‹ Histoire de l'Université de Valence, et des autres établissements d'instruction de cette villeChapitre 2 sur 72 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De l’origine cl du progrès de l’enseignement en France , jusqu'à la fondation des universités.

L’enseignement, source de la vie intellectuelle cl morale des peuples, occupe dans l’histoire une place qui mérite d’être étudiée avec soin. C’est au berceau de la nationalité française qu’il faut remonter pour découvrir l'origine des écoles qui ont fait de notre patrie le sanctuaire des sciences, des lettres et des arts. Dès les temps les plus reculés, avant môme l’invasion romaine, l’école d’Autun, fondée par les druides, et celle de Marseille, par des Grecs exilés de l’Asie-Mineure , avaient acquis une grande et juste réputation. Marseille surtout brilla d’un si vif éclat, qu’elle fut bientôt considérée comme l’Athènes des Gaules. Tacite l'appelait une école de science et de sagesse, et les iléné-

dictins, après lui, l'ont appelée le séjour des muses, la source des beaux-arts, et la pépinière des savants (1).

Le voisinage de celte ville exerça , sous le rapport intellectuel, une salutaire influence sur nos provinces méridionales. Hospitalière autant par politique que par inslinrt, elle accueillit dans scs murs une multitude de Gaulois qui retournèrent dans leur pays, séduits et charmés par les beautés de la littérature dont ils venaient d’admirer les modèles. Le génie hellénique fit alors invasion dans les Gaules; la plupart des cités se disputèrent l’honneur d’avoir des professeurs grecs, ou du moins des maîtres formés à leur école, et ce fut ainsi qu’Arles, Vienne, Toulouse, Nîmes, Lyon, fondèrent des établissements où se développa bientôt un véritable enthousiasme pour l'élude des belleslettres. Des grammairiens, des rhéteurs, des philosophes, des médecins y enseignaient en public, rétribués par les citoyens qui passaient à grands frais une espèce de bail avec eux. Grandi stipendia et mcrcede conduccbant, dit Slrabon.

Quand la Gaule tomba au pouvoir des Romains, ceux-ci, amis des lettres, de l’éloquence et des arts, prodiguèrent toutes sortes de faveurs aux Gaulois distingués par leur science et à leurs établissements d’instruction. Ils fondèrent eux-mêmes de nouvelles écoles, en concurrence avec les écoles grecques et druidiques, et ils s’en servirent pour consolider leur pouvoir et réunir la nationalité vaincue. Ce fut alors que Lyon devint le centre littéraire de la Gaule et le rendez-vous des savants les plus illustres de leur siècle.

A côté des écoles publiques destinées aux classes supérieures, s’ouvrirent aussi, sous la domination romaine, des

(I) Tacitk, J'ila Agricohr, 4; üi-'nkdictiss , Histoire littéraire de la France , (uni. I".

écoles municipales entretenues par les cités, cl des écoles libres établies parles particuliers. Les documents contemporains confirment l'existence de ces institutions secondaires, où le peuple devait recevoir un enseignement plus conforme à son aptitude et à ses besoins.

La plupart de ces établissements eurent beaucoup à souffrir durant les nombreuses révolutions qui bouleversèrent les provinces gallo-romaines. Plusieurs périrent sans retour avec les derniers débris de l’autorité des Césars ; mais quelques-uns, et notamment les écoles municipales et privées, vécurent assez longtemps pour que l’Eglise les relevât, et, de leurs ruines, reconstruisît dans les Gaules l’édifice intellectuel.

L’Église catholique a reçu de son divin fondateur la mission d’enseigner, et, dès son origine, elle a fondé des écoles chrétiennes. Ces écoles furent d’abord des catéchèses pour l’instruction religieuse de tous, puis des asiles pour l’instruction spéciale des clercs, et, enfin, des écoles proprement dites pour l’enseignement des lettres humaines en faveur surtout de la jeunesse studieuse. On trouve ces diverses formes d’enseignement dans les Gaules dès l’époque où l’Évangile y fut prêché. C’est ainsi que saint Potliin, premier évêque de Lyon, instruisit saint Irénéc, qui fut son successeur, et saint Irénée, ses nombreux disciples, cuire autres saint Félix, saint Fortunat et saint Achillée, fondateurs de l’Église de Valence.

