CHAPITRE XXXII
Sollicitude de Mgr Milon à l'égard des élèves de l’université. — Le formulaire. — Mort de M. Bachasson. — Dévouement de MM. Montrasse et Ruel , professeurs de médecine , et de deux agrégés de la même faculté — Le concours. — M. d'Aumont. — Suppression de la seconde chaire de médecine.
L’heureuse issue des négociations dont nous venons de parler appela les sympathies des familles sur l’université de Valence, et imprima un nouvel essor aux études dans toutes les facultés, surtout dans celles des arts et de théologie, qui virent grandir notablement en peu de jours le nombre de leurs élèves. Parmi ces derniers on distinguait beaucoup de jeunes élercs venus à Valence de tous les diocèses voisins pour suivre les cours théologiques de l’université. Mgr Milon, désirant protéger leur jeunesse et l’honneur de leur état contre les dangers qui les environnaient de toute part, recommanda au recteur de tenir la main à ce qu’ils vécussent d’une manière édifiante, et se conformassent dans leurs habits comme dans leurs mœurs aux règles des saints canons, et au cas où ils viendraient à s’en écarter, il voulut que chaque professeur leur refusât les attestations d’études qui leur étaient indispensables pour être promus aux grades universitaires. Le recteur et
les régents approuvèrent ces mesures et prièrent Mgr Milon de porter une ordonnance à ce sujet, promettant de la faire lire aux ecclésiastiques non-seulement à l’ouverture des cours, mais encore toutes les fois qu’on le jugerait à propos.
Au reste, le zélé pontife ne se bornait pas à la répression des abus qui pouvaient se glisser dans la faculté de théologie, il étendait encore sa sollicitude sur la conduite des élèves de toutes les autres facultés, et sa vigilance n'élait jamais en défaut, surtout quand il s’agissait de l’honneur de la religion. C’est ainsi qu’en 1741 , à l’époque où la cour exigea la signature du fameux formulaire ou bref apostolique au sujet du livre de Jansenius, ayant appris qu’un élève de la faculté de droit, nommé Le Mercier, avait signé le formulaire de cette sorte: Ce 2 mars 1741, Le Mercier, sms savoir, Mgr Milon convoqua aussitôt les docteurs en assemblée générale et leur représenta « que le jeune gradué s’était ingéré témérairement en signant de cette manière, que c’était là un désordre et un mépris du roi, lequel avait ordonné la signature et l’acceptation dudit formulaire purement et simplement ; il ajouta qu'à son avis Le Mercier devait être déclaré déchu du grade de bachelier à lui conféré antérieurement, qu’on ne pouvait point l’élire à celui de licencié qu'il postulait alors, et que l’université devait porter scs plaintes à la cour de la signature injurieuse que ce particulier avait osé mettre sur le registre du formulaire. »
Tous les membres de l’assemblée adoptèrent l’avis du prélat, et l’on prit, séance tenante, une délibération conforme qui fut notifiée le même jour au jeune Le Mercier.
Dès le lendemain le coupable se présenta au recteur, dé-
clarant que « c’était avec regret qu’il avait appris le contenu de la délibération, qu’il suppliait Mgr l’évèque, ainsi que tous les docteurs, de lui pardonner la faute dans laquelle il était imprudemment tombé , qu’il ne connaissait pas la conséquence des termes dont il s'était servi et qu'il offrait d’effacer cette signature, et d’en mettre une autre à la place purement et simplement. »
Informé de son repentir, Mgr Milon intercéda sur-lechamp lui-même en faveur du coupable auprès de l’université, et à sa prière, les docteurs réunis firent apposer par Le Mercier une nouvelle signature au formulaire et lui permirent de se présenter à la licence.
La faculté de droit avait alors quatre professeurs d'un mérite distingué; le premier, déjà connu de nos lecteurs, était M. Bachasson, le deuxième M. de Gailhard, le troisième M. Planta, et le quatrième M. Rouveyre de l’Etang.
Jean-Pierre Bachasson avait rendu, durant tout le cours de sa longue carrière, de nombreux services à l’université, ainsi qu’à l’administration municipale dont il gérait les affaires en qualité d’avocat. Il est fait mention de lui presque à chaque page, dans les registres du corps enseignant, aussi bien que dans ceux de la maison consulaire. 11 mourut le 13 février 1743. L’université ordonna un service pour le repos de son âme, « lequel on tâcha de faire avec toute la distinction possible, attendu le mérite, la science, l’expérience, la doctrine profonde et les autres vertus morales et chrétiennes dont il était doué, et le respect et la vénération que devait toujours avoir l’université pour sa mémoire, ayant rempli avec toute sorte de dignité les fonctions de professeur pendant près de cinquante ans(l).»
