‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 18 sur 58 · CHAPITRE DIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIEME

COMMENT DIEU PREPARE LE MONASTERE DE PARAY A DEVENIR LE SANCTUAIRE DU SACRE CŒUR

Sanctificamini ; cras enim f'acicl Dominus inter vos mirabilia.

Sanctifiez-vous; car demain Dieu fera parmi vous des merveilles.

(Josué, m, 5.)

Voilà donc notre humble vierge chargée de la plus redoutable des missions. Elle, qui s'était enfermée dans le cloître comme dans une tombe pour y fuir à jamais les regards des hommes ; qui , dans l'intérieur du cloître, s'était cachée avec tant de soin, la voilà chargée de parler au monde entier, de fixer les regards de tous sur le Cœur divin de Jésus, connu seulement jusque-là de quelques âmes d'élite; d'arriver jusqu'au Souverain Pontife lui-même, et d'obtenir qu'une fête nouvelle soit inscrite au cycle de l'année chrétienne.

Et, pour accomplir sa redoutable mission, quels

appuis Dieu lui a-t-il préparés? Il y avait à Meaux un évoque parvenu au comble de la gloire, compatriote de notre Bienheureuse, et qui, s'il eût appris d'elle les mystères du Cœur de Jésus, les aurait enseignés au monde avec un tel éclat de génie et de bon sens, qu'il aurait supprimé d'avance toutes les stupides objections du xvme siècle. Il y avait, non loin de Meaux, à Cambrai, un évêque qui n'avait pas le génie de Bossuet, mais qui, par la tendresse de son âme, la pureté de son cœur, la noble élévation de ses affections, eût, ce semble, admirablement insinué au monde cette tendre doctrine, si bien faite pour séduire et pour enchanter un cœur comme le sien. Un peu avant venait de mourir à Paris un vieillard épuisé, comme saint Jean, par les ardeurs de la charité, ne sachant plus, dans sa verte vieillesse, que répéter le mot du Prophète de Patmos : « Mes enfants, aimez -vous les uns les autres. » C'était saint Vincent de Paul. Il eût été, lui aussi, digne d'être l'apôtre du sacré Cœur; et en exhalant dans son dernier soupir cette tendre dévotion, il l'eût rendue vénérable à jamais. Il avait eu à son école deux jeunes prêtres : M. Olier et le Père de Condren, à qui Dieu avait confié la grande mission de réchauffer le cœur du clergé et de rallumer la charité dans la poitrine de ceux qui en doivent être les missionnaires et les apôtres; et il semble que s'ils eussent ajouté cette lumière à leurs sublimes idées sur le sacerdoce , ils auraient trouvé là une force invincible et donné un attrait et un charme de plus à leur grande œuvre.

Mais, par un de ces desseins d'en haut qu'on rencontre à chaque pas dans l'histoire de l'Église, où l'on voit Dieu se faire une joie de triompher dans la faiblesse, pas un de ces astres illustres ne traverse l'humble ciel de notre Bienheureuse. Le seul homme, non pas illustre , mais pieux et éloquent, qui se montre un instant à Paray , disparaît aussitôt, comme si Dieu ne l'avait envoyé que pour calmer les inquiétudes de Marguerite- Marie et l'abandonner ensuite à sa faiblesse.

En effet, quelque temps après la grande révélation dont nous avons parlé, le Père de la Colombière reçut ordre de se rendre en Angleterre, pour servir d'aumônier à Mme la duchesse d'York, Marie de Modène, princesse catholique, mariée à l'héritier présomptif de la couronne d'Angleterre. Le saint prêtre partit à la hâte, comme partent les soldats et les religieux, après avoir écrit deux mots à la Bienheureuse, pour lui recommander l'abandon à Dieu et l'humilité, et en avoir reçu un billet prophétique, où elle lui recommandait le courage au milieu des difficultés, la douceur vis-à-vis de ses futurs ennemis, et l'humilité dans le succès. Ce furent tous leurs adieux. Après quoi , la Bienheureuse se retrouva seule en face de sa périlleuse mission. Un moment elle s'épouvanta et frémit; puis le calme rentra dans son âme, en entendant au plus intime de son cœur une voix qui lui disait : « Est-ce que Dieu ne te suffit pas ' ? »

i Mémoire, p. 356.

