CHAPITRE IV
Les comtés de Flandre et de Hainaut et le marquisat de Namur réunis sous Baudouin^le-Courageux. — Baudouin de Constantinople. — Etat du pays. — Les évêchés de Liège et de Tournay (1191àl204j.
A la première nouvelle de la mort de Philippe d'Alsace, Baudouin-le-Courageux prit des mesures pour s'assurer son héritage. Il conduisit aussitôt dans les villes de Flandre son épouse Marguerite, héritière du trône, et le peuple se déclara partout en sa faveur. L'événement justifia cet empressement. Le roi de France avait déjà envoyé en Europe deux de ses grands officiers chargés de prendre possession du comté , comme d'un fief qui devait retourner à la couronne à déftiut d'héritiers mâles. Il quitta lui-même l'armée chrétienne et revint avec précipitation dans ses états. Mais il était trop tard : la Flandre entière avait reconnu Baudouin. Dans un premier moment de dépit, Philippe-Auguste voulut faire arrêter le comte qui s'était rendu à Paris pour lui faire hommage , et qui n'eut que le temps de s'enfuir. 3Iais il consentit enfin à transiger avec lui et borna ses prétentions à la Flandre gallicane (dont une partie lui avait déjà été promise par Philippe d'Alsace , comme douaire de la princesse Isabelle). Baudouin eut alors la faiblesse de céder. Il livra au monarque non-seulement l'Artois , mais encore Douai , Saint-Omer et toute la contrée environnante , de manière à diminuer de moitié le comté qui lui était échu. En vain les villes et la noblesse lui firent représenter que Philippe d'Alsace n'avait pas eu le droit de morceler le pays, et lui offrirent de consacrer toutes leurs forces à le défendre. Le comte ne com-
prenait pas ce sentiment de nationalité qui animait les populations ; il considérait la Flandre comme un fief , et non comme un état , et acceptait le rôle de vassal avec toute la dépendance qui s'y rattachait. Il alla jusqu'à payer au trésor royal la première année du revenu de ses nouveaux domaines, évaluée à cinq mille marcs d'argent (et qui représenterait aujourd'hui de trois à quatre millions) . C'était s'avilir aux yeux des Flamands dont il perdit l'affection et Festime. Le peuple voulait un souverain , et Baudouin ne savait être qu'un seigneur.
Peu s'en fallut que cette faute ne lui coûtât le trône. La comtesse douarière , Mathilde de Portugal , avait déjà cherché à susciter des troubles. Bientôt la ville de Gand , souvent redoutable aux anciens comtes , se montra entièrement hostile à Baudouin. Il s'y forma un parti puissant qui voulait transférer le sceptre à un autre souverain , de qui l'on attendait plus de fermeté et d'attachement aux intérêts du pays. C'était le nouveau duc de Brabant, Henri L", surnommé depuis le Guerroyeur. Ce prince , qui avait succédé en 1190 à son père Godefroid III , s'était acquis dès-lors une haute renommée de courage et d'énergie , tant par ses premiers faits d'armes que par la vengeance qu'il venait de tirer de la mort de son frère Albert, évêque de Liège. Des officiers de l'empereur Henri \I avaient assassiné ce malheureux prélat pendant son séjour à Rheiras (on verra plus loin les détails de ce meurtre) : le Brabançon , justement irrité , s'unit à son oncle maternel Henri III de Limbourg , et tous deux secondés par la sympathie des princes allemands , forcèrent le monarque à sacrifier les coupables et à perpétuer par des tondations pieuses le souvenir de ce crime et de son expiation
Cette vigueur du jeune duc annonçait à Baudouin un
compétiteur dangereux. Les prétentions de Henri sur la
Flandre avaient d'ailleurs quelque fondement ; car il était
répoux de Mathilde deBoulogne, nièce de Philippe d'Alsace,
et qui aurait été l'héritière légitime du comté , s'il n'eût existé quelque doute sur la légalité du mariage dont elle était issue. Encouragé par les dispositions d'une partie du pays en sa faveur, il s'arma pour soutenir ses droits, envahit Alost et toute la contrée au midi de l'Escaut , et repoussa Baudouin qui avait voulu assiéger Nivelle (1194). Alors la Belgique entière se trouva pour ainsi dire partagée en deux camps : car la querelle qui venait de s'engager prenait une apparence sérieuse , et devait réveiller d'autres rivalités mal assoupies.
