‹ Histoire de la Bibliotheque Sainte-GenevieveChapitre 14 sur 63 · TITRE IV · texte numérisé non relu

TITRE IV

DISPOSITIONS TBANSÏTOIRES.

« 43. — Les réductions du personnel résultant de la présente ordonnance n'auront lieu qu'au fur et à mesure des extinctions.

« Chacun conserve les logements qui lui ont été régulièrement concédés.

« Chacun prendra immédiatement les titres que la présente ordonnance lui confère; ceux qui auraient droit à un accroissement de traitement en jouiront au fur et à mesure des extinctions dans les limites des crédits portés aux lois des finances.

« Les excédants des crédits alloués pour le personnel sont reportés sur le fonds des acquisitions. »

Tels sont les principaux articles de cette ordonnance réglementaire due à M. de Salvandy, et qui a été remise en vigueur lors de sa rentrée aux affaires.

Elle a dû subir récemment quelques modifications.

Dans l'ouvrage de MM. Faudet et de Mas-Latrie sur Saint- Étienne-du-Mont, il est dit que notre bibliothèque peut être considérée comme la première de Paris après la Bibliothèque royale, et qu'elle renferme environ 145,000 volumes et 2,000 manuscrits.

Les auteurs ajoutent que les galeries sont décorées « des bustes de personnages anciens et modernes, » que « l'on a transpoi"té au musée de Versailles ceux qui étaient en marbre, et qu'on les a remplacés par des plâtres moulés sur les originaux. »

Cette dernière assertion est complètement erronée ; jamais pareil transport n'a eu lieu, et plusieurs de nos bustes sont en marbre blanc, entre autres celui de Le Tellier.

Je dois enregistrer à la date du 17 avril iSkO la mort de M. Daunou, l'un des principaux bienfaiteurs de la bibliothèque Sainte-Geneviève (1).

(t) Les ouvrages de ^et homme célèbre sont trop connus et trop iiom»^

Cette même année mourut M. Robert, conservateur (1); il fut remplacé, en 1844, par M. Ferdinand Denis, qui, quelques années auparavant, avait été simple employé à la bibliothèque, puis l'avait quittée pour entrer à celle du ministère de l'instruction publique, département du dépôt de la librairie.

Sur notre nécrologe doit figurer aussi le décès de M. Blanchet (14 décembre 1841). Cet ancien fonctionnaire, toujours actif et zélé, remplissait l'emploi de secrétaire-trésorier et avait rang de bibliothécaire.

M. de Salvandy, qui, dans sa jeunesse, était souvent venu comme lecteur à Sainte-Geneviève et conservait un bon souvenir au vieillard assidu et serviable, avait récompensé cette vie modeste et dévouée par la décoration de la Légion-d'Honneur.

Cependant le collège Henri IV convoitait toujours le local de la bibliothèque des génovéfains pour transformer les galeries en dortoirs ou salle de distribution des prix, et faire du rond-

breux pour que je m'en occupe ici : je renvoie à la France littéraire de M. Quérard et à la notice de M. Taillandier.

(1) Il était né à Paris. On croit quMl fit en premier lieu un livre de pharmacie ou de médecine au Yal-de-Grîice, dont il était d'abord pharmacien-major démonstrateur. Ses ouvrages sont au nombre de trois : 10 Fables inédiles des îii^, xiiie et xiye siècles, et les Fables de La Fontaine, rapprochées de celles de tous les auteurs qui avaient, avant lui, traité les mêmes sujets (1825, 2 vol. in-8); 2» Pai tonoi^eus de Blois, publié pour la première fois d'après le manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal, Paris, Crapelet, 1834, 2 vol. grand in-8 (publié sous le nom de l'éditeur, mais il est de notoriété publique que l'ouvrage est de M. Robert); 3° Fabliaux inédits, tires du manuscrit de ht Bibliothèque du Roi, no 1830 ou 1839 (Paris, de l'imprimerie de Rigiioux, 1834, in-8 de 32 pages). Celte brochure contient quatre fabliaux et à leur suite un glossaire. (Voir M. Quérard.)

point qui est sous la coupole peinte par Restout une salle de dessin à l'usage des élèves. On propagea avec une recrudescence nouvelle ces bruits inquiétants, qui représentaient les planchers, les poutres et les murs de la bibliothèque comme étant dans un fort mauvais état et menaçant les dortoirs des élèves placés au-dessous; on fit agir de puissantes influences, il y eut des commissions et tout ce qui s'ensuit; bref, on obtint la translation provisoire de la bibliothèque dans un bâtiment voisin, en attendant la décision des chambres au sujet d'un local définitif.

Ceci étant de l'histoire contemporaine, je dois me montrer très-circonspect; il n'entre nullement dans mes intentions d'attaquer qui que ce soit, de récriminer contre nos adversaires triomphants : loin de moi la pensée de toute insinuation malveillante ou légère; mais je veux être vrai et dire sans détour ce que l'on pense généralement.

Certes, il y a eu dans tout ceci des gens convaincus, sincèrement effrayés par la peinture de dangers chimériques, mais il y a eu aussi des habiles, des compères.

Il était urgent, disait-on, de faire évacuer les lieux, de réparer ce qui menaçait ruine, de prendre des mesures pour la sécurité des familles, pour la sûreté des élèves Nous déménageons donc, et, quand on nous a mis à la porte, on laisse bel et bien les choses dans leur ancien état; on ne commande aucune réparation, on ne s'inquiète plus de rien; on n'a pas même un peu d'adresse pour sauver les apparences, on cesse de trembler. Que penser de cela?...

Un rapport fut fait au roi, qui rendit à ce sujet une ordon-

iiance le 2â juin 1842; je laisse le préambule, qui mentionne la substance de ce rapport, les craintes qu'il manifeste à tort ou à raison, et passe aux articles :

a Article 1^''. — La bibliothèque Sainte-Geneviève sera provisoirement transférée dans la partie des bâtiments de l'ancienne prison de Montaigu, faisant face à la place du Panthéon.

« Art. 2. — Il est ouvert à notre ministre secrétaire d'État au département des travaux publics, sur l'exercice 1842, un crédit extraordinaire de soixante mille francs pour dépenses urgentes qui n'ont pu être prévues au budget dudit exercice, et qui s'appliquent aux travaux à exécuter pour approprier au service de la bibliothèque Sainte-Geneviève la partie des bâtiments de l'ancienne prison de IMontaigu, désignée en l'article P'".

« Art. 3. — La régularisation de ce crédit extraordinaire sera proposée aux chambres îors de leur prochaine session.

tt Art. 4. — Nos ministres secrétaires d'État aux départements des travaux publics, de l'instruction publique et des finances sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution de la présente ordonnance, qui sera insérée au Bulletin des lois.