'I) Registres manuscrits de Vunircrsitc, délibération du 13 février 1 7 -i-i.
La faculté de médecine avait alors deux professeurs dont le nom n’était prononcé qu’avec respect et reconnaissance. M. Montresse et M. Ruel honoraient l’enseignement et l’exercice de la médecine par leurs talents et surtout par leur zèle à visiter les malades. En 1745, quelques soldats de l’armée du Piémont, atteints de maladie contagieuse, ayant été amenés à Valence et déposés dans les hôpitaux, nos deux excellents professeurs voulurent les servir, et s’étant enfermés au milieu d’eux, ils contractèrent la maladie, et moururent victimes de leur dévouement. Deux agrégés de la même faculté, MM. Montlovier et Valette, demandèrent comme une faveur de les remplacer auprès du lit des soldats, et moururent, eux aussi, peu de jours après, de la même manière. Mgr Milon en fut vivement affecté ; il convoqua les membres du corps enseignant, et fit en leur présence l’éloge des quatre défunts, « lesquels, dit-il, étaient également recommandables par leur capacité et par leur charité. »
La faculté de médecine avait donc perdu ses plus illustres professeurs lorsqu’elle fut heureusement relevée par un jeune candidat à qui fut dévolue la première régence, et qui jouit bientôt parmi ses collègues d’une juste réputation ; nous voulons parler d’Amulphe ou Arnould d’Aumont, né à Grenoble le 27 novembre 1720 (1), d’autres disent à Valence en 1721 (2). Il avait fait ses études et avait reçu le bonnet de docteur à Montpellier, et il se présenta le 16 avril 1745 à l’iiniversité de Valence pour concourir à la dispute de la ' première chaire de médecine, vacante par la mort de Montresse. Sept candidats s’inscrivirent en même temps
(I) D’après la France Littéraire de 1109, et la plupart des biographes.
(?) D’après la Statistique de la Drôme, par M. Delacroix , pag. 03?.
que lui pour la première et la seconde régence, et tous furent admis à la dispute afin que les deux chaires pussent être adjugées l’une et l’autre par un seul et même concours. Mais comme le concours ne pouvait avoir lieu dans la ville de Valence où presque tous les juges en état d’apprécier la capacité des aspirants venaient de mourir, l’université résolut de les envoyer à Montpellier, où l’université de cette ville reconnaîtrait les plus capables d’entre eux, promettant de conférer les deux chaires à ceux qui en seraient jugés les plus dignes, à condition toutefois qu’ils se présenteraient à l’évêque de Valence pour en recevoir leurs provisions et prêter serment entre ses mains.
Cette mesure commandé# par les circonstances ne lut pas agréée de tous les candidats. Les uns virent avec peine l’ajournement du concours, les autres demandèrent qu’il eût lieu en funiversité d'Orange. Onréponditaux premiers qu’il fallait écrire au recteur de Montpellier, se concerter avec lui et recevoir ses avis ; aux seconds, « que l’université d’Orange ne servait qu’à refroidir les études par la facilité avec laquelle on y obtenait les degrés. » Peu satisfaits de ces réponses, les huit candidats se répandirent en murmures, et quelques-uns en portèrent leurs plaintes à la cour. D’Aumont, mieux avisé, demanda tout simplement au roi de le pourvoir lui-même par un décret spécial de la première régence. En effet, le 22 avril, le roi rendit en sa faveur un décret conçu en ces termes :
« Aujourd'hui 22 avril 1745, le roi étant à Versailles, Sa Majesté étant informée que les deux chaires de professeurs en la faculté de médecine de l’université de Valence sont actuellement vacantes, et que le petit nombre de
docteurs qui reste dans cette faculté ne permet pas d'y mettre lesdites chaires au concours, il serait nécessaire de le renvoyer dans une faculté éloignée, ce qui serait difficile à exécuter, et priverait pendant trop longtemps les étudiants des leçons ordinaires, à quoi voulant pourvoir, Sa Majesté, sur les bons témoignages qui lui ontété rendus de la suffisance, capacité, intégrité de vie et de mœurs, religion catholique, apostolique et romaine, fidélité, zèle et affection à son service du sieur Arnulphe d’Aumont, l’a choisi et ordonné pour remplir et posséder la première des deux chaires de professeurs en la faculté de médecine de l'université de Valence, pour la desservir aux mêmes droits, honneurs, privilèges et appointements qui y sont affectés, sans que, pour ce sujet, le sieur Arnulphe d’Aumont soit tenu de subir aucun examen ni concours, dont Sa Majesté l’a dispensé et dispense, sans néanmoins tirer à conséquence.
