‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 19 sur 58 · REVIENT A PARAY — IL Y MEURT SAINTEMENT · texte numérisé non relu

REVIENT A PARAY — IL Y MEURT SAINTEMENT

Probate spiritus, si ex Deo sint.

Éprouvez les esprits ; sachez s'ils viennent de Dieu.

(I Joan. iv, 1.)

Le 17 juin 1678 arriva à Paray la mère Péronne- Rosalie Greyfié, religieuse d'Annecy, élue supérieure à la place de la mère de Saumaise.

La première des trois supérieures chargées par Dieu d'examiner les voies extraordinaires de la Bienheureuse, la mère Hersant, était de Paris. La seconde, celle qui la reçut à la profession et qui fut la confidente des révélations du sacré Cœur, la mère de Saumaise , était de Dijon , la patrie de sainte Chantai. Voici maintenant Annecy, « la sainte source, » qui vient à son tour reprendre ce grand et solennel examen, et qui va , pour ainsi dire, le clore. Arrivée, en effet, à Paray, après l'époque des grandes

révélations, repartie avant le moment de la manifestation publique et de l'apostolat, la mère Greyfié sembla n'avoir reçu d'autre mandat que de faire resplendir la vertu de la Bienheureuse et la divinité de sa mission par la sévérité et la hardiesse de son examen; et il faut reconnaître qu'aucune supérieure n'était plus propre qu'elle à remplir un pareil ministère. Bénie dans sa plus petite enfance par la vénérable mère de Chantai; admise au petit habit et au pensionnat par la mère de Blonay; reçue à la profession par la mère de Chaugy; elle avait été baignée, si j'ose ainsi dire, dès ses plus jeunes années , dans l'air le plus pur de la Visitation. On citait d'elle, pendant sa jeunesse et plus tard pendant son noviciat, de ces actions pleines de générosité et de force qui dénotent une grande âme. « C'est un sujet de distinction, écrivait la supérieure d'Annecy Marie-Aimée de Rabutin en l'envoyant à Paray, qui possède parfaitement l'esprit de douceur et de force propre au gouvernement; une âme droite et sincère, parfaitement humble et très -exacte à l'observance. Enfin , mes chères sœurs , il faut aimer, autant que je le fais, le cher Paray, pour éloigner une mère dont je suis persuadée que vous serez parfaitement contentes l. » Successivement supérieure à Thonon, à Paray, à Semur, à Rouen, à Annecy , morte à l'âge de soixante-dix-neuf ans ,

* Abrégé de la vie et des vertus de notre très - honorée mère Péronne-Rosalie Greyfié, décédée supérieure de ce premier monastère d'Annecy, le 26 février 1717. Petit in-4° de 19 pages. Annecy, 1718.

après soixante-deux années de profession , elle a été une des plus grandes supérieures de la Visitation, dans la seconde période de cet institut. Seulement, comme il y a différentes familles d'âmes, tandis que la douceur dominait dans la mère de Saumaise et qu'on aimait en elle cet esprit large et ouvert sans faiblesse à tout ce qui est bon, ce qui caractérisait la mère Greyfié, c'était ,1a rigidi-té et l'austérité. « Elle avoit, disent les vieux Mémoires, une défiance extrême pour les conduites extraordinaires *. » — « Son attachement à la règ4e étoit prodigieux. G'étoit une règle vivante 2. » Avec un tel caractère et de semblables attraits, on pouvait s'attendre à ce que la mère Greyfié ne négligeât aucune précaution pour s'assurer des voies extraordinaires de la Bienheureuse. Peut-être est-ce pour cela que le monastère d'Annecy, qui savait les agitations de Paray, l'avait désignée à l'élection des sœurs. Disons, pour monter plus haut, que c'était certainement dans ce but que Dieu l'amenait à Paray, afin qu'après elle il n'y eût plus de doute sur la grande mission de la Bienheureuse. Telles furent, en effet, les précautions prises par la mère Greyfié; ses sévérités furent si grandes, qu'elle en a eu des remords, et qu'elle n'a pas voulu achever sa vie sans exprimer « le regret public d'avoir trop condescendu au désir qu'avoit l'humble Marguerite d'être humiliée et mortifiée 3 ».

' Vie et Œuvres, t. I , p. 448.

2 Abrégé, etc.

3 Mémoire de la mère Greyfié.

Au moment où la mère Greyfié entrait au monastère de Paray, ce monastère, « très-bon, dit-elle, et rempli de vertu et de piété », » était extrêmement divisé au sujet de la Bienheureuse. Le grand acte que nous avons raconté au chapitre précédent, toujours inexpliqué, avait laissé une trace. On ne mettait pas en doute la vertu de la Bienheureuse, mais sa conduite étonnait. La discussion roulait, non pas sur les révélations du sacré Cœur, absolument inconnues de la communauté, et dont la Bienheureuse n'avait pas encore dit mot, mais sur ses longues prières, ses défaillances au chœur, ses pratiques inaccoutumées, ses maladies étranges. Les religieuses les plus graves, les plus ferventes, et à leur tête la mère Marie-Madeleine des Escures, « que l'on a toujours regardée comme une sainte * , » inclinaient à croire qu'il y avait de l'illusion en elle.

Nul doute que la mère Greyfié n'ait, dès les premiers jours, demandé à la Bienheureuse une pleine et filiale confidence. Elle avait appris de cette manière, et peut-être aussi parla mère de Saumaise, les trois révélations du sacré Cœur. Quelle impression ce récit avait-il faite sur son esprit? Y croyait-elle? Doutait-elle encore? Il est difficile de le dire, quoique tout semble indiquer que, dans les premiers temps, elle n'était pas parfaitement convaincue.

Quoi qu'il en soit, sa résolution, très -arrêtée de

i Mémoire de la mère Greyfié.