Durant les premiers siècles, ces écoles n’étaient pas publiques, on le comprend: les païens ne l’auraient pas souffert; mais leur existence est un fait indubitable. Ce ne fut qu’après l’avènement de Constantin que les évêques et les prêtres purent enseigner avec une pleine liberté. Aussi,

dès cette époque, chaque église cathédrale eut son écoje.et celle école était une espèce de séminaire pour le clergé et de collège pour les laïques. Telle fut celle que saint Hilaire établit à Poitiers, et d’où sortirent tant d’illustres personnages ; telles furent encore- celle de Marseille, qui forma le grand Salvien, et celle de Vienne, à qui nous devons notre saint Apollinaire et son incomparable frère saint Avit, prodige desavoir, d’éloquence et de piété.

Mais bientôt une nouvelle ressource vint s’offrir à l’Église et à la science : les ordres religieux avaient pénétré dans les Gaules, et leur fondation fut un dessein providentiel pour le salut des lettres. « La vie monastique, dit M. Gui- » zot, alluma un foyer de développement intellectuel; elle » servit d’instrument à la fermentation et à la propagation » des idées. Les monastères du midi de la Gaule furent les » écoles philosophiques du christianisme ; c’cst là qu’on » méditait et qu’on enseignait (t). »

Avec ces éléments de puissance et d’activité, l’Église, à l’époque de l'invasion des barbares, sauva l’enseignement, comme à elle revient aussi l’honneur d’avoir sauvé la civilisation.

L’Empire romain avait disparu ; la Gaule, sous les pieds de nouveaux conquérants, était dans la terreur et l'anarchie. En ces tristes conjonctures, l'Église devait remplir sa mission, qui est de convertir et d’instruire, sans autre appui que Dieu seul. Sa tâche était difficile ; elle s’y dévoua généreusement. En effet, sous les Mérovingiens, l’Église agit seule ; elle fonde de nouvelles écoles cathédrales où l’évôque préside à l’enseignement , des écoles monastiques où

(I) Guizot, Histoire de la Civilisation.

afflue lajeuncsse de toutes les cités, des écoles de ram pagne tenues par les prêtres, pour l'instruction élémentaire du peuple. Sous les Carlovingicns, elle accepte le concours du pouvoir, les rois secondent ses efforts. Charlemagne établit l’enseignement officiel, fonde des écoles impériales et décrète l'universalité de l’éducation, laissant au clergé le soin de la donner. Les évêques redoublent de zèle ; les chapitres, institués en ce temps-là, se joignent à eux, et lorsque, sous les faibles successeurs de Charlemagne, s’opère de nouveau la décadence de l’enseignement, l’Église ne se décourage point. Elle rétablit les écoles détruites pendant les guerres qui ont désolé nos provinces, et ce dessein est provoqué, nous sommes fier de le dire, par un grand nombre d’évèques réunis à Valence en concile, l’an 855. Voici ce que nous lisons, en effet, dans les actes de ce concile : « On nous demande que, selon l’exemple de nos » prédécesseurs, nous traitions entre nous des écoles de » lettres divines et de lettres humaines, et, s’il est possible, » que nous rendions à leur égard des statuts et des ordon- » nances, carl’interruption des études a laissé l’ignorance » de la foi et l’absence de toute science envahir la plupart » des églises. Cela est juste ; qu’il soit fait ainsi (1). »

Les résultats obtenus dans les écoles épiscopales et monastiques durant le cours du neuvième et du dixième siècle furent merveilleux. On croit assez généralement que la France était alors plongée dans l’ignorance et la barbarie. « Sans doute, et nous le reconnaissons, il n’est que trop vrai que les discordes civiles, les bouleversements politiques, les incursions des barbares, toutes les tristes circons-

(I) Cateixan, Antiquités de l’Eglise de Valence, pag. 126-127.