« Signé : LOUIS-PHILIPPE.

« Par le roi, « Le ministre secrétaire d'État au département des travaux publics,

« Signé : J.~B. Teste, »

C'en était fait : il fallait quitter la vieille galerie des chanoines, la charmante coupole de Restout, aux supports en boiseries rococo. On avait surpris la religion du pouvoir, — du moins c'est l'opinion générale.

La translation eut lieu immédiatement ^ et ce ne fut pas une petite affaire; on prit toutes les précautions possibles pour garantir nos livres de l'humidité dont sont imprégnées les murailles de Mootaigu.

Les ouvrages que l'on jugea devoir être demandés le plus usuellement furent placés dans les salles du rez-de-chaussée; le reste remplit les étages supérieurs du séculaire collège. — Cet état de choses dure encore; il est doublement fâcheux : les lecteurs sont privés de beaucoup de matériaux que l'on ne peut communiquer pour le moment, et il y aura en définitive quelques livres qui auront souffert. — C'était inévitable, et l'on ne peut s'en prendre qu'au local.

Le Moniteur du 20 octobre de la même année publie cette annonce :

« La réouverture de la bibliothèque Sainte-Geneviève vient d'avoir lieu. Cette bibliothèque, qui était , comme on sait , dans quatre galeries dépendantes du collège Henri IV, a été transférée place du Panthéon, dans les bâtiments de l'ancienne caserne Montaigu. La porte d'entrée est sur la place. La salle de lecture et de travail est au rez-de-chaussée; elle est chauffée par de puissants calorifères, et l'éclairage, le soir, a lieu par des becs de gaz à deux bouches fixées sur les tables de travail. Cette bibliothèque, qui reste ouverte de dix heures du matin à dix heures du soir (1), est visitée chaque jour par huit ou neuf cents étudiants (2) , »

(1) Ceci mérite rectification : de dix heures du matin à trois heures — et de six heures du soir à dix heures.

(2) Ce nombre est exagéré; le local provisoire ne contient pas plus de cpiii; cinquantr» on deux cents places.

Il restait une question importante à débattre, celle du local déflnitif. Elle vint à l'ordre du jour de la chambre des députés le 6 juin 1843. Il s'agissait de construire une nouvelle bibliothèque sur l'emplacement même d'une partie des bâtiments et de la cour de Montaigu.

Je vais m'étendre sur cette séance si mémorable en ce qui nous touche :

M. Denis (frère de Tun de nos conservateurs) prit d'abord la parole et dit des choses fort sensées et fort justes. Il déclara qu'il avait toujours prêté l'appui de son vote aux projets de construction portant un cachet de grandeur nationale et d'utilité publique, mais que, ne trouvant pas ce caractère dans celui que l'on présentait, il venait le combattre.

Selon l'orateur, aucun bâtiment, soit à Paris, soit ailleurs, n'est mieux approprié à une bibliothèque que ce beau vaisseau condamné à recevoir une autre destination sans que le public sache bien précisément pourquoi, a II y a pourtant des gens qui le savent, mais ils ne le diront pas, ajoute-t-il. Selon moi, la bibliothèque Sainte-Geneviève est condamnée in petto à la démolition, ou, qui pis est, à la mutilation (signe de dénégation fait par M. Vatout), alors à une réparation qui équivaut à une dégradation... C'est tout simplement une transgression manifeste à l'un des commandements de Dieu : Tu ne convoiteras pas la propriété de ton voisin. Or, on n'est pas plus voisins que la bibliothèque Sainte-Geneviève et le collège Henri IV. »

M. ViLLEMAîN, ministre de l'instruction publique : — Trop voisins I

M. Denis. — Nous le voyons bien.

L'orateur perle ensuite de la situation de îa bibliothèque au comble des bâtiments du collège, du besoin que ce dernier établissement éprouve d'agrandir ses dortoirs et d'en augmenter le nombre, ce qui est le fond de l'affaire; le danger n'est que le prétexte. Tout cela, au surplus, se rattache à un plan de la ville de Paris, a Sachant toutes ces choses et bien d'autres, dit-il, je me suis transporté sur les lieux pour juger de l'état de la malade, je veux parler de la bibliothèque; j'y suis retourné, non pas une fois, mais dix fois, et en compagnie d'un architecte, ne me fiant pas à mes propres lumières dans une question aussi délicate. »

Selon M. Denis, on pourrait facilement et sans trop de dépenses réparer les bâtiments, rétablir les étais supprimés en 1804, lorsque le collège prit possession de l'abbaye. Le plancher a éprouvé une flexion , il est vrai ; mais, depuis quarante ans, rien de fâcheux.

Il y aurait bien quelque chose à faire, mais on s'est exagéré le péril, et, par suite d'une terreur panique, on a fait transporter les hvres à Montaigu, « lieu humide et le plus malsain qu'on puisse imaginer. »

L'orateur évalue la dépense à 300,000 francs. Les réparations en seraient terminées et les livres replacés en moins de dix-huit mois. Il a vu de ses propres yeux ces livres se détériorer et se moisir à Montaigu, etc. On épargnerait une dépense de trois millions et tout ce qu'il faudra débourser pour approprier la bibliothèque abandonnée à un usage quelconque, et l'on conserverait à la jeunesse studieuse et à la vieillesse instruite et reconnaissante un asile dont elles s'éloignent à regret.

M* Bénis vote contre le projet de loi et pense que la chambre fera de même.

M. ie ministre des travaux publics prend ensuite la parole et appuie le projet. « Les renseignements que s'est procurés le gouvernement, dit-il, ne se rapportent point à ceux sur lesquels s'appuie M. Denis. Peu s'en est fallu qu'une résolution relative à la translation des livres ne fût prise en 1804, époque où l'on avait déjà conçu des doutes sur la solidité du bâtiment; à la fin de l'empire, cette translation fut ordonnée, mais ne put s'effectuer. Le péril de la construction a été dénoncé officiellement à trois reprises différentes par le préfet de la Seine; l'architecte de l'édifice l'a vérifié, et, comme il y avait urgence, il a fallu rendre dans l'intervalie des sessions une ordonnance pour le transfèrement des livres à Montaigu.

Le rapport de la commission nommée pour éclairer le gouvernement réfute les dires de M. Denis : ses membres ont été d'un avis unanime, ie danger est bien constaté. La bibliothèque Sainte-Geneviève est une propriété publique, ie collège Henri IV appartient à la vilie de Paris; il résulte des inconvénients véritables de cet enchevêtrement de deux propriétés. îl faut ajouter à cela les chances d'incendie, etc.