2 Abrégé de la vie et des vertus de notre très -honorée sœur Marie-Elisabeth de la Salle, décédée en ce monastère de Paray le 10 février 1735. Petit in-4° de 13 pages.

suite, fut de ne tenir aucun compte de tout cela et de réduire la Bienheureuse au pas de toutes les sœurs. Elle nous raconte elle-même avec quelle rigueur elle exécuta cette résolution. « Lorsque j'entrai au service de votre maison, écrivait- elle plus tard aux sœurs de Paray , bien que votre communauté fût très-bonne et remplie de vertus et de piété, je trouvai néanmoins les sentiments fort partagés au sujet de cette véritable épouse du Sauveur crucifié. Aussi , afin de tenir chaque sœur dans la paix et tranquillité, je n'ai presque jamais fait mine de faire attention à ce qui se passoit d'extraordinaire en elle. Je ne la produisois auprès de personne, ni du dedans, ni du dehors. S'il arrivoit qu'elle fît quelque chose qui déplût, encore que c'eût été avec mon ordre ou avec mon congé, je souffrois qu'on la désapprouvât, et je l'en blâmois moi-même, quand c'étoit en sa présence '. »

Avec une âme imparfaite, une pareille conduite eût été bien périlleuse. Elle eût peut-être amené des révoltes. Ici, quelque effort que fît la mère Greyfié, elle ne parvenait pas à humilier la Bienheureuse autant que celle-ci s'abaissait et s'humiliait ellemême. « Toujours, continue la mère Greyfié, c'étoit elle qui avoit tort à son compte, qui faisoit tout le mal, ou qui éloit la cause que Dieu le permettoitaux autres. Aussi ne cessoit-elle de me demander de faire pénitence pour satisfaire à la justice divine. Qui l'auroit voulu laisser faire, elle auroit massacré

i Mémoire de la mère Greyfié.

son pauvre corps de jeûnes, de veilles, de disciplines sanglantes et de toutes autres macérations. »

Ce premier moyen n'ayant pas réussi à la mère Greyfié, elle en essaya un autre. Non-seulement elle affecta de ne faire nulle attention à la Bienheureuse, la sacrifiant toujours aux murmures de la communauté, même quand elle avait agi par ses ordres; mais, pour achever de calmer les sœurs, elle commença à retirer à la Bienheureuse toutes les permissions qu'on lui avait données. On lui avait permis de faire l'heure sainte, c'est-à-dire que chaque semaine, dans la nuit du jeudi au vendredi, au sortir des matines, elle restait au chœur jusqu'à onze heures, prosternée sur le pavé, les bras en croix, le visage contre terre. C'est là que Notre- Scigneur la faisait participer, d'une manière ineffable, aux douleurs de son agonie. La mère Greyfié lui fit d'abord changer cette posture, exigeant qu'elle se tînt à genoux, les mains jointes. Puis bientôt elle parla de supprimer tout à fait cet exercice. Tant qu'il ne fut question que de changer la posture, l'humble Marguerite ne dit mot. Mais quand on en vint à supprimer l'heure sainte, elle obéit, car rien ne pouvait l'arracher à l'obéissance; seulement, deux ou trois fois, sortant de l'oraison, elle vint tout effrayée dire à la supérieure que Notre- Seigneur paraissait irrité, et qu'il y avait à craindre que quelque coup terrible ne révélât sa colère. La mère Greyfié n'y fit pas attention, et maintint l'ordre qu'elle avait donné. Sur ces entrefaites, mourut subitement, et avec des circonstances qui étonnèrent la mère Greyfié, une

des plus jeunes sœurs de la maison et des plus aimables, sur laquelle on fondait de grandes espérances. La mère Greyfié crut y reconnaître ce coup de colère dont elle était menacée, et elle se hâta de rendre à la Bienheureuse la permission de faire l'heure sainte. C'est elle-même qui le raconte humblement et simplement. Mais , obligée de céder sur ce point, elle tint bon pour le reste; et notre pauvre Bienheureuse, entraînée par une force plus puissante qu'elle et ayant déjà pris son vol, dut se réduire humblement au pas de toutes les sœurs.

La mère Greyfié alla encore plus loin. Elle affectait de ne pas plus faire attention à ses maladies qu'à ses attraits et aux permissions qui lui avaient été données. Elle l'obligeait, brûlée par la fièvre, accablée par le mal, de suivre tous les exercices de la communauté; et c'était quelque chose qui tirait les larmes des yeux de voir cette parfaite obéissante se traîner au chœur et y demeurer à genoux, les mains jointes, sans autre mouvement que celui que la fièvre lui arrachait. Une de ces occasions est restée célèbre. La Bienheureuse était au lit, à l'infirmerie. La mère Greyfié vient la voir et lui déclare qu'il faut qu'elle se lève et commence de suite sa retraite annuelle. «Allez, lui dit-elle, je vous remets aux mains de Notre-Seigneur; qu'il vous dirige, vous gouverne et vous guérisse à sa volonté. » La Bienheureuse fut d'abord un peu surprise de se voir mettre en retraite avec une fièvre battante. Mais la joie d'être, comme l'avait dit la mère, « remise es mains de Notre-Seigneur, » domina tout. Elle sortit aussitôt

du lit et commença sa retraite. Dieu, qui aime les âmes généreuses , se présenta à elle dès qu'elle fut renfermée dans sa petite cellule, et l'ayant trouvée couchée à terre, transie de froid, il la fit relever avec mille caresses , en lui disant : « Te voilà tout à moi et à mes soins; c'est pourquoi je te veux rendre en santé à celle qui t'a remise entre mes mains. » En effet, après huit jours passés dans d'ineffables délices, Marguerite-Marie sortit de retraite renouvelée et si forte, que la mère Greylîé en fut dans l'admiration.

On sera tenté d'accuser de cruauté la mère Greyfié. Il s'en faut bien qu'elle méritât un tel reproche. Elle voulait voir clair. Elle sentait le poids de sa responsabilité en matière si grave. Peu portée par nature aux choses extraordinaires, « sachant, comme dit sainte Chantai, que les filles s'en imaginent quelquefois beaucoup, » craignant d'être trompée et d'entraîner le monastère et l'institut dans l'erreur, elle ne savait quelles précautions prendre pour s'assurer de la vérité des grandes révélations du sacré Cœur; et à supposer qu'elle eût excédé dans la mesure, ce que nous ne croyons pas, qui oserait la blâmer?

Résolue donc à sortir de ses doutes, elle voulut avoir à tout prix un acte authentique qui lui prouvât que c'était Dieu qui conduisait la Bienheureuse. En conséquence, pleine de cette sainte audace que l'on trouve dans la vie des saints, elle s'enhardit jusqu'à demander un miracle. Voici comment la chose arriva. Elle eut de nombreux témoins et le plus grand retentissement.