En effet , tandis qu'une courte trêve suspendait les hostilités sur la frontière de Flandre et de Hainaut , d'autres ennemis de Baudouin reprenaient confiance et levaient des troupes dans l'est de la Belgique. Le sujet de la guerre qui se préparait de ce côté n'était pas moins important : il s'agissait de la possession du comté de Namur. On a vu que Henri-l'Aveugle avait promis autrefois son héritage au comte de Hainaut , qui était son neveu et qui l'avait secouru. Cette promesse avait eu la forme d'un engagement solennel , et elle avait été ratifiée par l'empereur. Mais il arriva en 1186, que Henri , déjà vieux , devint père d'une fille et voulut lui assurer sa succession. Il fiança dès l'année suivante la jeune princesse appelée Ermesinde , au comte de Champagne, et lui fit jurer fidélité par ses vassaux. Mais aussitôt Baudouin (qui venait alors de sortir de sa lutte contre PhiUppe d'Alsace ) conduisit son armée ur les domaines de son oncle. Il le contraignit à renouveler la donation qu'il lui avait faite de ses états , et comme les Namurois indignés poussaient le vieillard à la résistance , il assiégea et prit successivement la ville et le château (1187). Maître du pays et de Henri-l'Aveugle luimôme , il acheta de l'empereur l'investiture des comtés de Namur, de la Roche et de Durhuy , qui furent convertis alors en marquisat, pour annuler les prétentions que conservait le duc de Brabant à la suzeraineté de ces provinces (1188). Depuis lors il ne laissa que le Luxembourg à
Henri-r Aveugle ; et la supériorité de ses forces réduisit le vaincu à consentir à cette spoliation.
Mais lorsque Heïiri de Brabant se fut levé contre Baudouin , le courage du vieillard se ranima. Il Ht alliance avec le duc de Limbourg et avec quelques autres seigneurs voisins , réunit une armée et marcha sur son comté de Namur avec l'intention de le reconquérir. Malheureusement pour lui, ce fut au mois de juillet qu'il entra en campagne , et la trêve entre son neveu et le prince brabançon ne devait expirer que le 15 août. Baudouin sut mettre à profit l'intervalle. Rassemblant à la hâte les forces du Hainaut et de la Flandre , il arriva sur les bords de la Méhaigne où campait l'armée ennemie. Henri-l' Aveugle et ses alliés se crurent assez forts pour combattre seuls , tandis que le duc de Brabant , lié par la suspension d'armes , ne pouvait les secourir. Le combat se donna prés du village de Neuville , le 1.^' août 1194. Les Hennuyers et les Flamands , moins nombreux que leurs adversaires, mais bien plus aguerris, remportèrent l'avantage. Henri de Limbourg fut fait prisonnier avec plus de cent chevaliers, et le vainqueur resta maître de la province qu'il avait
conquise.
Ce triomphe de Baudouin pacifia la Belgique. Henri de Brabant, à qui l'imprudence des vaincus venait de faire perdre l'appui sur lequel il avait compté , craignit de se mesurer seul contre un ennemi déjà si puissant , et auquel la France promettait de nouveaux secours pour prix des concessions qu'il lui avait faites. Les deux princes s'abouchèrent au château de Halle, et après une négociation assez longue, le Brabançon fit l'abandon de ses droits, mais à condition que le comte lui devrait hommage pour le paNS (l'Alost; clause remarquable, qui semblait encore consacrer le principe de l'autorité des ducs sur les débris
de l'antique Lorraine.
Baudouin-le-Courageux ne jouit pas très-longtemps de l'heureux succès de ses armes. Il perdit cette année même
son épouse Marguerite d'Alsace , et avec elle le comté de Flandre , qui passa à l'aîné de ses fils. Bientôt sa santé s'altéra, et il vit s'approcher le terme de sa vie. Il s'occupa alors de régler son héritage , et détacha de ses états le comté de Namur, qu'il légua à son second fils, appelé Philippe (mais en faisant relever cette province du Hainaut). Il expira au mois de décembre 1195 , après un règne (le 2i ans, pendant lequel il avait tenu l'épée avec plus^'de gloire que le sceptre.
