‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 24 sur 58 · COLÈRE DES UNS, ENTHOUSIASME DES AUTRES · texte numérisé non relu

COLÈRE DES UNS, ENTHOUSIASME DES AUTRES

Quare fremuerunt g entes , et populi meditali sunt inania?

Pourquoi les nations ont-elles frémi, et pourquoi les peuples ont- ils fait de vains complots?

(Psalm. h, 1.) Ventent, et adorabunt.

Ils viendront, et ils adoreront.

(Psalm. lxxxv, 9.)

« La sainte est morte. » II n'y a donc plus d'obstacles à la gloire du Cœur de Jésus ! Le pur albâtre est brisé; que le parfum se répande 1 C'est ce qu'avait annoncé la Bienheureuse, et ce qui arriva. A peine la vierge eut fermé les yeux, que les secrets cachés dans la profondeur des monastères de Paray, de Dijon, de Moulins, de Semur, s'échappèrent. Le Père Croiset publia la Vie abrégée de la sainte. L'incomparable Mémoire de Marguerite-Marie vit le

jour. Et en un instant le bruit des grandes révélations du sacré Cœur emplit la France et l'Eglise.

11 semble qu'une telle révélation, si elle n'était pas accueillie avec enthousiasme par tous, aurait dû ne rencontrer d'opposition nulle part. Car qu'y a-t-il de plus naturel que la dévotion au Cœur de Jésus? Qu'y a-t-il qui sorte plus lumineusement des entrailles du christianisme et de l'humanité? Partout et toujours on a honoré le cœur de l'homme : comment donc s'étonner que nous adorions le Cœur de l'Homme- Dieu?

Le cœur est l'organe de l'amour. A peine né, avant même de mettre la main sur son front et de dire : Je pense; l'homme a mis la main sur son cœur, et il a dit : J'aime. Était-ce inspiration de Dieu, sens intime, mouvement instinctif? Quoi qu'il en soit de cette première impression, on n'en est pas revenu depuis six mille ans. Prenez les plus grands génies de l'antiquité : Moïse *, Job 2, David3, Salomon 4, Isaïe 8; prenez Homère 6, Euripide \

i Deuteron. vi , 5. Diliges Dominum Deum tuum ex tolo corde tuo. — Ibid., x, 12; xi, 13; xxx, 2. — Jud. v, 9. Cor meum diligit principes.

2 Job xxix, 13; xxxi, 9.

3 Psalm. lxxii, 26. Defecit caro mea et cor meum. Deus cordis mei et pars mea in œlernum.

* Cant. îv, 9. Vulnerasti cor meum, soror mea sponsa, in uno crine colli tui. — Ibid., v, 2. Ego dormio, et cor meum vigilat.

— Prov. ii,21. Prœbe, fili mi, cor tuum mihi.

5 Passim, plus de 10 endroits.

6 Tt)v irepl xrjpt «pCXvjcrs ttoct^p xtxl 7toTvta p.r|XYip. (Hom., IL, 286.)

— "Ov 7tepl xrjpi çi^EÏZeuç. (Hom., Od., 245.)

? KapSîav xaxéax^o £pwxi Seivyj. (Eur., Hipp., 26.)

Théocrite ', Ovide2, Plaute3; pour eux comme pour saint Augustin, le Dante, le Tasse, Shakespeare, Corneille, Bossuet, Racine; pour les auteurs sacrés comme pour les auteurs profanes, le cœur est le siège des grandes affections. Il s'émeut dans le bonheur; il se contracte dans la tristesse; il bat plus fort et plus vite dans l'enthousiasme; il se brise quelquefois dans l'amour, comme ces instruments sonores qui éclatent sous la passion du grand artiste qui les touche.