Écoutons d'abord la mère Greyfié. « Un jour, ditelle, que la vertueuse sœur relevoit d'une grande maladie, pour laquelle elle n'avoit point encore quitté le lit, je ne sais si ce fut un samedi ou la veille de quelque fête, je la fus voir. Elle me demanda permission de se lever le lendemain pour aller à la sainte messe. Je m'arrêtai un peu sur cette demande : elle comprit bien que je ne la croyois pas encore assez forte pour la lui accorder. Sur quoi, répondant à mon sentiment , elle me dit de bonne grâce : Ma bonne mère, si vous le voulez bien, Notre-Seigneur le voudra aussi et m'en donnera la force. Alors je donnai ordre à la sœur infirmière de lui faire prendre de la nourriture le matin et de la faire lever environ l'office, pour la mener à la sainte messe1. »

C'était la sœur Catherine -Augustine Marest qui était infirmière. Or, sur le soir de ce même jour, la Bienheureuse, se trouvant mieux, crut que nonseulement elle pourrait entendre la messe le lendemain, mais y faire la sainte communion, dont elle était privée depuis longtemps. Elle en paria à la sœur infirmière , et la pria d'aller demander pour elle à la supérieure la permission de demeurer à jeun, afin de pouvoir communier. La sœur Marest le promit, mais l'oublia. Le lendemain donc , elle fit lever la Bienheureuse de grand matin et à jeun; puis, se rappelant tout à coup qu'elle avait oublié de demander la permission, elle sortit de l'infirmerie,

i Mémoire de la mère Greyfié.

pour aller chercher la supérieure et l'avertir. « Dieu permit, continue la mère Greyfié, que tandis qu'elle alloit d'un côté, j'entrai de l'autre à l'infirmerie. A peine je vis la pauvre malade levée et appris qu'elle étoit à jeun dans l'intention de pouvoir communier, que, sans m'informer de plus de raisons, je lui fis une verte correction, lui exagérant les défauts de sa conduite, que je disois être effet de sa propre volonté, manque d'obéissance, de soumission et de simplicité. En conclusion, je dis qu'elle iroit à la messe etycommunieroit : mais que, puisque sa propre volonté lui avoit donné assez de force et de courage pour cela , je voulois commander à mon tour; qu'elle n'avoit qu'à reporter ses draps de lit à sa cellule et son couvert au réfectoire, et s'en aller à l'office quand il sonneroit , et suivre en tout les exercices de communauté, cinq mois de suite, sans revenir à l'infirmerie. Elle reçut ma correction à genoux, les mains jointes, avec un visage doux et tranquille; et après avoir ouï mes ordres, elle me demanda humblement pardon et pénitence de sa faute, et aussitôt elle commença d'accomplir à la lettre ce que j'avois dit K »

Il y avait à ce moment, dans l'infirmerie, deux sœurs , Françoise-Marguerite d'Athose et Gatherine- Augustine Marest qui y rentrait. Toutes deux ont déposé, au procès de canonisation, de l'impression que leur fit l'humilité de la Bienheureuse. Elles l'ont vue toutes deux se mettre humblement à genoux devant sa supérieure, lui demander pardon d'une

i Mémoire de la mère Greyûé.

faute qu'elle n'avait pas commise, et, sans répliquer ni s'excuser, se rendre simplement où l'obéissance lui disait d'aller.

C'était peut-être bien légèrement et dans la vivacité de l'émolion que la mère Greyfié avait dit à la Bienheureuse d'emporter les draps de son lit et de ne plus remettre les pieds à l'infirmere avant cinq mois. Mais quand la sainte fut partie, réfléchissant que cela était humainement impossible, la vénérable supérieure eut la lumière que c'était là l'occasion qu'elle cherchait depuis si longtemps de demander à Dieu un miracle qui enlevât ses derniers doutes. Elle monta donc dans sa cellule, et y écrivit le billet suivant, qu'elle fît remettre à la Bienheureuse, déjà agenouillée au chœur pour entendre la sainte messe.

VIVE f JÉSUS

« Je soussignée , en vertu de l'autorité que Dieu m'a donnée en qualité de supérieure de ma sœur Marguerite-Marie, lui commande, en vertu de la sainte obéissance, de demander la santé à Notre-Seigneur avec tant de ferveur et d'instance qu'elle fléchisse sa bonté à la lui accorder, pour n'être pas toujours à charge à la sainte Religion, et pour y pouvoir pratiquer assidûment tous les exercices de la communauté, et ce jusqu'à la Présentation de Notre-Dame de cette année 1680, auquel jour nous verrons ce que nous aurons à faire pour l'avenir.

« Sœur Péronne-Rosalie-Greyfié , supérieure. »

On voit que la mère Greyfié n'y allait pas mollement. Du reste, il fut prouvé, une fois de plus, que dans les grandes occasions Dieu aime ces hardiesses de la foi. Le miracle demandé par la Bienheureuse lut instantané et éclatant, ou plutôt il y en eut deux. D'abord la guérison subite, extraordinaire, suivie d'une santé parfaite; puis, au bout des cinq mois, le jour de la Présentation, une rechute, si subite, si lamentable, dans un état de souffrance si extraordinaire, que l'intervention de Dieu fut évidente. La communauté tout entière fut témoin des deux prodiges. Une foule de sœurs en ont déposé au procès de canonisation ; et toutes ont déclaré qu'elles ne savaient qu'admirer davantage, ou de la rapidité de la guérison, ou de la précision de la rechute.

Écoutons la Bienheureuse racontant le premier miracle : « Au moment de l'élévation de la sainte messe, je sentis sensiblement, dit-elle, que toutes mes infirmités m'étoient enlevées, à la manière d'une robe qui me seroit ôtée; et me trouvai dans la force et santé d'une personne très- robuste, laquelle n'auroit jamais été malade1. »

Ecoutons maintenant les Contemporaines , qui déposent du second : « Nous admirâmes toutes un miracle si visible , puisqu'à la même heure que les cinq mois furent expirés, elle tomba tout à coup aussi malade qu'elle l'avoit été 2. »

Enfin plusieurs religieuses ont déposé des deux

1 Mémoire, p. 363.

2 Conlemp., p. ISO.

miracles à la. fois. « La Vénérable, dit la sœur Françoise Chalon , fut subitement guérie le jour où le lui demanda la supérieure; elle vint au chœur avec la communauté, bien étonnée d'une guérison aussi subite, alla tout à fait bien pendant cinq mois, après lesquels elle retomba dans ses précédentes infirmités ; ajoutant ladite déposante que la vénérable sœur lui a fait lire le billet que la supérieure lui avoit donné , et où elle exigeoit sa guérison comme preuve de la divinité de ce qui se passoit en elle l. » — « J'atteste, dit la sœur Rosalie de Lyonne, que j'ai vu notre vénérable sœur au moment de sa plus grande maladie, quand elle reçut le billet de la supérieure qui lui ordonnoit de demander à Dieu sa guérison , en signe que tout ce qui se passoit en elle venoit de Dieu. Elle accepta l'alternative, et subitement, le jour même, elle fut guérie au point qu'elle commença à suivre tous les exercices de la communauté, au grand étonnement des religieuses. Elle demeura ainsi en parfaite santé pendant cinq mois, sans avoir besoin d'aucun remède; mais au bout de ces cinq mois elle retomba dans toutes ses infirmités. Ajoutant ladite déposante qu'elle a vu et lu ledit billet , qu'elle est témoin oculaire de la guérison et de la rechute, et que la vénérable sœur lui a dit en confidence que si la supérieure eût demandé cinq ans au lieu de cinq mois, elle les eût sans nul doute obtenus de son aimable Sauveur 2. » D'autres

* Procès de 1715, p. 57.

