‹ Histoire de l'Université de Valence, et des autres établissements d'instruction de cette villeChapitre 24 sur 72 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Situation de l'université durant la première moitié du dix-septième siècle. — Répartition des gages des professeurs. — Troubles à ce sujet. — Intervention de l’évêque de Valence. — Décadence de l’université. — Promotions de faveur. — L’agrégation. — Jacques de Bovet d’Arier.

A l’époque dont nous venons de parler, l’organisation des éludes dans l’université de Valence ne laissait rien à désirer. Les cours de droit étaient suivis par un assez grand nombre d’élèves ; ceux de théologie et de médecine avaient été rétablis par arrêt du conseil du 23 février 1 635 ; seuls les régents de la faculté des arts ne figurent jamais dans les registres de l’époque, ce qui donne lieu de penser que cette faculté n’avait pas été réorganisée depuis les troubles antérieurs. Au surplus, le collège fondé par les consuls en 1643 pouvait en tenir lieu, puisqu’on y enseignait la grammaire, les belles-lettres et la philosophie.

Les gages des professeurs universitaires étaient prélevés sur l’impôt public; mais la répartition s’en opérait fort irrégulièrement. Le roi avait affecté à cette destination une somme annuelle de 6,000 livres sur les gabelles du Dauphiné. Cette somme devait être partagée entre tous les professeurs; mais, le 27 janvier 1635, le trésorier général de

Fiance, au bureau de Grenoble, statua que des six mille livres il en serait pris deux cent cinquante pour les gages du premier professeur de théologie , cent cinquante pour le second, trois mille neuf cents pour quatre professeurs de droit, mille pour le premier professeur de médecine, quatre cents pour le second, et trois cents pour l’entretien du jardin des plantes de l’université.

Or, il était évident que la somme de quatre cents livres affectée aux deux professeurs de théologie ne pouvait suffire à leur entretien. Cette faculté était d'ailleurs la première instituée par l’acte de fondation, et la plus indispensable dans un pays infecté du calvinisme; il ne convenait donc pas qu’elle fût reléguée au dernier rang, même après la faculté de médecine, à laquelle on assurait des revenus trois fois plus considérables. Vers la fin de l’année 1635, Yitalis Thieulon, docteur agrégé et second professeur en théologie, se plaignit au roi de cette injuste répartition. L’évêque de Valence appuya sa requête, et, se trouvant alors à Paris pour l’assemblée du clergé de France, il la recommanda à ses collègues, qui députèrent au conseil du roi l’évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux (I). Le 19 janvier 1636, le conseil rendit un arrêt portant que les six mille livres seraient distribuées de la manière suivante : six cent cinquante livres pour le premier professeur de théologie, quatre cents pour le second , pareilles sommes pour les deux professeurs de médecine, et les trois mille neuf cents livres restant, pour les quatre professeurs de droit.

Quelque temps après, Louis Bon, premier professeur

(l) Procès-verbaux des assemblées du clergé de France, tom. II , pag. S22.

de médecine protesta contre ce nouveau règlement, et, le 27 novembre 1641 , il obtint par surprise un autre arrêt sur requête, en vertu duquel il se fit attribuer la majeure partie des gages affectés aux professeurs de théologie. Mais Charles de Léberon, aidé du concours du clergé de France, fit révoquer cet arrêt en 1645 (1), et l’accord fut rétabli entre les professeurs des trois facultés, qui se partagèrent dès lors sans nouvelles discussions les six mille livres prélevées en leur faveur sur les gabelles du pays.

Cependant, en 1649, la cour, pour des motifs qui sont restés inconnus, retrancha un quartier à cette somme. En vain l’évêque de Valence se plaignit-il de cette mesure; elle fut maintenue jusqu’en 1656, époque où, grâce aux sollicitations réitérées du prélat, l’imposition fut rétablie dans son état primitif. Mais un second retranchement eut encore lieu en 1662. Aussitôt quelques professeurs suspendirent leurs leçons et ne consentirent à les reprendre que lorsque l’évêque, qui était alors Daniel de Cosnac, leur eut promis de s’intéresser en leur faveur. En effet, le prélat, se trouvant à Paris en 1666 pour l’assemblée du clergé de France, fit part à ses collègues des réclamations et des besoins des professeurs, et sollicita leur appui pour l’entier rétablissement de leurs gages. L’assemblée pria l’archevêque d’Arles de voir Colbert et autres personnes influentes de la cour. Ces démarches curent un plein succès; le 18 avril 1666, la cour rendit un nouvel arrêt qui rétablissait dans son premier état l’impôt affecté à l’entretien de nos professeurs (2).