L'heure ne pouvait pas être, ce semble, plus mal choisie pour enlever à Marguerite- Marie le guide éclairé qu'elle venait de rencontrer. On approchait du moment où notre sainte, appelée à faire connaître au monde les ineffables mystères du Cœur de Jésus, devait les connaître elle-même, mais par une douloureuse expérience. Le Cœur de Jésus, couronné d'épines, percé d'une lance, allait imprimer sur elle sa vive image. On se rappelle de quelles délices Dieu l'avait comblée pendant son noviciat et au jour de sa profession; délices mêlées cependant de l'annonce de je ne sais quelle croix qui viendrait plus tard, et qui serait telle que sans un secours particulier de Dieu elle ne pourrait pas la supporter. Bien loin de s'en effrayer, la Bienheureuse n'avait pas cessé de réclamer cette croix. Elle arrivait enfin, et elle allait être digne de Celui qui l'avait promise et de celle qui l'avait tant désirée.

Les douleurs physiques apparurent les premières. Le peu qu'elle avait de santé s'évanouit. Elle ne fit plus que languir; et des circonstances singulières donnèrent à cet état de souffrance je ne sais quoi de mystérieux. Un matin qu'elle puisait de l'eau au puits qui est au milieu de la cour, le seau tout plein s'échappa de ses mains, et, retombant avec toute la rapidité que lui donnait sa pesanteur, fit tourner violemment une longue manivelle en fer qui servait à le monter. Cette machine atteignit Marguerite à la tête, la jeta par terre, déchira ses gencives et lui fit sauter plusieurs dents. On courut à elle ; on la releva meurtrie, tout en sang, mais souriante. Elle

venait de comprendre, à la lumière de cette horrible douleur, une vision qu'elle avait eue peu avant. La sainte Hostie lui était apparue resplendissante comme un soleil, et au milieu de cette gloire elle avait vu Notre -Seigneur qui, tenant une couronne d'épines à la main, la lui posa sur la tête en disant : « Ma fille , reçois cette couronne en signe de celle qui te sera donnée bientôt en conformité avec moi. » Et en effet, à partir de ce jour, elle eut autour du front comme un cercle de feu. Elle ne pouvait pas appuyer sa tête, même sur son oreiller. Mais elle ne se plaignait pas. Elle était fière et heureuse « d'une telle conformité avec son Epoux couronné d'épines ». « Je confesse, disait-elle, que je me sens plus redevable à mon souverain Maître de cette couronne précieuse, que s'il m'avoit fait présent de tous les diadèmes des plus grands monarques de la terre ; d'autant plus que personne ne me la peut ôter. Elle me met souvent dans l'heureuse nécessité de veiller et de m'entretenir avec cet unique objet de mon amour, ne pouvant appuyer ma tête sur ce chevet à l'imitation de mon bon Maître , qui ne pouvoit appuyer la sienne adorable sur le lit de la croix. »

En même temps elle sentit redoubler cette soif mystérieuse dont elle souffrait déjà, et que rien depuis ne put calmer, soit que l'ardeur qui la consumait eût desséché son sang , soit que Dieu voulût lui donner cette nouvelle ressemblance avec Notre -Seigneur crucifié. Du reste, il n'y avait que l'obéissance qui pût obtenir qu'elle prît quelque soulagement.