2 Procès de 1715. Déposition de la sœur de Lyonne.

témoins, la sœur Catherine Marest et la mère Elisabeth de la Garde, parlent de même et constatent, dans des termes identiques, l'étonnement et l'admiration de toutes les sœurs.

Tandis que la vertu Je la Bienheureuse grandissait ainsi au milieu des épreuves, son saint directeur, le Père de la Colombière, se transfigurait dans le martyre. Si on avait envié son sort quand il avait été nommé aumônier de la duchesse d'York, confesseur de l'héritier présomptif de la couronne, on avait maintenant, dans sa personne, le spectacle du peu que valent les honneurs du monde. Après avoir passé quatre ans dans le palais de la duchesse d'York, y vivant comme un religieux, dans un tel détachement qu'il n'avait pas même visité cette grande capitale de l'Angleterre, et en même temps comme un apôtre, prêchant sans cesse et avec le plus grand succès, il avait été enveloppé tout à coup, avec les catholiques anglais, surtout ceux qui habitaient le palais du duc d'York, dans une vaste accusation de complot contre la sûreté de l'État. Cette accusation était en apparence politique, destinée, disait-on, à sauver les jours du rà menacé; en réalité, elle avait pour but de déshonorer le duc d'York, son héritier présomptif, parce qu'il était catholique, afin de l'empêcher de monter sur le trône. Dans les temps de révolution, quand le peuple est échauffé, il suffit d'un mot pour allumer un incendie. L'idée de ce prétendu complot, ourdi par les catholiques contre les jours du roi d'Angleterre, fut accueillie par le peuple anglais avec une

crédulilé dont rougissent aujourd'hui ses plus grands historiens. Le Père de la Colombière élait indiqué par sa haute position , en même temps que par ses talents et son zèle d'apôtre; il fut arrêté des premiers, dans le palais même de la duchesse d'York, et jeté en prison. Il y languit un mois, demandant des juges , résigné à la mort. Au bout de ce temps, on le tira de prison et on le fît assister au supplice de quatre Jésuites anglais, ses confrères et ses amis, qui furent exécutés sous ses yeux. Puis, comme on n'osait toucher à sa personne à cause de sa qualité de Français, on le condamna à être banni à jamais de l'Angleterre, et un vaisseau le vint déposer sur les rives de France. L'humidité de sa prison, l'émotion d'une âme comme la sienne en présence du supplice de ses amis, la douleur d'abandonner une grande Église, désolée, ruinée pour longtemps, lui causèrent un crachement de sang dont il ne se remit pas, et qui en quelques mois le conduisit au tombeau.

A peine il eut mis le pied sur la terre de France, qu'il écrivit à son supérieur une lettre où éclate la plus touchante humilité. Il s'excusait de rentrer en France à peu près incapable de tout travail , devenu une charge pour la Compagnie, et lui demandait ses ordres. « Il me fâche bien, lui disaitil, de retourner en la province en un état où apparemment je ne pourrai pas beaucoup travailler cette année'. » Lyon lui ayant été indiqué comme lieu de

1 Lettre du 1G janvier 1679.

résidence, il traversa rapidement Paris, et prit son chemin par la Bourgogne. 11 s'arrêla à Dijon pourvoir la mère de Saumaise. Il avait toujours eu en singulière estime cette âme si généreuse et si bonne. Il voulait s'entretenir avec elle de la bienheureuse Marguerite-Marie, et savoir dans le délail la suite des merveilles dont ils avaient été ensemble les premiers confidents. Il faut regretter amèrement que les entretiens de ces deux grandes âmes ne nous aient pas été conservés; soit que la mère de Saumaise en ait gardé le secret, soit que les sœurs à qui elle les aura racontés n'aient pas eu l'idée de les mettre par écrit. On sait seulement que pendant la visite qu'il faisait au parloir à toute la communauté, la mère de Saumaise ayant été appelée un instant au dehors, il profita de son absence pour féliciter les sœurs d'avoir une telle mère, ajoutant humblement qu'il s'estimerait heureux d'être sous une pareille direction.

De Dijon, il se rendit directement à Paray, conduit par la même main qui y avait amené la mère Greyfié, afin de jeter sur les voies extraordinaires de la Bienheureuse les dernières lumières. A Paray, on eut peine à le reconnaître. Ce n'était plus ce jeune religieux, à la fois si humble et si brillant, qui parlait avec une chaleur si communicative. Il respirait à peine. On sentait qu'il « venait, comme dit la sainte Écriture, d'une grande tribulation » '. Mais la paix de son âme, la flamme de son regard d'autant

l Apoc. vu, 14.

plus remarquable que ses traits étaient pius amaigris, son recueillement et sa foi si vive, surtout à l'autel, disaient assez que cette tribulation lui avait été bonne, et « qu'il avoit achevé d'y laver sa robe dans le sang de l'agneau ». Toute la ville et la Visitation en particulier l'accueillirent avec cette vénération qu'avaient les premiers chrétiens pour les confesseurs que la hache avait épargnés malgré eux , et qui, selon l'expression d'un Père de l'Église, « n'avoient pas manqué au martyre , si le martyre leur avoit manqué1. »

Paray sembla lui rendre un peu de force. Quelques jours après son arrivée, il écrivait à la mère de Saumaise : « J'étois mal en arrivant à Paray ; mais je m'y rétablis dans deux jours , de telle sorte que j'y ai travaillé ensuite durant une semaine, depuis le matin jusqu'au soir, sans m'en sentir nullement incommodé. Je ne saurois vous dire combien Dieu m'y a donné de sujets de consolation; j'ai trouvé les choses dans une disposition admirable; il me semble que tout s'est augmenté depuis mon départ... Vous pouvez croire qu'en huit jours de temps je n'ai pu avoir de longs entretiens avec tous ceux qui ont désiré de me parler; et néanmoins il a plu à la miséricorde infinie de Dieu de donner tant de bénédictions au peu de paroles que j'ai dites, que tout le monde a été comme renouvelé dans la ferveur 8. »

Il vit plusieurs fois et longuement la mère Greyûé;

i Voir Y Approbation des sermons du P. de la Colombière, 21 décembre 1681.

