DEUXIÈME RÉVÉLATION
Cette seconde révélation est la seule dont on ne sache pas exactement la date. Elle eut lieu certainement en 1674, avant l'arrivée à Paray du Père de la Golombière , qui y vint dans l'automne de cette année.
Écoutons le récit de la Bienheureuse : « Une fois que le saint Sacrement étoit exposé, après m'être sentie retirée tout en dedans de moi par un recueillement extraordinaire, Jésus -Christ, mon doux Maître, se présenta à moi tout éclatant de gloire, avec ses cinq plaies brillantes comme cinq soleils , et de cette sacrée humanité sortoient des flammes de toutes parts, mais surtout de son adorable poitrine , qui ressembloit à une fournaise. Laquelle ,
s'étant ouverte, me découvrit son tout aimant et aimable Cœur , qui étoit la vive source de ces flammes ». »
En racontant la première apparition, la Bienheureuse n'avait pas décrit la personne adorable deNotre- Seigneur. Il est probable qu'elle n'avait pas le même caractère de gloire que cette fois-ci. Le Cœur seul étincelait « couronné d'épines ». C'était une apparition moins royale peut-être, plus intime. « Il me fit, ditelle, reposer longtemps sur sa poitrine. » Ce qui ne s'accorderait pas bien, ce semble, avec ces soleils et ces flammes qui enveloppaient Jésus dans la seconde apparition. Du reste, cette différence dans la forme répondait à la différence des choses. Tout à l'heure c'était l'ami, le père, faisant un tendre effort pour sauver ses enfants ; c'est maintenant l'époux outragé, le roi méconnu, qui va demander une réparation.
Pendant que la Bienheureuse le contemplait, tremblante d'émotion, « ce fut alors, dit-elle, qu'il me découvrit les merveilles inexplicables de son pur amour, et jusqu'à quel excès il l'avoit porté d'aimer les hommes , dont il ne recevoit que des ingratitudes : Ce qui m'est beaucoup plus sensible que tout ce que j'ai souffert dans ma passion : d'autant que s'ils me rendoient quelque retour d'amour, j'estimerois peu tout ce que j'ai fait pour eux, et voudrois, s'il se pouvoit, en faire encore davantage; mais ils n'ont que des froideurs et du rebut pour tous mes empressements. Toi du moins, dit-il
l Mémoire, p. 327.
en terminant, donne-moi cette joie de suppléer, autant que tu pourras, à leur ingratitude '. »
Ainsi , après avoir montré dans la première révélation le vrai principe de la dévotion nouvelle, à savoir : un amour dont il ne pouvait plus contenir le feu dans son Cœur, Notre-Seigneur en révélait maintenant le caractère. Cette dévotion serait une amende honorable et une expiation pour tous les crimes du monde, une consolation pour son Cœur délaissé. Il appelait des âmes choisies à venir remplacer au pied de ses autels celles qui ne l'aimaient pas , et à suppléer, par leurs adorations et par leur amour, aux hommages qu'il ne recevait plus d'une foule refroidie et indifférente. Toi du moins, et en parlant ainsi Notre-Seigneur s'adressait à toutes les âmes pieuses, donne-moi cette consolation de suppléer à leur ingratitude , autant que tu le pourras.
Et comme la Bienheureuse s'excusait en alléguant son insuffisance : « Tiens, dit-il, voilà de quoi suppléer à tout ce qui te manque. » Et en même temps , continue Marguerite, ce divin Cœur s'étant ouvert, il en sortit une flamme si ardente que je pensai en être consumée. » Image admirable de ce qu'allait être dans l'Église cette dévotion nouvelle, et de ce réchauffement universel des cœurs dont nous essaierons plus tard de tracer le consolant tableau.
Toute pénétrée de cette flamme ardente et ne pouvant plus en soutenir le feu, la Bienheureuse demanda à Notre-Seigneur d'avoir pitié de sa faiblesse. « Ne crains rien, lui dit-il, je serai ta force;
i Mémoire, p. 327.
seulement écoute ce que je désire de toi pour te disposer à l'accomplissement de mes desseins. » Alors Notre -Seigneur lui demanda deux choses : la première, de communier tous les premiers vendredis de chaque mois pour lui faire amende honorable; la seconde, de se lever entre onze heures et minuit, chaque semaine, dans la nuit du jeudi au vendredi, et de se prosterner une heure la face contre terre, en expiation de tous les péchés des hommes, et pour consoler son Cœur de cet abandon universel dont la défaillance des Apôtres au jardin des Olives n'avait été qu'une faible annonce.
« Pendant tout ce temps, dit la Bienheureuse, je ne me sentois pas , ni ne savois plus où j'en étois. On vint me retirer de là ; et voyant que je ne pouvois ni répondre ni même me soutenir, on me mena à notre mère, laquelle me trouva comme hors de moi-même, toute brûlante et tremblante. » Et quand la Bienheureuse lui eut dit ce qui venait de se passer, soit qu'elle n'y crût pas , soit plutôt qu'elle feignît de ne pas y croire, elle « l'humilia de toutes ses forces : ce qui me faisoit un extrême plaisir et me causoit une joie incroyable; car je me sentois tellement criminelle et remplie de confusion , que , quelque rigoureux traitement qu'on m'eût pu faire , il m'auroit semblé trop doux ' ».
