‹ Histoire de l'urologieChapitre 35 sur 76 · LI-: MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LI-: MOYEN AGE

D’ailleurs il ne laissa pas de successeurs car, exception faite pour Monde ville et Guy de Cliauliac, nous allons voir s’ouvrir pour la chiriu'gie une période <le médiocrité qui dura deux siècles. Autour de Pitard (1250 ?), médecin de saint Louis et de Philippe le Bel, s’est créée une légende de science et d’habileté chirurgicale, que rien ne justifie, sinon la reconnaissance des chirurgiens, car c’est grâce à lui que la corporation de Saint-Côme reçut ses premiers statuts ou tout au moins quelques privilèges. Il en était grand temps car voici, en quels termes l’édit de Philippe le Bel parle de ceux à qui les maîtres abandonnaient le cathétérisme et la taille :

« Ayant appris que nombre de gens, meurtriers, larrons, faux monnayem’s, voleims, usmiers, se mêlent de pratiquer la chiriu’gie en notre ville et vicomté de Paris comme s’ils avaient prêté le serment, mettent des bannières à leurs

fenêtres comme de vrais chirurgiens ordonnons qu’aucun chirurgien

ou chirurgienne n’exercent la chirurgie s’ils n’ont été au préalable examinés et approuvés par les maîtres chirurgiens -jurés appelés par notre amé chirurgien Pitard, jiu’é de notre Châtelet de Paris. »

Le principal titre de Pitard est d’avoir eu pour élève Henri de Mondeville qui s’en glorifie et qui lui succède auprès du roi. Ce dernier a écrit un traité de chirm’gie qui nous est parvenu et qui est précédé d’une anatomie, assurément grossière et banale, mais faite sur le cadavre ainsi qu’il le dit lui-même. « Ceste cyrm-gie contendra V traities. Le premier sera de lanatomie aussi coin du fondement de cyrurgie abregie tout comme il appartient à l’estrumen de cyrurgie, si comme Avicenne la mist et si comme elle pot etre estraite de lui par moi et paraiiant messieurs et si comme la vi par expérience. »

Si primitives et si peu instructives qu’elles soient, nous croyons devoir reproduire deux miniatures empruntées au manuscrit n« 2030 de la Bibliothèque nationale, car ce sont peut-être les plus anciennes figures anatomiques qu’on soit à même de retrouver (PI. III). La description des reins et de la vessie, quoique bien sommah’e, montre un certain souci de l’exactitude ; elle a le mérite d’avoir été faite d’après le cadavre et non d’après Galien.

« Les reins sont des membres officiaux composés des deux spermes et de chair lacerteuse dm-e : le droit est plus haut que le gauche. Ils sont placés à côté des vertèbres. La veine kylis donne une veine à chaque rein. Elles sont dites conduits mânaires ou canaux des reins et pénètrent dans la substance spermatique intérieure qui est au milieu des reins où elles apportent l’aquosité urinale qui n’est cependant pas tout à fait dépourvue de sang. De cette aquosité ainsi amenée dans les reins, la vertu séparative de ces derniers les attire et sépare le sang, pour leur’ propre nutrition : cette aquosité ainsi dépouillée prend le nom d’aquosité urinale et est envoyée par les deux canaux urinaires (poros m-itides) à la vessie.

« La vessie est placée im peu au-dessous des reins, entre l’os du pubis et le rectum, c’est un membre official, composé de deux membranes nerveuses, froid et sec de complexion, dont le col est un peu charnu chez les hommes. Par l’effet que l’urine chemine entre les deux timiques, il arrive que plus la vessie est remplie d’urine, plus les tuniques sont fortement pressées l’une contre l’autre et comme les trous des tuniques ne sont pas placés vis-à-vis

LKS ARAIÎES. — L’ÉCOLE DE SALEHNE ET LE MOYEN AGE

l’un de l’autre, l’ui’ine ne peut refluer par eux, à moins que le col de la vessie ne soit obstrué au point qu’il n’y puisse absolument rien passer. Il y a dans le col de la vessie un lacerte qui, lorsqu’il est contracté, retient l’urine; lorsqu’il se relâche, l’urine est immédiatement expulsée. »

Quant à la chirm’gie urinaire de Mondeville, elle se borne à reproduire les indications déjà connues sur le cathétérisme et la taille. Nous emprunterons cependant, à J. Chéreau, une citation qui montre l’usage qu’on faisait de la mandragore comme anesthésique : « TJtuntur eirurgici qui volunt mevihrum incidere. Et quando est necessare incidere vel cauterisare aliquod membrum, dolor non sentiatur ».

