CHAPITRE XXL
Les dominicains Hyacinthe Bon et Pierre Pigeon. — Férandin. — Charles Fabrot. — Fondation du séminaire diocésain. — Christophe d’Authier.
La fermeté de Charles de Léberon et surtout l’heureuse issue de ses luttes avec les docteurs deruniversité n’étaient pas de nature à lui concilier l’estime et le respect du corps enseignant , aussi fut-il contraint d’user maintes fois de rigueur pour défendre son autorité méconnue ; nous raconterons à ce sujet une anecdote assez plaisante.
En 1630, Charles avait choisi pour grands-vicaires deux dominicains, Hyacinthe Bon et Pierre Pigeon, religieux d'un rare mérite ,■ singulièrement estimés du supérieurgénéral, qui leur avait permis de résider auprès de l’évèque. Ce choix déplut au clergé de Valence. Le chapitre de la cathédrale prétendit qu’il était contraire aux saints canons, et demanda qu’il fût révoqué. L’évêque ayant répondu qu’il avait usé de son droit, le chapitre en appela comme d’abus au parlement de Grenoble , lequel signifia bientôt au prélat qu’il eût à révoquer les deux religieux dans l'espace de huit jours , et à leur substituer deux prêtres séculiers , ajoutant qu’à défaut de ce , le plus ancien cha-
noine gradué de la cathédrale serait de plein droit investi des fonctions de grand-vicaire , avec défense aux dominicains de s’y ingérer à l’avenir, sous des peines très-graves. Cet arrêt fut intimé à l'évêque, qui le regarda comme nonavenu , et confirma tout simplement les deux religieux dans l’exercice de leur charge. Jusque-là, l’université était demeurée étrangère au différend; mais sur ces entrefaites, Charles lui ayant notifié qu’elle eût à accepter le P. Bon, en qualité de vice-chancelier, pour présider aux promotions des gradués , l’orage éclata dans le corps enseignant. Des plaintes , des protestations énergiques furent adressées au prélat, et tous les docteurs s’unirent aux chanoines pour repousser les dominicains. Charles , sans se déconcerter de leur opposition, la dénonça à Louis XIII. II attendait une réponse de la cour, lorsque, des affaires urgentes l’appelant à Toulouse, il partit, laissant aux deux dominicains l’entière administration de son diocèse, et notamment au P. Bon le gouvernement de l’université. Aussitôt les chanoines s’étant réunis en assemblée capitulaire , élurent vicaire-général M. Férandin , docteur en droit et doyen du chapitre, sous le bon plaisir du parlement, qui ne manqua pas de ratifier l’élection. Alors les deux religieux se retirèrent , et Férandin , acclamé surtout par l’université, prit le gouvernement du diocèse. Quelques jours après , Charles de Léheron arriva de Toulouse , et s’étant fait instruire de ce qui s’était passé, il manda le nouveau grand-vicaire. Celui-ci se présenta , non sans appréhender quelques reproches, et en effet, il ne lui furent pas épargnés, s’il faut en croire le témoignage de ses collègues, consigné dans les délibérations capitulaires de l’époque. « Au lieu de lui savoir gré, et de l’accueillir bénignement
scion sa qualité, disent-ils, l’évéquc le gourmanda extraordinairement, lui disant, entre autres choses, qu’il était un effronté, ce qu’il dit publiquement, au conspect et en présence de notable compagnie. » Vainement Férandin se retrancha-t-il derrière la volonté du chapitre , l’évèquc se contenta de lui répondre qu’il eût à sortir à l’instant même du palais épiscopal. Informés de son aventure , les chanoines se réunirent pour en délibérer; ils convinrent à l’unanimité que l’évèque avait traité bien rudement leur prétendu grand-vicaire , mais qu’attendu son crédit à la cour, le chapitre se bornerait à prier Dieu qu’il daignât lui inspirer de meilleurs sentiments. Cette résolution était aussi prudente qu’inoflènsivc. Du reste , bien en prit aux chanoines, car peu de jours après , Louis XIII cassa l’arrêt du parlement, maintint les deux religieux dans l’exercice des fonctions qui leur avaient été confiées, et « défendit au chapitre, ainsi qu’à l’université et à tous autres quelconques, de les y troubler et empêcher , sous peine de dix mille livres d’amende (1). »
Ce fait, où se peignent les mœurs de l’époque, est un des mille incidents provoqués tous les jours par l’esprit d’indépendance qui avait envahi le clergé, et qui animait surtout le corps universitaire. Rien de plus commun, en ce temps-là, que les conflits de cette nature , et sans l’intervention du pouvoir souverain, devant lequel tout le monde s’inclinait alors humblement, ces luttes auraient éternellement entravé l’exercice de l’autorité épiscopale. Il est vrai qu’à son tour, le roi pouvait, en temps et lieu , faire appel à la reconnaissance des évêques , et en obtenir aisé-
(I, Délibérations capitulaires, 7 décembre 1G32. Mémoires du clergé, loin. Il, pag. 498, édition in-4".
ment le sacrifice de quelques prérogatives. L’histoire de notre université nous en offre précisément un exemple à l’époque dont nous parlons.
