CHAPITRE XXIV
Anloine de Marville. — La fête de Saint-Sébastien. — Passage delà reine Christine de Suède à Valence. — Conllit au sujet de la préséance. — Nouveau règlement sur le choix du recteur. — Hommages rendus par l'université à la sainte Vierge. — Sa croyance en l'immaculée Concep- lion.
Jacques de Bovet d’Arier avait un parent qui fut aussi son collègue à l’université et qui mérite d’être connu. Nous voulons parler d’Antoine .de Marville. Il était avocat au parlement de Grenoble lorsque, le 19 février 1647, il fut pourvu par le roi d’une chaire vacante à Valence, dont il ne prit possession que Te 26 juin 1649. Il se distingua tout d’abord parmi les professeurs, et sa première leçon excita des applaudissements unanimes. On lit dans les registres de l’époque qu'il « y témoigna sa capacité et sa doctrine à la compagnie qui y avait assisté en grand nombre, en sorte que l’université ne pouvait recevoir que grands biens et advantages, ayant chez elle un personnage de son mérite. » Quelque temps après, Charles Fabrot, comme nous l'avons dit , s’étant démis de la première régence en droit, celle-ci fut dévolue à Antoine de Marville, par brevet de la cour, en date du 1" février 1650.
A celle époque, la France était agitée par les dernières
convulsions de la Fronde, et nos provinces toujours désolées par le fléau de la guerre, étaient dans un état lamentable. On lit dans une délibération du corps universitaire de Valence en date du 3 janvier 1655 : « A cause de la calamité publique causée par les gens de guerre du régiment d’infanterie et d’artillerie de Mgr le duc d'Orléans qui sont en quartier en la présente ville, la solennité de la fête de Saint-Sébastien fut différée jusqu’à ce que le temps fiït plus calme, et cependant le temps continue, n’y ayant eu jusqu’à présent aucun relâche. Sur quoi les membres de l'université ont conclu, avec la douleur dans le cœur, qu’attendu les calamités publiques causées par les extorsions, pilleries, meurtres, actes d’hostilité, et autres par les gens de guerre qui ont donné sujet à grande quantité d’habitants de fuir et déserter la ville, et à ceux qui ont demeuré de fermer leurs maisons et boutiques, d’appréhension d’ôtre pillés... ils étaient d’avis de renvoyer encore la solennité de Saint- Sébastien jusqu’à ce qu’il plût à Dieu de mettre la dite ville au calme et tranquillité qu’élle estoit auparavant. »
On sait que vers ce temps-là, Christine, reine de Suède, vint visiter Louis XIV. L’illustre princesse se trouvait à Valence le 1 1 du mois d’août de l’année 1656. Elle était descendue au palais épiscopal où tous les corps de la cité furent admis à lui présenter leuis hommages, ce qui fut l’occasion d’une lutte plaisante entre les officiers du présidial, ceux de l’évêque et les docteurs de l’université.
Les docteurs s’étaient rendus de bonne heure à l’évêché, et déjà ils étaient à la porte de la salle où la reine venait d’être introduite, lorsque survinrent tout-à-coup les officiers du présidial qui voulurent entrer les premiers. Nos docteurs se récrièrent contre cette prétention qu’ils regar-
liaient comme attentatoire à leurs prérogatives; une vive altercation s’engagea, des paroles menaçantes furent échangées de part et d'autre, et l’on était sur le point d’en venir aux voies de fait, lorsque, la porte s’étant ouverte brusquement, les ofticicrs du présidial entrèrent dans la salle. Pendant qu’ils complimentaient la reine, arriva le lieutenant du siège de la justice épiscopale suivi de scs procureurs. Ceux-ci prétendirent à leur tour avoir le droit de précéder le corps universitaire, et l’écartant avec violence, ils s’emparèrent de la porte qui s’ouvrit bientôt devant eux. L’exaspération des docteurs était à son comble ; ils résolurent de se venger de cet affront, et de retour à l’université, ils se réunirent en assemblée générale pour en délibérer. Trois d’entre eux, Crozat, Pan et Marville furent chargés de se concerter avec les doyens des trois facultés pour rédiger au plus tôt une requête de recours au conseil du roi et au parlement de Grenoble, à l’encontre des officiers du présidial et du corps de la justice épiscopale; nous ignorons quelles furent les suites de l'affaire. Au surplus, les réclamations des docteurs n’étaient pas légitimes, car habituellement ils n’avaient pas le droit de préséance sur les officiers de l'évêque.