« Et le feu qui me dévoroit, continue la Bienheureuse, dans un style qui grandit avec le sujet, me jeta dans une fièvre continue; mais j'avois trop de plaisir à souffrir pour m'en plaindre, et je n'en par-
* Mémoire, p. 328.
lai que quand les forces me manquèrent. Jamais je n'ai senti tant de consolations ; car tout mon corps souffroit d'extrêmes douleurs, ce qui soulageoit un peu l'extrême soif que j 'a vois de souffrir. Ce feu dévorant ne se nourrissoit ni contentoit que du bois de la croix, de toutes sortes de mépris, d'humiliations et douleurs, et jamais je ne sentois de souffrances qui pussent égaler celle que j'avois de ne pas assez souffrir. L'on croyoit que j'en mourrois. »
C'était l'opinion de M. Billiet, médecin du monastère. La fièvre était violente. La Bienheureuse eut soixante accès de suite, sans qu'aucun remède parvînt à en modérer l'ardeur. La mère de Saumaise , bien embarrassée, s'approcha alors du lit de la mourante , et lui ordonna , au nom de l'obéissance , de demander à Dieu la santé, ajoutant qu'elle reconnaîtrait à ce signe que tout ce qui se passait en elle venait d'en haut, et qu'elle lui permettrait la communion du premier vendredi du mois et l'heure d'oraison pendant la nuit du jeudi au vendredi. Notre humble Marguerite éprouva une vive répugnance à demander la fin de ses douleurs, « craignant, ditelle, d'être exaucée. » Mais au mot d'obéissance elle n'hésita pas, et à peine avait-elle prononcé une courte prière , que la fièvre tomba , le pouls reprit son calme , et le médecin étonné déclara qu'elle était guérie. Du reste, il n'était pas besoin du médecin pour faire cette constatation ; car la sainte se leva , et à partir de ce jour les sœurs remarquèrent dans sa santé un changement total. La mère de Saumaise' ne résista pas à la voix de Dieu. Elle accorda à la Bienheu-
reuse la permission de communier le premier vendredi du mois , et de se lever désormais chaque semaine, dans la nuit du jeudi au vendredi.
Cependant la mère de Saumaise était de plus en plus embarrassée. Cette guérison, qui ressemblait assez à un miracle, qui en était un peut-être, lui donnait à réfléchir, surtout en rapprochant ce fait de la sainteté incontestable de la Bienheureuse. Mais d'un autre côté, celle-ci était bien jeune : vingt-six ans d'âge à peine , et pas deux ans de vie religieuse. De plus, les visions qu'elle racontait étaient bien extraordinaires. N'y avait-il pas à craindre qu'il y eût ici quelque illusion? La mère de Saumaise se résolut enfin à consulter; et, rompant pour la première fois le silence, elle en conféra avec des religieux dont nous ne savons pas les noms, « gens de doctrine, » disent nos vieux Mémoires1. Mais, soit que la Bienheureuse, si timide et si humble, se fût mal expliquée, soit plutôt qu'il y eût dans ces religieux, à l'endroit des manifestations surnaturelles, un préjugé qui est fréquent même parmi les prêtres et les personnes pieuses , le résultat de toutes ces conférences fut qu'il y avait en tout cela beaucoup d'imagination, un peu de tempérament, et, qui sait même? quelque illusion du mauvais esprit, si habilement déguisée que la bonne sœur ne s'en apercevait pas.
L'obscurité augmentait donc au lieu de diminuer. Condamnée par ses supérieures et ses confesseurs, la Bienheureuse ne savait plus que devenir. « Je
i Conlemp., p. 81.
faisois, dit -elle, tous mes efforts pour résister à mes attraits, croyant assurément que j'étois dans l'erreur. Mais n'en pouvant venir à bout, je ne doutois plus que je ne fusse abandonnée, puisqu'on me disoit que ce n'étoit pas l'esprit de Dieu qui me gouvernoit, et que cependant il m'étoit impossible de résister à cet esprit l. » Un jour qu'accablée sous le poids de toutes ces inquiétudes, elle exhalait ses plaintes aux pieds de Notre- Seigneur, il lui sembla entendre une voix qui lui disait : « Prends patience et attends mon serviteur. » Elle ne savait ce que cela voulait dire. Mais ce mot lui mit un peu de baume dans l'âme, pensant que Dieu viendrait à son aide quand il en serait temps 2.
Sur ces entrefaites , la mère de Saumaise annonça à ses filles une conférence de piété qui serait faite le jour même par un religieux de la Compagnie de Jésus , nouvellement arrivé à Paray, et qui avait la réputation de parler éloquemment des choses de Dieu. Il se nommait le Père de la Colombière. On avait pu trouver étonnant qu'on eût envoyé à Paray, dans un si petit pays , un homme déjà célèbre malgré sa jeunesse, et promis par ses débuts à une haute renommée. La suite montra l'a -propos divin de cet envoi. Le Père de la Colombière arrivait, en effet, au moment des plus grandes perplexités, presque au lendemain de la seconde révélation , si mal comprise par les « gens de doctrine » de Paray; à la veille de la troisième et dernière, plus importante que toutes
i Contemp., p. 81 .