« Ayant considéré, dit la mère de Lévis-Châteaumorand, que la dernière douleur de Jésus sur la croix fut une soif ardente, elle se résolut à passer chaque semaine, du jeudi au samedi, sans boire. Une autre fois , elle demeura cinquante jours sans prendre aucune boisson; et quand, sur l'ordre de ses supérieures, elle étoit obligée de se soulager un peu , les eaux les plus tièdes, les plus désagréables, étoient, disoit-elle, encore trop bonnes pour elle1. »

N'oublions pas, dans cette énumération des douleurs de la Bienheureuse, cette plaie invisible qu'elle avait reçue lors de la première des trois grandes révélations. Notre-Seigneur ayant dardé sur le cœur de sa servante « une petite étincelle des plus vives flammes de son Cœur », elle éprouva au côté une douleur mystérieuse, qui croissait chaque premier vendredi du mois. « Cette plaie , dit-elle , dont la douleur m'est si précieuse, me cause de si vives souffrances, qu'elle me consume et me fait brûler toute vive -. »

Encore n'est-ce pas tout. Après lui avoir donné sa couronne d'épines, après lui avoir communiqué quelque chose de sa soif pendant son agonie, et quelque chose aussi de la blessure sacrée de son côté, Noire-Seigneur, achevant son œuvre, lui apparut une croix à la main , et lui dit : « Reçois , ma fille , la croix que je te donne, et plante-la dans ton cœur. Elle te fera sentir les plus rigoureux tourments. Ils seront inconnus et continuels. » A partir de ce jour,

1 Circulaire de la mère de Levis-Châteaumorand sur la mort de la Bienheureuse, insérée au Procès.

2 Mémoire, p. 326.

en effet, elle ne fut plus qu'un composé de souffrances qui faisait pitié; une image vivante du Cœur de Jésus, blessé, sanglant et couronné d'épines. « A la vérité, dit un saint évêque, ni ses pieds, ni ses mains , ni son côlé , n'ont reçu la marque sensible des plaies du Sauveur, et jamais elle n'a été favorisée de ces miraculeux stigmates qui ont glorifié saint François d'Assise et plusieurs autres saints. Mais sa conformité avec le divin Maître, pour être plus cachée, n'en était pas moins réelle *. » Un cercle de feu autour de la tête; une soif que rien ne pouvait désaltérer; une douleur au côté comme un coup de lance ; une croix enfin si lourde , si écrasante , que parfois , malgré son énergie et son avidité de souffrances, elle était tentée de la déposer; mais alors Notre- Seigneur intervenait pour la remettre lui-même sur la croix. Gomme un jour, par exemple , qu'elle était malade et qu'elle voulait se soulager en changeant de côté, Notre- Seigneur lui apparut, et, avec un accent ineffable : « Lorsque je portois ma croix, lui dit-il, je ne la changeois pas de côté. »

Ainsi Dieu accomplissait ce qu'il avait annoncé à sa servante lorsqu'au début de son noviciat elle avait été se mettre à ses pieds comme une toile d'attente, et qu'il lui avait promis de peindre en elle tous les traits de sa vie souffrante, a Ainsi que le voile de Véronique, continue le saint évêque que nous venons de citer, elle a reçu l'empreinte de ses

i Lettre pastorale de Mgr de Marguerie, évêque d'Autun, pour la Béatification de la B. Marguerite-Marie, p. 19. Autun, 1865.

traits meurtris et humiliés '.m II le fallait bien; car il n'y a pas de perfection, même humaine, pas d'élévation intellectuelle ni de grandeur morale, et encore bien moins de sainteté, sans douleur. Mais il le fallait surtout à cause de la mission qui venait de lui être confiée. Comment aurait- elle pu comprendre le Cœur de Jésus , ce foyer d'immolation et de sacrifice, d'immolation par amour; comment surtout aurait-elle pu en parler , le montrer au monde, si elle n'eût commencé à faire de son propre cœur un foyer d'amour, et par conséquent d'immolation et de douleur?