2 Lettre écrite de Lyon, le 23 mars.

il ne vit qu'une seule fois la Bienheureuse. Gela , du reste, concorde avec la conduite qu'il tint toujours vis-à-vis de celle-ci. Il la voyait peu et rarement; ils ne s'écrivaient presque pas. Si la Bienheureuse avait un mot à lui dire, une lumière de Dieu à lui faire connaître, elle le mettait sur un bout de papier, et le conûait à la mère Greyfié, qui l'envoyait ou ne l'envoyait pas à Londres. Le Père répondait sous le couvert de la supérieure, ou plutôt dans sa lettre. Un détachement céleste règne dans ces relations, rares et rapides. On n'y voit rien d'humain. Cette unique visite fut d'ailleurs pleine de consolation. « Je n'ai pu voir qu'une fois la sœur Marguerite-Marie; mais j'ai bien eu de la consolation en cette visite ; je la trouve toujours extrêmement humble et soumise, dans un grand amour de la croix et du mépris. Voilà des marques de l'esprit qui la conduit, lesquelles n'ont jamais trompé personne ' . »

Ce que le Père de la Colombière écrivait là à la mère de Saumaise, il l'avait dit sur tous les tons à la mère Greyfié. Il l'en avait entretenue longuement; il lui avait déclaré très -nettement que, pour lui, « il n'hésitoit pas à croire que ce qui se passoit en cette chère sœur ne vînt de Dieu. » Il en donnait la vraie raison : « Il n'y a nulle apparence qu'il y ait là illusion; car il se trouveroit que le démon, en la voulant tromper, se tromperoit lui-même: l'humilité, la simplicité, l'exacte obéissance et la morti-

i Même lettre.

fîcation n'étant point les fruits de l'esprit des ténèbres '. » — « Sur cet avis, dit la mère Greyfié, je me trouvai fort rassurée; car, de quelque manière que je m'y fusse prise, j'avois toujours trouvé ma sœur Marguerite- Marie dans la fidèle pratique de ces vertus, et dans l'exacte observance de nos saints devoirs 2. »

Pendant ces huit ou dix jours qu'il passa à Paray, le Père de la Colombière avait remarqué, comme il l'écrivait à la mère de Saumaise, que tout s'étoit bien augmenté 'pendant son absence. C'était la vérité. La sévérité de la mère Greyfié avait fait éclater à la fois la vertu de la Bienheureuse et la divinité des grandes révélations. Sa hardiesse à demander un miracle avait commencé à couronner notre humble Marguerite de l'auréole des saints. D'autre part, c'est le privilège du vrai amour que plus on le persécute, plus on l'enflamme, à la manière du feu que le vent excite et anime. C'est ce qu'elle chantait au jour de son noviciat :

Plus on contredit mon amour, Plus cet unique bien m'enflamme.

Gênée dans ses aspirations les plus profondes, privée de ces exercices qui soulageaient son amour en l'exprimant, la Bienheureuse sentit croître en elle la passion qu'elle éprouvait pour Dieu et le

( Conlemp., p. 130.

2 Mémoire de la mère Greyfié.

sacré Cœur. Je dis à dessein : la passion; car ce mot d'amour, si grand, si profond, si excessif quand il s'agit de la plupart des hommes, exprimerait d'une manière bien pâle l'incendie qui s'était allumé dans son cœur. Ce ne lui était plus rien de soupirer après les mépris et les humiliations, de se plonger dans les souffrances. Elle rêvait je ne sais quelle donation d'elle-même, plus complète que ce qu'elle avait fait jusque-là, qui livrât au Cœur de Jésus tout son être dans le présent et jusque dans l'avenir. C'est dans ces sentiments qu'elle eut l'inspiration de faire une sorte de testament où elle abandonnerait tout à Notre-Seigneur, pour qu'il en usât à son gré et le transmît à qui il voudrait : non -seulement ses prières, ses souffrances, ses mérites présents, mais les prières mêmes et saints sacrifices que l'on offrirait pour elle après sa mort; entendant être dépouillée de tout au profit de Celui qu'elle aimait uniquement. Ce testament conçu et préparé, elle eut la hardiesse d'aller demander à la mère Greyfié d'en être le notaire. Elle venait, disait-elle, de la part de Notre-Seigneur.

La mère Greyfié, peu portée par nature à de tels actes, sentit la grandeur de celui-ci, et, rassurée qu'elle était par le Père de la Colombière, éclairée par le miracle de la guérison de la sœur et par d'autres faits où elle avait senti sa puissance auprès de Dieu, elle n'hésita pas. Elle écrivit ellemême cette donation, et elle la signa de cette humble formule :

Sœur Péronne-Rosalie Greyfié, à présent supérieure , et de laquelle ma sœur Marguerite—Marie demandera tous les jours la conversion avec la grâce de la pénitence finale.

Quand ce fut fait, au moment de signer ellemême, la Bienheureuse supplia la mère Greyfié de lui permettre de signer à son tour, mais avec son sang. La mère le lui ayant permis, la sœur monte dans sa cellule, découvre sa poitrine, et, se souvenant de son illustre et sainte fondatrice, elle grave avec un canif le nom de Jésus sur son cœur. Et, du sang qui coule de cette plaie, elle écrit au bas de l'acte ces paroles :

Sœur Marguerite- Marie,

Disciple du divin Cœur de l'adorable Jésus.

Le monde trouvera que ce sont là des folies et des excès. Il est vrai : mais ils correspondent à d'autres excès, plus inexplicables encore. Ici les verges de la pénitence; là les fouets de la flagellation. Ici le nom de Jésus écrit en caractères sanglants sur la poitrine ; là les pieds et les mains du Sauveur percés, son cœur ouvert. Deux folies au lieu d'une; et celle de l'homme obligée de le céder à celle de Dieu. Que si d'ailleurs on fait quelquefois dans le monde des folies semblables pour des créatures qui passeront demain et qui , à l'heure même où elles ravissent nos cœurs, n'ont qu'une ombre périssable de beauté, pourquoi ne les comprendrait-on pas vis-à-vis d$

Celui qui est la beauté infinie, et dont le seul tort est de se couvrir d'un voile? Car s'il consentait à le soulever, cette vue troublerait sublimement notre raison, et nous connaîtrions tous par expérience ces extravagances d'amour qui ne sont maintenant que le privilège heureux de quelques-uns.

Notre- Seigneur se montra satisfait de la totale donation que la Bienheureuse venait de faire d'ellemême. « Mon divin Maître, écrit-elle, me témoigna un grand contentement de cet acte; il me dit que, puisque son amour m'avoit dépouillée de tout, il ne vouloit pas que j'eusse d'autres richesses que celles de son sacré Cœur. « Je te constitue , me dit-il , héritière de mon Cœur et de tous ses trésors. Je te promets que tu ne manqueras de secours que quand je manquerai de puissance. Tu en seras pour toujours la disciple bien-aimée1. » Il eut un mot aussi pour la mère Greyfié, et « promit qu'il lui accorderait la même grâce qu'il avoit faite autrefois à sainte Claire de Montefalcone : à savoir, qu'il ajouterait à ses actions le mérite infini des siennes, et qu'à cause de l'amour qu'elle avoit manifesté pour son Cœur sacré, il lui ferait mériter la même couronne - ». — « Ce qui me donna une grande consolation, ajoute la Bienheureuse, parce que je l'aimois beaucoup , à cause qu'elle nourrissoit mon âme abondamment du pain délicieux de la mortification et humiliation. »

i Mémoire, p. 349.

