‹ Histoire de l'Université de Valence, et des autres établissements d'instruction de cette villeChapitre 3 sur 72 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'université de Paris assujêtic au pouvoir temporel. — Création des universités de provinces. — • Lettres-patentes de Louis, dauphin, en faveur de. celle de Valence. — Appropriation du local destiné aux exercices. — Bulle du pape Pie IL — Organisation. — Statuts primitifs.

Fière de son antique origine, de ses privilèges et de la renommée de ses docteurs, l’université de Paris oublia • bientôt qu'elle devait son existence à l'Église , et tenta de se soustraire à l'autorité des Souverains-Pontifes pour s'assujétir à celle des rois. Ceux-ci, dont l’esprit dominateur s’accommodait à merveille de cette disposition, l'accueillirent avec empressement et trouvèrent en ce corps formidable un secours et un appui dans leurs lultesavec le Saint- Siège.

Cependant l’université ne tarda point à s’apercevoir qu’en se sécularisant , elle avait perdu son indépendance ; en vain essaya-t-elle de la reconquérir ; il était trop tard; encltainée dès-lors au pouvoir temporel, elle dut se résoudre à subir de rudes et humiliantes épreuves, au nombre desquelles il faut placer l’établissement successif des universités de provinces.

Les rois avaient appris à redouter leur chière et bien-

avivée fille, et depuis Philippc-lc-Bel, ils ne songèrent qu'à affaiblir son importance en lui suscitant de nombreuses rivales. Partout, en effet, où se trouvaient des écoles de quelque réputation, ils les transformèrent en universités. La royauté voyait sans doute dans l’érection de ces grands centres d’étude l’immense avantage de favoriser la vie locale, et de s’attacher par des faveurs particulières les cités et les populations; mais ce qu’elle avait surtout en vue, c’était de pouvoir, au besoin, s’appuyer de l’autorité de ces nouvelles corporations contre celle de l’université de Paris.

Ce premier résultat devait être suivi d'un autre plus précieux encore, celui de propager la concurrence et la liberté d’enseignement. Pour légitimer la création des nouvelles universités, on alléguait l'intérêt général. Que ce fût affaire de politique ou de bon-vouloir, l’émulation et la liberté en profitaient ; chaque corps universitaire devenait un centre d'activité dont l’influence s’étendait sur toutes nos provinces et y répandait l'amour de l’étude, le zèle pour la diffusion de la science. Une fois que l’on avait acquis le bonnet de docteur dans quelque faculté que ce fût, on avait le droit d’enseigner partout : les grades pris dans une université quelconque étaient valables en tout lieu. Conférés en vertu de la puissance apostolique, ils n’avaient d’autres limites que celles de cette puissance ; le monde était leur domaine comme celui de l’Église. On comprend dès-lors quel prix les villes attachaient à des institutions aussi avantageuses, et quelles instances elles devaient faire pour les obtenir.

Valence fut singulièrement favorisée dans ces conjonctures; elle dut l'érection de son université à l’initiative du dauphin Louis, fils aîné de Charles VII.

Mécontent de la cour, où des intrigues de toute nature paralysaient ses desseins, ce prince s’était retiré en Dauphiné dont il était devenu possesseur par la cession que son père lui en avait faite en 1436. Son ambition était d'exercer dans cette province une autorité absolue. 11 parvint, en effet, à s’assujétir les autorités rivales qu'il y rencontra, en obligeant tous les seigneurs ecclésiastiques et laïques à reconnaître sa suzeraineté. Vienne, Valence, Die, Homans, Montélimar , Saint-Paul-Trois-Cliàteaux se soumirent, et en quelques années tout lui obéit dans le cercle de sa domination.

Le dauphin Louis aimait le séjour de Valence, où il avait même fait construire un palais, désigné dans les titres de l'époque sous le nom de Manerium Dalphini (I). « Lors- » qu’il eut goûté, dit un historien, durant son séjour dans » celte ville, la douceur des mœurs de ses habitants et les » beautés de son territoire couvert de prairies et arrosé » de fontaines sans nombre, il se persuada que cette ville » serait favorable aux lettres, dont il n'était pas ennemi (2). » 11 résolut donc d’y établir une université, et publia les lettres-patentes de celte fondation le 26 juillet 1452.