Aussi, quoique Dieu l'y aidât par des épreuves multipliées , par des sacrifices et des angoisses qui ne vont plus cesser de croître, ce n'était rien pour rassasier le désir qu'elle avait de souffrir, de mourir et d'aimer. « De l'ardent amour qu'elle avoit pour Jésus-Christ, dit la mère de Lévis-Châteaumorand , procédoit celui qu'elle avoit pour le mépris et les souffrances, qu'elle appeloit son pain quotidien. Et, bien que Dieu fût libéral à satisfaire sur ce point ses désirs , elle n'en demeuroit pas moins comme affamée. Elle ne se trouvoit jamais assez humiliée, assez brisée ; elle souffroit quand elle passoit un jour sans avoir cet aliment, et si l'obéissance ne l'eût arrêtée, elle eût fait des excès*. » — « Son amour pour la peine et la souffrance, disent

1 Lettre pastorale de Mgr de Marguerie, évêque d'Aulun, pour la Béatification de la B. Marguerite-Marie, p. 16. Aulun, 1865.

2 Procès de 1715. Circulaire de la mère de Lévis - Châteaumorand.

les Contemporaines, éloit insatiable. Elle vouloit avec sainte Thérèse ou souffrir ou mourir, et elle disoit que de bon cœur elle vivroit jusqu'au jour du jugement, pourvu qu'elle eût toujours de quoi souffrir pour Dieu ; mais que vivre un seul jour sans douleur lui seroit insupportable1. » Elle disoit encore « qu'elle étoit dévorée de deux fièvres insatiables, l'une de la sainte communion , où elle recevoit le Dieu de son cœur et le cœur de son Dieu ; l'autre de la souffrance, mépris et anéantissement 2 ».

Pendant que ces choses se passaient dans l'âme de la bienheureuse Marguerite- Marie, il s'en pré parait d'autres, dans l'intérieur même du monas tère, qui allaient fournir un ample aliment à cette soif d'immolation qui la tourmentait. Sa vie devenait de plus en plus pour ses sœurs une énigme. On n'y comprenait rien. Au lieu de se dissiper, les nuages s'amoncelaient dans les esprits. Marguerite ne trouvait plus autour d'elle que doutes, suspicions, contradictions. Représentons-nous bien ce qu'était en 1675, pour ses sœurs les religieuses de Paray, notre humble Marguerite. Dieu venait de lui conférer une admirable mission et un inestimable honneur en la faisant la confidente des angoisses et des souffrances de son sacré Cœur; mais les sœurs n'en savaient rien. Pas un mot, ni du Père de la Golombière, ni de la mère de Saumaise, ni à plus forte raison de la Bienheureuse , n'avait trahi le secret ; on ne savait d'elle que ce qu'on voyait ;

i Contemp., p. 141.

2 Ibid.

c'est-à-dire de longues heures de prières, plus longues que celles de la communauté ; des levers de nuit, permis sans doute par la supérieure, mais inusités dans une Visitation; des actes qui semblaient singuliers, comme de travailler toujours à genoux, ou d'autres qui étonnaient sans donner de lumière, comme ces défaillances qui la prenaient au chœur et obligeaient les sœurs à l'emporter; puis, ce qui était plus grave, de fréquentes conférences avec la supérieure, avec le Père de la Colombière , avec des confesseurs extraordinaires , conférences que la sœur subissait plus qu'elle ne les désirait, mais on n'en savait rien; toutes choses enfin qui amènent facilement sur les lèvres des paroles comme celles-ci : « Pourquoi notre chère sœur ne fait- elle rien comme tout le monde? Quelle envie de se singulariser! »

Ajoutons à tout cela une absorption singulière, dont nous avons déjà parlé, qui croissait chaque jour et la rendait de plus en plus incapable de tout office. On l'avait essayée à l'infirmerie, mais sans beaucoup de succès, quoiqu'elle fût d'une bonté, d'un zèle, d'un dévouement à toute épreuve, et que sa charité s'élevât à des actes d'un tel héroïsme, que nos lecteurs n'en supporteraient pas le récit. On l'avait essayée à la cuisine, mais il avait fallu y renoncer; tout lui tombait des mains, et l'humilité admirable avec laquelle elle réparait ses maladresses, n'empêchait pas celles-ci d'être assez préjudiciables à Tordre et à la régularité qui doivent régner dans une communauté. On l'avait mise au pensionnat, où

elle était chérie des petites filles , qui lui coupaient ses habits comme à une sainte, mais où elle était trop absorbée pour avoir la vigilance nécessaire. Pauvre chère sœur! en 1675, encore plus qu'en 1672, elle ne vivait pas sur la terre, il fallait la laisser dans son ciel !

