DEUXIÈME PARTIE
Il n'était pas de monastère sans archives, sans mannscrits quelconques, soit missels, antiphonaires , légendes, censiers, terriers, obituaires, nécrologes, cartulaires de fiefs, registres d'annotations relatives aux comptes de la justice, aux revenus j fonciers, recueils d'actes et de titres de propriété, inventaires, chronique intime relatant des miracles, des acquisitions, des bienfaits, des accroissements, et donnant la liste, par ordre I chronologique, des abbés, prieurs, coadjuteurs, aumôniers ou j chapelains. Ces pièces sont l'origine de toutes les bibliothèques conventuelles.
« Le présent Uure contient les cens et rentes que nostre église a droict de prendre sur plusieurs maisons assises tant en ceste ville de Paris qu'es fauœhourgs, ensemble les grains qui sont deubz à l'office de pitancier et aultres droictz, aulsy quelques ckémonies qui y sont insérées pour seruir à la postérité qui se trouueront escriptes tant au comancement dudict Uure qu'en la fin d'icelluy. »
Sous le gouvernement de Tabbé Benjamin de Brichanteau, la bibliothèque fut dévalisée par un homme sans doute fort ignare. Je laisse à mon chroniqueur anonyme le soin de raconter cet événement si regrettable :
M Mais je ne puis que je ne déplore la perte que nous avons
faite, de son temps, de plusieurs manuscripts considérables qui estoient gardés en une galerie de ceste abbaye, car un de ses aumosniers qui n'en connoissoit pas le prix, les voyant négligez, abandonnez et comme inutilz, les donna au poids à des libraires, pour auoir des liures de chant dont on auoit besoin , afin d'espargner la bourse de son maistre. Plusieurs bibliothèques s'en sont accommodées ; j'en ay trouvé quelques-uns dans celle du cardinal Mazarin , et j'en ay rencontré d'autres chez des libraires que j'ai racheptez. »
Le cardinal de La Rochefoucauld ayant été nommé abbé commendataire de Sainte-Geneviève en 1624, n'y trouva, disent tous les livres, pas un seul ouvrage imprimé, ce qui l'obligea à envoyer chercher cinq ou six cents volumes de sa bibliothèque, pour l'usage des chanoines réformés. Ce fut là le premier germe d'une des plus remarquables collections qu'il y ait en France.
En 1636, un chanoine de la congrégation, nommé le P.
Fronteau fut appelé à Paris par le supérieur- général, et quitta la Flèche où il résidait; bientôt il professa la théologie, étudia à fond les langues, la philosophie, l'histoire, la bibliographie, s'occupa sans relâche à augmenter le nombre des volumes de la bibliothèque et fut nommé chancelier de l'Université.
Ce religieux, éloquent prédicateur, qui doit être rangé parmi les célébrités de l'abbaye, prit fait et cause pour Gerson dans les polémiques relatives à Y Imitation de Jésus-Christ, et fit de la controverse. Suspecté de jansénisme , il quitta sa chaire de théologie et accepta un prieuré situé près d'Angers, tout en conservant son titre de chancelier. Dans sa retraite, il s'adonna plus que jamais au travail et correspondit avec plusieurs savants. Ami de la paix, il finit par faire preuve d'orthodoxie et d'obéissance, et fut rappelé à Paris. Il mourut curé à Montargis. On a de lui un grand nombre d'ouvrages en latin, qu'il serait trop long de signaler et dont on trouve la nomenclature dans Niceron, le P. Lelong, Quérard, etc.
Le P. Lallemant, homme aussi savant, aussi laborieux, aussi ami des livres, lui succéda en qualité de chancelier, publia son éloge en 1663 (in-4°), et hérita de toute sa sollicitude pour l'accroissement de la bibliothèque. Ces deux chanoines portèrent le nombre des volumes à sept ou huit mille. Il est à croire qu'ils augmentèrent principalement le fonds théologique, qui devint le plus considérable.
