CHAPITRE XV
Josserand — Son premier voyage à Paris. — Nouvelles tulles enlre Valence et Grenoble. — Transaction. — M. de Tournon — Claude Froment. — Second voyage de Josserand à Paris. — Dernières années et Mort de Cujas.
François Josserand avait étudié le droit sous Cujas et avait été promu au doctorat, dans l’université de Valence, le 10 du mois de niai de l’année 1575. Il prit possession de la chaire qui venait de lui être dévolue vers la fin de novembre 1579, et il s’y fit tout d’abord remarquer par ses talents. On cite, au nombre de ses premiers élèves, Thomas Crissin et Jean Beceschner, de l’Allemagne, Melchior Perrinct, de Grenoble, Biaise de la Boysse et André de Rostaing, de Valence, etc. (l).Nousaurons souvent occasion dans la suite de parler de cet illustre professeur.
L’acte par lequel notre ville avait engagé ses biens et scs droits pour garantir désormais aux membres du corps universitaire le payement de leurs gages, imposait aux consuls l’obligation de s’assurer à tout prix des ressources ,
(!) Les registres qui nous restent des approbations de docteurs de l'université de Valence ne vont pas au delà de 158G. Le nom de Josserand sc lit dans la dernière, qui est du I" avril.
soit en augmentant les impôts, soit en demandant au gouvernement une plus large part dans les subventions qu’on avait coutume d’en obtenir. Le premier moyen était plus sûr, plus expéditif , mais il était ruineux pour la cité, toujours obérée de dettes ; le second exigeait du temps et de la patience, mais il devait tôt ou tard être couronné de quelque succès. Les consuls hésitaient entre ces deux expédients, lorsque, le 7 janvier 1580, ils reçurent une lettre de Josserand par laquelle il les prévenait « qu'il était sur le point d’aller à Paris pour ses affaires personnelles, et que s’ils le trouvaient bon, il poursuivrait auprès du roi les provisions nécessaires pour l’entretien de l’université, même qu’il obtiendrait de Sa Majesté les deux mille livres sur la ferme du sel, elles huit cents livres sur le grenetier du Pont-Saint-Esprit, s’offrant , du reste , à négocier l’affaire par affection pour la ville et pour l’université. » Cette proposition était trop avantageuse pour n’être pas agréée par les consuls. Ils engagèrent donc Josserand à partir au plus tôt , et lui remirent cinquante écus pour les frais de son voyage.
On sait que déjà depuis longtemps la cour avait affecté une partie des revenus de la province à l'entretien de nos docteurs. Par lettres-patentes du 30 juillet 1570, Henri III avait confirmé pour dix ans l’octroi de deux mille livres, revenant à six cent soixante-six écus quarante sols, accordés aux consuls, manants et habitants de Valence, à prendre sur le prix du sel de la ferme du Dauphiné , pour en jouir comme leurs prédécesseurs, et les employer au payement des docteurs étrangers de l’université, suivant une résolution prise précédemment dans l’assemblée des états. L’homologation de ces lettres occasionna de nouvelles luttes
entre la ville de Valence et celle de Grenoble. La cour du parlement consentit à les vérifier, mais à la charge que , sur les six cent soixante-six écus quarante sols , seraient prélevés cent écus annuellement pour deux régents ou maîtres d’école qui enseigneraient les bonnes lettres dans la ville de Grenoble.
Lesconsuls de Valence protestèrent contre cette réserve. Quelque temps après, ayant éprouvé des difficultés de la part des commis du pays et des fermiers pour le payement de la somme entière, ils recoururent au roi pour se l’assurer sans diminution, et le 31 mars 1580, deux mois après le voyage de Josserand à Paris , ils obtinrent en leur faveur d’autres lettres-patentes qui furent adressées aux trésoriers généraux du Dauphiné. Les consuls de Grenoble formèrent opposition à l’enregistrement de ces nouvelles lettres, demandant toujours les cent écus que le parlement leur avait alloués; ceux de Valence insistèrent. Enfin les deux villes, « désirant sortir de ce différend sans procès et vivre en bonne paix et amitié, » consentirent à un arrangement à l’amiable, et le 24 janvier 1582, intervint une transaction qui initun terme aux débats. L’acte fut passé devant Ennemond Survillc, notaire royal dclphinal. Les procureurs de Grenoble étaient Pierre Marchier, deuxième consul, Jehan de Marrel, docteur et avocat de la ville, Doux de Gentil et Félix Basset, aussi docteurs et avocats consistoriaux. Ceux de Valence étaient Jacques Fouilhouse,*preinierconsul, François Josserand, André de Cluzel, docteurs de l’université, Jérôme Faure et Antoine Feraillon, bourgeois de la cité.