Joignez à cela des maladies étranges, des guérisons subites, des rechutes soudaines, un état que les médecins ne comprenaient pas, et que les sœurs comprenaient encore moins. Comment ne pas s'étonner? comment ne- pas se dire : Mais en tout ceci n'y a-t-il pas bien de l'imagination, un tempérament mal réglé, de l'illusion peut-être? Vainement on l'interrogeait; elle ne répondait rien, du moins rien de satisfaisant et qui fût une lumière pour la communauté. Si bien que quelques-unes en venaient à dire que la sœur Marguerite- Marie était illusionnée. On l'accusait de s'être emparée de l'esprit de la mère de Saumaise et de celui du Père de la Golombière, et de leur faire partager ses illusions. Il y en a même qui allaient plus loin ; elles se demandaient si elle ne serait pas possédée du démon, et quelques-unes lui jetaient de l'eau bénite en passant.

L'avantage de ces diversités de jugements, que Dieu permettait comme il avait permis autrefois l'incrédulité de saint Thomas, était de mettre dans un plus beau jour la divinité des révélations relatives au sacré Cœur. Mais il y avait aussi un inconvénient : c'était d'occasionner des fautes , de légers murmures, des paroles contre la charité, et, dans

quelques-unes , une inintelligence obstinée des voies de Dieu et un parti pris qui allaient rendre le monastère de Paray bien peu capable de devenir le sanctuaire du sacré Cœur. Tout cela amena un fait étrange, assez mal connu jusqu'ici, singulièrement exagéré par M8* Languet, qui en avait recueilli le récit de la bouche de quelques anciennes religieuses, lesquelles, ne se pardonnant pas la part qu'elles y avaient prise, avaient augmenté leurs torts, et dont il faut rétablir la vérité et expliquer le grand sens.

De même que, quand Dieu voulut donner sa loi au peuple sur le mont Sinaï, il lui ordonna de se purifier à l'avance, parce que « demain, lui dit-il par Moïse , le Seigneur fera parmi vous des merveilles » ; ou de même qu'avant de commencer son ministère à Jérusalem, Notre -Seigneur voulut l'inaugurer par la purification du temple, en chassant tous ceux qui en déshonoraient la sainteté; ainsi, au moment de confier au monastère de Paray le trésor du sacré Cœur, il résolut de lui demander une expiation solennelle de toutes les fautes qui y avaient été commises, particulièrement à l'endroit de sa servante. Voici comment la chose arriva :

Le 21 novembre de chaque année, jour de la Présentation de la sainte Vierge au temple, toutes les religieuses renouvellent leurs vœux à la sainte messe, après s'y être préparées par une petite retraite et par quelques exercices de pénitence. Donc, le 20 novembre 1677, les sœurs se rendant au réfectoire, à six heures du soir, pour la collation , car on jeûne ce jour-là, furent fort étonnées de voir la

Bienheureuse entrer ou plutôt se traîner au réfectoire, s'agenouiller les yeux en larmes et la figure bouleversée au milieu de la salle, et faire d'inutiles efforts pour parler. Elle était hors d'elle-même, tremblant de tout son corps, et disant seulement de temps en temps : « Mon Dieu , mon Dieu , ayez pitié de moi! «Après avoir vainement essayé de lui arracher quelques paroles, on la conduisit à la supérieure, la mère de Saumaise, qui était malade à l'infirmerie, et devant laquelle elle parut dans le même transport de douleur, comme accablée; on la questionna sur ce qu'elle avait, mais elle ne put rien dire, jusqu'à ce que la supérieure, qui savait que l'obéissance seule pouvait délier ses lèvres , lui ordonna de parler. Alors elle raconta que Dieu était mécontent de la communauté; qu'il avait résolu de la punir, à moins que Marguerite ne consentît à être victime à sa place et à subir les châtiments qui lui étaient préparés; qu'elle avait longtemps résisté, épouvantée à la vue de telles humiliations et de telles souffrances; que depuis le jour où il lui avait dit : « Il faut que tu te rendes la victime d'immolation de mon Cœur, afin de détourner les châtiments préparés, » et où elle avait différé par peur, Dieu n'avait pas cessé de la poursuivre; que le matin encore la colère de Dieu s'était présentée à elle d'une manière terrible et lui avait dit : « Il t'est dur de regimber contre les traits de ma justice, » et que la même colère avait ajouté : « Puisque tu fais tant de résistances pour éviter les humiliations, je te les donnerai au double : au lieu d'une humiliation secrète, un sacri-

