‹ Histoire de l'Université de Valence, et des autres établissements d'instruction de cette villeChapitre 15 sur 72 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Décadence de l’enseignement théologique dans l’université. — Montluc fonde à Valence un collège de jésuites. — Examinateurs. — Dernières années de Claude Rogier. — Rethcrche d’un docteur italien. — Négociation infructueuse. — Josserand.

Lorsque Cujas partit de Valence, l’université, malgré les

troubles de l’époque , était dans un état assez prospère ;

mais les quatre facultés de cette institution n'étaient pas

également florissantes. Celle de droit , illustrée par tant

d’habiles professeurs, avait prévalu sur les autres, et elle

attirait à elle tous les étudiants qui affluaient dans notre

ville. En effet, depuis 1560 jusqu’à 1575, nous ne trouvons

dans les registres universitaires que deux promotions de docteurs en théologie, et quatorze de maîtres ès-arts et docdeurs en médecine, tandis que les promotions de docteurs en droit s’élèvent au nombre de plus de trois cents. Cet état de choses n’a rien qui doive surprendre. 11 a sa raison d’ètre dans le discrédit qui frappait alors l’enseignement religieux, et dans le triomphe des doctrines nouvelles qui s’imposaient par la violence et la terreur. La Réforme se souciait fort peu de discussions théologiques, et l’on con-

çoit qu'en pénétrant dans le corps universitaire, elle devait avoir à cœur de fermer la bouche aux théologiens , et d’exalter les juristes dont les leçons ne touchaient pas aux matières religieuses. Le résultat de cette influence fut tel qu’on l’avait prévu. La faculté de droit resta seule en grand honneur, et l’unique chaire de théologie qui existait alors dans l’université demeura silencieuse.

Cependant Montluc, s’étant aperçu du préjudice que causait à la religion la décadence de l’enseignement théologique, forma un dessein qui honore sa mémoire et qui étonnera peut-être quelques-uns de nos lecteurs. Il résolut de confier aux jésuites l’éducation de la jeunesse de sa ville épiscopale, en y établissant un collège où ils enseigneraient les humanités , la philosophie et la théologie, et il leur assura une pension annuelle et perpétuelle de trois cents livres à prélever sur ses revenus personnels et sur ceux de l’évêché (1).

Le 18 février 1575, il fit part de cette résolution au chapitre de sa cathédrale. Les chanoines , « considérant que ce collège pourrait servir de séminaire où les jeunes clercs seraient élevés selon les canons et les décrets des saints conciles, » louèrent beaucoup le projet d’institution , 'et promirent de concourir à l’entretien des régents. Le collège fut donc érigé. Mais, Montluc s’étant presque aussitôt démis du siège épiscopal de Valence , l’établissement ne prospéra point, et fut même fermé en 1588. A cette époque, Charles de Léberon , neveu de Montluc et son successeur , résolut de le relever. On lit, en effet, dans une délibération capitulaire du 17 août de la même année:

(l) Voir aux pièces justificatives l’acte de cette donation.

« Messieurs delà ville ayant prins la résolution, par advis » de l’évéque, d’ériger un collège de jésuites, à Valence,

» pour l’instruction de la jeunesse, prédication et augmen- » tation de la foy chrétienne et catholique, suivant et en » la forme des statuts, décrets et des ordonnances du roy,

» le doyen propose que, pour leur donner moyen de s’en- » tretenir et se bien acquitter de cette charge, il serait bon » d’adviser par le chapitre ce qu’il pourra leur donner pour » aider au dit entretenement. Les chanoines, acquiesçant à » une si bonne et si sainte œuvre, trouvent bon d’accor- » der aux susdits Jésuites, par an, la somme de trente-trois » écus, vingt sols, pendant tout le temps qu’ils vacqueront » aux susdites fonctions (1). »

C’est le seul souvenir qui nous reste de rétablissement des jésuites à Valence vers la fin du seizième siècle. Ce souvenir était tombé dans l’oubli ; nous sommes heureux de l’en retirer, au moment où notre vénérable prélat, Mgr Lyonnct, vient de rappeler au milieu de nous les Pères de la Compagnie de Jésus, en leur confiant la direction de son grand séminaire.