2 lbid.

Cependant, au milieu de la paix et de la joie que lui avait procurées ce grand acte, la généreuse et fervente Marguerite- Marie éprouvait un regret. Cette image du nom de Jésus qu'elle avait gravée sur son cœur, et qu'elle voulait permanente comme son amour, au bout de quelque temps elle la vit pâlir et s'effacer. S'appuyant sur la permission qu'elle avait reçue, une ou deux fois elle essaya de la ranimer en en ouvrant les lignes avec un canif; et enfin, ne réussissant pas à son gré, elle se décida à y employer le feu. Mais elle le fit avec une si grande hardiesse qu'elle craignit bientôt d'avoir outre-passé les limites de l'obéissance, et, toute tremblante et humiliée, elle alla avouer sa faute. La mère Greyfié, fidèle à sa coutume de faire en apparence peu d'attention à ce que lui disait la Bienheureuse, lui ordonna sèchement et en deux mots d'aller à l'infirmerie et de montrer cela à la sœur Augustine Marest, qui la panserait. La Bienheureuse ne s'était pas attendue à ce surcroît d'humiliation. Il fallait donc mettre une simple sœur au courant des saintes ardeurs de son amour; et quelle sœur? cette sœur Augustine Marest, qui, dans la rudesse de sa forte nature, avait si peu le sens de ces sortes de choses.

Timide et toute rougissante, elle vint s'en plaindre à Notre- Seigneur. « 0 mon unique amour, souffrirez-vous que d'autres voient le mal que je me suis fait pour l'amour de vous? N'êtes-vous pas assez puissant pour me guérir, vous, le souverain remède de tous mes maux? » Touché de sa peine, ce bon

Maître lui promit qu'elle serait guérie le lendemain: ce qui arriva en effet. Le lendemain il ne restait plus, au lieu de plaies saignantes, que de larges cicatrices. Sur ces entrefaites, arrive la sœur Marie- Madeleine des Escures, envoyée par la mère Greyfié, qui, moins indifférente qu'elle n'en avait l'air et préoccupée de ce que lui avait dit la Bienheureuse, avait chargé cette sœur de lui faire un rapport sur la gravité du mal. La sœur demande à voir la plaie. La Bienheureuse, se sentant guérie, croit qu'elle est dispensée d'obéir et s'y refuse, remerciant gracieusement la sœur de ses soins. Ce n'est pas ainsi que l'entendait la mère Greyfié. Avertie de ce refus , elle vient trouver la Bienheureuse, la reprend vivement de sa désobéissance, la prive ce jour -là de la sainte communion, « ce qui étoit pour moi, dit-elle, la plus rude des pénitences, » et lui ordonne de montrer ses plaies à la sœur '. La sœur Marie -Madeleine des Escures trouva, en effet, le mal guéri; mais elle en put voir encore les glorieuses cicatrices. « Les plaies profondes et invétérées n'existoient plus. Il y avoit seulement de grandes croûtes desséchées, marquant la forme du saint nom de Jésus, écrit en gros caractères, tels que sont ceux qu'on peint avec des moules dans de grands livres *. »

Mais si la mère Greyfié se montra mécontente de cette espèce de désobéissance, qu'était-ce que cette sévérité à côté de celle que Notre -Seigneur témoigna à la Bienheureuse? Il lui apparut avec un

i Contemp., p. 140.

2 Procès de 1715. Déposition de la sœur de Farges.

visage irrité, lui reprocha sa faute, et pendant cinq jours il la tint sous ses pieds, sans lui permettre de lever un instant les yeux sur son Cœur adorable. « Je me vis reléguée, dit-elle, sous ses pieds, où je fus environ cinq jours à ne faire que pleurer ma désobéissance, et à lui demander pardon par de continuelles pénitences1. » — « En punition de cette faute, ajouta -t-elle, il me dit que cette impression de son saint nom sur mon cœur ne paroîlroit jamais à l'extérieur. » Et en effet, quand elle fut morte, cette même sœur Marie-Madeleine des Escures, qui avait vu les profondes cicatrices, eut la sainte curiosité de regarder si elles subsistaient encore. Il n'y avait plus rien. « Vous avez été bien inspirée, lui écrivait la mère Greyfié, qui était alors à Annecy, de regarder si la gravure du saint nom de Jésus qu'elle avoit marquée sur son cœur subsistoit. Et ce que vous m'assurez n'y avoir rien pu connoître m'est une confirmation de la vérité de ses grâces. Car je sais qu'en punition d'une certaine faute, Notre-Seigneur lui avoit dit que ce sacré nom ne paroîtroit point à l'extérieur2. »

Cependant le Père de la Golombière ne se remettait pas. Il s'affaiblissait tous les jours. La maladie de poitrine qu'il avait contractée dans les prisons de Londres le conduisait tout doucement au tombeau. On l'envoya à Paray, dans la pensée que l'air tiède et pur de cette petite vallée lui serait favorable.

i Mémoire, p. 362.

2 Contemp., p. 143.

En réalité, il y venait pour mourir. Son dernier soupir devait être une dernière approbation des grandes révélations du sacré Cœur, et ses ossements devaient reposer près de l'autel où Jésus- Christ a apparu, comme un témoin fidèle qui dort aux pieds de son maître. Il arriva à Paray au commencement d'août 1681 , et il y passa six mois, les derniers de sa vie. Il n'avait plus qu'un souffle; mais ce souffle était de plus en plus embrasé du pur amour de Dieu. Il s'occupait de la fondation d'un hôpital pour les pauvres, qui s'est établi en effet, et qui subsiste encore. Il répandait autour de lui, mais à demi-mot, avec une réserve extrême , toutes les pieuses pratiques que Notre-Seigneur avait demandées à sa servante : l'heure sainte, la communion du premier vendredi du mois, surtout la sanctification du vendredi après l'Octave du saint Sacrement. « Il avoit appris, disait-il, d'une âme très-sainte, qu'il y avoit des grâces spéciales pour ceux qui seroient fidèles à ces pratiques. » Il venait de temps en temps dire la messe à la Visitation, sur cet autel dont presque seul encore il savait l'extraordinaire sainteté , et toucher en secret de ses lèvres cette pierre où avaient reposé les pieds du Seigneur. Plus rarement encore , et trèsdiscrètement, il venait au parloir remonter son âme auprès de la Bienheureuse, et s'y exciter à un plus grand amour de Dieu.

