‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 14 sur 58 · LA RÉVÉLATION DU SACRÉ CŒUR · texte numérisé non relu

LA RÉVÉLATION DU SACRÉ CŒUR

Si scires donum Dei.

Oh ! si vous connaissiez le don de Dieu ! ( Joan. iv, 10.)

Eo usque procédons ut ipéius recumberet pectore Salvatoris.

Elle s'est élevée jusqu'à reposer sur la poitrine du Sauveur lui-même.

(Sacramentaire léonien, Préface de la Messe de saint Jean.)

Beatus qui supra pectus Domini recubuit ! Fhtenta Evangelii de ipso sacro Dominici pectoris fonte polavit.

Oh ! bienheureuse celle qui a reposé sur la poitrine du Seigneur! Elle a puisé les eaux vives de l'Évangile à la source même du Cœur de Jésus.

(Brev. rom. Fête de S. Jean.)

On se rappelle ce que nous avons dit au chapitre cinquième de cette histoire. Ce qui étonnait le plus les sœurs de Paray quand elles examinaient la vie de la Bienheureuse, c'était la longueur et le caractère extatique de ses oraisons. A certains jours, par exemple, quand le saint Sacrement était exposé, elle

ne quittait plus le chœur. Faible de santé, relevant quelquefois de maladie, elle demeurait des heures entières à genoux, sans appui, les mains jointes, les yeux baissés, ne faisant pas le moindre mouvement. A ces oraisons du jour elle commença , vers la fin de 1673 , à joindre les oraisons plus extraordinaires encore de la nuit. On a vu qu'en particulier, pendant la nuit du jeudi au vendredi saint, elle demeurait douze heures de suite à genoux, tellement absorbée qu'elle n'entendait rien de ce qui se passait autour d'elle. Les sœurs, ne sachant comment peindre un tel état, disaient qu'elle était « comme de marbre » et « extasiée » . Souvent elle sortait de ses oraisons tremblante et brûlante, ne se soutenant plus, prête à défaillir. Trois ou quatre fois même il fallut l'emporter, succombant aux assauts d'un amour qui était trop fort pour une créature mortelle.

C'est dans ces circonstances, pendant ces oraisons extatiques, qu'eurent lieu, sans du reste que la communauté s'en doutât, les grandes révélations du sacré Cœur. Je dis : les révélations; car il y en eut trois, très-distinctes, à plusieurs mois de distance l'une de l'autre. La première le 27 décembre 1673; la Bienheureuse avait vingt-six ans d'âge et un peu plus d'un an de profession. La seconde l'année suivante, en 1674; on en ignore le jour, mais le saint Sacrement était exposé dans la chapelle; et on conjecture que ce devait être pendant la semaine de la Fête-Dieu. La troisième, enfin, eut lieu le 16 juin 1675, un des jours de l'Octave du saint Sacrement.

Il y eut donc, entre chacune de ces apparitions, un intervalle assez considérable : sept mois entre la première et la seconde, et un an au moins entre la seconde et la troisième. Ce n'était pas trop pour que la Bienheureuse eût le temps de se remettre de l'émotion où la jeta chacune de ces trois apparitions; émotion et accablement qui furent tels qu'une fois surtout on crut qu'elle en mourrait.

A un autre point de vue , quand on considère ces trois apparitions dans leur ensemble , on est frappé de leur ordre, de leur gradation, de leur beauté croissante. C'est comme un drame en trois actes, par lequel Dieu a élevé peu à peu l'esprit de sa servante à la pleine intelligence de la mission si inattendue qu'il allait lui confier.

Nous avons, du reste, de ces apparitions si illustres un témoin irréfragable, c'est la Bienheureuse elle-même. Obligée par ses supérieurs de mettre par écrit le récit de ces merveilles, elle le faisait en arrosant son papier de larmes, et, quand ses supérieurs le lui avaient rendu , elle le jetait au feu. Un seul de ces cahiers est resté; et il y a là un tel accent, une humilité si profonde, une sincérité si vraie, tant d'oubli de soi dans une si grande émotion, que, quand même l'Église n'aurait pas constaté elle-même la certitude de ces apparitions, il serait impossible d'en douter, rien qu'en voyant l'accent avec lequel la Bienheureuse les raconte.

« C'est pour l'amour de vous seul, ô mon Dieu, s'écrie-t-elle en commençant, que je me soumets d'écrire ceci par obéissance, en vous demandant

pardon de la résistance que j'y ai faite. Mais comme il n'y a que vous qui connoissiez la grandeur de la répugnance que j'y sens, aussi n'y a-t-il que vous seul qui me puissiez donner la force de la surmonter. » Et elle ajoute ces mots admirables : « Je reçois cet ordre comme de votre part, voulant punir par là le trop de joie et de précaution que favois prise pour suivre la grande inclination que fai toujours eue de m'ensevelir dans un éternel oubli des créatures. 0 mon souverain Bien , que je n'écrive rien que pour votre plus grande gloire et ma plus grande confusion ». »

Elle prend alors sa plume et commence son récit. Mais bientôt elle s'arrête interdite, confuse, ne pouvant plus vaincre ses répugnances. « 0 mon Seigneur et mon Dieu, qui seul connoissez la peine que je souffre en accomplissant cette obéissance, et la violence qu'il faut me faire pour surmonter la répugnance et la confusion que je sens en écrivant tout ceci, accordez-moi la grâce de mourir plutôt que d'y mettre aucune chose que ce qui vient de la vérité de votre Esprit, et qui vous donnera de la gloire et à moi de la confusion. Et par miséricorde, ô mon souverain Bien , qu'il ne soit jamais vu de personne que de celui que vous voulez qui l'examine, afin que cet écrit ne m'empêche pas de demeurer ensevelie dans un éternel mépris et oubli des créatures. 0 mon Dieu , donnez cette consolation à votre pauvre chétive esclave 2. »

1 Mémoire, p. 289.

2 lbid., p. 344.

Et un peu plus loin , s'étant remise à son récit, et de nouveau accablée d'un pareil travail : « Je vais donc poursuivre par obéissance , ô mon Dieu , sans autre prétention que de vous contenter par cette espèce de martyre que je souffre en faisant cet écrit, dont chaque mot me semble un sacrifice. Mais puissiez-vous en être glorifié éternellement! »

C'est le même accent dans toute la suite de ce Mémoire. On y sent la lutte entre l'humilité et l'obéissance. A chaque instant l'humilité laisse échapper la plume; à chaque instant l'obéissance la fait reprendre. Et c'est ainsi que s'achève, dans un incomparable éclat de sainteté, le récit des trois révélations relatives au Cœur de Jésus. Nous allons les faire connaître dans les termes mêmes dont s'est servie la Bienheureuse. L'Église a étudié ce triple récit avec la sévérité qu'elle apporte à ce genre d'examen, et elle en a constaté solennellement l'authenticité.

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