L’université de Valence, abandonnée de Cujas, se ressentit bientôt de la perte qu’elle avait faite. Depuis le l" janvier jusqu’au 10 juin de l’année 1575, l’illustre professeur avait présenté au doctorat dix-neuf de ses élèves ; à dater de cette époque, le nombre des promotions diminua sensiblement, bien que les chaires de droit civil et canonique fussent occupées par des prolcsseurs d’un mérite réel. Les noms de Claude Rogier et de Siméon de la Forge sont ceux qui figurent alors le plus souvent dans les

(I) Hegistres manuscrits des délibérations capitulaires, 18 août 1588.

registres universitaires. On distingue, parmi les examinateurs, François Joubert, François Galbert, Guillaume Corrier, Barthélemy du Poyet, Jacques de Saillant, Aymar Mcyssonnier, Barthélemy Marquet, Charles Montoison, etc. Entre les docteurs promus à cette époque , et qui avaient sans doute étudié sous Cujas, on cite Jean de la Croix et Charles Ginet, de Grenoble, Hugues Broquin et Antoine Marcon, de Lyon, Emmanuel Chalon, du Forez, Antoine de Dorne, de Valence, Antoine Carpillet, etc.

Claude Rogier gérait toujours les affaires de la ville avec la môme sollicitude et le môme désintéressement (1). Le conseil municipal se réunissait fréquemment dans* sa maison ; les officiers de l’évôque étaient en rapports journaliers avec lui, ainsi que les lieutenants du roi en Dauphiné et les conseillers du parlement de Grenoble. Aussi était-il adoré de ses concitoyens. Les autres consuls eux-mômes étaient heureux de lui déférer en toutes choses les honneurs de la préséance et de l’administration. C’était lui qui haranguait les rois, les princes, les gouverneurs à leur entrée dans la ville ; qui allait leur offrir, quand ils se trouvaient dans les provinces limitrophes, les hommages de la cité ; qui représentait aux états du Dauphiné le conseil et la population de Valence (2). Jusqu’à la fin de ses jours il s’acquitta de cette mission avec un dévoùment sans bornes. Ce ne fut que lorsque ses forces, épuisées par tant de

(1) Le 27 mai 1575, « délibère qu’il faut donner quelque chose à M. Rogier pour les peines qu’il a prises durant trois ans pour les affaires de la ville, et conclut qu’il lui sera alloué une somme de 150 livres. »

(2) Claude Rogier était envoyé par ie conseil aux Etats « comme personnage idoine et souflisant, et on lui donnait tout pouvoir pour faire, dire, négocier et requérir tout ce qu’il jugerait nécessaire pour le proudlt de la ville. » { Registres manuscrits.)

travaux , trahirent son courage qu’il déclina cet honneur. Le l ,r mars 1577, le conseil l’avait nommé, selon sa coutume, pour assister aux états; mais il s’excusa « sur l'indisposition de sa personne et son vieux âge , » ajoutant néanmoins « qu’il prétendait encore lire aux estudes, et commencer ce jour là-môme , de peur que les élèves de l’université ne perdissent leur temps. »

Homme admirable, qui n’avait d’autre passion que celle de se rendre utile , et qui consacra sa vie tout entière au maintien de l’ordre dans son pays natal, à la défense des intérêts de ses concitoyens , qui lutta sans cesse contre des obstacles de toute nature, et jouit toujours de la confiance, de l’estime universelle. Nos annales offrent peu d’exemples d’un pareil dévoûment; et, en vérité, s’il est un valentinois qui ait bien mérité de sa patrie, c’est, il faut le reconnaître, le docteur Claude Rogier(l).

Ajoutons , pour terminer son éloge, qu’il nous a laissé La Powrtraicture de la cité de Valence, en 1572, monographie curieuse à plus d’un titre , que nous avons trouvée dans les volumineux registres des délibérations consulaires, et que nous donnerons dans toute son étendue parmi les pièces justificatives.

