CES DERNIERS SIÈCLES
En fondant chaque Ordre religieux, Dieu lui ouvre d'ordinaire une source d'amour qui sera l'aliment intérieur de sa vie divine et le moyen de son apostolat : à l'un la croix et les rigueurs de la pénitence; à l'autre, le désert et les parfums invisibles de la contemplation ; à celui-là, l'amour des âmes et l'ardeur de l'apostolat. La Visitation devait avoir sa part. Elle eut le dépôt sacré du Cœur de Jésus. Mais qui ne s'étonnerait, en voyant avec quelle netteté, quelle précision croissante saint François de Sales et sainte Chantai en ont eu, soixante ans d'avance, la certaine et évidente intuition? Ce n'est d'abord qu'un trait, un mot, un vague linéament, très-contestable: le Cœur de Jésus sera le refuge, l'asile, le séjour des filles de la Visitation. Puis l'idée se dégage, se précise. C'est sur le sacré Cœur que la Visitation est fondée; le sacré Cœur est la racine qui porte la Visitation. Est-ce assez? Non; l'idée s'anime, s'échauffe, prend des couleurs, comme dans un tableau : les religieuses de la Visitation seront les adoratrices du
sacré Cœur. Ce n'est pas assez : les servantes du sacré Cœur. Leur esprit sera l'imitation du sacré Cœur; leurs armes, un Cœur couronné d'épines; leur nom, Filles du Cœur de Jésus. Et, pour achever tout cela , leur don , le privilège que Dieu leur garde de toute éternité, et qu'elles recevront dans ces derniers temps, de préférence à tous les autres ordres religieux, ce sera le Cœur de Jésus. Voilà ce que dit saint François de Sales, ce que répète sainte Chantai ; après quoi tous deux meurent , et un demisiècle se passe avant qu'apparaisse l'humble et illustre vierge qui doit donner un sens à toutes ces paroles , et faire resplendir de si divines intuitions.
Du reste, on doit bien penser que ce demi -siècle ne s'écoula pas sans que la Visitation tournât ses regards et son cœur vers le Cœur de Jésus. Saint François de Sales avait parlé trop haut , et sa parole était trop tendrement méditée par ses filles, pour que sa pieuse inspiration pût être mise en oubli. Aussi, quand on pénètre dans les monastères pendant ces soixante années qui nous séparent des premières révélations faites à la Bienheureuse, on aperçoit partout, non pas un culte public, il n'y en a nulle part; mais, dans une foule de religieuses éminentes par leur piété, un culte intime, tendre et profond, qui ne s'avoue pas plus qu'il ne se propage, et que Dieu seul entretient par des grâces extraordinaires.
Citons au moins quelques faits. A Annecy, par exemple, un jour que la sœur Anne-Marie Rosset se rendait à l'oratoire du noviciat , au moment où elle voulait, selon sa coutume , baiser en passant les pieds
d'un grand crucifix qu'on conserve encore aujourd'hui : « Il me sembla, dit-elle à la vénérable mère de Chantai, que mon Jésus se baissa de lui-même vers moi, et que ma bouche, qui étoit sur la plaie de son pied, se trouva sur celle de son côté et attira mon cœur si fort dans le sien, que je ne peux exprimer ce que j'éprouvai, ni ce qui se passa en moi dans cet emportement de mon cœur dans le sacré Cœur de mon Jésus. » C'était en 1614, quatre ans à peine après la fondation1. Un peu après, en 1618, dans le même monastère d'Annecy, nos vieux manuscrits nous montrent la mère de la Roche apprenant aux jeunes novices à lire dans le Cœur de Jésus mourant2; la mère de Bréchard étudiant sans cesse ce Cœur tout lumineux, dans lequel les plus simples, disait-elle, deviennent bien vite les plus savants 3 ; la mère Bally, dont on disait « qu'entre le Cœur de Jésus et le sien il n'y avoit pas d'entre -d'eux4 »; et tant d'autres enfin que les Annales d'Annecy nous montrent saintement passionnées pour le Cœur de Jésus dans les temps les plus reculés de la fondation.