Ceci nous rappelle une autre aventure qui n’est pas de notre sujet, mais que nous croyons pouvoir cependant relater en ce lieu comme un curieux tableau des mœurs de l’époque. C’était le 28 août de l’année 1634, une procession générale avait lieu dans la ville à l’occasion du jubilé. Derrière le Saint-Sacrement porté par l’évêque marchait le corps de la justice du prélat, composé du bailli, du juge-maje, des procureurs et autres officiers, l’épée au côté , puis les corps de la ville précédés des quatre consuls
en grand uniforme, et enfin les membres de l’université. Cet ordre était observé de temps immémorial, mais en 1634, il déplut à quelques officiers de la justice royale, qui refusèrent d’assister en corps à la cérémonie. Toutefois Antoine Féraillon, conseiller du roi et trésorier de la généralité de Dauphiné, y vint en habit court, comme simple bourgeois, et prit place parmi les officiers de l’évêque. Féraillon fit plus encore. Lorsque la procession sortit de l’église de Saint-Jean, il voulut précéder Louis de Dorne, juge-maje du prélat, et « au conspect du Saint- Sacrement, il fit eflort pour prendre la droite sur ledit juge, le poussa fort rudement, et continua cette insolence tout le long des rues. » D'un autre côté, sa femme, au sortir de l’église des Capucins (aujourd’hui celle de l’Hospice), voulut à son tour devancer Diane de Chabert, épouse de Dorne, « et la poussa deux fois très-rudement; et ne pouvant par ses inutiles efforts prendre le pas sur Diane, elle s’en prit à sa jupe avec rage et violente colère, arracha la dite jupe, la rompit, la déchira par derrière, au grand scandale de tous les assistants. Bien plus, sur ce que la fille de chambre de Diane empêcha l agresseuse de déchirer entièrement la dite robe de sa maîtresse, la Féraillon s’efforça de la maltraiter à coups de pieds et à coups de poings, l’appelant une effrontée, et la menaçant de lui faire couper la gorge. »
Il faut en convenir, des scènes de cette nature contrastent étrangement avec le respect des choses saintes et surtout avec la componction du jubilé. Quoi qu’on dise de nous, nous valons cependant, au moins sous ce rapport, un peu mieux que nos ancêtres. Revenons à l'histoire de notre université.
Depuis son origine, le corps universitaire était gouverné par un recteur dont l’élection se faisait annuellement au mois de décembre. Il devait être choisi non parmi les régents ou les agrégés, mais parmi les élèves les plus recommandables. « En général, dit Pierre de Bubie, les recteurs sont enfants de MM. de la cour du parlement de Dauphiné ou de Bourgogne, même des gentilshommes des plus qualifiés des dites provinces ou des provinces étrangères (1). » C’était là, sans doute, pour les nombreux jeunes gens qui suivaient les cours universitaires, un honneur, un témoignage de confiance, mais ce fut aussi pour eux fréquemment une source d’abus et de désordres, car l’intrigue, la corruption « par argent et butin » élevèrent parfois à la dignité de recteur des candidats qui n’avaient aucune des qualités exigées par les statuts. 'On en jugera par les paroles suivantes extraites d’une délibération des docteurs en date du 1" décembre 1657 : » Le doyen propose que l’université a reconnu depuis longues années le préjudice que le rectorat, qui a esté conféré d’après les statuts à un escliolier, a rapporté à la dite université, et les maux cl désordres en ont été si grands qu’ils ont entièrement fait déserter lesdits escholiers, ainsi qu’il est notoire. » On lit d’autre part dans une supplique adressée le même jour au parlement de Grenoble que l'université avait enfin résolu « d’empêcher le désordre dont plusieurs plaintes avaient esté portées pour la création d’un recteur escliolier, laquelle donnait toujours aux étudiants l’occasion de faire des débauches, et détournait ceux qui avaient dessein d’y venir pour faire leurs études. »
(I) Mémoire de Pierre de Bubie contre Charles de Léberon, fkê que de Valence.