Dans ces lettres, le dauphin semble faire avec plaisir le dénombrement des avantages que Valence offrait à la jeunesse studieuse. Il loue, en particulier, son admirable situation, la beauté de son climat, la salubrité de l’air qu’on y respire, la fertilité des campagnes qui l’environnent, la facilité de ses communications avec les autres villes du Dau-

(1) Ce palais était à l'angle méridional de la rue Saunière. Les habitants en avaient cédé l’emplacement à Louis, à titre de reconnaissance pour la protection qu’il s’était engagé à leur accorder. Il fut plus tard donné aux Recollels, qui le transformèrent en couvent.

(2} Chômes, Histoire du Dauphiné, tom. II, pag. ■444.

phiné et avec les provinces limitrophes. Il expose ensuite en détail l’organisation intérieure de l’université, l’objet de ses travaux, son gouvernement et ses privilèges. Elle se composera de quatre facultés, celle de théologie, celle de droit civil et canonique, celle de médecine, et celle de philosophie et des arts libéraux ; elle aura un chancelier, un recteur, des régents, des agrégés, des bedeaux, etc. et elle jouira des mêmes franchises que celles d'Orléans, de Montpellier et de Toulouse. On trouvera aux pièces justificatives la teneur de ces lettres, que l'on chercherait vainement dans les annales de la localité et dont il ne reste pas même une copie dans les divers dépôts des archives du département de la Drôme. '

L’université de Valence ne reçut de son fondateur aucune dotation particulière; la ville fut chargée d'y pourvoir, et elle le fit avec empressement. Le loyer et l’appropriation du local destiné aux exercices avaient précédé de quelques mois la publication des lettres-patentes ; il avoisinait la cathédrale de Saint-Apollinaire, dont il n’était séparé que par la place des Clercs, et il fut meublé aux frais des habitants , qui avaient accueilli avec de grandes démonstrations de joie le projet de cette institution. On lit, en effet, dans les titres de l'époque que « le 29 juin 1452 il fut pris » une délibération par le conseil de ville portant que l’on » ferait faire des bancs et des chaires à l’usage de l'univer- » sité sur les fonds communaux. » Quelques années après, c’est-à-dire le 13 juin 1460, le local dont nous venons de parler fut l'objet d’une transaction entre les syndics de Valence et le propi iétairc, à raison de quelques difficultés (pii s’étaient élevées sur le paiement du loyer. On y expose : « (pie Louis Chapuis et Jean Mistral, en leur nom et en

» celui de leurs épouses, disaient et proposaient que, l’an » (lu Seigneur 1453, ou environ, les syndics de la Cominu- » nauté de Valence louèrent une certaine maison d’hon- » nète femme Brunissel veuve de Jean Guillard, située » dans la ville de Valence, prés la place des Clercs, moycn- » nant le loyer de douze florins, pour tenir en cet en- » droit même l'étude de l’université nouvellement établie » à Valence, et enfin que, sans désemparer, et en rendant » cette même maison avantageuse aux études, on la voûta, » ainsi que l'étude et l’auditoire, et que l’exercice des * lectures y eut lieu, etc. » Plus tard la ville fit l’acquisition de cette maison , comme le prouvent les cadastres ou parcellaires des premières années du dix-septième siècle.

Les motifs allégués par le dauphin dans les lettres-patentes delà fondation de l’université pouvaient flatter l’amourpropre des Valentinois, mais ils n'avaient au fond qu’une très-minime importance. Ce furent, sans doute, d'autres considérations qui déterminèrent le prince à doter notre ville de cet établissement. Instruit de tout ce qui se passait à la cour, où d’ailleurs il avait longtemps résidé, Louis n'ignorait pas quelle avait été la conduite déloyale de l’université de Paris sous la domination des Anglais (I). Il savait l’accueil hypocrite quelle avait fait à Charles VII lorsqu’il rentra dans la capitale, et comment le roi avait été con-

(1) L’université de Paris fut un modèle de soumission aux Anglais qui avaient envahi ia France. Elle fut même impliquée dans l'infàme jugement de l’héroïne de Vaucouleurs, l’Immortelle Jeanne d’Arc. Ce corps si hautain devait-il tomber si bas que de se faire l'accusateur et le bourreau d’une des plus nobles martyres de la fidélité et du patriotisme ? Ce sera une flétrissure éternelle pour l'université de Paris d’avoir servi d’inslrumpnt A celte monstrueuse iniquité.