Le jeune prince qui lui succéda en Flandre et en Hainaut, est célèbre dans l'histoire sous le nom de Baudouin de Constantinople. Aussi vaillant que son père, mais moins étranger que lui aux intérêts et aux sentiments nationaux, il avait marqué son avènement au trône de Flandre (du vivant môme de Baudouin-le-Courageux) en accordant amnistie aux ennemis de sa fcimille , et en contractant une alliance offensive et défensive avec Henri-le- Guerroyeur. Son but (et|el avait été le vœu de sa mère, plus intelligente que son époux) était d'arracher à Philippe-Auguste les villes que ce prince s'était fait céder; et il cherchait des alliés autour de lui pour combattre la tyrannie étrangère.
Il se rendit ensuite auprès du roi, auquel il représenta le mécontentement de la Flandre, ne cachant pas son intention de prendre les armes , s'il le fallait, pour soutenir les droits du pays. Philippe parut touché de sa conduite loyale , et , abusant de l'inexpérience du jeune comte , il parvint à le payer de vaines promesses, au moyen desquelles il lui fit prêter serment et hommage (1196 . Mais l'indignation des Flamands éclaira Baudouin sur sa faute , et voyant que le monarque n'avait pas même tenu parole' sur les points dont ils étaient convenus ensemble , il se ligua avec Richard-Cœur-de-Lion , roi d'Angleterre (1197). Tandis que ce dernier attaquait le prince français en Normandie, le comte avec les troupes de Hainaut et de llandre reprit Douai etPéronne, et mit le siège devant
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Arras. Philippe-Auguste accourut avec toutes ses forces.
Arras. r m hf „°„„„. „. „ ^ec l'adresse et a prudence Alors Baudouin, manœu>rant avec iduicMc "^ ^
d'un vieux capitaine , feignit une retraite et attira les l rançais dans la contrée marécageuse qu. ««^^"J » 1~ d'Ypres,où il les enferma en rompant tous les passages a en mettant le pays sous Veau. Il devint «"'s. le ma.tr« de dicter des conditions à son ennemi , et le ro. les accepta toutes. Mais dès que le prince belge l'eut laisse sortir de ce mauvais pas, Philippe fit déclarer Par son conseil «que „ le roi deFrance n'était pas lié parunc P^^^'^^f, «!^°'^^,';", ,. à un vassal rebelle ». et violant ainsi «olennellenici t les engagements qu'il avait pris , il força son crédule ad>er-
saire à reprendre les armes. »•>,„„„„, ,„
Néanmoins cette perfidie ne tourna pas entièrement au désavantage de Baudouin. Il entra en campagne en 1198, enleva Aire et Saint-Omcr, et ne consentit a traiter de nouveau que quand son frère Philippe de Namur se fut laissé surprendre aux environs d' Arras par un parti ennemi qui le fit prisonnier. Des négociations, entamées pour sa délivrance , conduisirent peu à peu à la conclusion d une paix , dont les deux pays éprouvaient le besoin. D après le traité , qui fut signé à Péronne au commencement de I an 1200, le roi garda Arras et ce qui forma depuis l Artois, mais il laissa au comte Douai , Saint-Omer et la contrée adjacente. La Flandre ne regagnait que la moitié de ce qu'elle avait perdu; mais c'était beaucoup d obtenir un pareil résultat dans une lutte aussi inégale; car Richard- Cœur-de-Lion venait de mourir, et Henn de Brabant était parti pour la Terre-Sainte (1197) sans donner secours à son allié (il est probable qu'il avait cru la querelle terminée après l'hommage que le Flamand avait prêté à Philippe
cette année même).