Il était temps, en effet , de remédier à ces abus. C’est pourquoi les doyens, les régents et les agrégés, après s’ètre concertés entre eux, en demandèrent la réforme à l’évêque, chancelier de l’université. L’évèque les engagea à « coucher sur le papier les articles qu’ils trouveraient estre pour ce subjet les plus avantageux », et aussitôt ils rédigèrent un nouveau règlement en vertu duquel le recteur ne devait plus désormais être choisi parmi les élèves, mais seulement parmi les docteurs régents ou agrégés, auxquels seraient attribuées toutes les fonctions du rectorat.
Voici les principaux articles de ce règlement :
1° La charge de recteur sera déférée aux plus anciens des trois facultés qui résideront à Valence, à commencer par les docteurs en droit, et continuant ainsi suivant l'ordre de leur réception. A chacun d’eux, à tour de rôle, appartiendront tous les droits honorifiques de ladite charge, et la provision des offices de l’université, de l’avis de son conseil.
2° Toutes les bienvenues sont supprimées. Pour tous droits appartiendront audit recteur deux livres pour chaque élève qui sera gradué.
3° Le conseil du recteur sera composé de deux chanoines, l’un de Saint-Apollinaire et l’autre du Bourg-lès- Valence, et de deux consuls de la ville.
4° La nomination annuelle du recteur sera toujours précédée delà messe du Saint-Esprit, à laquelle tout le corps assistera.
Ce règlement, approuvé par le chancelier et la cour du parlement de Grenoble, fut mis en vigueur dès l’année 1658. Le premier recteur élu d’après cette nouvelle disposition fut Henri de Rubie , premier professeur agrégé en
théologie. On lui donna pour conseillers les chanoines François Férandin de la cathédrale, et Jean Choldérac de * la collégiale du bourg.
On trouvera parmi les pièces justificatives la liste par ordre chronologique de tous les recteurs qui ont gouverné depuis cette époque l’université de Valence.
A la fin de la délibération où fut résolue la réforme dont nous venons de parler, se lisent quelques lignes que nous devons consigner ici comme un témoignage des sentiments religieux qui animaient alors les membres de notre université, et notamment de leur dévotion envers la très-sainte Vierge. Après avoir parlé de la visite qu’ils avaient faite à l’évèque au sujet du nouveau règlement relatif au rectorat, ils ajoutent : « Bien avons-nous supplié mon dit seigneur d’agréer comme l’université a toujours eu pour sa protectrice la sainte Vierge, mère de Dieu, que son nom et image qui a esté toujours appliquée aux lettres et aultres actes de ladite université depuis son institution , y demeurera toujours en la sorte qu’il est, afin qu’elle nous continue sa protection à l’advenir comme elle a fait au passé (1). #
Nous ne voulons pas omettre de dire à cette occasion qne « chaque année , les régents de la faculté de théologie prêchaient, le 8 décembre, dans l’église cathédrale, un sermon où ils enseignaient très-doctement la Conception Immaculée de la mère vierge. C’est ce que nous apprend Pierre de Bubie dans son mémoire contre Charles de Léberon. Nous sommes heureux de constater ce fait en passant; il honore l’église et l’université de Valence.
(I' Dans plusieurs autres délibération*, la sainte Vierge est appelée Mère et Patronne de l’université.