Les beaux jours de l’université n’étaient plus. Les désordres occasionnés par le calvinisme avaient conduit à deux doigts de sa perte cette belle institution. Montluc et de Gordes, ses puissants protecteurs , venaient de mourir; scs régents les plus illustres l’avaient abandonnée avec la plupart de leurs élèves, et le conseil de ville ne pouvait pas môme pourvoir à l’honnête entretien de ceux qui lui reste Voir aux pièces Justificatives quelques détails sur la famille de Rogier.

taient encore (1). Ces derniers, au surplus, étaient originaires du pays, et l’on sait qu'à cette époque, les universités de France ne jouissaient de quelque réputation que lorsqu’elles confiaient leurs chaires, et surtout celles de droit, à des docteurs étrangers. Aussi voyons-nous que, dès le 30 janvier 1579, le conseil de ville, consultant sa bonne volonté plutôt que scs ressources, chargea le docteur Barthélemy du Poyet de se concerter avec ses collègues pour chercher un professeur italien. Ce désir était légitime, on le conçoit ; mais pouvait-il se réaliser?

Heureusement le passage de la reine-mère en Dauphiné, à l’époque dont nous parlons, offrit tout à-coup à nos consuls une lueur d’espérance. Le 28 juin 1579, le docteur Meyssonnier leur dit « que. Sa Majesté devant estrc bientôt en ceste province, on pourrait en obtenir provisions assez convenables pour la restauration et décoration de l’université; qu’il serait utile de s’assembler avec MM. les docteurs , et commettre pour la communaulté certains personnages souffisants pour prendre ensemble une bonne résolution, et préparer tous titres, mémoires et papiers nécessaires. »

La proposition fut portée au conseil , qui députa quelques-uns de ses membres pour en conférer avec ceux du corps universitaire; mais on ignore si les mesures qu'ils arrêtèrent de concert produisirent l'effet qu’on avait lieu d’en attendre. Quoi qu'il en soit, on lit dans une délibération du 15 novembre suivant : « Le consul Rcy, pour la rééducation et restauration de l’université générale de ce

(I) Le 20 décembre 1578, Garagniol, recteur de l’université, prie les consuls de vouloir bien payer les gages des lisants, surtout de .MM. Arier, Marquet et Rouvière. Les consuls réi>ondent « qu’ils n’ont denier. »

pays (le Dauphiné, établie par le roi en cestc ville de Valence, a remontré que plusieurs docteurs d’icelle sont sollicités d’y pourvoir; que pour commencer la dite restauration, il serait nécessaire de rechercher quelque docte savant personnage, et qu’il lui a esté nommé M. Josserand, juge du Viennois, homme digne et souffisant en sa charge, pourestre l’ung des docteurs régents, requérant d’y pourvoir; pour ce commettre gens pour savoir les intentions du dit sieur juge, et supplier le nouvel évéque de Valence d’y être favorable (1) ; conclud que deux consuls parleront à M. Josserand et à Monseigneur, et feront rapport de leur négociation au premier prochain conseil pour y estre promptement pourvu, car le fait requiert célérité. »

Trois jours après, les deux consuls commis à cette fin rendirent compte de leur mission. Ils avaient conféré d'abord avec l’évêque, et ensuite avec Josserand, lequel se trouvait alors à Valence. Celui-ci leur avait déclaré qu’il accepterait la charge de docteur régent en l’université, pour trois années, moyennant deux cents écus d’honoraires annuellement. Le conseil pria les consuls de lui passer conduite au prix de cent soixante-six écus, avec la faculté, cependant, si la somme lui paraissait trop modique, « de faire avec lui autres pachcs et conditions qu’ils ad viseraient, pour quoi ils hypothéqueraient tous les biens , droits et actions de la communaulté, ensemble pour l’entretien des autres docteurs. »

(I) Charles de I.éberon, neveu de Montluc, lui succéda en 1575. 11 prit possession du siège de Valence le 20 mars de la meme année; mais il ne reçut la consécration épiscopale qu’en 1579; Après la cérémonie du sacre, qui eut lieu à Grenoble, il lit son entrée solennelle à Valence, vers la mioctobre, quelques jours avant l’arrivée de Josserand.

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