Telle fut l'issue de cette guerre, si honorable pour le jeune comte , à qui ses peuples gardèrent une vive affection. Mais tandi3 qu'il rendait la paix à ses états, l"-:"ên.e fo mait de nouveaux projets de gloire. Une quatrième c.oi-
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sade était prêchée en France , et il annonça l'intention dV prendre part. Le même enthousiasme religieux et chevaleresque se répandit parmi ses vassaux , et un nombre incroyable de Hennuyers et de Flamands prirent la croix à son exemple. L'élite de la noblesse s'engagea dans cette grande entreprise dont les préparatifs durèrent près de deux ans Baudouni et une partie de ses chevaliers s'acheminèrent enOn vers l'Italie en 1202, comptant trouver des vaisseaux à Venise : le reste des croisés s'embarqua en Flandre l'année suivante , et fit voile pour le port d'Acre en Syrie. '
Ce n'était pas le seul armement considérable qui fut parti de nos provinces pour la Palestine depuis Godefroid de Bouillon. Indépendamment d'une foule de princes et de seigneurs qui avaient sans cesse renouvelé ce glorieux pèlerinage , on avait vu des corps nombreux de Belges prendre part à tous les eflForts de l'Europe pour la défense de Jérusalem. En 1147, un simple moine flamand appelé Arnould , avait prêché la croisade avec tant de succès en Lorraine et en Flandre , qu'une armée entière d'hommes de tous les rangs s'embarqua dans nos ports pour aller délivrer la Terre-Sainte. Leur flotte , composée de plus de cent voiles , fut jetée sur les côtes de Portugal , et trouvant les Maures en possession d'une partie de ce pays , Ils s'unirent à des croisés anglais pour faire le siège de Lisbonne. La résistance fut opiniâtre ; mais après de longs eff'orts , les Belges, commandés par le comte Arnould d'Arschot , forcèrent enfin la ville et donnèrent aux Portugais une capitale. Plus tard les chevaliers de Hainaut , de Brabant et de Flandre se trouvèrent en si grand nombre au siège de Ptolémaïs (1191), qu'ils y formèrent un corps d'armee distinct qui se sépara des Français et des Allemands. Ils prirent pour chef Jacques d'Avesnes, l'un des pairs de Hainaut, et sous la conduite de ce vieux guerrier, ils accompagnèrent Richard-Cœur-de-Lion dans sa campagne contre Saladin , s'associant à tous les périls du héros an-
glais, et se montrant dignes d'obtenir aussi quelque part
de sa gloire. . , . a
Mais Vexpédition de Baudouin, sans attemdre le grand but religieux des croisades, eut tant d'éclat comme entreprise militaire, qu'elle éclipsa celles qui l'avaient précédée. Arrivé à Venise, où devaient se réunir les chefs des croisés, le comte reconnut la nécessité de conquérir par les armes les ressources qui manquaient à l'armée ciirétienne. De concert avec les Vénitiens, il s'engagea a rétablir en Grèce un jeune prince exilé, qui offrait de payer ce service par des dons immenses. La flotte italienne et les seigneurs croisés (que l'histoire appelle les barons latins) parurent en 1203 devant Constantinople , et y placèrent leur protégé sur le trône. Mais il périt presque aussitôt dans une révolte, et l'armée franque, qui attendait le prix (U| ses services ^^^^^ reçut que des menaces et des outrages. Alors elle attaqua la grande ville grecque par terre et par mer, les \ enit.^^^^^^^^ forçant l'entrée du port, tandis que les croises donnaient rassaut aux remparts. Rien ne put résister à cette doub e attaque , ni les hautes tours des assiégés , m leurs machines de guerre, ni le feu grégeois qu'ils lançaient sur les assaillants , ni la chahie immense qui fermait le port. Dés le second jour Constantinople fut prise, et les vainqueurs traitant ce qu'il restait de l'empire comme une province conquise, choisirent entre eux un empereur d Orient. Baudouin était le plus puissant et le plus brave : ce fut à lui qu'ils décernèrent la couronne ( 1204) .
Ainsi pour la seconde fois un prince belge trouvait un trône dans ces contrées lointaines où la victoire avait conduit les croisés. Mais par une étrange fatalité ce deuxième trône sembla aussi dévorer le héros qui l'avait conquis. Baudouin de Constantinople périt la môme année en combattant les hordes farouches des Bulgares; et sa mort comme celle de Godefroid de Bouillon ^^teignit une de nos grandes races ; car il ne laissait que deux filles qm deunrent les seules héritières de l'antique Maison de Handre.