fîce public, accompagné de circonstances les plus humiliantes; » que c'était pour cela qu'elle s'était traînée au réfectoire pour faire sur-le-champ et tout haut le sacrifice que Dieu lui demandait pour les péchés de la communauté, mais que les -paroles avaient expiré sur ses lèvres, et qu'elle avait défailli dans le tremblement de la confusion, et sous le regard du Dieu irrité qui la poursuivait. Tout cela fut dit à la supérieure avec des sanglots, un accent et des regards qui faisaient pitié.

La mère de Saumaise, qui connaissait les grandes révélations du sacré Cœur, qui ne doutait pas de leur vérité, et qui s'attendait à ce que d'un jour à l'autre Dieu les ferait connaître à "la communauté, ne s'étonna pas qu'il la voulût toute pure, afin qu'elle méritât d'être le premier sanctuaire du sacré Cœur. Elle fit donc mander la sœur assistante, et la chargea d'aller dire aux sœurs que Dieu était irrité contre elles, et que, pour l'apaiser, chaque sœur, rentrant dans sa cellule, y prendrait la discipline, en expiation de tous les péchés dont la communauté était coupable.

Si, en imposant cette pénitence, la supérieure avait pu en dire la cause, c'est-à-dire la nécessité de purifier le lieu où Dieu allait faire éclater ses merveilles, il n'y aurait eu parmi les sœurs qu'uni cri d'amour. Mais ne disant rien, et ne' pouvant rien dire, elle mettait la communauté tout entière à une rude épreuve. Car, enfin, cette apparition de la sœur Marguerite au réfectoire, ces larmes, ces sanglots qui la suffoquaient, ces cris : « Ayez pitié, ayez pitié,

mon Dieu ! » puis cette longue conférence avec la supérieure; puis la supérieure annonçant que Dieu est mécontent, que la communauté n'est pas assez sainte, qu'il faut la purifier dans la pénitence; tout cela, aujourd'hui que la Bienheureuse se montre à nous avec l'auréole sur le front, venant de la part de Dieu purifier le sanctuaire du sacré Cœur, est beau et plein de lumière; mais alors il n'en était pas ainsi. Cette religieuse, si jeune, à peine, âgée de vingt-huit ans, professe de la veille, faisant la leçon à toutes ses sœurs, aux vénérables anciennes qui l'avaient reçue hier; tout cela, il le faut bien dire, était au moins singulier.

Et néanmoins, telles étaient la piété et la ferveur de cette communauté, dont la mère Greyfié disait que « ce cher Paray étoit le Thabor des supérieures, à cause de l'obéissance qui y régnoit * », que les sœurs se retirèrent en silence dans leurs cellules et y accomplirent sans murmurer la douloureuse expiation qui leur était imposée, et dont elles ne demandèrent pas même la raison. Quelques-unes seulement, que leur office appelait à l'infirmerie, ou qu'un peu de mécontentement intérieur conduisait auprès de la mère de Saumaise, y trouvèrent la sœur Marguerite-Marie, encore accablée et toute tremblante. Elles s'approchent d'elle; elles la questionnent; son silence augmente encore leur mécontentement. Et comme l'heure de la retraite était sonnée, que la Bienheureuse était incapable de se rendre à sa cel-

i Mémoire de la mère Greyfié.