Ces plénipotentiaires convinrent entre eux : 1° que les consuls et la ville de Grenoble se départiraient de toutes
les oppositions qu’ils avaient formées contre les consuls et la ville de Valence sur l'entière jouissance de l’octroi de six cent soixante-six écus quarante sols, et consentiraient à l’enregistrement pur et simple des lettres-patentes de 1580; 2" que la ville de Valence payerait à celle de Grenoble la somme de mille écus pour être placée en fonds ou constitution de rente et être employée à l’entretien d’un maître d’école (1).
L’acte fut ratifié par les deux villes qui présentèrent en cour une requête commune pour en demander l’homologation; celle-ci fut prononcée par arrêt du 14 avril 1582. On lit dans la minute de cet acte que les consuls de Grenoble avaient toujours le dessein de poursuivre le rétablissement de leur université, mais tout se borna de leur part à des vœux stériles ; l’université de Valence surmonta les obstacles qui lui furent opposés après la réunion avec le même bonheur qu’elle l'avait obtenue, et peu à peu on s’accoutuma à la voir seule dans la province. Alors elle régla définitivement les gages de ses professeurs, et le fonds en fut fixé, par arrêt du conseil du 25 septembre 1602, à la somme de six mille livres.
François Josserand avait beaucoup contribué à l’heureuse issue de l’affaire dont nous venons de parler. Nos consuls avaient trouvé en sa personne un négociateur dont ils savaient apprécier les talents. Ils se félicitaient donc de
(1) La minute de cette transaction se trouve dans les Registres des délibérations consulaires de Valence. Elle y est suivie des lettres de pouvoir données aux commissaires par le conseil de la ville, en date du 31 novembre 1581 , et à ceux de Grenoble par le conseil de cette cité en date du 19 janvier 1582. On y lit également l’acte par lequel le conseil général de Grenoble ratifia la transaction, le 15 janvier 1582. La teneur de ces pièces occupe neuf pages in-folio.
l'avoir fixé auprès d’eux en lui confiant renseignement du droit dans leur université, lorsque tout-à-coup ils apprirent qu’il avait résolu de s’éloigner de Valence. En effet , le 7 avril 1 582, Josserand leur écrivit « pour les prier de le désobliger de sa charge de liseur régent en l’université , parce que, disait-il, M. de Tournon le recherchait et voulait lui bailler la judicature de ses terres. » Mais le conseil n’eut garde d’accéder à cette proposition ; il rappela au docteur les engagements qu’il avait contractés avec la ville, et protesta qu’il ne consentirait jamais à le dégager de sa parole. En outre l’un des consuls partit aussitôt de Valence « pour aller remontrer à M. de Tournon la faute que Josserand ferait à la ville et le supplier de l’y laisser. » Josserand renonça donc à son dessein , et à dater de ce jour, il ne s’occupa plus que des intérêts de la ville et de l’université.
Le 2 du mois de mai suivant , il fut commis par le conseil pour passer un contrat de conduite au docteur Claude Froment de Valence, « homme fort docte, » qui se chargea de lire en l’université les Institutes de Justinien , au prix de soixante-six écus de gages.
Deux mois après, le conseil le commit de nouveau pour aller à Grenoble plaider en sa faveur le payement des sommes auquel il avait droit sur le prix de la vente du sel (1) ; et vers la fin de l’année 1582, il l’envoya à Paris pour solliciter le retour de Cujas à Valence. Cette dernière négociation mérite d’être connue.
