‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 15 sur 58 · PREMIÈRE RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RÉVÉLATION

(27 décembre 1673.)

La première des trois révélations eut lieu, on n'en saurait douter, le jour de saint Jean l'évangéliste, 27 décembre 1673. C'était le jour même où, trois cent cinquante -trois ans auparavant, sainte Gertrude avait appris, dans une vision, que si le disciple bien -aimé n'avait rien dit des mouvements sacrés du Cœur de Jésus , c'est que Dieu se réservait d'en parler plus tard, à une époque où le monde commencerait à se refroidir : le jour ne pouvait pas être

mieux choisi pour cette première révélation. Nous en avons deux relations écrites toutes deux par la Bienheureuse. Elles se complètent l'une l'autre, et donnent au vif toute la scène.

« Une fois, dit-elle, étant devant le saint Sacrement et me trouvant un peu plus de loisir, je me sentis toute investie de cette divine présence, mais si fortement que je m'oubliai de moi-même et du lieu où j'étois, et m'abandonnai à ce divin esprit, livrant mon cœur à la force de son amour. Il me fit reposer fort longtemps sur sa divine poitrine, où il me découvrit les merveilles de son amour et les secrets inexplicables de son sacré Cœur, qu'il vnavoit toujours tenus cachés jusque alors qu'il me l'ouvrit pour la première fois, mais d'une manière si effective et si sensible, qu'il ne me laissa aucun lieu d'en douter, moi qui craint pourtant de me tromper toujours ». »

On le voit, c'est « la première fois » que Notre- Seigneur montre son Cœur à la Bienheureuse ; j usquelà « il le lui a voit toujours tenu caché ». Et tel est le caractère de cette apparition et l'impression qu'elle en reçoit, que l'humble vierge, d'ordinaire si timide et défiante d'elle, «ne peut concevoir aucun doute. »

A ces premiers détails, la seconde relation en ajoute d'autres du plus grand intérêt. D'abord l'indication du jour où eut lieu la merveille. « Un jour de saint Jean l'évangéliste , après avoir reçu de mon divin Sauveur une grâce à peu près semblable à celle que reçut le soir de la Cène ce disciple bien-

i Mémoire, p. 325.

aimé. » Ensuite , la description du Cœur divin « rayonnant de tous côtés, plus brillant que le soleil, et transparent comme un cristal. La plaie qu'il reçut sur la croix y paroissoit visiblement. Il y avoit une couronne d'épines autour de ce divin Cœur, et une croix au-dessus ' ».

Pendant que la Bienheureuse contemplait , en tremblant d'émotion et d'amour, un pareil spectacle, Notre -Seigneur prit la parole, et « voici, ajoute la Bienheureuse, comme il me semble que la chose s'est passée 2. Notre-Seigneur me dit : « Mon divin Cœur est si passionné d'amour pour les hommes,

i Lettre au P. Rollin. Voir Contemporaines, p. 86.

2 On remarquera la manière dont la Bienheureuse parle ici : Et voici comme il me semble que la chose s'est passée. C'est que, selon l'observation très-importante du P. de Gallifet, les apparitions et les paroles dont Dieu favorise ces âmes choisies ne sont pas toujours extérieures, mais souvent intellectuelles. Les paroles qu'on y entend sont intérieures et ne frappent pas l'oreille du corps. C'est une impression qui se fait dans l'âme. Le fond des choses que Dieu communique est de lui seul, la manière de les exprimer est de la créature, et cette manière est différente selon les caractères différents des personnes inspirées. De là naît la diversité de style, la différence des expressions et des tours que nous remarquons dans les auteurs sacrés. C'est ainsi que les prophètes nous ont transmis les paroles de Dieu, tantôt revêtues d'un style grand et magnifique, tantôt d'un style populaire et simple : Dieu suggérant aux prophètes les vérités qu'il leur faisait annoncer, et les revêtant de la même façon qu'aurait fait tantôt un Isaïe élevé parmi les grands, et tantôt un Amos nourri par des bergers. Qu'on applique cette doctrine au Mémoire de Marguerite-Marie, et on verra disparaître les difficultés. Notre-Seigneur parlait au cœur à notre Bienheureuse; et elle traduisait elle-même ces paroles intérieures dans le langage qui lui était familier. De là sa crainte de ne pas bien rendre la parole qu'elle avait entendue.

que, ne pouvant plus contenir en lui-même les ilammes de son ardente charité, il faut qu'il les répande par ton moyen , et qu'il se manifeste à eux pour les enrichir de ses précieux trésors , qui contiennent les grâces dont ils ont besoin pour être tirés de la perdition. » Et il ajouta : « Je t'ai choisie comme un abîme d'indignité et d'ignorance pour l'accomplissement d'un si grand dessein, afin que tout soit fait par moi. »

Ainsi, aux termes de cette première révélation, la nouvelle dévotion allait être un plus grand effort du Cœur de Jésus , « passionné d'amour pour les hommes, » et voulant à tout prix les tirer « de l'abîme de la perdition ». Jusque-là les moyens ordinaires avaient suffi. Mais dans le triste état où était le monde, Jésus ne pouvait plus « contenir dans son Cœur les flammes de cette ardente charité » qui veut sauver tous les hommes. Son côté percé s'entr'ouvrait ; son Cœur aspirait à en sortir ; et lui qui ne s'était encore montré que dans les solitudes à des âmes choisies, et qui, en se montrant à elles, les avait fait défaillir d'amour, il voulait maintenant se montrer aux foules, et essayer si, en révélant les secrets jusque-là cachés de son amour, il parviendrait à fondre les glaces qui s'amoncelaient au milieu des peuples chrétiens. C'était là le sens de cette première apparition.