» Signé : Louis.
Et plus bas ,
» Devoyer ii’Arcexson. »
Ce brevet fut envoyé immédiatement à Mgr Milon qui le communiqua au recteur; mais à peine fut-il connu qu’il souleva des réclamations unanimes. En vain une lettre de cachet du 20 août suivant ordonna-t-elle de le rendre exécutoire; de nouvelles protestations furent adressées à la cour, -et l’université ajourna les provisions de l’élu jusqu'à cequ’enfin Mgr Milon réussit à calmer les esprits, ce qui n’eut lieu qu’au mois d’octobre 1747. Le 5 de ce mois, en effet, d’Aumont reçut ses lettres de provisions signées de l’évèque, et le premier docteur agrégé en médecine l’installa en présence de tous les élèves de la faculté. Ses com-
pétiteurs auraient pu dès lors solliciter un concours pour la deuxième régence; mais soit qu’ils eussent été déconcertés par sa bonne fortune, soit que la faculté de Montpellier n’eût point accueilli la demande qu’on lui avait faite de présider à l’examen des candidats, le concours n'eut point lieu. Au reste, le nouveau professeur satisfit si bien dès le début les élèves qui suivirent ses leçons, que nul d’entre eux ne témoigna le moindre désir d’en avoir un deuxième. La seconde chaire de médecine demeura donc vacante, et neuf ans s’écoulèrent sans que l’on y pourvût en aucune façon. L’université se proposait sans doute d'ouvrir plus tard un. concours à cette fin, car son honneur exigeait que cette chaire ne demeurât pas plus longtemps silencieuse ; elle résolut, en effet, de prendre à cet égard quelques mesures vers le mois de février de l’année 1756, mais au moment où elle allait mettre la main h • l’œuvre, elle apprit qu’il était question de supprimer la seconde chaire et de réduire la faculté de médecine à une seule régence. Cette nouvelle affligea profondément nos docteurs; ils se mirent aussitôt à rédiger force mémoires pour les envoyer au roi et recoururent àMgrMilon, « sans le crédit et l’appui duquel , disaient-ils , tous les mouvements auraient été inutiles. » L’évêque intervint, en effet, mais il était trop tard. Le 8 avril parut le décret de suppression; il était ainsi conçu :
a Nous sommes informé que des deux chaires établies en la faculté de médecine de Valence, il y en a une qui se trouve vacante depuis l’année 1747, et comme celle qui est remplie parle sieur d’Aumont est suffisante pour procurer aux étudiants en médecine les instructions qui leur sont nécessaires, nous avons jugé à propos d’expliquer nos intentions sur ce sujet.
IG
» A ces eauses, de l'avis de notre conseil, nous avons, par le présent édit, statué et ordonné que la chaire de médecine vacante en l’université de Valence soit et demeure éteinte et supprimée, et avons réuni les fonctions de ladite chaire à celle du sieur d’Aumont, à l’effet, par ledit sieur d’Aumont et ses successeurs, de jouir des gages et émoluments attachés auxdites deux chaires, à la charge par d’Aumont et ses successeurs de faire chaque année aux élèves de la faculté un cours d’anatomie. »
Aussitôt que le recteur eut reçu ce décret, il convoqua ses collègues, et ceux-ci résolurent d’un commun accord qu’attendu que le décret paraissait avoir été surpris par fraude ou par intrigue, et qu’il était d’ailleurs nuisible à l’université, on supplierait Mgr l’évêque de Valence d’en solliciter au plus tôt la révocation ; mais le prélat, instruit des intentions formelles de la cour, leur fit entrevoir qu’il était inutile d’insister auprès d’elle, et qu’il fallait se résigner, pour l’honneur même du corps enseignant, à exécuter sans murmure l’édit de suppression.