Je dois dire, à propos des controverses religieuses de ce temps, que notre bibliothèque possède un catalogue spécial, manuscrit in-4'', intitulé : Dépouillement, par ordre de dates j
des pièces relatives aux disputes et aux affaires du jar,sé7iisme
qui soni contemief dans les volumes de recueils de la bibliothèque Saiîite-Geneviève, rangés dans cette division au D in-k", et formats inférieurs (avec avertissement et table alphabétique).
Ce catalogue, qui contient l'indication d'une lettre de Fronteau (1661) et des écrits de et sur le diacre Pâris, pourrait être d'un grand secours à ceux qui s'occupent de questions théologiques et les mettre sur la trace des découvertes.
Quant à ce qui touche le livre attribué à Gerson, on peut consulter l'ouvrage de Barbier, intitulé : Dissertation sur 60 éditions françaises de l'Imitation de Jésus-Christ, où est indiqué un manuscrit de Sainte-Geneviève, du P. Anselme de Paris, dont le titre commence par ces mots : Jean Gersen, vrai fantôme, etc.
Je reviens au P. Laîlemant : il n'a fait que des livres de dévotion estimés en son temps , mais tombés depuis lors dans un profond oubli, tels que : la Mort des Justes, — les saints Désirs de la Mort y — le Testament spirituel, — la Vie de sainte Geneviève.
En 1663, un prêtre grec, nommé Athanase, qui demeurait à l'abbaye et y mourut, lui légua ses livres; la Gallia chrisiiana, qui a enregistré cette donation, ne fait connaître ni le nombre ni la nature des ouvrages laissés par ce prêtre; elle se borne à placer son legs parmi les inoins importants.
En 1675, il fallut songer à choisir un vaste local pour la bibliothèque qui prenait un rapide accroissement, et l'on jeta les yeux sur la partie supérieure de l'abbaye , sur les combles de la chapelle du cloître. L'espace était convenable, sufûsant; on tit établir une galerie de trente toises de longueur sur quatre
— gode largeur, avec tablettes de bois à sculptures, cadres pour recevoir des portraits d'hommes illustres et scabelloos qui supportèrent plus tard des bustes d'écrivains. Le P. de Greii, dont j'ai parlé dans la précédente notice, avait dessiné la décoration de cette belle salle; la date de 1675 est sculptée dans la boiserie, au-dessous d'une fenêtre, au fond de la galerie principale.
On confla ensuite la garde et la direction de la bibliothèque au P. Du Molinet, antiquaire et numismate. Ce nouveau bibliothécaire donna plus particulièrement ses soins à la formation d'un cabinet de curiosités de tout genre, qui en a grossi d'autres par la suite.
(( Je me trouvai , dit-il dans le préambule de sa description du cabinet, engagé à faire de temps en temps de nouvelles acquisitions de livres pour remplir un si grand vaisseau, et le succès répondit bientôt à mes désirs.
« .T'ai cru en même temps faire une chose qui ne contribueroit pas peu à son ornement et à son avantage, si je Taccompagnois d'un cabinet de pièces rares et curieuses qui regardassent l'étude et qui pussent servir aux belles-lettres. C'est ce que je me suis proposé dans le choix de ces curiosités, et j'ai tâché de n'en point chercher, de n'en point avoir qui ne pussent être utiles aux sciences, aux mathématiques, à l'astronomie, à l'optique, à la géométrie et surtout à l'histoire naturelle, soit antique, soit moderne. » '
Suit la description du cabinet de Sainte-Geneviève et de ce qu'il renfermait; nous possédons cet ouvrage (f" ZZ, 24-7); il est orné de belles planches de numismatique et d'archéologie; on lit en tête une note de la main de Mercier de Saint-Léger,
— JOO —
Notre collection d'estampes doit son origine « à un nommé M. Hacart, qui en estoit très-curieux et qui, en mourant, laissa tout ce qu'il avoit amassé à Saint-Victor, à Saint-Germain-des-Prés et à Sainte-Geneviève (1). »
Le cabinet du P. Du Molinet, — que l'on appelle aussi Dumoulinet y — était celui où sont actuellement nos manuscrits; il y avait là des raretés de toutes sortes réunies avec discernement et une magnifique collection de médailles et monnaies de divers modules, en or, en argent et en bronze; beaucoup de curiosités, telles que costumes, armes, chaussures, provenaient du musée de M. de Peiresc, conseiller au parlement d'Aix. Ce riche amateur avait mis à contribution l'Italie et l'Orient; Gassendi et d'autres auteurs vantent ses acquisitions toutes de choix.