Notre- Seigneur ne lui dit pas autre chose, si ce n'est que dans l'accomplissement de ce dessein il se servirait d'elle, malgré son ignorance et sa faiblesse, ou plutôt à cause de cette ignorance, afin que tout

fût fait par lui. Mais quand, comment, de quelle manière? Notre-Seigneur ne le dit pas, et la Bienheureuse, émue, n'eut guère la pensée ni la force de le lui demander.

Cependant, puisqu'il allait s'agir d'un ministère public, Notre-Seigneur voulut lui laisser une preuve vivante et sans réplique de la vérité de ce qui venait de se passer. Avant donc de disparaître , il demanda à la Bienheureuse si elle voulait bien lui donner son cœur. Mais laissons-la parler.

« Il me demanda mon cœur, lequel je le suppliai de prendre; ce qu'il fit, et le mit dans le sien adorable , dans lequel il me le fit voir comme un petit atome qui se consumoit dans cette ardente fournaise. Puis, l'en retirant comme une flamme ardente en forme de cœur, il le remit dans le lieu où il l'avoit pris , en me disant : « Voilà , ma bien-aimée , un précieux gage de mon amour. Je renferme dans ton côté une petite étincelle des plus vives flammes de mon amour, pour te servir de cœur et te consumer jusqu'au dernier moment. » Il ajouta : « Jusqu'ici tu n'as pris que le nom de mon esclave; désormais tu t'appelleras la disciple bien-aimée de mon sacré Cœur '. »

On imagine aisément ce qu'une telle grâce doit produire dans une créature déjà tout embrasée d'amour divin. « Après une faveur si grande, dit -elle, et qui dura un si long espace de temps, pendant lequel je ne savois si j'étois au ciel ou en terre, je demeurai plusieurs jours comme tout embrasée et

l Mémoire, p. 326.

enivrée ; j'étois tellement hors de moi que je ne pouvois en revenir pour dire une parole qu'avec violence, et il m'en falloit faire une si grande pour me récréer et pour manger, que je me trouvois au bout de mes forces pour supporter ma peine ». »

On la reconduisit à la mère de Saumaise, mais elle ne put presque prononcer une parole : « Je me sentois, dit-elle, une si grande plénitude de Dieu, que je ne pouvois m'exprimer à ma supérieure comme je l'aurois souhaité. » Quant à ses sœurs, elle n'éprouvait qu'une tentation, c'était de se jeter à leurs pieds et de leur avouer tous ses péchés. « Ce m'eût été une grande consolation de dire tout haut ma confession générale au réfectoire , pour faire voir le grand fonds de corruption qui est en moi, afin que l'on ne m'attribuât rien des grâces que je recevois 2. »

Ce sentiment profond d'humilité fut le premier fruit de cette lumineuse apparition , et cela se conçoit : quand on a reposé sur la poitrine du Sauveur, l'étonnement, l'admiration, l'amour créent l'humilité. En outre , la Bienheureuse garda de cette scène un souvenir ou plutôt un stigmate ineffaçable. Elle ne le porta pas visiblement sur sa poitrine, comme saint François d'Assise ou sainte Catherine de Sienne; mais toute sa vie elle eut une plaie invisible au côté. « Cette plaie, dit-elle, dont la douleur m'est trèsprécieuse , me cause de si vives ardeurs , qu'elle me consume et me fait brûler toute vive 3. » Pour

i Mémoire, p. 326.

2 Ibid.

3 Ibid.

que ce divin mémorial ne s'affaiblît pas avec le temps , tous les premiers vendredis du mois, Notre- Seigneur ravivait la plaie , en lui montrant de nouveau son Cœur. « Ce sacré Cœur, dit -elle, m'est représenté comme un soleil brillant d'une éclatante lumière, dont les rayons tout ardents donnent à plomb sur mon cœur ; je me sens alors embrasée d'un tel feu, qu'il semble m'aller réduire en cendres l. »

Tel fut le premier acte de cette triple révélation du sacré Cœur. On n'y voit encore que le principe et comme l'inspiration de cette nouvelle dévotion; mais dans quelle touchante beauté ! Un Dieu oublié par l'homme, et ne pouvant pas se résigner à cet oubli ; méprisé, insulté par l'homme, et ne réussissant pas à faire taire son amour ; au contraire décidé à le vaincre à force de tendresse, et dans ce but, inventant chaque jour de nouvelles et plus divines industries! Après les splendeurs de la création , les anéantissements de la crèche; après la crèche, les douleurs de la croix ; après la croix, les tendresses de la sainte Eucharistie; après la sainte Eucharistie, l'effort suprême du sacré Cœur. C'est toujours la même loi. A chaque nouveau refroidissement Dieu descend d'un degré, pour essayer de toucher des cœurs dont il ne parvient pas à se détacher !

Dès le lendemain de cette vive et ineffaçable apparition, où la Bienheureuse avait appris deux choses : la première, que Dieu ne pouvait plus contenir dans son Cœur les flammes de son amour; la seconde,

qu'il se servirait d'elle pour les révéler au monde, la vie de notre sainte reprit sa marche accoutumée. Elle eut à peu près six mois pour se remettre d'une si profonde impression , et elle en avait bien besoin ; six mois de paix, de recueillement, de silence, de progrès éclatants dans l'humilité et dans l'amour de Dieu , au bout desquels tout à coup , au moment où elle y pensait le moins , eut lieu la seconde révélation. Elle fut plus pénétrante encore que la première, plus lumineuse aussi, et elle fit sur elle une telle impression, qu'elle en tomba malade de saisissement et d'émotion, et qu'on crut qu'elle en mourrait.

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