Si l'on jette un coup-d*œil sur les progrès qu'avait faits ïa Belgique dans l'intervalle qui avait séparé ces deux guerriers illustres (1100 à 1204), on est frappé de la grandeur des changements qui s'étaient accomplis dans le cours d'un siècle. Mais quoique la civilisation eût marché partout, elle n'avait pas fait des progrès égaux dans les diverses provinces. Ce n'était guère que dans un seul art qu'une sorte de supériorité générale avait été acquise , et , chose remarquable , c'était dans l'art militaire. Ce que chaque état s'était approprié avec le plus d'empressement, c'étaient les moyens de vaincre découverts dans les états voisins. Les auteurs allemands de cette époque avouent que la chevalerie lorraine entendait mieux que toute autre les manœuvres de la cavalerie. Quant aux fantassins de Brabant ou de Flandre (et il n'y a aucune raison de douter que ceux du Hainaut et de Liège leur ressemblassent sous tous les rapports), les écrivains de France ne parient qu'avec surprise et admiration de l'intelligence avec laquelle ils combattaient , se formant en gros bataillons arrondis , qui offraient de toutes parts comme une haie de fer. Les piques de ces piétons n'étaient pas armées de pointes simples ; c'étaient des hallebardes , munies d'un fer en forme de hache pour frapper d'estoc, et d'un crochet pour trouver prise dans l'armure des cavaliers et les renverser de leurs chevaux (i). En avant des bataillons ou dans leurs intervalles se plaçaient les arbalétiers, dont l'arme, peu usitée hors de nos provinces, portait plus loin que l'arc et frappait plus juste. Mais c'était surtout dans l'emploi des machines de guerre que les Belges surpassaient les autres peuples. Les mangonaux , sorte d'arbalètes gigantesques qui lançaient des traits immenses, étaient encore inconnus aux guerriers de Philippe-Auguste,
(1) Ces hallebardes étaient appelées en flamand gocdendag, c'està-dire bonjour, ou plutôt adieu. C'est à toii q« on le< a prison pour des massue^:.
\m HISTOIRE DE LA BELGIQUE.
laiidis que les Lorrains et les Flamands les avaient déjà employés au siège de Lisbonne (en 1147). L'on y joignait d'autres instruments qui lançaient de grosses pierres. Le progrès des arts mécaniques rendait l'exécution et le maniement de ces machines facile aux ouvriers qui peuplaient nos grandes villes ; et ce qui paraissait ailleurs au-dessus des forces humaines , devenait un jeu pour des hommes tamiliarisés a\ec les prodiges de l'industrie.
La fabrication des étoffes, et surtout du drap, s^était répandue dans presque toute la contrée. Elle était si importante en Flandre que cette province mettait eu œuvre presque toute la laine que produisait l'Angleterre. En Brabant l'on estimait que les tisserands de Louvain pouvaient former à eux seuls une armée. Des chartes du siècle suivant nous montrent la même industrie déjà développée dans l'ouest du Hainaut. De gros tissus fabriqués dans ces parages, et connus sous le nom de Verd de Cambrai, étaient portés jusqu'en Toscane et > servaient à l'habillement de la bourgeoisie. Tout le nord de l'Europe achetait du drap de Flandre. Le progrès des manufactures alimentait en même temps le commerce et la navigation. En 1201, Anvers fui agrandi de près de moitié. Les armées que la marine llamande transportait en Orient nous donnent la mesure de ses ressources. On a vu que Philippe d'Alsace s'était attaché à purger la mer de pirates. En 1184, il avait dirigé lui-même une expédition contre les corsaires normands , dont Cherbourg était le refuge. Les marins flamands tirent une descente sur la côte, brûlèrent la >ille et pendirent plusieurs centaines de forbans.
La richesse du pays commençait à se manifester dans les constructions dont il se couvrait. Rien n'est plus remarquable que le nombre de grands édifices exécutés dans nos contrées dès le \ii." siècle, et dont plusieurs subsistent encore : mais il manque à la Belgique une histoire authentique de ses monuments.