traint, pour la maintenir dans la subordination, d’appesantir sur elle une main vigoureuse. C’était là tout autant de leçons pour l’héritier présomptif de la couronne ; Louis était trop habile pour ne pas en profiter. II se défiait donc de l'université de Paris, et alors même que son pouvoir était encore circonscrit dans la province du Dauphiné, il était bien aise d’organiser dans son petit empire une corporation puissante que l’université de Paris ne verrait pas sans douleur, et qui pourrait un jour s’unir à celles des autres villes du royaume pour lui faire une opposition sérieuse et redoutable. Il est vrai qu’en 1339 le Pape Benoît XII avait déjà fondé une université à Grenoble, sur la demande du dauphin Humbert II ; mais cette université n’existait plus en 1452, car dans les lettres de Louis pour la fondation de celle de Valence, il est dit en termes formels qu’il n’en existait alors aucune en Dauphiné : In nostris verà nulla (1). Aussi le dauphin ne tarda-t-il pas de compléter la fondation de l’université de Valence, en sollicitant pour elle du Pape Pic II une bulle d’institution canonique. 11 envoya à cet effet le recteur à Mantouc, où se trouvait alors momentanément le Souverain-Pontife, et ce fut dans cette ville que la bulle fut donnée le 3 mai 1459. On la trouvera dans toute son étendue parmi les pièces justificatives. On y remarquera que le pape Pie II reproduit presque intégralement l'acte de fondation, et ajoute ensuite que le dauphin,

(I) On peut voir quelques details historiques sur l’université de Grenoble dans un Mémoire de M. de Sausin, Recueil d’édits relatifs à la province du Dauphiné, tom. XXIV; dans Valbonnais, Histoire du Dauphiné, tom. 11, pag. 412; dans la Fie de Cujas, par M. Derriat Saint-Prix; dans la Reçue du Dauphiné, tom. V, pag. 87 et 129. Gui-Galbort, doyen du chapitre de Notre-Dame de Die, expliquait les décrétales dans cette université peu tic temps après sa fondation. Supprimée on ne sait à quelle époque, elle ne fut rétablie qu’en 1547 .

le parlement de la province et la ville de Valence lui en ont de concert demandé la confirmation. Au reste, la huile, comme les lettres-patentes, assimile notre université à celles d’Orléans, de Montpellier et de Toulouse, lui accorde les mêmes privilèges, et y autorise l'enseignement de toutes les sciences divisées en quatre facultés, la théologie, le droit, la médecine et les arts libéraux. L’étude de la théologie, destinée spécialement aux ecclésiastiques, ouvrait devant eux un champ immense à exploiter; celle du droit civil et canonique devait former des avocats et des jurisconsultes ; celle de la médecine, d’habiles praticiens ; et enfin celle des arts, nom générique sous lequel on comprenait alors les belles-lettres et les sciences, avait pour objet les humanités, la rhétorique, la philosophie, la physique, etc.

Il est inutile de faire observer que l’université do Valence ne réalisa point, dès son début, l’application d’un si vaste programme ; le temps et les ressources lui firent défaut ; mais le zèle de la municipalité, les encouragements du dauphin, le concours généreux de l’évéque et de son chapitre, aplanirent bien des obstacles et contribuèrent à compléter l’institution en organisant peu à peu les cours d’études dans les quatre facultés (I).

Ce serait ici le lieu de faire connaître les statuts primitifs de l’université de Valence ; malheureusement ils ne sont pas arrivés jusqu’à nous. 11 en est souvent fait mention dans les procès qu’elle eut à soutenir un peu plus tard,

(1) On lit dans un Mémoire du dix-septième siècle sur les droits de l'évêché de Valence que, • lors de la création de l’université, la ville et l’évéque ■> achetèrent te sol et firent construire ou réparer tous les édilices, et que, » à ce titre, la ville et te chapitre avaient toujours eu quelques émolu- • nients dans les actes. >

ainsi que dans les délibérations consulaires de la cité ; quelques articles spéciaux sont même relatés çà et là dans les documents de l’époque, mais il serait difficile d’en reconstruire l’ensemble à l’aide de ces renseignements incomplets. Il paraît, du reste, que l’université de Valence s’appropria primitivement les statuts de celle de Montpellier, car dans le recueil qu’elle lit imprimer à Tournon en 1G01 et dont nous parlerons bientôt, elle n'a compris que ceux-là , qui s’y trouvent placés entre les lettres-patentes de Louis dauphin et la bulle du pape Pie II.

Cependant, comme il importe, pour l’intelligence des faits que nous avons à raconter, d’avoir une idée juste de l’organisation des corps universitaires, nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en entrant à ce sujet dans quelques détails généraux, dont il leur sera facile de faire l'application à l’université de Valence.

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