Les nouveaux statuts de 1 630 conféraient à l’évôque le droit de pourvoir aux chaires vacantes. Charles de Léberou était excessivement jaloux de ce privilège, qui assurait à l’université des professeurs orthodoxes ; mais il dut plusieurs fois accepter ceux que la cour jugeait à propos de lui recommander , comme nous le voyons dans la lettre suivante, datée du 1" janvier 1637 :
« Monsieur l’évèque de Valence,
» Ayant été bien informé de la doctrine et suffisance de » M. Charles-Hannibal Fabrot , professeur en l’université » d’Aix, je vous ai bien voulu faire celle-ci, pour vous prier » de le vouloir pourvoir, à ma recommandation, de la se- » conde chaire de droit, qui se trouve vacante cnl’univer- » sité de Valence , par la démission que M. Martin y a » depuis peu faite entre vos mains, pour être occupé ail- » leurs. C’est un personnage de grand mérite, et auquel » vous et le public aurez entière satisfaction, s’il est admis » dans cette charge , ainsi que je me le promets de vous. » Afin de ce , je prie Dieu qu’il vous ait, monsieur l’évèque » de Valence, en sa sauvegarde. Ecrit à Paris, le 1" jour » de janvier 1637.
b Louis.
b Deloménie. b
Il va sans dire que Charles de Léheron fit à la requête royale un accueil empressé; l’affaire était d’ailleurs de peu d’importance. Plût à Dieu que les prélats de l’Eglise galli-
cane n’eussent jamais sacrifié aux vœux du pouvoir souverain que des intérêts de cette nature !
Au reste il ne paraît pas que Fabrot ait jamais occupé la chaire que le roi Louis XIII avait sollicitée en sa faveur, car son nom ne ligure jamais dans les registres de cette époque. C’était d’ailleurs un jurisconsulte d’une grande réputation , et il méritait à tous égards d’être associé aux doctes professeurs que l’université de Valence possédait en ce temps-là (1).
Charles de Léberon, qui, après tant de luttes, avait enfin rétabli l’ordre et la discipline dans l’université, était un prélat d’un zèle à toute épreuve. Profondément pénétré de l’importance de ses devoirs, unissant à une grande fermeté de caractère une foi vive et une infatigable charité, il travaillait depuis 1 G23 à la réforme de ses deux diocèses, où, depuis l’invasion du calvinisme, la religion se trouvait dans un état déplorable ; mais l’objet spécial de sa sollicitude , était surtout le renouvellement de la ferveur sacerdotale parmi le clergé. Pour atteindre ce but , il forma le dessein de mettre en pratique, dans sa ville épiscopale, les sages règlements du concile de Trente, sur l’éducation des jeunes ecclésiastiques. Le fait que nous signalons ici honore trop Charles de Léberon , pour ne pas le raconter avec quelques détails ; puisque nous écrivons l’histoire de nos établissements d'instruction publique, nous ne saurions passer sous silence la fondation d’un séminaire diocésain, qui fut la première institution de ce genre, non-seulement
(1) On lit dans une délibération universitaire, du 22 février IC50, que Fabrot ne put venir résider à Valence à cause de « l’emploi du soing qu’il prenaitdes livres qu’on imprimait à l’imprimerie royale, pour lequel le roi l’avait retenu à Paris. »
dans notre ville et dans le Dauphiné , mais encore dans tout le royaume de France.
