‹ Histoire de l'Université de Valence, et des autres établissements d'instruction de cette villeChapitre 36 sur 72 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Portrait de Mgr Milon placé dans la salle royale de l’université. — Vénération de la ville de Valence pour ce prélat. — Sa mort. — Mgr Fiacre- François de Grave. — La bibliothèque de Saint- Ruf. — Refus de nouvelles affiliations. — Décadence de l'université. — Ménurel , de Montélimar. — Henri Planel , agrégé et professeur.

L'accueil fait par Mgr Milon à l’édit qui venait de supprimer la seconde chaire de médecine, loin d'altérer la confiance, l’estime, l’affection de l’université pour le vénérable prélat, ne fit que resserrer de plus en plus les liens qui les unissaient l’un à l’autre ; nous pourrions en citer de nombreux et touchants témoignages ; nous nous bornerons à un seul, consigné dans les registres universitaires, sous la date du 25 janvier 1752, et qui mérite d’ètre reproduit ici dans sa simple et naïve expression.

« Le recteur propose qu’il a été question de se procurer le portrait de Mgr l’évêque, chancelier de cette université. Il a aperçu dans tous les membres de la compagnie le juste et respectueux empressement qu'ils avaient tous de placer dans cette salle publique le portrait de leur protecteur et conservateur, et il a senti qu’ils étaient tous si

fort remplis de l’idée des bienfaits essentiels que cet illustre prélat ne cesse de répandre sur eux , qu’ils prirent la sage et prudente résolution de lui députer MM. les premiers professeurs des facultés, M. le recteur en tète, pour supplier Sa Grandeur que l’on mît ici son portrait comme un de nos plus précieux ornements; que depuis cette époque, il a appris par voie sûre que Monseigneur, par un effet de sa bonté et une suite de ses bienfaits, permet et consent que la compagnie fasse prendre une copie de son portrait peint par le célèbre Rigaud ; que la nouvelle qu’il vient de donner n’étant pas équivoque, elle ne peut par conséquent qu’être très-agréable à la compagnie; que, dans cette heureuse position, il pense que la compagnie regardera la députation résolue dans la dernière assemblée comme inutile, puisqu’il serait hors d’œuvre de demander un consentement déjà donné ; qu’il pense aussi que tous les membres du corps étant empressés comme ils le sont d’avoir le portrait de notre illustre conservateur, ils se hâteront de se le procurer ; que comme le souvenir des obligations que lui a la compagnie, souvenir qui est si justement gravé dans les cœurs, ne suffit pas, et que la compagnie désire encore d’en avoir sans cesse devant les yeux le respectable objet , et d’en conserver la mémoire à la postérité, il paraît convenable d’ajouter à ce portrait une dédicace qui exprimerait les miotifs de l’humble gratitude de là compagnie par ce mot : Conservatori.

» Conclut que incessamment il sera fait le tableau de Mgr l'évêque par le sieur Treillard, et que l’on mettra la devise indiquée pour conserver à jamais le souvenir des bienfaits de Sa Grandeur envers la compagnie; de plus,

qu’on ajoutera dans les embellissements de la cheminée de la salle royale ce vert d’Horace :

Hic âmes dici Pater atque Princeps (l). »

Au reste, ce n'était pas seulement l’université qui prodiguait à Mgr Milon des témoignages de respectueuse gratitude. Toute la ville l'honorait aussi comme l’un de ses plus généreux bienfaiteurs, car durant le cours de son long épiscopat, il n’avait cessé de répandre autour de lüi d'abondantes largesses. Le chapitre, les églises, les hôpitaux, tous les établissements de charité et d’instruction , la municipalité elle-même en reçurent maintes fois des secours très-considérables. Nous espérons pouvoir un jour raconter amplement l’histoire de ce zélé pontife, et mettre sous les yeux du public valentinois le tableau vraiment admirable de ses bonnes œuvres.

11 mourut le 18 novembre 1771, après avoir gouverné l'Église et l’université de Valence pendant quarante-cinq ans.

Mgr Fiacre-François de Grave lui succéda en 1772. Le jour de son entrée solennelle à Valence, il fut, au nom du corps universitaire, complimenté en latin par M. d’Aumont, auquel il répondit aussi en latin « fort élégamment (2). »

Comme son illustre prédécesseur, Mgr de Grave témoigna beaucoup de zèle pour les intérêts de l’uiiiversité. L’un des premiers témoignages d’atlachemenl qu’il lui donna fut de lui assurer une large part dans les dépouilles de l’ordre

(1) Il existe encore de nos jours, à Valence, plusieurs portraits de Mgr Milon. Le plus remarquable est celui qui orne le salon de l’hôpital, et qui porte le nom de Treillard. C’est sans doute la copie de Rigaud , faite en 1152, par ordre de l’université.