Nous avons sur la population de quelques provinces peu-
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dant cet âge un document précieux ; c'est un dénombrement approximatif des habitants adultes du diocèse de Tournay, vers 1140 (i). L'on en comptait environ 900,000, ce qui ne forme guère qu'un cinquième de moins qu'aujourd'hui. Sur ce nombre l'on supposait qu'il devait se trouver deux mille personnes coupables d'homicide ou d'autres crimes graves dont l'absolution ne pouvait être donnée par un simple prêtre. Si l'on admet que ce dernier chiffre représentât en quelque sorte celui des malfaiteurs, l'on trouvera la proportion (1 sur 450) remarquablement faible pour une époque où la civilisation européenne était encore dans l'enfance.
On a vu quel développement avait reçu pendant le xii." siècle l'organisation des villes en Flandre et en Brabant. A Namur et dans le Hainaut, l'émancipation du peuple avait fait assez de progrès pour que l'extension des privilèges de la bourgeoisie commençât à paraître onéreuse à la noblesse. Les seigneurs obtinrent de Baudouin-le-Courageux la suppression des franchises de tous ceux qui n'habitaient pas dans l'enceinte des cités ; mais d'une autre part ils perdirent entièrement leur indépendance et le droit funeste des guerres de famille. Baudouin de Constantinople avait porté une loi solennelle , appelée depuis « la charte de l'an 1200 » , qui condamnait le meurtrier au dernier supplice (2) et ses proches à l'exil, à moins qu'ils ne jurassent de ne point le défendre. C'était attaquer le mal dans ses racines. Ce même prince fixa dans la ville de Mons la cour suprême du comté , qui se rassemblait jusque là dans
(1) Lévpché (le Tournay comprenait le Tournaisis , les environs de Lille , de Cassel et de Bergue, et la Flandre à l'ouest de lEscaut. Ce pays renferme aujourd liui environ quinze cent mille habitants (les enfants compris).
(2) A moins cependant qu ils ne fussent rhovaliors : car c^ux-ci ne devaient être punis que de lexil.
gon cMteau d'Homu , et ce fut depuis lors que le Hainaut eut une capitale. Là môme où l'ancienne servitude des populations paraissait se conserver, les conditions en devenaient de plus en plus tolérables. Le serf n'était soumis qu'à des redevances annuelles cxi cssivement faibles (parce qu'elles n'axaient i)as changé depuis des siècles, quoique la valeur de l'argent eût dimiiuié de jour imi jour). Le droit de main-morte , qui attribuait an seigneur le meilleur meuble du serf expiré, fut supprimé à Liège par l'évéque Albéron dès Tan 1125, tandis que Godefroid-le-Barbu , frère de ce prélat, faisait la môme concession au\ habitants de Gembloux (et sans doute à ceux de plusieurs autres villes , dont les chartes n'existent plus). Ainsi partout nous entrevoyons une amélioration notable dans l'état du pays et dans le sort du peuple.
Outre les croisades qui avaient puissamment contribué h étendre les lumières et à augmenter l'empire des sentiments religieux , la parole de plusieurs saints prédicateurs avait profondément remué la Belgique pendant ce siècle. Un moment d'étranges hérésies (que Ton croit émanées du Manichéisme) avaient été répandues à Anvers par un sectaire audacieux, appelé Tanchelin (11-20). Saint Norbert, né en Allemagne , mais qui vivait en cénobite dans le Hainaut, ramena par ses efforts les populations égarées , et son exemple inspira tant de vénération pour l'ordre des Prémontrés, dont il était le fondateur, que de toutes parts Ton vit s'élever dans nos provinces de riches abbayes, aussi libéralement dotées par la piété nationale que Tavaient été autrefois les premiers monastères. Saint Bernard, qui passa à Liège et dans le Hainaut pendant qu'il prêchait la seconde croisade (lliG), inspira un enthousiasme universel, et d'autres grandes fondations pieuses en perpétuèrent le souvenir (les abbayes de Villers et de Cambron). Vers la raôme époque la ville de Tournay, jusqu'alors au pouvoir de ses châtelains (la puissante famille des Radou), et qui avait passé tour à tour sous la suzeraineté de la Flandre et du
Hainaut , obtint du pape Eugène III le rétablissement do son évéché , qui était resté réuni à celui de Noyou depuis plus de trois siècles.