Au commencement de décembre de l’année 1638 , le cardinal de Kichelieu , ayant été informé par l'un de ses amis, le célèbre P. Joseph ( François le Clerc de Trembla y ), de l’établissement en Provence d’une nombreuse congrégation de missionnaires , et des succès de leurs travaux , invita leur fondateur, l’abbé Christophe d’Autbier, à se rendre à Paris* où il voulait lui donner le collège de Bourgogne avec les revenus nécessaires pour l’entretien de vingt-quatre prêtres , dont les uns seraient employés aux missions , et les autres à l’instruction du clergé. L’abbé d'Aulhier se mit donc en route, avec vingt de ses missionnaires; mais arrivé à Valence, il apprit que le P. Joseph , le puissant protecteur duquel dépendait l’avenir de son établissement dans la capitale , venait d’être frappé d’une attaque d’apoplexie. Dès lors il jugea qu’il était inutile de continuer son voyage, et prit le parti de retourner à Marseille; mais Dieu, qui, dans les desseins de son admirable providence , destinait ce vertueux prélat à devenir l'apôtre des diocèses de Valence et de Die, en ordonna autrement. Avant son départ , Christophe se sentit intérieurement pressé d’aller offrir ses hommages à l’évêque de Valence, Charles de Léberon, qu’il ne connaissait pas; et si vif était ce désir, que, malgré Tavis de ses compagnons qui voulaient l’en détourner, il ne put résister à la voix intérieure qui l’exhortait à se présenter au prélat. D’un autre côté, le Seigneur qui avait suggéré cette pensée au pieux missionnaire, afin de le retenir à Valence, tit voir à l’évèque, pendant son sommeil, l’intérieur de sa cathédrale éclairé par un grand nombre de flambeaux, et le chœur
rempli d'ecclésiastiques d’une éminente piété ; ce qui l’étonna d’autant plus que, depuis longtemps, il gémissait sur les désordres que l’hérésie avait causés dans son diocèse , et qu’il priait instamment le Seigneur de lui envoyer des hommes apostoliques capables d’y remédier, en le secondant efficacement dans cette pénible mission. Le prélat était encore tout préoccupé de ce qu’il avait vu, quand l’abbé d’Aulhier et ses vingt missionnaires entrèrent dans la cour du palais épiscopal. Dès qu’il les eut aperçus, Charles de Léberon comprit ce que signifiait le songe qu’il interpréta de suite en leur faveur; mais il ne voulut s’en expliquer avec eux qu’après avoir pris connaissance des motifs de leur voyage et des raisons qui avaient pu les déterminer à lui rendre visite. Quand ils eurent fait part au prélat de ce qui venait d’arriver, celui-ci prit la parole , et leur dit que c’était dans des vues toutes particulières que la Providence avait permis leur voyage, qu’elle voulait les fixer à Valence afin d’opérer la réforme de deux diocèses, et de prendre la direction d’un séminaire dont il projetait la fondation depuis longtemps. Leur ayant alors ouvert son âme tout entière, il leur exposa tout ce que son zèle méditait poulie salut de son troupeau, et il les exhorta, dans les termes les plus affectueux, à rester auprès de lui afin de partager ses travaux et sa sollicitude , ajoutant que, puisqu’ils ne pouvaient plus s’établir à Paris, ils fonderaient une maison à Valence , et que cet établissement, quoique moins considérable que celui dont ils avaient conçu le dessein , n’en serait pas moins utile à l’Eglise, ni moins agréable à Dieu, qui ne fait acception de personne , et à qui toutes les âmes sont également chères.
La nature de cette proposition et les termes dans lcs-
quels elle était conçue louchèrent profondément l’abbé d’Authier , qui s’empressa de se mettre entièrement à la disposition de l'évêque, lui et scs vingt collaborateurs. Le prélat leur dit alors ce qu’il avait vu la nuit précédente durant son sommeil, et les embrassa tendrement, puis il ordonna à l’un de ses officiers de leur procurer de suite un logement près de la cathédrale, et de leur fournir tout ce qui serait nécessaire à leur entretien.
Le 16 janvier 1639, Charles de Léberon publia une lettre pastorale par laquelle il notifia à scs diocésains l'établissement définitif du séminaire de Valence, sous la direction des missionnaires du Saint - Sacrement. Quelques jours après, l'abbé d’Authier en fit l’ouverture dans une maison de location, en attendant que la Providence y pourvût d’une manière plus convenable. Les jeunes clercs s’y rendirent de tous les points du diocèse, et môme des diocèses limitrophes, et le nombre en fut bientôt si grand, que l’on fut obligé d’en renvoyer plusieurs dans leurs familles.
Le bien que produisit l’établissement du séminaire de Valence , dans lequel Charles de Léberon entretint à ses frais douze ecclésiastiques, pendant toute la durée de son épiscopat , opéra une heureuse réforme dans lé clergé du diocèse. Plusieurs de ceux qui y furent admis devinrent dans la suite des prélats distingués ou de saints prêtres , qui remplirent les fonctions du ministère avec honneur et édification. Louis XIII, passant à Valence pour se rendre à Perpignan, en 1642, félicita l’abbé d’Authier, et lui témoigna le désir que dans toutes les villes du royaume il y eût des maisons de sa congrégation, pour former les jeunes clercs à la vie sacerdotale. Le cardinal de Richelieu n’en parut pas moins satisfait, et pour encourager le pieux fondateur,
il proposa d’unir deux paroisses de la \ille, Saint-Apollinaire et Saint-Jean , pour en conlier l'administration aux missionnaires du Saint- Sacrement. Le cardinal confia même l’exécution de ce projet à l’évêque de Kliodez et au comte de Nogent, lesquels ne purent s’en occuper, par des raisons qui nous sont inconnues (1).
(I) Fie de Christophe d'Authier de Sisyaud, par Boreli.i, pag. 12 et suiv. Histoire hayiologique du diocèse de Valence, pag. 4 IC et suiv.