M. Denis a de nouveau la parole et demande à lire un rapport d'un architecte de talent, membre de l'Institut, qui établit que l'on peut restaurer les bâtiments de la bibliothèque. «Mon Dieu! messieurs, ajoute-t-il , vous connaissez ie proverbe : Quand on veut tuer sofi chiens on dit...., » (Rires.)

M. Delespûul soutient la mêniC thèse que M. Denis et convient de l'urgence des réparations ; mais il voudrait la réinstallation.

M. ie ministre des travaux publics dit que la commission juge les travaux de consolidation insuffisants et est unanime sur la nécessité du changement. Depuis plusieurs années, un projet avait été rédigé par M. Labrouste^ architecte, pour construire la nouvelle bibliothèque sur l'emplacement de Montaigu. Le projet devait être présenté dans le cours de la dernière session; mais l'état des finances obligea de l'ajourner.

Sur ces entrefaites, les bâtiments ont donné de nouvelles alarmes ; il y a eu des déplacements, des avaries aux poutres qui soutiennent les plafonds. Justement effrayés, le préfet de police et le proviseur ont adressé de nouvelles observations aux ministres, et le proviseur est allé même jusqu'à dire quHl préférait résilier ses fonctions plutôt que de continuer à subir une aussi grande responsabilité. Le choix a dû se porter sur Montaigu, où les livres ont été emmagasinés; vingt ou trente mille volumes ont été laissés au public dans les salles du rez-dechaussée. La commission a insisté pour que les livres fussent enlevés dans le plus court délai ; les galeries allégées n'offriraient plus le même danger.

(Tout ceci est le rapport de cette commission, lu par le ministre.)

M. Delespaul réplique et ne se tient pas pour battu. De qui ce rapport émane-t-il? D'une commission ministérielle où il voit figurer plusieurs architectes et inspecteurs de bâtiments, un ou plusieurs députés de la ville de Paris. N'est-ce pas un député de la ville de Paris qui, à la séance de la chambre du 21 mai 1842, provoquait la translation de la bibliothèque Sainte-Geneviève à Montaigu? N'était-ce pas le vœu du conseil municipal de la

Seine? — Lo dépulé veut prouver qu'il n'y a pas urgence, mais seulement convoitises déguisées : convoitise du collège, convoitise de la ville. Il rappelle le rapport d'une commission (26 mai 1842) qui pense que le local de Sainte-Geneviève est parfaitement approprié à l'établissement de la bibliothèque. L'orateur fait appel à quelques membres de cette commission, entre autres à M. Desjobert, qui prend la parole pour dire qu'en 1842 la commission n'était pas saisie de la question de reconstruction, seulement du déménagement des livres; ainsi que M. Denis, il regarde ce déménagement comme on ne peut plus funeste aux livres.

Contradiction de M. le ministre de l'instruction publique sur ce dernier point.

M. Desjobert pense que la consolidation de l'édifice serait nécessaire, mais peu coûteuse; il fait entendre que, lorsqu'on veut arriver à un but, rien n'est plus facile que d'avoir soutien de tous côtés (ce n'est pas à M. le ministre que s'adresse ce reproche). Quant à l'architecte consulté, il ne manque jamais de dire : « Bâtissez, » surtout s'il doit être chargé de la construction.

M. le ministre des travaux publics repousse ces insinuations.^ M. Delespaul parle d'une note d'architecte déposée aux archives de la chambre, et qui dit que la bibliothèque peut être reconstruite à la rigueur, ce qui coûterait 800,000 francs. C'est une question d'art et une question d'économie tout à la fois.

Question d'art : cette bibliothèque est du petit nombre de celles construites à destination de bibliothèque.

Question d'économie : il y a loin du chiffre de 800,000 francs à celui de 3 ou 4 millions.

Le député donne les dates de la fondation et de l'agrandissement de ce beau vaisseau, qui est admiré par les étrangers; il invoque l'opinion des Anglais, qui ne sont pas disposés à vanter trop nos monuments nationaux, et surtout celle du touriste Dibdin.

Il adjure la chambre d'empêcher la destruction de ces galeries.

(Ici M. Vatout proteste que l'on ne se propose pas de les détruire.)

M. Delespaul ajoute que les amis des arts verraient avec chagrin un si bel intérieur converti en dortoir, et cela pour faire gagner de gros appointements à un architecte.

(M. Villemain nie avec force que ce soit dans ce but.)

Les autres pays, l'ItaUe, l'Angleterre, l'Allemagne, ne sacrifieraient pas ce monument s'ils le possédaient. — L'orateur termine en appuyant sur la question d'économie.

M. Desjobert parle des boiseries précieuses, et demande si elles seront transportées.

M. Ardant, rapporteur, le rassure sur le sort de ces boiseries et de tous les objets d'art....

La suite de cette discussion fut reprise à la séance du 7 juin.

M. Delespaul, infatigable champion de la bibliothèque, rentre dans le champ-clos; il combat à outrance, comme chose onéreuse à nos finances autant qu'inutile, le crédit de 1,820,000 fr. demande pour l'établissement d'une nouvelle bibliothèque à Montaigu. Il a vainement cîierché dans le Bulletin des lois le décret impérial concernant la translation de 1812. M. Vatout le lui montre. M. Delespaul pense que Napoléon voulait sim-

pîement faire don de la bibliothèque Sainte-Geneviève au sé-= nat; alors le ministre des travaux publics lit un extrait de ce décret qui prouve que l'on voulait faire de la bibliothèque du Panthéon des dortoirs pour deux cents élèves, et en conclut que ce décret fut rendu en faveur du lycée Napoléon, et non pas de la bibliothèque,

M. Delespaul réplique avec raison que ce que l'on vient de lire ne prouve nullement que la décrépitude du local ait été la cause déterminante du transfèrement. On exagère les inconvénients résultant du voisinage de la bibliothèque et du collège; cependant le voisinage pourrait être profitable aux élèves des classes supérieures, etc..