Il n'y a rien de plus divin, dans l'ordre des choses naturelles, que l'union de notre âme et de notre corps. Si nos moyens d'investigation étaient plus perfectionnés, nous aurions dans les moindres sinuosités du cerveau la révélation des plus imperceptibles pensées de notre esprit; de même, si une main délicate, la main d'un ange par exemple, était posée sur notre poitrine, on connaîtrait les plus

1 O0^ ôXaç (pi)ietv jJt-*s6éÀiQa,6 àirô xapStaç. (Théocr., xxix., 4.) — AM. etitcp ex tïjç xapSîa; u, ôvtw; çiteïç. (Aristoph., Nub.,86.)

2 Virginibus cordi, grataque forma sua est.

(Ov., Medic. fac, 32.) Molle, cupidineis nec inexpugnable lelis Cor mini, quodque levis causa moveret, erat.

(Ov., Trisl., iv, 10, 65.)

3 Corde amare inter se.

(Plaute, Capt., h, 3, 60.) Meum met, meum cor, mea coloslra.

(Id., Pœn. i,2,154.) Nunc demum sum liber, meum corculum

(ld., Cas., iv, 4, 14.) Expressions usuelles chez tous les auteurs latins : cordi esse, cordi habere. Voir Forcellini, Lexicon totius latinilalis.

légers mouvements d'amour, bon, mauvais, élevé, pur, noble, médiocre, misérable, qui à chaque minute font palpiter notre cœur.

Aussi, dans tous les temps, sous tous les cieux, quand on a voulu avoir un emblème d'amour, on a représenté le cœur. Un peu moins, je le sais, dans l'antiquité , parce que l'homme alors aimait avec ses sens; beaucoup au contraire, et exclusivement, dans les temps chrétiens, parce qu'on y aime avec le cœur.

L'antiquité cependant, si plongée dans les sens, n'a pas ignoré l'amour pur, idéal; et la représentation du cœur n'y était pas inconnue. Je n'ai presque rien trouvé, il est vrai, chez les Grecs, ce peuple léger, si ce n'est quelques bagues et quelques médailles où le cœur est gravé comme souvenir et comme emblème1. Les Égyptiens, au contraire, si profonds de pensée, estimaient que chez l'homme le cœur était tout; et dans le scarabée divin qui reposait sur la poitrine de l'Égyptien, il y avait une mention spéciale du cœur, ce grand ressort de tout

1 Cœur. « Cette forme est très -ancienne dans les arts. On la retrouve dans les médailles de Cardia dans la Chersonèse de Thrace. C'est un signe indicatif du nom de la ville, qui signifiecœur. » (Dictionnaire des beaux-arts, par Millio, membre de l'Institut. Paris, 1838.) — « Je me rappelle, nous écrit de son côté le savant archéologue autunois M. Bulliot, avoir vu autrefois un anneau (dans la collection Jaubert, à Moulins- Engilbert) portant un cœur avec une légende grecque, troço;. Malheureusement la collection est dispersée, sans moyen de se renseigner aujourd'hui. » Voir aussi un miroir en bronze, dans la collection de M. Dobrée, à Nantes, représentant Éole au milieu des Alcyons, encadré par une bordure de cœurs.

l'homme1. Il en était de même des Romains, et avant eux des Étrusques, dont Cicéron disait qu'ils étaient les plus religieux de tous les peuples. Ils suspendaient au cou de leurs jeunes gens des bijoux, et souvent ils leur donnaient la forme de cœur, pour leur rappeler, dit un auteur païen, que sans cœur il n'y a pas d'homme i. Et avant même la jeunesse, comme si elles avaient craint qu'une telle leçon arrivât trop tard à leurs enfants , les mères l'attachaient

i Renseignement dû à l'obligeance de M. François Lenormand. C'est une des preuves nouvelles que fournit la science des longs rapports du peuple juif avec les Egyptiens; car on sait que dans la Bible le cœur est tout. Celui qui veut savoir à quel point cela est n'a qu'à ouvrir une concordance au mot Cor.