(2) Mémoires manuscrits de Michel Forkst.

religieux de Saint-Ruf dont on négociait alors la sécularisation, en sollicitant en sa faveur la riche bibliothèque de cet ordre. L’arrêt, rendu un peu plus tard et dont nous parlerons en son lieu, portait en substance que la bibliothèque des chanoines réguliers de Saint-Ruf serait donnée à l’université, à condition de la rendre publique trois jours par semaine, et que pour l’indemniser des frais de la translation des volumes et de l’appropriation du local destiné à les recevoir, il lui serait alloué une somme de six mille francs sur le produit de la vente du palais abbatial. Nous ajouterons en passant qu’à la même époque, M. Laurent Bachasson , doyen des docteurs agrégés de la faculté de droit, donna aussi au corps universitaire cent neuf volumes in-folio sur le droit civil, canonique et français, avec la somme de trois mille francs pour augmenter au besoin cette collection précieuse. La somme et les volumes furent délivrés par M. Bachasson de Montalivet, héritier du donateur.

Mais Mgr de Grave ne borna pas sa sollicitude aux intérêts matériels de l’université ; il eut surtout à cœur d’y entretenir les études dans un état prospère, et d’en éloigner par conséquent tout ce qui aurait pu leur causer un préjudice quelconque. S’étant aperçu que l’affiliation des séminaires de Lyon, du Puy et de Viviers aux facultés des arts et de théologie avait eu pour celles-ci de graves inconvénients, il exhorta les docteurs à ne plus prêter l’oreille à des propositions de cette nature, et lorsqu'on 1774, l’évêque d’Autun le pria d’intervenir auprès de l’université pour en obtenir la même faveur, le nouveau chancelier s’y opposa formellement, et son avis fut goûté de tout le corps universitaire. Voici la délibération qui fut prise à ce sujet :

« Les inconvénients que présente l'affiliation des séminaires aux facultés de théologie et des arts sont trop frappants pour que les réels avantages qu’on fait envisager aux universités puissent leur laire illusion sur le danger de ces érections particulières, dont l’effet le plus immédiat serait la désertion et la chute inévitable de leurs écoles , d’énerver leur gouvernement et leur discipline intérieure, de précipiter la décadence des arts et des sciences, et de hâter le retour aux siècles d’ignorance et de barbarie. Obligées par devoir et par état de veiller au progrès des lettres par le maintien des études, les universités sont persuadées que si le défaut d’écoles est un obstacle qui enchaîne les talents, leur trop grande multiplicité est un secours dangereux qui les étouffe en paraissant les favoriser. L’émulation des écoliers dépend de leur concours; en augmenter le nombre, c’est aider le seul aiguillon qui les porte à dévorer les difficultés et qui adoucit la rudesse des commencements par l’espérance du succès et la gloire de surpasser leurs condisciples. D’un autre côté, le maître jaloux du bien de ses élèves est empressé de répondre au zèle qu’il a pris soin d’exciter chez eux, et se sent animé d’une nouvelle ardeur... Si les universités avaient la faiblesse de se prêter aux affiliations des séminaires, l’abandon général les changerait en bureaux des grades, et ceux-ci, au lieu d’être lu preuve et la récompense des études, de la sagesse de la conduite, ne seraient plus que l’effet des certificats délivrés par des professeurs étrangers presque inconnus ... »

Les lignes qu’on vient de lire sont une preuve entre bien d’autres qu’à l’époque où nous touchons, l’université marchait à grands pas vers la décadence. Il y avait cependant encore dans chaque faculté des professeurs qui