L'orateur demande pourquoi l'on ne conserverait pas la bibhothèque en y faisant des réparations, pourquoi l'on veut se jeter dans de folles dépenses. On a dit que le roulement des échelles trouble le sommeil des élèves; il en doute, à cause de la hauteur des étages et de l'épaisseur des murailles de l'abbaye. Qui doit déguerpir de l'État ou de la Ville?— Ce n'est pas l'État à coup sûr. Le député parlant ensuite des devis d'architectes, toujours dépassés, s'écrie: « ... Méfiez-vous des architectes du gouvernement, messieurs. Les architectes veulent nonseulement la construction de la bibliothèque Sainte-Geneviève dans le local de Montaigu, ils veulent encore celle bien plus considérable de la Bibliothèque royale, qui coûterait à l'État au moins 12 millions, défalcation faite de la vente des bâtiments et des terrains de la Bibliothèque actuelle. Ils veulent la destruction des pavillons de l'Institut qui renferment la bibliothèque Mazarine, et leur remplacement par des constructions qui sont

déjà commencées dans les cours du palais de Vînstitut.,.. » Entre autres choses, l'orateur dit qu'il croit que cette loi a tant de partisans dans la chambre à cause du grand nombre d'élèves du lycée Napoléon et du collège Sainte-Barbe qu'elle renferme. A ces mots, on se récrie.

M. Vatout, commissaire du roi, dit que ces magnifiques boiseries^ au sujet desquelles on parle de vandalisme, sont en plâtre (on rit) (1). Ces salles recevront une autre destination^ mais l'art n'aura point à en déplorer la perte....

M. Yatout voit de l'incompatibilité entre les deux établissements, surtout depuis la création des séances du soir....

M. le marquis de Langle est partisan du changement; il préfère voir pourrir des livres que de voir écraser des élèves.

M. Denis reparaît pour dire que l'on a prétendu à tort que son frère, — un des conservateurs de Sainte-Geneviève, — était intéressé dans la question. M. Ferdinand Denis ne s'occupe que de ses travaux, et n'est pour rien dans la détermination prise par le député d'aitaquer le projet. « Le ministre de l'instruction publique peut dire, ajoute4-il, qu'un logement lui a été offert dans la bibliothèque actuelle, et qu'il l'a refusé pour en faire jouir un de ses confrères peut-être un peu moins bien traité que lui. »

Et M. Tupinier de s'écrier plaisamment : « Il l'a refusé parce qu'il n'était pas solide ! » (Hilarité générale et prolongée.)

M. Villemain, ministre de l'instruction publique, parle de

(1) J'en demande pardon à M. Vatoiit, les boiseries sont en bel et bon bois, style Louis XY ou rococo. J'ai déjà dit que les dessins de celte charmante décoration sont du P. de Creil.

l'état délabré des bâtiments, constaté dès 1836 par une commission de la chambre dans un rapport sur le budget du ministère de l'intérieur. Selon lui, l'établissement des séances du soir, dont l'honneur appartient à un de ses prédécesseurs, et qui est profitable à la jeunesse, a exercé une fâcheuse influence sur les bâtiments, déjà si ébranlés. La bibliothèque reçoit beaucoup d'élèves chaque soir, au grand profit des études et du bon ordre.

Le ministre s'est convaincu de la possibilité d'accidents considérables. La nouvelle bibliothèque sera rendue incombustible. Des dépenses imprévues peuvent se présenter dans la reconstruction, tandis que l'édifice projeté décorera la place du Panthéon. Le collège, au surplus, pourra prendre du développement et devenir un des plus beaux de la capitale. Il n'existe pas de péril pour les livres à Montaigu, grâce aux précautions que l'on a prises. Le ministre cite à l'appui de ce qu'il avance une lettre rassurante de fhabile administrateur qui dirige la bibliothèque.

Après avoir entendu encore M. Delespaul, M. Glais-Bizoin, M. le ministre des travaux pubhcs et M. de la Plesse, au sujet de l'abandon par l'État de l'ancienne bibliothèque à la Ville, qui fera percer la rue Soufflot et établira la mairie du 12^ arrondissement comme pendant symétrique à l'École de Droit, la chambre met aux voix et adopte le crédit de 1,775,000 francs proposé pour la nouvelle bibliothèque Sainte-Geneviève.

Ce crédit a été voté avec d'autres relatifs à la chambre des pairs, à l'institution des Jeunes- Aveugles et au ministère de la guerre.

Le projet est devenu loi le 25 juillet 1843.

Le Moniteur du 12 janvier de cette même année contient, sous le titre de Travaux publics, un article emprunté au Journal des Débats, Il doit trouver ici sa place :

« De grands, d'utiles travaux vont s*exécuter dans le 12« arrondissement. D'après un traité passé entre l'État et la Ville, les abords du Panthéon seront incessamment terminés.

« L'ancienne bibliothèque Sainte-Geneviève, qui menace ruine en ce moment, sera démolie (1); l'État fera construire une bibliothèque nouvelle sur l'emplacement de la prison militaire de Montaigu. Toute la partie antérieure, de cette prison sera livrée à la voie publique, qu'elle agrandira considérablement. Pour compléter cet élargissement, l'État abattra, du côté de la place, plusieurs des maisons situées à l'entrée de la rue des Sept- Voies.

« La rue des Grés et la place Saint-Étienne, convenablement nivelées, gagneront beaucoup d'air et d'espace à ces démolitions.

« On suppose que la bibliothèque nouvelle ne coûtera pas à construire moins de deux millions. L'État abandonne à la Ville la partie de terrain que l'ancienne bibliothèque occupait. La Ville obtient, en outre, de l'État cession de la maison qui est placée rue des Fossés- Saint-Jacques, n° 13, mais à la charge d'y installer une partie des services municipaux du 12« arrondissement et de donner, sur la place du Panthéon , à cette mairie nouvelle une façade en tout semblable à celle de l'École de Droit.

(1) Il n'est pas exact de dire qu'elle menace ruine et qu'elle doive être démohe.... Si on pouvait concevoir un projet aussi insensé, aussi barbare, et le mettre à exécution, on violerait l'engagement pris devant la chambre des députés.

«La Ville ouvre, en outre, la rue Soufflot, depuis si longtemps projetée : elle ira du Panthéon au Luxembourg , en traversant la rue Saint- Hyacinthe, et viendra déboucher rue d'Enfer, n" 10.

« La Ville et l'État ont pris l'engagement d'achever ces travaux à leur charge dans l'espace de quatre années, à partir du vote qui doit être demandé aux chambres.

« Ce n'est pas tout : par des considérations qui la concernaient seule, la Ville a résolu d'ouvrir une rue nouvelle allant de l'École Polytechnique à la rue des Sept-Voies dans la direction de la place Cambrai , puis de prolonger la rue des Bourguignons jusqu'à la rencontre de la rue Pascal , ce qui établira une communication directe entre le boulevard du Mont-Parnasse et la tête du chemin de fer d'Orléans.