A Melun, en 1636, la vénérable mère Clément, étant en oraison, eut un privilège semblable à celui dont Dieu avait honoré sainte Catherine de Sienne. « Il me sembla, écrit- elle, que Dieu tira mon cœur hors de moi , et y plaça le sien , en sorte qu'il me paroissoit que je n'avois plus d'autre cœur que celui de
t Vie de la mère Anne-Marie Rosset, par la mère de Ghaugy.
2 Annales de la Visitation d'Annecy.
3 Ibid. Vie de la mère de Bréchard, par la mère de Chaugy. * Vie de la mère Bally.
Jésus. » Ravie ainsi en "extase, elle vit son bienheureux père saint François de Sales faire son séjour dans le sacré Cœur de Jésus, et y recevoir l'inspiration de dresser un Ordre qui n'auroit qu'un but, honorer le divin Cœur de Jésus. Et dans une autre extase elle vit la bienheureuse Vierge Marie puiser dans le côté percé de Jésus -Christ et verser sur sa chère Visitation toutes les grâces dont elle avoit besoin pour remplir sa mission ».
A Turin, en 1635, une humble sœur domestique, Jeanne- Bénigne Gojos, recevait des faveurs plus merveilleuses encore. Sa vie se passait à prier le Cœur de Jésus, à l'adorer, à lui dire : « 0 Cœur de Jésus, pardonnez à toute la terre et punissez seulement Jeanne-Bénigne; faites -lui porter tous les châtiments qui sont dus au monde coupable. » Ravie souvent en extase, unie d'une manière ineffable au Cœur de Jésus , dont elle partageait toutes les tristesses, embrasée du désir de le faire connaître et aimer, elle entrevit dans une lumière divine la vierge de Paray, et annonça la grande mission dont celle-ci serait un jour chargée2. A la même époque (1635), à Lyon , la mère Marie-Geneviève de Pradel se dévouait en qualité de victime au Cœur de Jésus, « pour lequel elle avoit eu toute sa vie la plus tendre dévotion, » et elle puisait dans cette pratique une force qui s'éleva souvent jusqu'à l'héroïsme 3. Un peu
1 Vie de la vénérable mère Anne-Marguerite Clément, etc. Paris 1686, p. 109.
2 Le Charme du divin Amour, ou Vie de la dévote sœur Jeanne-Bénigne Gojos, p. 353 et suiv.
3 Annales de la Visitation de Lyon.
avant, à Paris, dès 1627, Mme de Boutelier, qui avait quitté le monde, où Dieu lui avait donné un grand nom, une belle fortune, des enfants parvenus dans l'Église et dans l'État à tous les honneurs, une foule de charmants petits-enfants, et qui l'avait quitté précisément parce qu'elle s'y trouvait trop heureuse, et qu'à cause de ce grand bonheur elle tremblait pour son salut éternel , arrivait à la Visitation ; et savez-vous pourquoi elle se trouvait plus heureuse encore et elle ne tremblait plus? « Ah! disait-elle, c'est que me voici maintenant toute cachée dans le Cœur de Jésus, et là il n'y a plus place pour la peur. »
A Chartres, en 1661, la sœur Marie -Guillemette Dunas faisait sa résidence ordinaire dans la plaie du côté de Jésus -Christ, Notre- Seigneur lui ayant appris que là elle serait proche de son Cœur, et que c'est là, dans cette plaie amoureuse, qu'elle attendrait en paix son jugement à l'heure de la mort. La même année, au second monastère de Lyon, on signale une religieuse, la mère de Rioux, qui ne vivait que pour le sacré Cœur. Elle a laissé quelques écrits que nous avons lus, et qui sont embaumés de la plus tendre et de la plus ardente dévotion pour le Cœur de Jésus '. A Périgueux, en 1664, le jour de la Conception, une pieuse et fervente religieuse, Marie- Pacifique Collet, était en prière, demandant la pureté de cœur. « Tout à coup, dit-elle, Dieu me fit une faveur qui me fait trembler quand j'y pense. Il
i Archives du second monastère de Lyon, ms. de la mère de Rioux.