n’étaient pas sans mérite. M. d’Aumont se distinguait surtout dans celle de médecine. Il venait d’y faire recevoir en qualité d’agrégé surnuméraire le docteur Jean-Joseph Ménuret de Chambaud, médecin de l’hospice de Montélimar. Ménuret avait reçu le jour dans cette ville le 23 janvier 1739, et avait étudié à Montpellier. Il jouissait déjà d’une certaine réputation lorsque, se trouvant à Valence au commencement de l’année 1772, il témoigna à d’Aumont, son ami, le désir d’être associé gracieusement, c’est-à-dire, sans avoir à subir d’examen préalable, à la faculté de médecine. Le 4 février, d’Aumont fît part de ce désir à ses collègues, ajoutant qu'ils devaient y faire bon accueil en considération du mérite et de la renommée du jeune docteur ; tous acquiescèrent d’une commune voix à sa proposition. Ménuret en ayant été prévenu, se rendit à l’université où il prêta serment, et fut installé par d’Aumonl lui-même qui le fit siéger dans une des chaires magistrales. Ménuret fut l’un des plus habiles médecins de son époque , il rédigea pour X Encyclopédie plusieurs articles estimés, et composa divers ouvrages que l’auteur de la Statistique de la Drôme fait connaître en détail (1); il mourut à Paris en 1815.

La faculté de droit avait aussi quelques professeurs distingués, entre autres François Planta, de Valence, et Claude Brohard, de Grenoble. En 1775, elle reçut parmi ses agrégés J. -B. Henri Planel, originaire de Crest, qui était fort jeune à cette époque, mais qui s’acquit bientôt une juste réputation.

Il avait étudié le droit sous Claude Brohard, et n’avait obtenu encore que les grades de bachelier et de licencié

(I) Statistique de la Drôme, par Delacroix, pag. 5&8.

lorsqu’il se présenta pour concourir à la dispute d’une agrégation dans cette faculté. La confiance du jeune candidat surprit quelques membres du corps universitaire qui voulurent l’écarter ; mais le garde des sceaux de France écrivit au recteur de l’admettre à la dispute, quoiqu'il n’eût pas atteint l’âge requis par les statuts, qu’il ne fût pas docteur, et qu'il n’eût pas môme rempli encore l’année d’assiduité prescrite par les règlements. Le garde des sceaux ajouta que s’il était reconnu le plus capable, le roi lui accorderait volontiers toutes les dispenses qui lui seraient nécessaires. Henri Planel fut donc admis à la dispute, et malgré les efforts de quatre concurrents, il remporta une victoire si complète qu’au dépouillement du scrutin toutes les voix se trouvèrent réunies en sa faveur. Il fut alors décidé qu’avant de procéder à son installation, on attendrait les dispenses qui lui avaient été promises ; mais aussitôt quelques docteurs de la faculté écrivirent au chancelier de France pour protester contre une élection qu’ils croyaient prématurée. « Le jeune Planel a du talent, disaient-ils, mais il n’a pas encore vingt-un ans. Il promet beaucoup par ses dispositions naturelles et par son application au travail, mais il pourrait se décourager, et s’il vient plus tard à obtenir une chaire, il négligera ses élèves, et ne leur en imposera pas (1). *

Ses compétiteurs avaient prévu qu’à la première occasion il concourrait pour une régence, et cela ne manqua pas d’arriver. Le 22 avril suivant, la quatrième chaire de la faculté de droit étant devenue vacante, le jeune Planel s’inscrivit pour la dispute qui devait y pourvoir ; mais,

(1) lleyistres manuscrits de l’université, déliliératlon du 4 mars 1775.

comme à cette époque il n’avait pas même encore reçu les dispenses qu’il attendait pour son agrégation, scs concurrents redoublèrent d’efforts pour l’écarter du concours, et ils dénoncèrent au roi ses prétentions qu’ils disaient exorbitantes. Le garde des sceaux écrivit, en effet, au recteur que Planel était encore trop jeune pour prétendre à la dispute d’une chaire. Vainement l’intrépide candidat promit-il d’obtenir à cette fin de nouvelles dispenses, les docteurs ne lui laissèrent pas le temps de les demander, et procédèrent immédiatement à l’élection d’un quatrième professeur.

Henri Planel ne se laissa pas déconcerter par cette mésaventure, ni môme par l’ajournement de son installation au nombre des agrégés, qui n’eut lieu que le 5 juin 1775. Il reçut le bonnet de docteur en 1776, et quelque temps après, l’un des professeurs de la faculté de droit étant mort, il s’inscrivit de nouveau pour la dispute de sa chaire. Le concours eut lieu le 31 mars 1778, et Planel, reconnu à l’unanimité des voix supérieur à tout ses concurrents, fut proclamé digne de la quatrième régence. Il atteignait alors à peine sa vingt-cinquième année, mais le garde des sceaux le dispensa de l'article des statuts qui exigeait que tout professeur eût trente ans accomplis, et il fut installé solennellement le 6 mars 1779. L’année suivante, ses collègues l’élevèrent à la dignité de recteur.

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