Brice considère la collection de numismatique « comme la plus complète et la plus ample qui soit en France après celle du cabinet du roi. »
Il ne m'est pas possible d'entrer dans de grands détails sur ce muséum dont il ne nous reste plus que quelques boas et crocodiles pendus au plafond; mais je dois signaler des instruments d'optique du P. Niceron, minime, une suite de médailles en cuivre à l'effigie des papes (de Martin V à Innocent XI), une collection de mesures, une corne de licorne blanche, haute de cinq ou six pieds, et une horloge d'Oronce Finé, l'habile mathématicien et mécanicien du temps de François I* laquelle provenait du cardinal de Lorraine : elle était fort compliquée,
(1) Description de Paris, par G. Brice.
fort ingénieuse, et avait coûté sept ans de travail (1). On conservait encore dans ce cabinet les poinçons avec lesquels le célèbre graveur padouan imitait si parfaitement les médailles antiques.
A cette époque, on plaça dans la galerie de la bibliothèque, sur les trente-six scabellons, des bustes d'auteurs modernes ou de grands hommes de l'antiquité, que l'on fit mouler sur les originaux d'Italie et du musée de Versailles.
Le P. Du Molinet lit un sacrifice qui dut lui être bien douloureux : d'après le désir de l'abbé son supérieur, il tria ses huit cents médailles les plus belles et les envoya à la collection royale ; il paraît que Sa Majesté se montra satisfaite et donna un certain nombre de livres à la bibliothèque, qui possède une suite de portraits au pastel de nos souverains.
Sainte-Geneviève avait alors pour abbé et supérieur-général Paul Beurrier, qui était en même temps curé de Saint-Étiennedu-Mont. Ce dignitaire, après avoir fait confectionner la menuiserie sur les dessins du P. de Creil, ordonna une acquisition considérable de livres (on ne dit pas le nombre). En ce temps à peu près, l'abbé de Flécelles, conseilier au parlement, qui avait fait bâtir un petit logement dans la cour de l'abbaye où il s'était entièrement fixé, mourut et légua beaucoup de volumes , ce qui acheva de remplir les armoires que l'on venait de terminer.
(1) Fine, natif de Biiançon, vint à Taris au commencemenl du xvio siècle; il était si pauvre, qu'il u'eût pu achever ses études sans son compatriote Antoine Svlvrslre, professeur de belles-lettres au collège deMoulaigu, qui le Ut recevoir à celui de Navarre.
Ce legs est consigné dans notre manuscrit anonyme. Le Gallois, dans son Traité des plus belles bibliothèques de V Europe, a consacré ces iignes à celle qui m'occupe :
« La septième bibliothèque est celle des religieux de Sainte- Geneviève, qui deviendra très-considérable avec le temps, par les soins du P. Du Molinet. » (1680.)
Ce moine érudit continua dignement l'œuvre du cardinal de La Rochefoucauld, de Fronteau et de Lallemant; son portrait et son éloge, tiré du Journal des Savants du 24 novembre 1687, sont en tête de la Description du Cabinet de Sainte-Gen eviève ; il fut choisi par le roi pour classer ses médailles et lui en chercher de nouvelles, ainsi que des agates dont il avait une grande connaissance, et on lui confia le soin de veiller à la publication du P. Coroneiii sur le globe céleste.
Le P. Du Molioet était en môme temps conservateur du cabinet, bibliothécaire et secrétaire du R. P. général (1).