tances enfin qui accompagnèrent la dissolution de l’empire carlovingien, curent une funeste influence sur les études et sur les productions de l'intelligence. Les lettres veulent la paix et le calme pour rester florissantes; elles périssent dans le tumulte des armes et dans le conflit des passions extérieures. Mais, il faut le proclamer à la gloire de l’É- • glise, partout où le catholicisme s’est établi, il a offert aux lettres des asiles et des refuges; partout où la croix a été plantée, elle a couvert de son ombre et de sa protection le foyer du génie et de la civilisation. Quelquefois le vent et la tempête font vaciller la flamme et atténuent sa clarté; mais elle est alimentée par le feu sacré de l'autel, et si elle semble s’éclipser, c’est pour reparaître bientôt plus brillante et plus radieuse (1). »

Ainsi la régénération opérée par Charlemagne avec le concours de l’Église ne s’arrêta point après lui : l’Église continua l’œuvre du grand empereur. Elle enseigna comme elle l’avait fait auparavant ; et, non contente d’enseigner elle-même, elle encouragea les efforts de quiconque voulut enseigner dans les écoles privées ou publiques. Le seul droit qu’elle se réservait alors était de surveiller l’enseignement. Ce droit, nul ne le lui contestait; cette surveillance était salutaire, nécessaire, indispensable, à cause de la liberté absolue dont les maîtres, ecclésiastiques et laïques, jouissaient dans leurs écoles. Aussi, lorsqu’ils trompaient la confiance de leurs disciples en leur enseignant l’erreur, l'Église, sentinelle toujours vigilante, élevait la voix, condamnait leur doctrine et punissait leurs écarts. C’est ainsi que le fameux docteur Jean Scot, directeur de l’école pala-

(I) Henri df. Hiancey, Histoire de l’instruction publique et de la liberté d’enseignement , loin. 1", pag. 132.

tinc, ayant écrit sur la liberté humaine des opinions erronées, fut. flétri par un concile de Valence, et dénoncé au Souverain-Pontife, qui obtint de Charles-lc-Chauvc le bannissement du coupable.

Cependant, la mission de l'Église devint loul-à-coup plus difficile. Les Normands venaient d’envahir la France; les cathédrales et les monastères se transformaient en citadelles, la peur cl le désordre se répandaient au loin, et, pour surcroît de malheur, les vagues terreurs de l’.dn mit, et cette appréhension qui tenait tous les peuples dans l’attente du jugement dernier, jetaient partout un voile de tristesse et de découragement. Mais l’Église a des trésors de courage et d’espérance. Elle affronta les Normands, et elle les civilisa; l’anarchie qu’ils avaient causée, elle l'apaisa, l’ignorance qui reparaissait, elle en triompha. Telle est, en quelques mots, l'histoire des luttes et des travaux incessants de l’Église depuis la fin du neuvième siècle jusqu'à rétablissement des universités (I). »

Pour sauver l’enseignement public, l’Église avait le secret d'un principe en vertu duquel se font les grandes choses, et qui centuple les ressources, le principe d’association. Au moyen-àgc, ce principe passa de la société religieuse dans la société civile et donna naissance aux confréries, aux corps de métiers, aux communautés, aux corporations de

(I) Contraint de nous liomer à un rapide aperçu sur l’origine et les progrès de l’enseignement en France, nous renvoyons nos lecteurs aux siurees où cet intéressant sujet a été traité en détail. En première ligne, ils pourront consulter l'incomparable ouyrage des ISknkihctins , intilulé : Histoire littéraire de la France. Ils trouveront aussi des indications précieuses dans V Histoire de l’Université de Paris, par Crevier; dans tes Histoires ecclésiastiques de Fleury et tic Korraciier; dans V Histoire des Institutions d'éducation, par le P. Theiner, et surtout dans l'Histoire de l’Instruction publique, par M. de Kianceï.

toute espace. L’association fut en particulier le génie et la passion du treizième siècle. On le conçoit, c’était alors la condition de l’ordre social. Les savants s’unirent donc eux aussi; les docteurs et leurs disciples associèrent leursefl'orts et leurs faiblesses, et les Universités apparurent sous la double autorité des papes et des rois, avec leur hiérarchie, leurs statuts respectifs et leurs privilèges.