«Ces travaux, dont l'exécution doit se faire peu attendre, réuniront, dans le 12^ arrondissement, à la grandeur monumentale des plus beaux quartiers des voies faciles et depuis longtemps désirées de toute la population. »

Le 21 septembre, le roi rendit une ordonnance d'expropria-^ tion pour cause d'utilité publique et en vue des embellissements projetés; elle concernait des maisons de la rue Saint-Étiennedes-Grés et de la place du Panthéon.

En 1843, M, Campenon, autrefois attaché à la bibliothèque^ mourut et laissa un fauteuil vacant à l'Académie française.

Bientôt on abattit une partie des bâtiments de Montaigu, et l'on commença les fondations de la nouvelle bibliothèque, qui s'élève de jour en jour. On lit ce qui suit dans le Moniteur du 13 août 1844 :

« M, le ministre des travaux publics a posé aujourd'hui 12 août la

première pierre de l'édifice consacré à la bibliothèque Sainte-Geneviève sur l'emplacement de l'ancienne prison de Montaigu. »

Nous donnons ci-après copie du procès-verbal de cette cérémonie :

« L'an mil huit cent quarante-quatre, le lundi douze août, à neuf heures du matin ,

« M. Sylvain Dumon, ministre secrétaire d'État au département des travaux publics, s'est rendu, accompagné de M. de Noue, chef de la division des bâtiments civils, sur le terrain de l'ancienne prison mihtaire, autrefois le collège de Montaigu , lequel terrain est situé entre la place du Panthéon, la rue des Sept-Voies et celle des Choîets, à l'effet de poser, au nom du roi , la première pierre de l'édifice destiné à la bibliothèque Sainte-Geneviève, et dont la construction a été ordonnée par la loi du 19 juillet 1843.

{( M. le ministre a été reçu par M. Henri Labrouste, architecte, chargé de l'exécution des travaux.

« Étant arrivé sur l'emplacement des constructions, M. Labrouste a présenté à Son Excellence les plans du nouvel édifice et lui a remis une boîte en bois de cèdre renfermant une collection de monnaies françaises portant le millésime de 1844, savoir :

« Une pièce d'or de vingt francs;

Une pièce d'argent de cinq francs; « Une — de deux francs; « Une de un franc ;

« Une — de cinquante centimes; « Une de vingt-cinq centimes.

« Sur la partie supérieure de la boîte est fixée une plaque de cuivre portant l'inscription suivante :

sous LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE I^'', ROI DES FRANÇAIS, LE XII AOUT MDCCCXLIV, LA PREMIÈRE PIERRE DE l'ÉDIFICE CONSACRÉ A LA BIBLIOTHÈQUE SAINTE-GENEVIEVE A ÉTÉ POSÉE

PAR M. DUMON, MINISTRE DES TRAVAUX PUBLICS. M. HENRI LABROUSTE, ARCHITECTE.

a Avant de procéder à la pose de la première pierre, M. le ministre, s'adressant aux personnes qui l'entouraient, a prononcé les paroles suivantes :

« Messieurs, la cérémonie qui nous rassemble est un éclatant té- « moignage de l'intérêt que le roi, les chambres, Fadministration « municipale, portent à ce quartier studieux et paisible, dont nos « écoles font à la fois la prospérité et l'ornement.

« La bibliothèque Sainte-Geneviève, fondée par la piété savante « des génovéfains, enrichie tour à tour par les trophées de la guerre « et par les dons de la paix, disputait au collège Henri IV une place « devenue trop étroite pour tous deux. L'édifice commun menaçait « ruine; il devenait impossible de prolonger plus longtemps cette in- « commode et périlleuse communauté.

« L'heureux concours de l'État et de la ville de Paris a su tirer de « ce danger de précieux avantages.

« Le collège royal Henri IV, resté seul dans l'ancienne demeure « des religieux de Sainte- Geneviève, y a trouvé plus d'air et d'es- « pace pour ces jeunes générations qu'il élève pour tous les besoins, « et quelquefois pour toutes les gloires de la patrie.

« La bibliothèque dont j'inaugure aujourd'hui la fondation au nom

« du roi occupera dignement la place du vieux collège de Montaigu , « dont les humbles et laborieux écoliers firent, pendant plus de « quatre siècles, respecter leur pauvreté et envier leurs succès. Leurs « successeurs ne dédaigneront pas de tels souvenirs. La bibliothèque « Sainte-Geneviève avait aussi les siens : la première elle fut ouverte, « pendant les heures que îe repos réclame, aux veilles studieuses de « la jeunesse. Ce fut une pensée digne de cette jeunesse de lui offrir « comme récompense le travail après le travail , et de la défendre, « par l'attrait de l'étude, contre la séduction du plaisir.

« Ce monument , d'un style noble et simple, élevé par les soins « d'un architecte habile, commencera la décoration de cette place « agrandie. Déjà tombent les constructions informes qui obstruaient « les abords et profanaient la majesté du Panthéon; un édifice, con- « sacré à la mairie de cet arrondissement, mettra en relief, par son « exacte symétrie, l'élégante façade de l'École de Droit. Bientôt le « temple dont la coupole domine la capitale se rehaussera, pour « ainsi dire, sur sa base désormais accessible à tous les regards, et le « prolongement de la rue Soufflot, donnant une avenue au péristyle « du Panthéon , va rattacher à l'un de nos plus beaux jardins notre « plus magnifique monument.

« Ainsi, messieurs, grâce à de persévérants efforts dont le roi nous « a donné l'exemple, nos monuments se complètent et s'achèvent. a Ce sera l'honneur de notre âge, qui commence de si grands tra- « vaux, de terminer ceux que nos pères ont commencés. C'est une « vertu nouvelle dont s'enrichit le caractère de notre nation. On par- « lait autrefois de son génie pour concevoir, de son ardeur pour « entreprendre : on parlera désormais de sa constance pour achever, v

« Après ce discours, et après avoir reçu de M. le ministre des témoignages de satisfaction sur les dispositions de son projet et sur

l'exécution des travaux de fondation, M. l'architecte Labrouste a présenté à M. le ministre les instruments et les matériaux nécessaires à la pose de la première pierre. La boîte renfermant la collection des monnaies ayant été mise dans un incrustement pratiqué dans la pierre qui se trouve placée sous le premier contre-fort, à droite de la porte principale, une autre pierre a été scellée par M. le ministre au-dessus de la première.

«Ont été présents : MM. Delanneau, maire du 12° arrondissement; Boissel, député du 12^ arrondissement, maire-adjoint; Pélassy de rOusle, membre du conseil municipal de Paris; de Lancy, administrateur de la bibliothèque Sainte -Geneviève; Casimir Bonjour, conservateur de la bibliothèque; de Brotonne, id.; Ferdinand Denis, id.; Achille Leclerc, inspecteur-général des bâtiments civils; Labrouste, directeur du collège de Sainte-Barbe.