A côté de Mondeville il convient de placer Mundinus. Né à Milan à la fin du XIII® siècle il enseigna l’anatomie à Bologne, et il y acquit une réputation telle qu’elle dura jusqu’après la découverte de l’imprimerie, car ses œuvres ont été l’objet d’éditions multiples. Nous devons lui savoir gré d’avoir étudié l’anatomie et ouvert des cadavres, mais ses œuvres ne reflètent guère des recherches personnelles ; il décrit les organes d’après Galien et les Arabes et va même jusqu’à lem' conserver leurs noms arabes. Il s’est borné à l’étude des viscères ; il signale que les uretères s’abouchent obliquement dans la vessie pour empêcher le reflux vers les reins ; le sphincter vésical a aussi été bien vu par lui. Des pierres se forment dans le rein, de même couleur que celui-ci ; quand elles sont trop grosses pour s’engager dans l’uretère, le mal est incurable ; quand elles descendent elles restent dans la vessie : il faut les traiter par les lithontriptiques d’abord, puis tailler : c’est la méthode de Celse qu’emploie Mundinus.

Vers la même époque professait à Montpellier Bernard Gordon, presque aussitôt après qu’une bulle du cardinal Conrad y eut institué une Faculté ; jusqu’en 1318 son succès fut comxiarable à celui de Lanfranc. Son traité, la Lilium medicinœ, très complexe, comprend médecine, chirurgie et m’oscopie. Nous étudierons plus loin (chap. vi) son traité de Cautelis urinarum.

Il divisa les maladies urinaires en strangurie ou émission d’imne goutte à goutte, et de dysmûe ou rétention involontaire d’imne, contre lesquelles il prescrit saignée et clystères.

Il donne la formule d’une poudre lithontriptique, dont les auteurs du moyen âge ont tous proclamé la vertu.

« Deux drachmes de cendre de scorpion, une drachme de cantharides sans leurs têtes, deux drachmes de sang de bouc, de cendre de vigne, de lièvre (sic), d’oiseaux à la queue tremblante, d’œufs couvés dont on aura extrait le poussin, de pierre judaïque, de pierre de fiel de bœuf, de poivre, de carotte, de semence de mauves et de saxifrage, de millet, de charme, de résine, de semences froides, confites avec du miel rosat, à prendre à la dose de deux amandes matin et soir avec de l’eau de pois et de châtaigne d’eau. »

En dehors de l’Italie et de la France deux noms seulement méritent de retenir notre attention : c’est en Angleterre, ceux de Gaddesden et d’Aixlern. Le premier professait à Oxford en 1320, époque où il comxiosa sou traité Bosa anglicœ practica medicinœ qui embrasse la médecine et la chirurgie. Il suivit à Montpellier les cours de Gordon, peut-être à Paris ceux de Lanfranc et de Mondeville dont il rexiroduit l’enseignement en y ajoutant des observations personnelles. D’axirès Eoncayrol il conseilla l’application

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du siispensoii* dans l’orchite. Enfin, fait plus important, il pratiquait luimême la taille et cent ans avant Jean des Eomains il se serait servi de tenettes pour l’extraction de la pierre.

Les œuvres de son successeur Ardern, ne montrent aucun fait nouveau. Il n’y a pas eu d’école anglaise à cette époque, car Gaddesden et Ardern se rendent coupables de plagiats dans une mesm*e exceptionnelle, même pour cette époque où le sentiment de la propriété littéraire et scientifique n’existait nulle part. Du reste, le caractère de ces deux chirurgiens anglais n’est rien moins qu’élevé ; la vente des remèdes secrets, le moyen d’en retirer un gros bénéfice, auprès des riches comme des pauvres, font l’objet d’une dissertation étendue. Le quatrième livre du traité de Gaddesden est réservé aux « maladies désagréables avec lesquelles le médecin gagne rarement de l’argent ». Quant à Ardern, il ne dédaignait pas de donner des clystères pom’ lesquels il demandait un prix énorme pour l’époque.