me sembla que Notre -Seigneur me dit de m'approcher de son divin Cœur, que c'étoit la source de toute pureté; et au même instant il me parut, si je ne me trompe, qu'il me fît reposer un espace de temps sur son sacré Cœur ». » A peu près à la même époque, à Amiens , la mère Anne-Séraphine Cornet avait eu l'attrait de se consacrer au Cœur de Jésus. Les Annales manuscrites de la maison ont bien soin de faire remarquer que c'était « avant d'avoir eu connoissance des faveurs que notre vénérable sœur Marguerite-Marie reçut de Notre -Seigneur » ; et elles entrent dans des détails qui montrent dans la sœur Anne-Séraphine une des plus généreuses amantes du Cœur de Jésus2. Il en est de même de la mère Marie-Séraphine de Gaillard , qui , passée de l'ordre de Cîteaux à la Visitation, de l'école de saint Bernard à celle de saint François de Sales, a laissé des méditations tout embaumées de la plus ardente piété au Cœur de Jésus 3. Que de noms nous pourrions ajouter à ceux-ci 1 II y a partout, dans presque toutes les Visitations, des religieuses de haute sainteté favorisées des plus vives lumières sur le sacré Cœur; mais ce qui est étonnant , nulle part on n'aperçoit la moindre tentative pour propager cette dévotion. Le culte est tout individuel , tout intime , sans manifestation extérieure. Pas une religieuse ne pense à le communiquer, même à ses sœurs dans l'intérieur du monastère; à plus forte raison, pas une ne songe
i Vie de la sœur Marie-Pacifique Collet, un petit in-12.
2 Annales de la Visitation d'Amiens.
3 Annales de la Visitation d'Aix.
à lui faire franchir les grilles et à le répandre au dehors. Ici, comme au moyen âge, il y a des adoratrices et des amantes du Cœur de Jésus; nulle part il n'y a d'évangélistes ni d'apôtres.
Dans la liste des monastères où l'on voit, au xviie siècle, fleurir la dévotion au Cœur de Jésus, on aura été étonné que nous n'ayons pas cité Paray. Mais, ni dans les Annales de ce monastère, que nous avons lues avec soin, ni dans les vies de ses religieuses, ni dans ses archives, si riches et si bien tenues, il n'y a un mot, une ligne relative au Cœur de Jésus. Et ce qui est plus remarquable encore, la Bienheureuse n'est pas moins étrangère que toutes ses sœurs à cette dévotion. Lisez son Mémoire, étudiez ses premiers pas dans la vie religieuse, vous n'y trouverez pas la plus légère allusion; et elle avoue elle-même que ses yeux ne s'étaient jamais tournés de ce côté avant le jour où Dieu, tirant le voile, lui présenta son Cœur adorable et lui donna l'ordre de le montrer au monde et de le lui faire adorer.
Ce jour est venu. Après avoir embaumé pendant seize cents ans toutes les solitudes de l'Eglise, il est temps que cette grande dévotion aille au dehors ranimer la foi et réchauffer les cœurs. Le monde se fait froid. La foi baisse comme l'amour. Il y a de grandes ombres dans les esprits et de poignantes tristesses dans les cœurs. D'autre part, ces âmes délicates qui s'abritaient au moyen âge dans les cloîtres se sont multipliées dans le monde. Le parfum a coulé hors du vase. Il y a partout, au sein des
familles chrétiennes, des cœurs recueillis, profonds, dignes de comprendre ce qu'il y a de plus exquis dans les mystères du christianisme.
0 Jésus! Jésus! votre Cœur, l'Église et le monde le réclament. Quelques étincelles détachées de ce brasier ardent ne sauraient nous suffire. C'est le brasier qu'il nous faut. La vierge est prête; le sanctuaire aussi. Anges saints, qui veillez sur les âmes, conduisez à l'autel la vierge fidèle; et que, par elle, par ses mains purifiées, coule sur la terre refroidie le feu qui échauffe et qui renouvelle 1