L’Église, qui n’a jamais craint l’association, et qui en offre ellc-mème le type immortel, favorisa beaucoup ce nouveau mode d’enseignement. L’université de Paris doit être regardée comme son œuvre, car les papes, entre autres Innocent III, Honorius III et Grégoire IX, en furent, dès l’origine, les plus généreux protecteurs. Il est vrai qu’elle se dit plus tard fille aînée des rois de France, mais elle était plutôt fdle du Saint-Siège, car elle lui devait tout. « Les papes, dit Crevier, étaient ses souverains législateurs. » Ils avaient assuré sa liberté et son organisation.

Il serait superflu de résumer ici l’histoire de celte célèbre université qui, par sa haute importance plus encore que par la priorité de sa fondation, occupa toujours le premier rang parmi celles du royaume (1). Ajoutons seulement que, constituée comme elle l’était, l’université de Paris ne devait gêner, en aucune façon, les droits de personne; « ni les droits de l’Église qui, comme toujours, gardait sa liberté d’élever, quand elle le voudrait et comme elle le voudrait, des maisons d’éducation pour les pauvres et poulies riches, dans ses cathédrales, dans ses monastères, dans

(I) Quoiqu’il y eut, bien avant le treizième siècle, à Paris, des écoles florissantes, le corps de maîtres et d’écoliers connu sous le nom à'Unhertilé de l’aris ne date que de l’an 1200. Ses statuts furent rédigés en 1215 par Robert de Courson, légat du Saint-Siège.

les paroisses de villes et de campagnes ; ni les droits des citoyens, qui pouvaient fonder des collèges, ou avoir chez eux des professeurs pour leurs enfants, ou envoyer leurs fds à tels ou tels établissements ; ni les droits des communes, qui pouvaient créer et soutenir des collèges; ni les droits du roi et du pape, qui ne s’étaient nullement interdit la faculté de fonder d'autres institutions et même d’autres universités, partout où bon leur semblerait et partout où d’autres corporations solliciteraient cette faveur (1).»

La première université de France, après celle de Paris, fut celle de Toulouse, que le pape Grégoire IX érigea l’an 1233. La seconde fut celle de Montpellier. Il y avait déjà dans cette ville une école très-ancienne, célèbre surtout par sa faculté de médecine. Vers la fin du treizième siècle, les maîtres et les écoliers se réunirent en corporation, et le Souverain-Pontife Nicolas IV l’érigea en université par une bulle du 2G octobre 1289. Orléans vint ensuite. Le pape Clément V créa l’université de cette ville en 1306. Jusquelà, le pape seul avait constitué ou du moins reconnu et autorisé ces grandes institutions, dont l’objet spécial était l’étude de la théologiect du droit canonique ; mais Philippele-Bcl, à la suite de ses longs démêlés avec le Saint-Siège, annula l'université d’Orléans, pour la rétablir quelque temps après de sa propre autorité. Toutefois, en usant du droit incontestable qu’il avait de constituer ces sortes de corporations, il défendit d’y introduire des maîtres en théologie, reconnaissant ainsi d’une manière explicite que cette science ne relève que du Saint-Siège, gardien de la doctrine catholique. Mais la conduite de Philippe-le-Bel,

(I) De Riancey, loin. 1", pag. 209.

dans cctlc circonstance, n'étant qu'une simple affaire d'hostilité et de mauvais vouloir, son exemple ne fut point imité par ses successeurs. A dater de cette époque, il est vrai, le Saint-Siégcn’agit plus seul dans la création des universités; le roi de France les décréta, les fonda, mais le pape les ratifia toujours, en leur donnant l’institution canonique.

Les universités qui remontent à l'époque dont nous parlons furent celle de Caliors, érigée en 1331 ; celle de Perpignan, en 1349; celle d’Angers, en 1398; celle d’Aix, en 1409; celle de Dole, en 1 42G ; celle de Caen, en 1430 ; celle de Poitiers, en 1431 ; celle de Valence, en 1452; celle de Nantes, en 1460; celle de Bourges, en 1465; celle de Bordeaux, en 1473; celle de Reims, en 1548; celle de Besançon, en 1564 ; celle de Douai, en 1569 ; celle de Pont-à-Mousson, en 1579.

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