Le premier de ces nouveaux évoques , était un abbé du nom d'Anselme; il fut consacré en 1146, et jouit presque aussitôt d'une sorte de souveraineté sur le Tournaisis que semblèrent lui céder les comtes voisins. Ni les Baudouin , ni Thierry et Philippe d'Alsace ne contestèrent à ce prélat et à ses successeurs la libre possession de sa cité. Mais en 1187, Philippe-Auguste ayant été reçu dans la ville pendant un voyage qu'il faisait en Hainaut , déclara qu'il consentait à prendre les habitants sous sa protection directe , et l'évoque se trouva dépouillé de sa seigneurie au profit de son hôte royal. Il en coûta cher aux Tournaisiens, exposés depuis lors aux attaques des princes belges qui les forcèrent plusieurs fois à racheter leur ville du pillage. Quant au roi, cette spoliation se rattachait à ses projets sur la Flandre. Il oubliait que la splendeur et la force de sa monarchie devaient leur nouvel éclat au génie d'un moine flamand , le célèbre Suger, qui avait été le ministre de son père , et dont l'admirable sagesse avait su fermer les plaies du royaume, créer l'ordre intérieur et préparer des ressources pour l'avenir.
Le gouverment épiscopal , qui avait duré si peu de temps à Tournay, se maintenait à Liège , mais non sans avoir beaucoup perdu de sa force et de sa dignité. Depuis Henrile-Pacifique l'évôché n'avait point eu de prélat qui réunit au môme degré les vertus du pontife et du souverain. Les esprits étaient agités par la lutte presque continuelle des empereurs contre le Saint-Siège, lutte qui se renouvelait alors à chaque règne, et dans laquelle les évoques et le chapitre de Liège penchèrent souvent pour le parti impérial , se conduisant quelquefois en vassaux du monarque plutôt qu'en membres de l'Église. L'on vit môme Henri de Leyen, qui occupa le siège épiscopal de 1145 à 1164, et qui avait montré quelque énergie , suivre en Italie l'empe-
rcur Frédéric Barberousse , combattre contre le souverain pontife , s'attacher à l'antipape Victor, et consacrer son
successeur. . ,»: Jo r„m
Ce qui explique surtout cette puissance du parti de I tm-
pire dans révêché , c'est que l'innuence d.s P^""'* ''t f J^ seigneurs environnants avait peu a pou rempli e chapitre de leurs proches ou de leurs alliés. Du temps de 1 evèque Alexandre (celui que Godefroid I." avait impose aux Ljgeois) il se trouvait , dit-on , parmi les chanoines de Saint- Lambert deux fils d'empereur, sept fils de rois et quarantetrois fils de ducs et de comtes. Une partie de ces chanoines n'avaient pas même reçu les ordres , et leur charge était pour eux un bénéfice séculier plutôt qu'ecclésiastique. Ainsi la richesse de l'Église avait amené l'envahissement de ses dignités par les familles seigneuriales, et si les souverains pontifes n'eussent pas fréquemment interpose leur action
î^issante, il semble que les plus g^-'d^/^^-'^^^J été la suite d'un état de choses aussi contraire a 1 esprit des institutions religieuses. Les mœurs s'étaient relâchées ; la simonie était publique; les brigandages r«commen^wnt dans lescampagnes et les meurtres dans la ville on v it même un des évoques (Frédéric de Namur. en 1121) empoisonné Ir un rival dont l'ambition avait été déçue. Mais la partie ^ine du clergé recourut toujours dans les moments de crise au tribunal de Rome, et le Saint-Siège n'hes.ta jamais à frapper les prélats infidèles à leur mission. L evêque Alexandre : déposé par Innocent II (1134), ne put survi re à sa honte : Albéron de Namur, cité a comparaître devant Eugène m , expira quelques jours après avoir obei (11 16). Raoul de Zéringhen, élevé à l'épiscopat vingt ans après fut publiquement admonesté comme s'n'0"'»'l"« P»[ "^ cardinal d'Albe. légat pontifical (118b), et il se cp nt.t s vivement de son indiflérence passée pour tous ses devoirs de prélat et de souverain , qu'il voulut l'expier en se rendant à la croisade avec Frédéric Barberousse. Ceux des chanoines qui avaient été coupables comme lui , imitèrent
sa pénitence. Plusieurs périrent dans cette expédition , et le prélat lui-même mourut au retour (1191).