Malgré la réputation de Josserand , l’université de Valence déclinait toujours à vue d’œil. Les élèves étaient en
(I) Huit écus par jour furent alloués à Josserand pour ses vacations dans cette circonstance.
petit nombre; les cours i!c philosophie, de théologie et de médecine étaient presque tombés en désuétude , et l’enseignement du droit lui-même laissait beaucoup à désirer. Les professeurs s’alarmèrent avec raison de cet état de choses. S’étant réunis en assemblée générale, le 19 septembre 1582, ils arrêtèrent d'un commun accord qu’ils sommeraient les consuls et en leur personne la communauté de Valence de passer conduite à quelque docteur étranger, et que, dans le cas où ils n’auraient égard à la sommation , ils se pourvoiraient devant la cour, alin de les y contraindre, ou du moins de les déterminer à remettre entre les mains du syndic de l’université la recette et le maniement des deniers affectés aux gages des docteurs étrangers.
Le conseil de ville, informé de cette résolution, manda Josscrand et le pria d’assurer ses collègues « qu’il était de bonne volonté de s’employer à entretenir l’université, et à passer conduite à des docteurs régents étrangers , mais qu’il ne savait où prendre ni les dits docteurs, ni l’argent pour les payer. »
Celte réponse ne satisfit point le corps universitaire. Il s’en plaignit à son chancelier, l'évêque de Valence, qui lui conseilla d'écrire à Cujas, lequel se trouvait alors à Paris sans emploi. Josscrand fut chargé delà rédaction de la lettre ; elle était pressante, et l’on avait lieu d’en attendre les plus heureux résultats. Cujas répondit, en effet, le 22 octobre qu’il reviendrait à Valence et accepterait la première chaire de droit si on lui promettait deux mille livres et le loyer d’une maison.
La réponse de l’illustre docteur fut aussitôt communiquée au conseil municipal qui députa quelques-uns de ses membres pour en conférer avec l'évêque et le recteur de
l’université. 11 fut dès-lors convenu que l’on offrirait dixhuit cents livres à Cujas, y compris le loyer de son logement, et qu’un bourgeois de Valence irait à Paris « lui proposer au nom des consuls cette paclie, attendu que c’était là tout ce que la ville pouvait faire. » Nous ignorons si l’on ajourna le départ du député valcnlinois , ou s’il échoua dans sa mission ; quoi qu'il en soit, le 2G décembre, l'affaire était encore indécise, et fatiguée de tant de lenteur, l’université résolut, sur l’avis de l’évèque, d’envoyer à Paris Josscrand, avec une procuration en bonne forme du conseil de ville, pour déterminer Cujas à revenir à Valence. Le conseil hésita; il craignait sans doute de ne pouvoir se procurer les dix-huit cents livres qu’il avait promises, mais sur les nouvelles instances de l’évéque et (le l’université, ilautorisales consuls à passer procuration à Josscrand, avec pouvoir d’engager les biens de la communauté pour garantir le payement des dix-huit cents livres.
Josscrand partit le dernier jour de décembre de l’année 1582, et il resta à Paris jusqu’au mois de mai 1583, sans pouvoir déterminer Cujas à accepter la proposition des consuls « à laquelle il ne voulut jamais entendre. »
Au reste, l’incomparable jurisconsulte était alors accablé de douleur; il venait de perdre sa femme et son fils unique. Ainsi privé de tout ce qu’il avait de plus cher au monde, il se dégoûta de l’enseignement, et résigna même sa charge de conseiller au parlement de Grenoble en faveur d’un de ses élèves de Valence, appelé Antoine de Dornc, petitfils d’un ancien professeur du même nom à qui un long exercice dans l’université avait mérité la qualité de comte.
Cujas était malheureux. Informé de son état , le pape Grégoire XIII lui écrivit pour lui offrir une chaire à l’uni-
versité de Bologne ; mais ses amis mirent tout en œuvre pour le retenir en France. Il se remaria quelque temps après, sans doute dans l’espoir d’avoir un (ils à qui il pût transmettre une partie de ses connaissances ; mais il fut complètement déçu. L’unique fruit de cette union fut une fille qu’il nomma Suzanne, et qui ne devint célèbre que par l’incroyable dérèglement de scs mœurs.
Tant de chagrins, à la suite de plus de quarante ans de travaux, altérèrent gravement la santé de Cujas et précipitèrent sa vieillesse. Il mourut à Bourges le 14 du mois d’octobre de l’année 1590. Ses œuvres souvent réimprimées forment dix volumes in-folio, dont la meilleure édition est celle de Venise, 1758. Sa vie a été écrite par Scévole de Sainte-Marthe, Papyre Masson, Terrasson, Gustave Hugo, Bcrriat Saint-Prix , etc.