(1) Procès-verbaux des assemblées du clergé de France, tom. III, pag. U 10. Mémoires du clergé, loin. 1, pag. 273.

(2) Mémoires du clergé, tom. IV, pag. 1011.

Nous sommes entré dans ces détails pour constater le§ services rendus aux docteurs de l’université par l’évèque de Valence. On s’est beaucoup apitoyé sur la condition de ces illustres régents assujétis au prélat par l’acte d’institution du corps universitaire ; on a même applaudi aux efforts qu’ils ont tentés en maintes conjonctures pour secouer le joug de son autorité , et , en lin de compte, il faut reconnaître que cette autorité fut toujours pour eux, au double point de vue de leurs intérêts matériels et moraux, un véritable élément de salut. On se souvient de ces paroles de M. Jules Ollivier : « Les professeurs ne virent qu’avec ombrage l’évêque intervenir dans leurs fonctions; ils craignaient qu’il ne leur dictât impérieusement ses volontés, ou qu’il n’employàt son pouvoir pour leur imposer des collègues contre leur gré. » Le docte écrivain aurait bien dû nous dire aussi si nos professeurs virent avec ombrage l’évêque intervenir en leur faveur, et employer son pouvoir auprès de la cour pour leur assurer le paiement des honoraires qui leur avaient été soustraits. Quoi qu’il en soit, si l’on étudie sans idée préconçue l’histoire de notre université, si l’on observe sans passion les diverses phases de son existence à travers les siècles orageux qu’elle a traversés, on ne pourra s’empêcher de reconnaître que son assujélissement à l’autorité épiscopale, outre qu’il était en harmonie avec les mœurs publiques de l’époque, fut encore pour cette corporation un puissant appui dans ses besoins matériels et un secours d’une indispensable nécessité dans ses défaillances morales. 11 est certain du moins qu’à l’époque dont nous parlions tout à l’heure , c’est-à-dire vers les premières années du dixseptième siècle, l’université de Valence avait rompu avec

les doctrines hétérodoxes, que tous les régents étaient catholiques , et que si quelques docteurs Calvinistes y furent admis à cause de leur rare et singulière érudition, tels que Jules Pacius , ils ne lardèrent point à abjurer leurs erreurs. On dira sans doute qu'il eût mieux valu respecter en leurs personnes la liberlé de conscience ; nous croyons qu’on fit mieux encore de rétablir au sein du corps enseignant les grands principes de foi et de moralité dont quatorze siècles avaient consacré l’importance, et qui seuls, alors comme aujourd’hui , pouvaient assurer le bonheur des familles et le repos des états. Il ne faut pas oublier, du reste, que l’université remplissait une grave mission, celle d’élever la jeunesse, de former à la religion des ministres, aux lois des interprètes , à l’innocence des défenseurs, qu’elle ouvrait par conséquent à une foule de jeunes gens une carrière honorable où l’on jouissait alors de beaucoup de considération, et où l’on exerçait une grande influence ; or cette haute mission, nul mieux que l’évêque ne pouvait en faciliter l’heureux accomplissement , et rien , quoi qu’on en dise, ne devait plus en assurer le succès que l’intégrité de la foi et de la morale dans tous les membres du corps universitaire.