2 « Nonnulli credunt ingenuis pueris attributum, ut cordis figurant in bulla ante pectus anneclerent , quam aspicientes, ita demum se homines cogitarent, si corde praestarent. » (Macrob. Satum., i, 6.) — « D'autres croient que l'on accorda aux enfants de condition libre le droit de porter sur la poitrine un ornement en forme de cœur, afin qu'en le regardant ils s'entretinssent dans l'idée qu'on n'est vraiment homme que par le cœur. » ( Traduction de Ch. de Rosoy. Paris, Didot, 1827.) — « Selon d'autres, cette bulle en forme de cœur que les enfants libres portaient sur la poitrine, etc. » ( Traduct. nouvelle, par Henri Decamps. Paris, Pancko,uke, éditeur, 1845.) — « Ces bulles, dit Montfaucon, étaient creuses par dedans pour y mettre des préservatifs, selon Macrobe. Il s'en trouve en forme de cœur quantité, et d'autres rondes... » (Montfauc, Antiquités expliquées, t. III.) Aux planches, Montfaucon donne deux bulles où le cœur est gravé, et trois qui en ont la forme. (PI. xxxvu.) Voir au Vatican deux belles bulles en or, en forme de cœur. (ixe salle, Museo Gregoriano-Et Tusco.) Voir aussi un bijou en bronze, en forme de cœur, avec un anneau pour le porter au cou. Ce bijou a été trouvé dans les fouilles de Vulci. (Id., vin» salle.)

à la boucle des cheveux de leurs premiers-nés ». Les Gaulois, si bons, si ardents, si tendres, et, Tacite le dit, si chastes, n'avaient pas été étrangers à cette grande doctrine. Il y a des raisons de croire que leurs femmes portaient un cœur suspendu au cou2, et que les époux avaient à leurs doigts un anneau où l'on avait gravé deux cœurs unis3.

Quand le christianisme parut, ce qui n'était qu'un germe dans l'antiquité s'épanouit au soleil plus chaud de l'Évangile. Ces bulles d'or que les jeunes

( « On la donnait aussi aux petits enfants, mais alors on la plaçait sur le front.» (Monlfaucon, Antiquités expliquées , suppléai. 46.)

2 Voir, au musée de Besançon, un cœur trouvé dans un tumulus gallo-romain d'Etern'>z (Doubs). Ce cœur est composé avec une espèce de pâte, entourée d'un filigrane d'argent fort bien travaillé, avec un anneau pour le pendre au cou. Ce magnifique bijou gallo-romain a été trouvé avec des bracelets, coutelas, fibules, etc. — Voir aussi au musée de Saint-Germain-en- Laye, dans la salle qui porte le nom de salle mérovinqienne, un second c^eur semblable à celui-là : même pâte, mêmes dimensions; mais travaillé avec moins de délicatesse et de goût. — Voir au musée d'Orléans une petite médaille en or, de forme ronde, où se trouve gravé un cœur. Il y a un petit anneau, ce qui prouve qu'elle était portée au cou. Ces trois bijoux, très-précieux, sont gallo-romains; mais il est difficile d'en préciser l'époque. — Voir enfin un cœur en bronze, trouvé dans la forêt de Compiègne, et d'une grande antiquité. (Musée de Saint- Germain, salle de Mars.)

3 Les bagues en or et en argent trouvées à Veillois (Poitou) se terminent par deux cœurs accostant le chaton, formé par une pâte de verre gravée. Ces anneaux gallo-romains sont très-nombreux. J'en ai vu trois au musée de Nantes, un dans la collection particulière de M. Parenteau, à Nantes. Ces anneaux sont-ils païens ou chrétiens? 11 est difficile de le dire, les sujets gravés sur les pâtes étant trop mal conservés.

gens païens portaient au cou , remplies d'amulettes , on les remplit des reliques des saints et des martyrs, ou bien on y grava leur image, et on leur donna de plus en plus la forme de cœur l. Cette forme, cette image du cœur, on se plut à la multiplier; on la grava sur le pied des vases sacrés 2, sur la couronne des rois 3; on la peignit et on la broda dans les tissus les plus précieux du moyen âge4; on aima à la re-

• Voir, sur cet usage des chrétiens de porter des Agnus Dei, des empreintes de cire pascale en forme de cœur sur la poitrine, le grand travail de Fanciroli, (La Bulla d'oro de' fanciulli romani. Romœ, 1732, p. 14.) Voir aussi au Musée de Cluny (bijoux trouvés dans la Seine, quai des Orfèvres) neuf exemples de cœurs portés au cou (xne, xme siècles). Souvent le cœur est évidé, et au milieu il y a une statuette de saint.