N ous avons hâte d’arriver à celui qui domine tout le XIV® siècle, au père de la Chirm’gie française, à Guy deChauliac.

Dans un « Chapitre singuher », Guy donne sur sa vie quelques détails ; il y manque la date de sa naissance. ÎTous savons cependant qu’il naquit à la fin du xm® siècle, à Chauliac près de Mende. Simple garçon de ferme, il s’était, jeune encore, rendu célèbre par des cures merveilleuses, entre autres celle d’une noble demoiselle renversée de son cheval dans une partie de chasse. Protégé par la famille de Mercœm-, instruit par l’Eglise, il devint clerc, titre alors indispensable poui- les études médicales. Il passa sans doute par Toulouse, étudia surtout à Montpellier sous la dii’ection de son maître Eaymond de Mohère, demanda apparemment des leçons à des chirurgiens fibres, se rendit à Bologne, puis à Paris après la mort de Pitard et de Mondeville, revint à Montpellie]-,

Fig. 20. — Guy de Chauliac, d’après une peinture sur bois de la Faculté de médecine de Montpellier, reproduite par les soins du Df Jeanbrau.

y conquit le grade de maître et fit des lectm'es de médecine, les seules qui aient été autorisées puisque la chirurgie n’y était pas enseignée. Il n’y resta pas longtemps et lui-même nous apprend qu’il exerça le métier de périodeute, allant à cheval de ville en ville ; on le voit à Lyon, à Mende, à Avignon, où il se mit au service du pape Clément VI pendant la peste de 1348 ; il y rencontra Pétrarque, soigna probablement Laure qu’il ne put arracher au fléau. On le vit à Eeims en 1353. Enfin il mourut vers 1367 près de Lyon, peut-être dans l’abbaye de Saint- Just.

C’est au müieu de cette existence agitée que Guy comijosa sa Grande Chirurgie, œuvre admirable où l’auteur a su unir aux connaissances des Arabes et des Grecs ses précieuses quahtés de clinicien et d’opérateur. A la doctrine qu’il avait apprise à la Faculté et enseignée lui-même il sut allier la pratique chirurgicale dont il ne dédaigna pas d’aller puiser les éléments dans ce que les empiriques avaient de bon. Guy consacra un livre entier à l’anatomie « car sans icelle il n’y a rien de fait en la chirm’gie, comme il apperra cy-dessous ». Malgré lui, c’est encore Gahen qui domine.

« Les rognons sont parties ordonnées à nettoyer le sang de sa superfluité aigueuse. Ils sont deux : l’un à dextre, auprès du fojœ, l’autre à senestre, plus bas que son compagnon. Leur substance est charnue et dmœ. Quant à leiu* forme ou figure ils sont ronds, comme un œuf pressé : et ont en eux des cavitez esquelles est receu ce qu’ils attirent. En chascun d’iceux y a double col ou canal : par l’un ils attirent l’aquosité de la veine cave et conséquemment du foye : et par l’autre ils transmettent à la vessie cette aquosité, dicte imne. Aux rognons parviennent veines, artères et nerfs, desquels est fait leur pannicule : ils sont attachez au dos. Derrière les rognons, près des vertèbres, sont les reins, sur lesquels ils se couchent comme en leur couiiettre ou coutil. »

Dans la pathologie urinaire, Guy de Chauliac n’a guère décrit que la maladie calculeuse, et cependant, bien qu’il ait donné de la taiUe la remarquable description qu’on va lire, il ne l’a jamais pratiquée ; il conseille même de l’abandonner à d’autres.

Dans sa conception de la lithogenèse nous retrouvons Ïïaly-Abbas. « Les pierres s’engendrent au corps humain en telle manière, comme se font extérieurement les tuiles, au foiu’, et aux chaudières des bains, matériellement d’une matière grasse et visqueuse; instrumentalement aydanfà ce l’estroitesse du conduit qui la retient ; et effectuellement la chaleur du lieu... Et pour ce comme la chalem* innaturelle fort excessive ès rongnons des ieunes est cause de la soudaine génération de la pierre, ainsi la clialem' innaturelle non pas fort excessive ès vieux en leur vescie peut en longtemps engendrer pierre. »