Il faut avouer cependant qu’à l’époque où nous touchons , c’est-à-dire vers le milieu du dix-septième siècle, l'université de Valence commençait à décliner de nouveau sensiblement. Dès lors, en cflet, cette institution, autrefois si célèbre, ne signale presque plus son existence par aucun fait de quelque valeur, et c’est à grand’peine que l’on parvient à trouver quelques lambeaux informes de récits dans les pages de ses poudreux documents. Autant elle avait brillé d’un vif éclat durant la première période de sa

durée, autant elle fut pâle et obscure durant la seconde. Le temps n’était plus d’ailleurs aux études sérieuses, et celle de droit elle-mêine, qui avait passionné tant d’esprits du premier ordre au siècle précédent, était devenue languissante. Les chaires illustrées par les Cujas, les Décius, les Roaldès, les Faure des Bleins, étaient occupées par des professeurs dont le nom franchissait rarement l’enceinte des murs où ils enseignaient; leurs élèves, toujours assez nombreux, étaient plus jaloux d’obtenir les honneurs de la licence ou du doctorat que de véritables succès dans leurs éludes, et la plupart de ceux qui sollicitaient l'agrégation l'obtenaient par grâce et privilège, sans avoir à subir aucune épreuve, ou à redouter l’humiliation d’un refus. Ainsi étaient agrégés par faveur les fds, les petits-fils et neveux des anciens agrégés, des présidents à la chambre des comptes, des conseillers au parlement, des ambassadeurs, des magistrats, et de tout personnage haut placé dans la province ou ailleurs, et surtout à Paris. Plusieurs de ces agrégés devenaient ensuite régents, pourvus qu’ils étaient presque toujours d’une chaire de droit ou de médecine par le crédit des protecteurs qu’ils avaient à la cour. Il est aisé de concevoir que des promotions de cette nature devaient précipiter la décadence de l’enseignement , et compromettre tout à la fois l’honneur et l’avenir du corps universitaire. Telle est, en effet, l’origine des nombreux abus qui s'y glissèrent bientôt et que nous signalerons un peu plus tard.

Ce n’est pas néanmoins que tous les agrégés obtinssent ce titre par faveur: quelques-uns savaient le mériter par des travaux sérieux et soutenus. Ils subissaient d’abord les épreuves ordinaires pour le baccalauréat, la licence et le doctorat. Une fois gradués et docteurs, ils adressaient une

requête au doyen pour obtenir l’autorisation de faire ce qu’on appelait alors les lectures publiques en l’université. Ces lectures ou leçons devaient durer deux ans, au terme desquels ils subissaient un nouvel examen, et recevaient, s’ils en étaient jugés dignes , le titre d’agrégés.

Voici une formule de la requête :

« A messieurs les doyen , docteurs , régents et agrégés » de l’université de Valence supplie humblement M e Jac- » ques Bovet, docteur en droit de la dite université et origi- » naire de la dite ville, et vous remontre qu’il désire, pour « se rendre plus capable de servir le public, d’entre- » prendre de lire, suivant et en la forme des statuts, aux » lins d’être admis dans la dite université comme agrégé ; » et attendu que le dit suppliant est de Valence, il se sou- » met aux lectures pendant deux années, ainsi qu’est porté » par les dits statuts. Ce considéré, messieurs, vous plaira » permettre au dit suppliant d’entreprendre les dites lcc- » turcs aux fins d’avoir l’honneur de la dite agrégation » dans la dite université, dès le temps des lectures; cl le » dit suppliant priera pour votre prospérité.

» Bovet. #

Jacques de Bovet d’Aricr , l'auteur de celte supplique, lut en 1630, et devint plus tard professeur de droit. Il était fils de Zacharie de Bovet, savant jurisconsulte, et l’un des plus fameux personnages de son temps; il était né à Valence, où il professa depuis 1662 jusque vers l’année 1682. 11 est l’auteur de l’épîtrc dédicatoirc qui se trouve en tète des Institutions de Faure des Bleins, et qui est adressée à Daniel de Cosnac. Il composa aussi en latin.

pour l’usage de scs élèves un abrégé des Institutes de Justinien , imprimé à Valence en 1673, avec des notes pleines d’érudition (1). La bibliothèque de Grenoble en possède un exemplaire sous le n° 5914.

(I) Gvy-Allard , Nobiliaire, verlio /lovai. Rochas, Biographie du Dauphiné

Page 1