2 Le vase le plus remarquable à ce point de vue est ce qu'on appelle le calice de Gourdon ( au musée des médailles, à Paris). Ce n'est pas un calice; c'est très-probablement un vase de saintes huiles pour la confirmation. Sur le plateau se trouve une croix latine, cantonnée de quatre cœurs. Ces cœurs sont les uns en grenats, les autres en turquoises. Le petit vase est lui-même orné d'une guirlande formée par des cœurs. Ce monument précieux fut trouvé avec des monnaies d'or du vie siècle, de 518 à 527, sous le règne de l'empereur Justin.

3 Je hasarde ceci en tremblant, n'ayant pas vu l'original, et n'en connaissant qu'un dessin. Il semble que sur la célèbre couronne de fer qui est à Monza, couronne de style byzantin, ornée d'émaux, il y a quatre cœurs placés aux quatre angles. (Du Sommerard, Les Arls au moyen âge, Album, Xe série, planche xiv, n" 6.)

4 Voir les riches étoffes de soie conservées à Aix-la-Chapelle. Sur une de ces étoffes byzantines, fond vert et rouge, on voit des cygnes affront 's, et sur la bande une suite de cœurs également affrontés. (Mélanges d'archéologie , par les PP. Charles Cahier et Arthur Martin. Paris, Poussielgue, 1851, tome II, pi. xu.) Voir aussi, à Fontevraull, la statue d'Isabelle d'Angoulême, femme de Jean Sans-Terre, morte en 1218. Sur le corsage de sa robe, trois cœurs renversés. (Annales archéol , v, p. 281.)

trouver jusque dans les jeux et les dépassements de la vie \ ; surtout on la grava sur les anneaux de mariage2; on la suspendit aux autels, et on la plaça sur les tombes comme un souvenir et comme le symbole d'une affection qui survivait à la mort3.

Bientôt la chevalerie parut, et comme elle avait besoin d'un signe mystérieux pour cacher et révéler à la fois celui dont le casque couvrait le visage, on créa le blason. Et aussitôt que le blason eut été créé, le cœur y apparut. Il étincelle, sous mille formes diverses, dans les armoiries des plus antiques familles de France, d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie, de Belgique, etc. : un cœur blessé; un cœur enflammé; deux cœurs unis; un cœur couronné; un cœur traversé d'une flèche, etc.; révélation discrète de ce cœur délicat, sensible, aimant, blessé, heureux, triste, qui battait sous la rude armure de fer*.

i Ce n'est pas le lieu de faire une dissertation sur le jeu de cartes. On sait son antiquité, et le rôle qu'y joue le cœur.

2 Voir les deniers à épouser du xive, xv° siècle; les bagues de mariage. Il y en a des quantités, et toujours deux cœurs unis, avec une variété infinie de devises les plus délicates.

3 Voir, dès la primitive Église, le « Marbre du cimetière de Sainte-Agnès (V. Boldetti, Osservationi supra i cimùeri; Roma, 1720, p. 373) , où trois cœurs exactement formés entourent une petite ouverture grillée, destinée selon toute apparence à laisser l'œil pénétrer dans l'intérieur d'un tombeau ». (Diction, des antiq. chrétiennes, par l'abbé Martigny. — Cœur.)

4 En France, par exemple, les familles de:

Lemin de Brans ac, trois cœurs d'urgent, posés deux en chef et l'autre à la pointe de l'écu.

ûu Garreau (en Limousin et en Périgord), d'azur à un chevron d'or, accompagné en pointe d'un cœur de même, ayant une croix aussi d'or.

