt ses horreurs à celles de la peste. Il n’y avait plus en ville de blé pour faire le pain, ni de bois pour les fours; cependant il fallait secourir la population. Rogier fit donc acheter deux cents sétiers de seigle, et ordonna au prévôt des marchands
d’ouvrir toutes lis maisons qui étaient fermées pour y prendre du bois.
Au mois d’octobre, le nombre des malades ne cessant d’augmenter, l’infatigable consul nomma des commis cantonniers pour servir ceux qui erraient dans les rues et les carrefours , car plusieurs mouraient faute de soins , et il fit louer par le conseil la grange des Ey nards et celle de Vachette, pour y recevoir les pestiférés sans asile; il fit ensuite distribuer « des deniers par le menu » à tous les pauvres de la ville; enfin il enjoignit aux médecins de visiter deux fois par jour les malades , par les rues et au devant de leurs maisons, 'd’entendre leurs plaintes , et de leur faire porter des remèdes.
En un mot , les mesures les plus sages , les plus minutieuses furent prises, sur l’avis et par les soins de cet incomparable administrateur. Il était sans cesse à l’œuvre, s’occupant de tout , surveillant tous les services , prévoyant tous les besoins , réunissant deux ou trois fois par semaine le conseil municipal , depuis le 29 juillet que le fléau pénétra dans Valence, jusqu'au mois de décembre , où il put enfin annoncer officiellement à ses collègues « que la santé (Dieu grâces) s’en allait meilleure dans la ville (1). »
Quelques jours après , il ordonna de brûler, pendant la
(1) Le conseil de ville commença le 8 octobre à tenir ses séances au milieu de la place des Clercs, « attendu qu’on ne pouvait les tenir dans la maison consulaire sans s’approcher les uns des autres et s’infecter, vu le grand nombre de pestiférés et infects qui étaient dans la cité, et qu’il y en avait bien peu qui' se pussent dire sains et eiempts de l'infection, ce qui fut cause que l’on advisa faire les assemblées dans ladite place, et que l’on sa tiendrait un peu loin les uns des autres, sans se presser, pour obvier, autant qu’il plairait à Dieu, au danger d'infection. » Le conseil ne rentra dans la maison consulaire que le 9 du mois de décembre.
nuit, des parfums dans toutes les rues de la ville afin de la désinfectiormer. Puis il fit visiter les lieux où l’on avait inhumé les cadavres, et comme il y en avait beaucoup, et qu'on les avait enterrés précipitamment , il recommanda qu’on les couvilt d’une grande quantité de terre.
Enfin , voyant la ville presque entièrement dépeuplée , il avisa aux moyens d’attirer le peuple peu à peu , et surtout les habitants des villages voisins. Dans ce but , il ordonna que l’on tiendrait les marchés sous les remparts, vers la porte Saunière , et il écrivit lui-même aux consuls du voisinage pour leur faire part de la cessation du fléau.