C'est ainsi que s'acheva sa vie. Sa mort eut quelque chose de singulier. Les médecins, voyant que, loin de se remettre, il s'affaiblissait chaque jour davantage, furent d'avis qu'il retournât en Dau-

phiné, chez son frère. Ses supérieurs y consentirent, et le départ fut fixé au 29 janvier 1682. Mais pour éviter au malade les émotions des adieux de la part d'une foule de personnes qu'il dirigeait, on convint de tenir secret le jour de son départ. Seulement une pieuse fille qu'il dirigeait, et qui était l'amie de la Bienheureuse, Mlle de Bisefrand, sollicita en faveur de cette dernière une exception. L'ayant obtenue, elle alla trouver la sainte, et lui annonça le départ du Père, fixé au lendemain 29 janvier. La Bienheureuse se recueillit un instant; puis, après un moment de silence, elle chargea MUo de Bisefrand d'aller dire au Père de la Colombière de ne point partir, si cela se pouvait sans contrevenir en rien à l'ordre de ses supérieurs. Craignant même que sa commission ne fût pas bien faite, ou ne voulant confier à personne son secret, « elle écrivit un petit billet, et elle me chargea, dit Mlle de Bisefrand, de le lui porter. Or ce petit billet arrêta tout court le Père, et il mourut quelques jours après. »

Ayant reçu, en effet, le billet de la Bienheureuse, le Père de la Colombière changea de dessein , et se résolut à demeurer à Paray. Peu après la fièvre le reprit plus intense, et le 15 février 1682 il mourait saintement, à sept heures du soir.

Aussitôt qu'elle eut appris sa mort , la Bienheureuse fit les plus grands efforts pour retirer le billet qu'elle avait envoyé au Père de la Colombière. Elle chargea Mlle de Bisefrand d'aller le redemander. « Mais le Père supérieur des Jésuites, dit celle-ci dans sa déposition, refusa de le rendre, se conten-

tant de m'en faire lecture , qui contenoit ces mots : « Il m'a dit qu'il veut le sacrifice de votre vie dans ce pays l.. » Un autre témoin, la sœur de Lyonne, confirme ce fait et y ajoute quelques détails. Elle dépose « qu'elle a su par le R. P. Bourguignet, lors supérieur des Jésuites, que la vénérable sœur ayant appris que le frère du Père de la Colombière étoit venu le quérir pour aller prendre son air natal, ladite vénérable lui manda par un billet de ne point entreprendre ce voyage, qu'il en avoit un de plus grande conséquence à faire bientôt, et que c'étoit à Paray que Dieu vouloit le sacrifice de sa vie 2. » D'autres tentatives furent encore faites par la Bienheureuse pour retirer le billet où sa sainteté s'était trahie; mais le supérieur y coupa court, en déclarant « qu'il donneroit plutôt toutes les archives de la maison que de s'en défaire 3 ».

Dieu, qui avait révélé à la Bienheureuse la mort de son serviteur , daigna aussi lui en révéler la gloire. Quand Mlle de Bisefrand vint le 16 février, à cinq heures du matin, lui annoncer la mort du Père de la Colombière, arrivée la veille au soir, elle n'eut qu'un mot : « Priez et faites prier partout pour lui. » Mais, sur les dix heures du même jour, continue celle-ci dans sa déposition, je reçus de ladite vénérable un billet où elle me disoit : « Cessez de vous affliger, invoquez -le, ne craignez rien. 11 est

' Procès de 1715. Déposition de M,,e de Bisefrand.

- Procès de 1715. Déposition de Marie-Rosalie de Lyonne.

3 Contemp., p. 155.

plus puissant pour vous secourir que jamais '. » Et à la mère Greyfié, qui s'étonnait qu'elle n'eût pas demandé à s'imposer pour lui des pénitences extraordinaires, comme elle faisait toujours dès qu'il mourait quelqu'un de sa connaissance : « Ma mère, lui ditelle, il n'en a pas besoin, il est en état de prier pour nous, étant bien placé dans le ciel par la bonté et miséricorde du sacré Cœur de Notre- Seigneur Jésus-Christ. Seulement, pour satisfaire à quelque négligence qui lui étoit restée en l'exercice du divin amour, son âme a été privée de voir Dieu dès la sortie de son corps jusqu'au moment où il fut déposé dans le tombeau s. »

Ce ne fut pas la seule révélation qu'elle eut du bonheur céleste de son saint directeur. A quelque temps de là elle eut une vision célèbre, où Dieu lui montra à la fois et la gloire du Père de la Colombière, et la double et distincte mission confiée à la Visitation et à la Société de Jésus, relativement au sacré Cœur. Cette page est de premier ordre dans l'histoire que nous écrivons.

« Il me fut, ce me semble, écrit la Bienheureuse, représenté un lieu fort éminent, spacieux et admirable en sa beauté, au milieu duquel il y avoit un trône de flammes, dans lequel étoit l'aimable Cœur de Jésus, avec sa plaie, laquelle jetoit des rayons si ardents et lumineux, que tout ce lieu en étoit éclairé et échauffé. La très -sainte Vierge étoit d'un

1 Procès de 1715. Déposition de MUa de Bisefrand.

2 Conlemp., p. 155.

côté, et notre Père saint François de Sales de l'autre avec le Père de la Colombière. Les filles de la Visit ation y paroissoient aussi , leurs anges à leurs côtés , ayant chacun un cœur en main.

a La sainte Vierge prit la parole : Venez, mes filles bien-aimées, dit-elle, approchez-vous, car je veux vous rendre comme les dépositaires de ce précieux trésor.