L'élection suivante offrit des scènes déplorables. La plus grande partie du clergé et du peuple avaient choisi All)ert de Louvain, frère du duc Henri-le-Guerroyeur. Mais quelques ('hanoines s'opiniàtrèrent à soutenir un autre candidat, et l'empereur Henri YI prétendant (juc cette contestation lui donnait le droit d'élire lui-même un évéque, nomma Lotliaire de Hochstad , frère d'un de ses favoris. Albert de Louvain eut recours au pape qui conflrma son élection ; mais personne n'osa lui donner appui contre l'empereur irrité , et des officiers de ce prince assassinèrent le mallieureux prélat dans la ville de Rheims où il s'était rendu pour recevoir successivement la prêtrise et la consécration pontificale (car lui aussi avait été jusque là étranger à l'Eglise). Aussitôt le souverain pontife excommunia et déposa Lothaire (1192), tandis que les parents du mort s'armaient pour le venger. Mais l'empereur ayant apaisé leur ressentiment par quelques mesures expiatoires , les deux ducs de Brabant et de Limbourg , l'un frère , l'autre oncle de l'évêque assassiné , ne s'occupèrent plus que de lui donner un successeur qui leur convînt. Leur choix tomba sur le fils du Limbourgeois , appelé Simon , et qui n'avait encore que seize ans. Ils l'installèrent sur le siège épiscopal ; et lorsque le pape eut ordonné une autre élection (119i) , Albert de Cuyck, qui fut choisi par le clergé, n'eut pu entrer en possession de son diocèse, si Baudouin-le-Courageux ne fut venu à son secours avec les forces de ses trois comtés.
Cette influence fatale du pouvoir et de l'ambition des princes voisins sur le gouvernement de l'évêché , détacha la population de ses souverains. Le peuple de Liège avait joui de quelque importance dans l'ét Jt dès Tan 1071 ; car le traité conclu avec Richilde, à cette époque, faisait mention du consentement des « gens de condition servile. » Les magistrats municipaux (le majeur et les échevins) avaient toujours été nommés par l'évêque et choisis parmi
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la noblesse; mais il existait au-dessous d'eux un conseil des jurés dont Tcxistence nous est indiquée pour la première fois à la fin de ce siècle. Ces jurés, qui représentaient la bourgeoisie, semblent avoir formé pendant les désordres de cette époque, la prétention de gouverner la cité. En effet, nous les voyons décréter en 1 199 l'établissement d une nouvelle taxe pour la réparation des murailles de la ville. Le cbapitre fit résistance ; mais une sédition éclata , plusieurs chanoines furent maltraités, et l'ordre public était en danger lorsque le doyen de Saint-Lambert osa haranguer le peuple et sut lui inspirer le repentir de ses excès. Ainsi la bourgeoisie avait la conscience de sa force et le desir de s'en prévaloir. Il n'est donc pas surprenant qu'elle ait obtenu vers cette époque (on ne sait pas pendant quelle année ) des privilèges qui l'assimilèrent aux communes les plus puissantes. Ces privilèges émanèrent de Tévêque Albert de Cuyck : en voici les principaux points.
Les bourgeois de Liège ne devaient plus être taxés , que de leur consentement. En cas de guerre l'évêque promettait d'entrer d'abord en campagne avec sa noblesse et ses paysans ; mais s'il fallait faire marcher les forces de la vdle, l'avoué de Hasbagne serait tenu de venir prendre dans l'église cathédrale l'étendard de saint Lambert, et alors tout le peuple le suivrait. Le bourgeois n'était justiciable que de ses échcvins : il pouvait être condamné à mort , mais ses biens n'étaient point sujets à la confiscation. Le majeur ne pouvait pénétrer dans la demeure des citoyens malgré eux , même pour y chercher un coupable , et , suivant la locution populaire, « pauvre homme m sa maison était