« Voici les signes de la pierre en la vescie : Doulem- en la vescie, démangeaisons à la verge, principalement vers la teste, et que souvent elle se dresse et s’abbaisse ; il y a crudité, blancheur et ténuité d’urine, gravelle blanche et difficulté d’uriner. Et si avec ce on doute, que le patient soit mis a l’envers et les cuisses haussiées qu’on le secoue et il pissera. Ou qu’on mette dans la verge un cathéter (qui est un intromissoir) et qu’on touche ; la pierre reculera et il pissera : toutes ces choses donnent cognaissance de la pierre. Outre ce, le patient estant bien courbe, en '[U’cssant fort le pénil de Tviie

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(les mains, si on met le doigt au fondement on sentira la pierre dure non pas molle, elle reculera et il pissera ; avec ce que la pierre en la vessie amène tenesme et sortie du boyau cidlier. Et toutes les fois que le pierreux pisse, tantost il désire pisser. »

« Qui a la pierre aux rognons ne vit pas sans danger car si elle est retenue et bouche les passages elle amène à liydropisie et à mort. Aux rognons elle ne doit être taillée, en la vescie l’incision est dangereuse de convulsions, flux de sang et fistule. Et pour ce les prudents ont laissé aux coureurs cette opération. »

Cette aversion pour l’opération conduit Guy de Chauliac à insister sur la cine jDar médicaments, qui est double, préservatrice et proprement cmative. Poiu’ la première, il indique une série de précautions hygiéniques, régime sagement végétarien, puis une liste de médicaments, la plupart empruntés des Arabes, en l’efficacité desquels Guy professe une foi ardente et qui, étant « laxitifs, lénitifs et apéritifs des conduits, jouissent des propriétés diurétiques qu’on a toujours recherchées ».

Beaucoup de ces médicaments paraissent donner de bons résultats entre les mains de médecins et de chirurgiens consciencieux. La fréquence des guérisons étonne ; mais il faut tenir compte des erreurs de diagnostic. Les symptômes attribués aux prétendus calculs de la vessie, surtout à ceux du rein, n’ont rien de pathognomonique et beaucoup d’affections banales doulom’euses ou hématiu'iques, étaient rajDportées à la pierre. Les symptômes disparaissant, on en concluait que la pierre avait fondu sous l’influence du traitement.

Cependant, quand les médicaments seront restés sans effet on songera à la taille. Mais que « personne ne s’entremesle du tailler de la pierre qu’il ne soit expert et ne l’ait vu d’vn bon maître ; et qu’il ait tousprests lesinstrumens propres à cela, rasoir, crochet gros et caue, tenailles longues, fil, aiguilles, cotton, linge, œufs, poudre rouge. Qu’on se garde aussi de tailler un vieillard, un cacochyme, un faible, un craintif, un dolent. Le meiUeiu’ aage à tailler est 14 ans. Le temps conuenable le printemps et l’automne ».

« Du tailler pour la pierre. — La cure de la pierre par incision se fait, ensuiuant les susdits maistres (et ie l’ay veu faire ainsi) comme s’ensuit : Que premièrement on vuide les boyaux par un clystère. L’endemain, le patient estant à jeun, face un saut ou deux, afin que la pierre descende. Puis estant accommodé à l’enuers sur un banc, ou sur les genoüils de quelque fort seruiteur, qu’on luy courbe les cuisses, et qu’elles soient bien bées au col, les tenant eslargies, afin que ne se puissent bouger à l’heure de l’opération. Lors en pressant le ventre d’un poing par dessus la vescie, et mettant les doigts par le fondement, comme dit est, la pierre soit amenée tant qu’on pomua au col de la vescie, entre le fondement et les testicules. Cela fait, on taille d’un rasoir selon que vont les rides, en lieu esloigné de la commissure ou suture (d’autant que ce lieu est mortel, comme dit Avicenne) quelque peu à gauche, iusques à la pierre, tant qu’elle en puisse aisément estre tirée d’un crochet caue. L’ayant tirée, et le lieu estant nettoyé, la playe soit cousue et qu’on y mette par dessus de la poudre rouge, auec aulbin d’œuf, soit bandé bien ferme, et posé au lict, et qu’on ne le desbande point iusques au troisième iour, ainsi que Eogier ordonne, et soit pensé avec du Diapalma comme les autres playes ; voilà comment on traite les hommes.

LES ARAMES.

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