« Lesquelles personnes mentionnées ci-dessus ont signé le présent procès- verbal.

« L'opération terminée, M. le ministre a accordé une gratification aux ouvriers, et l'assemblée s'est séparée aux cris de : Vive le roi!

(Suivent les signatures.)

a Après cette cérémonie, M, le ministre des travaux publics a visité les travaux de la nouvelle École Normale et de l'École des Mines. »

Le Journal des Débats du 29 novembre 1845 contient un article que je ne puis me dispenser de reproduire, car il émane de Me Aimé-Martin, un de nos conservateurs, et traite d'un ouvrage rarissime extrêmement curieux enlevé à notre bibliothèque à plusieurs reprises et que dès longtemps on a cru perdu :

« Un livre aussi précieux que singulier, m livre inutilement cher-

ché par tous les amateurs, envié par toutes ies bibliothèques, et dont le seul exemplaire connu avait disparu depuis plus de soixante- dix ans, vient d'être retrouvé et replacé sur sa vieille tablette à Sainte- Geneviève par les soins éclairés de M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique.

« En voici le titre :

(( SensieuU une Œuvre nouvelle contenant plusieurs matères, et 'premiers^ Lan des Sept Dames, — Rondeaulx et Balades damours, — La dernière eglogue de Virgile. — - Une louenge dytalie de Virgile, — Une oraison de Notre-Dame ou est compris le fondement de la foy chrestienne. Une balade reprenant les erreurs des rethoriciens rimeurs et baladeurs. — La première farse de Plaute nommée Amphitrion, laquelle comprent la naissance du fort Hercules, faite en rime : — Et ung sermon que fist frère Oliuier Maillart à Bruges lan mile et cinq cens,

« Et tout en la fin seront mises aulcunes corrections des fauUes des impresseurs par ordre, car lacteur ne veult souffrir que Ion die quil aye fait le liure ainsy quil ait impresse ches eux dont pora corrigier son liure sil luy plaist... (Anvers), petit in-4 gotti. (1). »

«Ce titre, dit M. Aimé-Martin, qui remplit une page entière, annonce, comme on voit, jusqu'à Y errata de l'ouvrage, et cet errata^ imprimé dans le même caractère que le livre ^ n'a pas moins de quarante pages; aussi V acteur n'est-il guère content de son împresseur.

« Mais qu'est-ce que PAn des Sept Dames? Est-ce un roman, un poëme, une histoire, une élégie? C'est tout cela à la fois. Un jeune gentilhomme est amoureux de sept dames; il compte

(l) J'ai transcrit ceci d'après Brunet,

ses maîtresses par les jours de la semaine, et chaque jour lui inspire un compliment nouveau. Le dimanche il s'adresse à la belle petite Valbourg, le lundi à Jacquelinotte, le mardi à Noi- k rette, puis à Gomard, puisa Margot, etc.; et cela dure pendant un an. Le dimanche il voudrait être un petit chien couché au giron de sa dame, le lundi une puce sans lui faire nulle rudesse, le mardi un pêcheur pour la prendre dans ses filets , le mercredi un oiseau de proie pour percher au pied de son lit, et le jeudi un petit chat pour la garder des sotiricettes. Nous nous taisons sur les autres métamorphoses d'une verdeur un peu trop rabelaisienne; ce sont les souhaits d'Anacréon revêtus des formes et des couleurs de l'école flamande, un tableau du Corrége traduit par le pinceau de Teniers.

c( Mais la pièce la plus curieuse de ce singulier recueil, c'est le sermon d'Olivier Maillard, prêché en la ville de Bruges le cinquième dimanche du carême de l'an 1500, Ceux qui n'ont pas lu ce sermon, et peu de personnes Font lu, vu son excessive rareté, ne peuvent se faire une idée des excentricités de ce célèbre prédicateur. C'est lui qui introduisit dans la chaire évangélique l'art de tousser à propos, uo prédicateur devant paraître épuisé par les jeûnes, les macérations et les nuits passées en prières. Ces temps d'arrêt sont marqués avec soin dans ledit sermon. Trois iousseries pour vingt pages. Heureusement ce bon Maillard n'était pas toujours aussi sérieux, et il savait à l'aventure édifier ses auditeurs par de petits couplets qu'il chantait en pleine prédication sur l'air de la Bergeronette savoisienne»

« Quant au sermon de Bruges que nous avons sous les yeux,

il dut être prêché en brillante compvignie : princes, princesses, dames de cour, dames bourgeoises, y assistaient revêtus de leurs plus riches parures. Aussi Maillard, suivant sa bonne habitude, ne se fait-il pas faute de les apostropher. Il trie hardiment parmi eux la part du diable et la part de Dieu.

« Accoutez! s'écrie-t-il , à bon entendeur ne faut que demy-mot... Que dites-vous, messeigneurs ? Êtes-vous de la part de Dieu? Le prince et la princesse, en êtes-vous ? Baissez le front. Vous autres, gros fourrés, en êtes-vous? Baissez le front. Les chevaliers de l'Ordre, en êtes-vous? Baissez le front. Gentils-hommes, jeunes gaudisseurs, en êtes-vous? Baissez le front. Et vous, jeunes garches, fines femelles de cour, en êtes-vous? Baissez le front; vous êtes escrites au livre des damnés ; votre chambre est toute marquée avec les dyables. Ditesmoy, s'il vous plaist, ne vous êtes-vous pas myrées aujourd'huy, lavées et époussetées ? Oy bien frère à ma voulonté que vous fussiez aussi soigneuses de nétoyer vos âmes... Si je vous convie à tous les diables. Hem! hem! hem! »

« Après cette damnation universelle de la ville et delà cour, le bon père devait avoir besoin de tousser un peu et de laisser tousser son auditoire ; aussi n'a-t-il pas manqué de donner le signal : Hem ! hem ! hem !