« Et leur montrant ce divin Cœur :

« Le voilà, leur dit-elle, ce précieux trésor qui vous est particulièrement manifesté, à cause du tendre amour que mon fils a pour votre institut, qu'il regarde et aime comme son cher Benjamin. Pour cela , il le veut avantager de cette portion par-dessus tous les autres, et il faut, ajouta-t-elle, que non -seulement elles s'enrichissent de ce trésor inépuisable, mais encore qu'elles distribuent cette précieuse monnaie de tout leur pouvoir avec abondance, en tâchant d'en enrichir tout le monde. »

Ainsi d'abord, aux termes de cette révélation, Dieu a créé la Visitation pour garder le précieux dépôt du sacré Cœur, pour être un sanctuaire recueilli, fervent, où l'on contemplera sans cesse le Cœur de Jésus, où chaque âme s'enrichira de ce trésor inépuisable. Voilà le premier but de l'institut. Mais ce n'est pas tout; et si la Visitation ne faisait que cela, elle manquerait à sa mission. Ce Cœur sacré qu'elle contemple dans les douceurs de l'oraison, il faut qu'elle le rayonne à travers ses grilles. Ce trésor incomparable, il faut qu'elle le distribue de tout son pouvoir, avec abondance, à tout le

monde. Ce n'est pas une faveur que Dieu lui offre, c'est un ordre qu'il lui donne. « Il faut. » C'est-àdire que Dieu lui rend, sous une nouvelle forme, sa vocation primitive. Elle redevient une Visitation. Seulement, au lieu de porter aux pauvres du pain, des vêtements, des secours, il faut qu'elle porte aux âmes, aux vierges cachées dans les solitudes, aux apôtres qui s'épuisent dans les fatigues de la prédication , aux prêtres et aux évêques qui blanchissent en pensant avec tristesse à la foule de pécheurs qui se perdent, il faut, dis-je, que la Visitation leur porte la lumière, la consolation, la sublime force qui coulent abondamment du sacré Cœur. Voilà pourquoi Dieu l'a faite, et la mission qu'il lui donne. Pour tout le reste, silence, oubli, vie cachée. Pour le sacré Cœur, un rayonnement incessant, une flamme d'apôtre.

Telle est la première partie de cette vision. La seconde n'est pas moins mémorable.

« Et puis, se tournant vers le bon Père de la Colombière, cette mère de bonté lui dit : « Et vous, Adèle serviteur de mon divin fils , vous avez une grande part à ce précieux trésor; car s'il est donné aux filles de la Visitation de le faire connaître et aimer, et de le distribuer aux autres, il est réservé aux Pères de votre Compagnie d'en faire voir l'utilité et la valeur, afin qu'on profite en le recevant avec la reconnaissance due à un si grand bienfait. Et à mesure qu'ils lui feront ce plaisir, ce divin Cœur, source féconde de bénédictions et de grâces, se répandra si abondamment sur les fonctions de leur ministère,

qu'ils produiront des fruits au delà même de leurs travaux et de leurs espérances , et même pour le salut et la perfection de chacun d'eux en particulier. » Ainsi, pendant que la Visitation gardera le dépôt du sacré Cœur et qu'elle le distribuera à travers ses grilles pour en enrichir le monde, les Pères de la Compagnie de Jésus en seront les docteurs. Ils lui aplaniront les voies. Catéchistes, prédicateurs, apologistes, apôtres, et au besoin martyrs du sacré Cœur, voilà leur rôle. Et que les autres Ordres religieux ne leur envient pas ce privilège! chacun d'eux a eu le sien. Quand, au moyen âge, Dieu inspira à une humble religieuse d'exalter, plus que les âges précédents ne l'avaient fait, le culte du saint Sacrement, il appela à lui servir d'aide et de portevoix l'ordre de Saint- Dominique. Après en avoir fait l'ordre du saint Rosaire, il en fit l'ordre de la sainte Eucharistie, et jusqu'au seuil de l'éternité les voûtes de nos cathédrales répéteront les hymnes dominicaines du Lauda Sion et du Tantum ergo. De même , quand Dieu voulut que les chrétiens portassent sur leur poitrine, comme un bouclier, le nom et l'habit de la sainte Vierge, il choisit l'ordre des Carmes, et il le chargea de propager dans le monde et de distribuer partout le saint scapulaire. Précédemment il avait confié aux enfants de saint François la dévotion à la croix et aux cinq plaies de Notre- Seigneur. Il faut bien que chaque Ordre, dans sa laborieuse mission, ait son arme, son drapeau, son moyen d'action et sa vive flamme. D'ailleurs, ce qui est à quelques-uns n'est pas tellement à eux

qu'il n'appartienne à tous; et c'est de l'amour de Jésus, encore plus que de l'amour d'une mère, que l'on peut dire avec le poète :

Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier.

Ne nous jalousons pas les uns les autres, et dans la grande armée du Christ, tenons haut nos drapeaux, et ne nous envions que le bonheur de faire plus de conquêtes.

La mort du Père de la Golombière eut lieu le 15 février 1682. C'était l'année même où se tenait à Paris la fameuse Assemblée du clergé de France, convoquée par Louis XIV, pour aviser aux dangers de la chrétienté! Tout était réuni là : l'autorité, le génie, l'éloquence, l'expérience, la popularité. Et à quoi ont abouti tant d'efforts? Cette déclaration en quatre articles, si étudiée, dont les moindres mots ont été pesés avec tant de soin et placés avec un si grand art, à quoi a-t-elle servi? A augmenter le péril, au lieu de le conjurer. Et pendant ce temps, au fond d'un monastère obscur, une humble vierge , assistée par un pauvre religieux , voyait le vrai mal qui désolait l'Église et la société, et se préparait à en montrer au monde l'unique remède.

Cependant les six années de la supériorité de la mère Greyfié touchaient à leur terme. Elle allait quitter le monastère de Paray pour se rendre à Semur en Auxois , où elle avait été élue pour supérieure. 11 fallait songer à la remplacer. Jusque-là, depuis dix -huit ans, les sœurs de Paray s'étaient

toujours adressées au dehors pour avoir une supérieure : à Paris d'abord, qui leur avait envoyé la mère Hersant; à Dijon ensuite, d'où était venue la mère de Saumaise; à Annecy, enfin, à qui elles avaient dû la mère Greyfié. Cette fois, elles eurent la pensée de chercher si, parmi elles, elles ne trouveraient pas une bonne supérieure ; et toutes leurs voix se réunirent sur une vénérable ancienne qui édifiait le monastère de Paray depuis trente -quatre ans. Le seul reproche que l'on pût adresser à la mère Marie-Christine Melin, qu'elles élurent, c'est qu'elle était trop bonne ; ce qui n'était pas un mal après le gouvernement un peu austère de la mère Greyfié; d'ailleurs elle était si pieuse! et de plus l'amie intime de notre sainte, qu'elle avait comprise et presque devinée depuis longtemps déjà, et dont elle partageait toutes les dévotions. Aussi son premier acte fut de la nommer Assistante, et quelque temps après, « comme la douceur incomparable de la mère Marie- Christine répandoit une paix délicieuse dans le désert sacré de la sainte religion », » et que les novices y affluaient, elle lui confia le soin de les former à la vertu. C'est là, dans ce petit noviciat, au milieu de six ou sept jeunes novices, pures comme des anges et tout embrasées d'amour pour Dieu, que va s'échapper du cœur de la Bienheureuse le secret d'amour qui y est caché depuis neuf ans.

* Annales manuscrites du monastère de Paray.

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