On lui adjoignit le P. Lebossu, qui « partagea avec lui l'emploi et les agréments de la bibliothèque. )> Celui-ci mourut au
(î) On a de lui , outre la description du cabinet de Sainte-Geneviève, une Défense de Thomas A-Kempis; un Discours scientifique sur une tête antique découverte rue Coquillièie; des Additions avec commenluires aux écrits d'Etienne de Tournay, et VHistoire des lettres romaines établie et justifiée par plusieurs belles antiquités (1648); — Historia veterum pontificum per eorum numismata ; — Vingt-quatre réflexions sur les chanoines séculiers et réguliers (in-io); — Les différents habits des chaîioines et des chanoinesses; — Traités singuliers, tirés de la bibliothèque de Sainte-Geneviève.
bout de trois ans (1680), à l'abbaye de Saint-Jean de Chartres dont il était devenu prieur (1).
L'auteur de notre manuscrit écrivait en 1G87, ce qui peut fa re penser que ces précieuses annales sont du P. Du Molinet. Cette année fat la dernière de la vie de l'érudit génovéfain; la bibliothèque comptait alors 20,000 volumes. On grava en 1689 une vue de la moitié de la galerie, prise d'une de ses extrémités; elle a été critiquée par le voyageur-bibliophile Frognall Dibdin.
Du Molinet n'eut pas le temps de publier tous ses manuscrits et laissa à son successeur, le P. Sarrebourse, le soin de livrer à l'iiupression la Description du cabinet iVanliques (1692).
Il n'est fait mention de ce dernier que dans un article dont voici quelques passages : « Après la bibliothèque roiale, j'estime celle de ïahhaïe roiale de Sainte-Geneviève-du-3Iont la meilleure, la plus nombreuse et la plus complète. »
« Elle est incomparablement bien rangée dans une galerie longue et neuve de ce bel et superbe couvent... La nombreuse bibliothèque d'Etienne Baluzc y fut mise en garde pendant son exil; mais il la reprit ensuite (2)... Le cabinet d'antiques est plein de choses rares et curieuses... Le religieux qui me fit
(1) René Lebossu , d'abord moine à Saint-Vincent de Senlis, a laissé les ouvrages suivants : Parallèle des principes de la physique d'Aristote et de celle de René Descartes, et un Traité du poëme épique, qui est plus connu. On ne songe guère aujourd'hui à ces productions, qui ont occupé Voltaire et Boileau.
(2) Cette bibliothèque, acquise, à la niorî de Baluze, pour la Bibliothèque royale, se compo-ait de 17,799 arlicUs. Baluze avait hérité des manutciits de révêque de Marca.
voir ce cabinet est fort officieux , se faisant un plaisir d'entretenir un étranger. Le véritable bibliothécaire est le P. Sarbourg, mais on le voit fort rarement (1). »
Le xviir siècle s'annonça sous de très-heureux auspices pour la bibliothèque de l'abbaye; par son testament de 1709, le cardinal Charles-Maurice LeTellier, archevêque de Reims, légua la sienne, qui se composait de 16,000 volumes de choix, presque tous théologiques ou religieux.
La bibliothèque de Sainte-Geneviève devint dès lors la plus considérable de Paris après celle du roi. L'abbaye fut mise en possession du legs en 1710, année de la mort de l'archevêque (2). A cette époque, le P. Gillet (Louis-Joachim), homme
(1) Séjour à Paris, c'est-à-dire Instructions fidèles pour les voyageurs de condition, etc., par le sieur J.-C. Nemeitz, conseiller de Son Altesse monseigneur le prince de Waldeck. Cet ouvrage, qui parut en allemand à Francfort, 17Î8, in-8o), fut traduit en français, en 1727, à Tinsu de Tauleur, qui s'en plaignit dans la préface de sa quatrième édition (Strasbourg, 1750).
(2) Le Tellier aimait les livres, savait les apprécier; il voyagea en Hollande, en Angleterre, en Allemagne et en Italie, pour réunir des éditions remarquables. Son catalogue, dressé par Nicolas Clément, bibliographe distingué, forme un volume in-folio d'une raagnitique impression ; nous le possédons.
Il a pour litre : Bibliotheca Telleriana, sive Catalogus librorum bibliothecœ illustrissimi ac reverendissimi D. D. Caroli Mauritii Le Tellier, archiap. Ducis Remensis, etc.; Parisiis, e typographia regia,