2 Mémoire, p. 34.j.
les autres; et il allait, en quelques mots, faire la lumière au milieu de toutes ces ténèbres.
La Bienheureuse se rendit avec les autres sœurs à la conférence indiquée, sans que le nom du Père de la Golombière eût fait sur elle la moindre impression. Mais il eut à peine ouvert les lèvres, qu'elle entendit distinctement ces paroles : « Voilà celui que je t'envoie. » Habituée à attendre les moments de Dieu sans les prévenir, à peine si elle leva les yeux sur le Père pour le connaître , et elle s'en remit à Dieu , qui le lui envoyait , du soin de le lui présenter.
Les quatre-temps étant venus, et le Père de la Golombière ayant été chargé d'entendre les confessions de la communauté, la Bienheureuse remarqua que, quoique le Père ne l'eût jamais vue, il lui parlait comme s'il eût connu ce qui se passait en elle. Il la retint longtemps, et lui offrit même de la revoir le lendemain , pour avoir sur l'état de son âme une explication complète. Ces avances ne pouvaient pas venir plus à propos ; néanmoins la Bienheureuse ne lui voulut faire aucune ouverture de cœur; et quant à la seconde proposition, elle se contenta de répondre timidement et humblement qu'elle ferait ce que l'obéissance lui ordonnerait.
Il est bien probable que c'était la vénérable mère de Saumaise qui avait parlé au Père de la Golombière de l'état de la Bienheureuse, tenant à ajouter l'avis d'un homme pieux et éloquent à ceux qu'elle avait déjà; mais peut-être aussi était-ce Dieu qui l'avait instruit lui-même, afin d'apporter à sa fidèle servante une direction dont elle avait srrand besoin.
Quoi qu'il en soit, peu de jours après le Père revint et demanda la Bienheureuse. « Bien que je connusse, dit celle-ci, que c'étoit la volonté de Dieu que je lui parlasse, je ne laissai pas de sentir des répugnances effroyables lorsqu'il fallut y aller. » Mais ces répugnances ne durèrent qu'un instant. Peu à peu, gagnée par la piété et la douceur du saint religieux, excitée intérieurement par la grâce, elle lui confia tous les secrets de son cœur. L'entretien fut long. La Bienheureuse en sortit illuminée et consolée. « Il m'assura qu'il n'y avoit rien à craindre en la conduite de cet Esprit , d'autant qu'il ne me retiroit point de l'obéissance; que je devois suivre ses mouvements en lui abandonnant tout mon être, pour me sacrifier et immoler selon son bon plaisir. Il admira la grande bonté de notre Dieu de ne s'être point rebuté parmi tant de résistances , et m'apprit à estimer les dons de Dieu et à recevoir avec respect et humilité les fréquentes communications et entreliens familiers dont il me gralifioit; ajoutant que je devois être dans de continuelles actions de grâces envers une si grande bonté. Et comme je lui eus fait entendre que ce Souverain de mon âme me poursuivoit de si près , sans exception de temps et de lieu, que je ne pouvois prier vocalement, à quoi je me faisois de si grandes violences que j'en demeurois quelquefois la bouche ouverte sans pouvoir prononcer une parole, surtout en disant le rosaire, il me dit de ne plus le faire, et de me contenter, pour les prières vocales , de ce qui m'étoit d'obligation. Et lui ayant dit quelque chose des plus spé-
ciales caresses et unions d'amour que je recevois de ce Bien- Aimé de mon âme, et que je ne décris pas ici, il me dit que j'avois grand sujet en tout cela de m'humilier, et lui d'admirer les grandes miséricordes de Dieu à mon égard *. »
Nous avons cité cette page tout entière, parce qu'elle contient, sous une forme trop brève, une vraie lumière : quelque chose d'élevé , de doux , de juste, de sensé, de pieux; et que c'est là d'ailleurs la grande parole du Père de la Colombière. Il en a dit bien d'autres sans doute. Il a longtemps prêché. Il a évangélisé la France, l'Angleterre. Mais il n'avait probablement été créé, amené de loin , préparé divinement par une suite de merveilles cachées, que pour dire cette parole-là. Cette parole dite, il va se retirer. Sa mission est finie. Il a rempli son rôle. Et assurément il n'en est ni de plus glorieux ni de plus utile; car en éclairant une telle âme il en a éclairé des milliers. Il a contribué pour une part considérable à donner à l'Église, au milieu d'une formidable tempête, le coup de rame qui devait lui faire franchir un mauvais pas. Du reste , il ne se retirera pas sans avoir achevé son œuvre. Il sera là, au moment décisif de la troisième révélation, pour éclairer et soutenir la Bienheureuse; et quand il aura connu et sérieusement étudié cette dernière et suprême manifestation de la volonté de Dieu , le premier avec notre Sainte il se prosternera et se consacrera au sacré Cœur.
1 Mémoire, p. 346.