« On ne comprend guère comment ce livre précieux a pu devenir d'une rareté si excessive. Ce volume avait été légué au couvent de Sainte-Geneviève par M. LeTellier, archevêque de Reims. On le croyait unique; au moins est-il vrai que le duc de la Vallière, après avoir fait de vaines recherches pour en découvrir un second exemplaire, prit la résolution désespérée

d'emprunter ceîui-ci. Il l'emprunta si bien, qu'il le garda toute sa vie. C'était no vrai bibliophile que ce duc de la Yallière! la mort seule put lui faire lâcher sa proie! Ce fut donc vers le milieu de l'année 1781 que l'An des Sept Dames vint reprendre sa glorieuse place dans les longues galeries de Sainte-Geneviève. Dès lors les regards de tous les amateurs se tournèrent de ce côté , et le charme attractif de ces regards n'est , hélas ! que trop connu. Bref, les chanoines n'avaient pas joui six mois de leur trésor que déjà il leur était enlevé. Le nouveau possesseur se garda bien de se vanter de sa conquête. Il vécut caché avec elle, il en jouit en égoïste, et cela sans doute pendant de loïïgues années, car ce ne fut qu'en 1819 que le livre précieux reparut. Les yeux éblouis de M. de Soleinne le découvrirent, comme un point lumineux, sur la table des enchères dans une vente obscure qui se faisait à Bruxelles. Là, pour la modique somme de 350 francs , il devint possesseur d'un trésor que le premier bibliophile du siècle passé, M. le duc de la Vallière, avait inutilement ambitionné toute sa vie.

((Enfin, en 1844, M. de Soleinne étant mort, toutes les passions, toutes les convoitises des bibliophiles se réveillèrent ; les moins hardis se préparaient à la lutte. Des commissions fabuleuses étaient arrivées d'Angleterre, d'Allemagne, de Belgique; on s'attendait à voir jeter le livre une seconde fois sur la table des enchères, et l'on oubliait que ce livre avait un propriétaire qui ne perd jamais ses droits, le public. Heureusement que les héritiers de M. de Soleinne, eux, ne l'avaient point oublié : aussi s'empressèrent-ils, à la première réclamation, de remettre le précieux volume entre les mains d'un des conservateurs de

la bibliothèque Sainte-Geneviève (1), en bornant leurs préten« tions aux 350 francs payés en 1819 par M. de Soleinne. Instruit de ces circonstances, M. le comte de Salvandy, ministre de l'instruction publique, s'est empressé de désintéresser les héritiers et de replacer ce livre aventureux sur des tablettes que désormais il ne quittera plus; car son humeur vagabonde est trop connue de MM. les conservateurs pour qu'ils ne veillent pas autour de lui avec le plus grand soin. »

Les renseignements fournis par cette agréable petite notice sont complétés par l'article que Brunet a consacré, dans son Manuel du Libraire et de r Amateur de livres , à VAn des Sept Dames; il nous apprend que ce livre, lorsqu'il fut vendu à Bruxelles en 1819, provenait du cabinet de M"« d'Yve, et en donne la division. Selon lui, la date de l'impression est plutôt 1503 que 1513.

Au verso du dernier feuillet de VAn des Sept Darnes^ on voit un château-fort aux armoiries de la ville d'Anvers; cela prouve, d'après Brunet, que l'ouvrage en question est sorti des presses de Gérard Leeu ou de ses successeurs, imprimeurs à Anvers au commencement du xvr siècle, lesquels ont placé cette vignette sur plusieurs de leurs éditions.

Le bibliographe dit que VAn des Sept Dames, qui a occupé de Bure et Goujet, est un très-curieux monument pour la linguistique; il nous montre de quelle façon on écrivait et parlait le français à la cour des ducs de Bourgogne au xvF siècle.

M. de Salvandy, rentré au pouvoir, a remis en vigueur en

(1) M. Aimé-Marlin. (A. db B.)

184-5 son ordonnance de 1839. Les traitements des employés qui étaient iaégaux et très-insuffisants ont été égalisés ; notre organisation est devenue dès lors parfaitement régulière.

Cette année (1846), on s'est occupé des bibliothèques publiques de Paris à la chambre des députés. (Séance du 26 mai, discussion du budget de l'instruction publique. )

Un député faiseur de motions a demandé, entre autres choses, que les vacances des bibliothèques soient diminuées.

En vérité, il est difficile de prévoir où s'arrêteront les exigences de certaines gens ! — Les séances du soir ne sont pas assez pour eux , ils voudraient que les bibhothèques fussent ouvertes îa nuit et le jour, et ils ne songent pas, ces enragés de science, que déjà les vacances ont été rognées de quinze jours (à Sainte-Geneviève notamment).

Il y a ici plusieurs considérations sérieuses à faire valoir; sans doute elles ont déjà frappé l'esprit juste de M. le ministre de l'instruction publique.

Si l'on supprimait ou diminuait nos vacances [mesure qui serait sans nécessité aucune, puisqu'il y a en tout temps une bibliothèque ouverte au public), on fournirait une nouvelle occa^ sion de criailleries et de lamentations à ceux qui, comme le bibliophile Jacob, proclament que l'on veut la perte des livres. Ceci est la moindre des choses; mais, je dois le dire, les livres seraient réellement perdus, sacrifiés à des besoins purement imaginaires. — L'excès du bien devient quelquefois un mal. — Ces pauvres livres n'ont pas trop de cinq ou six semaines de repos par année; il faut bien ce temps pour les épousseter, les

visiter, examiner ceux qui ont besoin de réparation, combler les lacunes et rectifier les classements... Autre considération i

Que sont, ou du moins, que doivent être les fonctionnaires des bibliothèques?

L'article 26 du titre ii de l'ordonnance de 1839 se charge de la réponse :

« Les bibliothécaires, sous -bibliothécaires et employés dans les bibliothèques Sainte-Geneviève, Mazarine et de l'Arsenal, devront être choisis parmi les membres de l'Université, les littérateurs et savants connus par leurs travaux, les élèves de l'École des Chartes. »

Or, ces savants et ces gens de lettres ne peuvent être raisonnablement assimilés à des bureaucrates retenus toute l'année à Paris; les écrivains d'imagination ont besoin de déplacement, de voyages, et les érudits peuvent avoir à entreprendre une exploration scientifique au loin; et pour cela, ceux qui font partie du personnel des bibliothèques profitent des vacances.

Supprimer ou même diminuer ce temps de relâche me semblerait faire une condition trop dure aux gens des bibliothèques, et dégoûterait les hommes capables d'une carrière qui ne mène pas, certes, à des positions suffisamment lucratives, et a pour seuls avantages le loisir et l'occasion qui permettent les travaux sérieux.

Les employés des ministères n'ont point de vacances... Oui, mais ils sont beaucoup mieux rétribués que nous; on ne peut pas avoir tous les bénéfices à la fois.

En définitive, si l'on voulait absolument nous faire supporter

une suppression quelconque, il serait à désirer que Ton nous enlevât plutôt les jours fériés qui arrivent dans le courant de l'année qu'une partie des vacances, époque où le quartier latin est à peu près désert.