Iule, on l'y porte, ou plutôt on l'y traîne, en l'accablant de questions qui deviennent bientôt des ironies et des railleries. Car comme elles n'entendaient rien aux souffrances mystérieuses de leur sainte compagne, les unes voulaient qu'on appelât un médecin, les autres disaient que c'était bien assez d'avoir recours à l'eau bénite.

Combien étaient- elles à ce moment? Cinq au plus. Et si nous voulions soulever le voile qui les couvre, nous pourrions presque dire leurs noms. C'étaient des sœurs non pas relâchées et tièdes, comme on l'a dit, mais très-pieuses et même ferventes; seulement attachées un peu étroitement à la lettre; ne voulant d'innovation d'aucune sorte; prenant servilement la parole de 'saint François de Sales, et trouvant qu'en définitive, au lieu d'agiter ainsi le monastère, la Bienheureuse ferait bien mieux de suivre simplement ce qui est prescrit.

On eut, du reste, la preuve de leur piété, non-seulement plus tard, lorsqu'aux pieds de M" Languet elles s'accusèrent si humblement, trop même, car elles égarèrent sa conscience d'historien, mais dès le lendemain matin. Inquiètes en effet d'avoir manqué au grand silence, et d'avoir laissé échapper, dans la vivacité, quelques paroles contraires à la charité, elles demandèrent à se confesser avant la sainte messe; et quand elles revinrent de la sainte communion, la Bienheureuse entendit Notre-Seigneur qui lui disait : « Ma fille, la paix est conclue, et ma sainteté de justice est satisfaite. » Le temple était purifié.

Ce grand acte, dont la signification n'échappera à personne, et qui n'était autre, en effet, que la purification divine du monastère de Paray avant le jour où le Cœur de Jésus en ferait son premier sanctuaire, fut la dernière action où nous apparaisse la vénérable mère de Saumaise. Ses six années de supériorité touchaient à leur terme. Elle quitta peu après Paray pour retourner à Dijon, ayant bien mérité de Dieu et de l'Église par son intelligence, sa douceur, sa fermeté et sa prudence; car, après qu'elle eut hésité un instant en présence des voies extraordinaires de la Bienheureuse, n'ayant pas tardé à reconnaître son véritable appel à la Visitation, elle l'y avait admise et dirigée avec un rare mélange de douceur et de force; puis, quand les grandes révélations avaient commencé, elle s'était entourée de conseils pour ne pas errer en des choses aussi difficiles, avait écouté humblement le Père de la Colombière, et, rassurée par lui, n'en avait pas moins continué à tenir la Bienheureuse dans l'humilité et la paix; certaine enfin que Dieu préparait à son Église une grande illumination, au lieu de se prévaloir de la part qu'elle y avait prise, elle se retirait silencieuse , discrète , emportant ce secret dans son cœur, et laissant humblement à d'autres l'honneur d'assister à la suite de ces merveilles et de travailler à la divulgation de cet auguste mystère. On a d'elle, sur notre Bienheureuse, un magnifique témoignage, où elle loue en particulier son humilité, son obéissance, sa mortification, son avidité pour les mépris , et cette impatience de la croix qui

grandissait avec les épreuves. « Dans les six ans que j'ai connu notre sœur Marguerite -Marie, écritelle, je puis assurer qu'elle ne s'est pas relâchée un instant de la résolution qu'elle prit à sa profession de faire régner Dieu en elle avant tout, au-dessus de tout et en tout; ne s'étant jamais accordé un plaisir, soit pour l'esprit, soit pour le corps. Et cette fidélité lui attira de la divine Bonté des grâces très -particulières qui la portoient à un désir trèsgrand des croix, humiliations et souffrances. L'on pourroit dire , sans exagérer, qu'il n'y a point d'ambitieux d'honneur et de plaisir plus ardent qu'elle ne l'étoit des mépris et humiliations, dont elle faisoit sa joie, quoiqu'elle y fût très-sensible '. » Il n'y a rien au-dessus de telles- paroles.

1 Contemp., p. 114.

Page 1