On ne devait pas s'arrêter dans cette voie, et de plus grands hommages, plus vivants, plus saisissants, allaient montrer ce qu'est le cœur dans la pensée de l'humanité. Après tout, elles étaient bien froides, ces représentations du cœur, en or, en argent, en pierres précieuses! Pourquoi, quand un homme était mort, un grand homme, un héros, un bienfaiteur, un saint, n'entr'ouvrerait-on pas respectueusement sa poitrine? pourquoi n'en tirerait-on pas son cœur, cette relique sacrée de l'amour, et, l'embaumant dans tous les parfums de la reconnaissance, ne le garderait- on pas comme un souvenir? On le fît partout. Partout on conserva le cœur de l'homme; on le porta même en triomphe;

De Lestang (en Berri), deux cœurs appointés au bas de l'écu.

D'Arnoult, d'argent à un chevron de gueules, accompagné de trois cœurs de même, posés deux en chef, l'autre à la pointe de l'écu.

De Cuers de Cogolin, d'azur à une face d'or, accompagné de trois cœurs de même, posés deux en chef et un en pointe.

De Cursai, d'argent à un cœur enflammé de gueules, soutenu d'un croissant aussi de gueules.

Lemercier de Maisoncelle, d'azur à un chevron d'argent, accompagné en chef de deux étoiles d'or, et en pointe d'un cœur aussi d'or.

En Angleterre, les familles de :

Catacart, une main tenant un cœur couronné au-dessus du blason; au centre du blason, un cœur sans couronne.

Cockburn, un cœur simple au centre du blason.

Douglas , deux cœurs couronnés.

Johnstone, un seul cœur couronné.

Morton, deux cœurs couronnés.

Queensberry, deux cœurs'miuronnés.

Torphichen , quatre cœurs couronnés.

on lui fit de solennelles et exceptionnelles sépultures, et il n'est pas une de nos cathédrales qui ne conserve quelque exemple, touchant ou sublime, de celte vénération de l'homme pour le cœur de l'homme1.

Bientôt une pensée plus délicate encore se fit jour. Sur le bord delà tombe, cherchant ce qu'il pourrait laisser à ceux qu'il avait tendrement aimés, dédaignant l'or et l'argent, capables au plus de rémunérer les services inférieurs, l'homme conçut la pensée de laisser son cœur à ceux qui lui étaient le plus chers. C'était leur léguer, sous une forme symbolique, l'amour dont il avait été consumé. L'incinération n'avait pas permis aux anciens ce legs touchant et sublime. 11 devint universel dans les temps chrétiens. Les rois, les reines, les princes, les évêques, les saints eux-mêmes firent de telles donations; et quand on parcourt nos vieilles basiliques, nos antiques abbayes, Saint-Denis, par exemple, ou Fontevrault, on rencontre à chaque instant des urnes en marbre, en albâtre, en bronze, qui renferment le cœur d'un roi, d'une reine, d'un prince; lesquels, possédant des terres immenses, ont déclaré que ce

J Voir entre autres, à Saint- Denis : Une urne de marbre blanc, sculptée par Jean Goujon, contenant jadis le cœur de François I«. — Une colonne torse, surmontée d'une urne en bronze sur laquelle trois Amours soutiennent un cœur; dans 1 urne avait été renfermé le cœur de Henri III. — Une autre colonne sculptée, surmontée d'une urne qui avait aussi contenu le cœur de François II. - Voir, à Nantes, le magnifique bijou en or où fut renfermé le cœur de la reine Anne de Bretagne, épouse du roi Louis XII, etc.

qu'ils pouvaient léguer do plus précieux à ceux qu'ils aimaienl, c'éiail leur cœur1.