Loin de moi la pensée d'adresser une leçon au pouvoir, de lui tracer sa conduite; M. le ministre sait parfaitement ce qu'il convient de faire et de ne point faire. Attendons, espérons, soyons sans inquiétude. Ce que nous devons désirer vivement, c'est que M. de Salvandy reste aux affaires. On sait son désir constant d'améliorer le sort de ceux qui ressortissent à son autorité; on assure qu'il se propose de nous être favorable à la première occasion et de porter nos traitements au taux de ceux des fonctionnaires de la Bibliothèque du Roi. Ce serait justice; car, chez nous, le service est très-actif par la position de la bibliothèque et l'existence de deux séances chaque jour. Déjà l'ordonnance de 1839 a rendu hommage à l'importance de la bibliothèque Sainte-Geneviève, plus grande, sous quelques rapports, que celle des bibliothèques Mazarine et de l'Arsenal, en fixant à un chiffre supérieur le traitement de son administrateur. C'est là un précédent de bon augure. La logique veut que chez nous tout soit en harmonie; plus de travail doit nécessairement amener plus de rétribution.

Ces matières sont venues tout naturellement sous ma plume. Je finis par l'émission de quelques idées se rattachant à mon sujet.

Dans notre ville, la bibliothèque modèle sous le rapport de la tenue est, sans contredit, la bibliothèque Mazarine. Il y règne un ordre, une propreté, qui ont quelque chose de merveilleux; les parquets sont cirés avec soin ; les tables des lecteurs sont

couvertes de tapis; on peut s'installer en des sièges confortables; il y a des lustres au plafond; les salles ont toutes un nom historique, et les gens de service sur qui roule le gros de la besogne portent un costume. Il y a vraiment plaisir et honneur à être bibliothécaire là... Voilà un établissement digne d'être montré aux étrangers, un lieu de bon air, paisible, convenable, où l'étude et la méditation ont plus de charme qu'en tout autre lieu, mais l'été seulement... L'hiver, il faut fuir la bibliothèque Mazarine; il n'y a pas de feu dans la galerie, située sur un quai exposé au vent du nord; il y gèle littéralement. Je dois dire pourtant que MM. les bibliothécaires ont un cabinet parfaitement chauffé.

Il est à désirer que l'intérieur de notre nouveau local soit fait à l'instar de la Mazarine. Je sais que notre public est plus nombreux, quelque peu sans gêne; mais les soins que l'on prendra lui imprimeront du respect malgré lui. Au reste, c'est l'affaire des gens de service; il serait, je crois, nécessaire d'augmenter leur nombre, de les revêtir d'un uniforme — pour en imposer davantage. Je pense que, si l'on a à baptiser des salles ou départements, voire des escaliers, couloirs ou armoires, on choisira les noms des hommes qui ont illustré ou enrichi la bibliothèque Sainte-Geneviève; — ■ c'est un devoir. — Ces noms ne manquent point, certes : La Rochefoucauld, Fronteau, Lallemant, du MoLiNET, Le Tellier, Prévost, Gillet, Ping RÉ, le Courayer, de Creil, de Flécelles, le duc Louis d'Orléans, Ventenat, Yïallon, Mongez, Lemon- NiER, Daunou, Lechevallier, Dussault, Halma, Cotte, Mercier db Saint-Léger.

Il sera bon aussi de donner des places d'honneur, d'apparat, aux bustes de ceux de ces personnages qui figurent dans notre collection, puis aux effigies dont l'exécution et la matière sont belles. Viendront ensuite les savants ou littérateurs; mais la première revient de droit à Le Tellier. Je propose de reléguer dans les combles les serpents et crocodiles empaillés avec les bustes de Néron, Caracalla et autres grands hommes de cette trempe qui déshonoraient la vieille galerie, et que l'on aurait bien pu laisser au collège Henri ÏY, lequel, soit dit en passant, voulait garder le tout, — contenant et contenu, — car l'appétit vient en mangeant.

Je voudrais qu'après la dernière, la définitive translation, on restreignît considérablement le prêt des livres, complaisance parfois funeste aux ouvrages et qui prive la masse du public des matériaux dont il peut avoir besoin au profit de quelques travailleurs casaniers et privilégiés.

Je voudrais aussi que les employés n'eussent pas à replacer les volumes sur les tablettes après les séances ; cette besogne tend à leur enlever la considération du public, qui les prend pour des valets. Le rôle des fonctionnaires devrait se borner à la remise de l'ouvrage demandé, à la consultation du catalogue, et aux renseignements verbaux qui peuvent être utiles aux travailleurs; ou bien il faut exiger d'eux plus de force dans les bras que dans la tête.

La bibliothèque Sainte-Geneviève fut d'abord ce qu'elle devait être : théologique avant tout; maintenant riche en productions littéraires et historiques d'ailleurs, elle tend à devenir spécialement bibliothèque de droit, de médecine, de livres de

sciences exactes. On évalue le nombre des volumes imprimés qu'elle contient à 150,000, et celui des manuscrits à 2,000 environ.

Son budget actuel s'élève à 75,223 fr.

Il est du devoir de chaque fonctionnaire de noter ce que l'on demande le plus fréquemment et qui manque, ce qui serait vraiment utile, ce qui comblerait une lacune, satisferait un besoin général , et de transmettre ces observations au conservatoire, lequel a pour mission d'apprécier le degré d'opportunité des achats et de régler l'usage qu'il convient de faire des fonds que l'on y consacre.

Un dernier mot.

11 faudrait un chef-d'œuvre d'architecture pour nous consoler entièrement de la perte de l'ancien vaisseau de la bibliothèque, de la merveilleuse galerie en croix qui plongeait dans l'extase Dibdin le connaisseur, du dôme ravissant de Restout, du cabinet des manuscrits si luxuriant avec sa décoration Pompadour, sa mine marquise, ses belles armoires, ses moulures

contournées, ses proportions exquises; «. il faudrait un

chef-d'œuvre d'architecture, et aujourd'hui on n'en sait pas produire. Tout ce qu'on fait est lourd, froid, mesquin et faux; le génie de nos constructeurs n'enfante que des maisons-casernes ou hôpitaux...

Je prévois que nous ne nous consolerons point.

Et puis, l'ancienne bibliothèque, où chaque chose était en harmonie parfaite, avait, comme on l'a fort bien dit à la cham-

bre des députés, ses souvenirs, sa tradition vénérable et chère, que je me suis efforcé de sauver, pour que tout ne fût pas perdu à la fois.

L'édifice que l'on nous prépare n'aura point de passé, et nos antiques reliures se trouveront mal à l'aise, pour ainsi dire, sur le marbre et le fer tout neufs.

Les vieux livres sont comme les vieilles gens : les déménagements ne leur conviennent pas.

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