Voil'i l'histoire de l'humanité. A tort ou à raison, depuis six mille ans, elle estime que. s'il y a quelque ch se qui ait un peu de valeur sur cette pauvre terre, c'est l'amour; et que le sanctuaire de l'amour, son tabernacle, son ciboire consacré, c'est le cœur. Elle méprise tout le reste. Elle n'estime que cela. Elle porte en triomphe, non pas la poussière de l'épée de l'homme, ni la poussière de son sceptre, ni même la poussière de son génie; sur toute la surface du monde elle n'a jamais porté en triomphe que la poussière de son cœur. Et plus ce cœur a été bienfaisant, noble, élevé, pur, battant pour les autres et non pour lui, plus elle lui a fait des honneurs exceptionnels. Qu'est-il donc étonnant que le jour où apparut un Cœur qui surpassait tous les cœurs on ait éprouvé pour lui un enthousiasme sans égal? Ce n'eût été qu'un cœur d'homme, on l'aurait porté en triomphe; mais c'était le Cœur de l'Homme-

i Par exemple, Richard Cœur- de -Lion, qui, en mourant (1199), légua son corps à Fontevrault, son cœur à Rouen. — De même, le cœur de Jean Sans-Terre fut déposé à Fontevrault (1216) , dans une coupe d'or, près du tombeau de Henri II, roi d'Angleterre, mort en 1189. — A Fontevrault, le tombeau d'Isabelle d'Angoulême (1218) contenait également un vase d'or renfermant le cœur du roi Henri III, fils de celte princesse. — De même encore, Henri IV donne aux Jésuites son château de la Flèche pour y établir un collège où il veut que son cœur soit gardé. (Duruy, Hist. de France, ch. li, § 5.) — Sainte Chantai donne son cœur à la Visitation de Paris, etc. etc. Il y a des milliers d'exemples de cet usage.

Dieu. L'hommage ne pouvait plus suffire, il fallait l'adoration.

C'est ici que l'on se heurte à un de ces problèmes , comme il y en a des milliers dans l'histoire de notre pauvre humanité. Tant qu'il ne s'était agi que d'aimer, d'honorer, d'exalter le cœur de l'homme, il n'y avait pas eu une objection; dès qu'il fut question du Cœur de Jésus, ce fut un déchaînement.

Chose singulière! les plus grandes idées, les conceptions les plus légitimes et les plus touchantes, dès que la religion les consacre, on les rejette. Qu'y a-t-il de plus beau, de plus lumineux, que l'unité de l'espèce humaine, la fraternité de tous les hommes et de tous les peuples? Supposez que la Bible enseignât le contraire; avec quelle indignation, quels efforts de science on établirait que nous sommes tous frères! Mais non, parce que la Bible ledit, on dépense des trésors d'esprit, d'érudition, pour établir que nous n'avons rien de commun avec les nègres; en revanche, nous sommes les enfants des singes. Pareille chose arriva quand il fut question du Cœur de Jésus. A peine ce signe doux et auguste commença à se lever sur le monde, qu'il y eut comme une révolte universelle. Jansénistes, rationalistes, beaux esprits, académiciens, et des prêtres, hélas! et des évêques prirent la plume, et il n'y eut point de raillerie et de mépris sous lesquels on n'essayât de faire succomber cette tendre et profonde dévotion.

Les uns disaient que c'était une dévotion nouvelle. Comme si l'Église s'était interdit, et pouvait

jamais s'interdire les dévotions nouvelles! Une dévotion n'est pas un dogme; c'est un acte d'amour. Demander à l'Église de n'avoir pas de dévotions nouvelles, c'est demander à un foyer ardent de ne pas pousser vers le ciel de nouvelles étincelles; c'est demander à un cœur qui aime de s'enfermer dans les mêmes manifestations de tendresse, et de ne rajeunir jamais, par une expression nouvelle, l'immuable amour qui fait le fond de son âme. Il y a dix- huit cents ans que Jésus-Christ est mort sur une croix et que l'Église s'agenouille à ses pieds, l'y adore et l'y aime; mais n'imaginez pas qu'elle ait eu, à toutes les époques, la même manière de lui témoigner cet amour. Il y a des temps où ce qu'elle baisait de préférence, c'étaient ses pieds qui s'étaient fatigués pour nous ; et d'autres où ce qui touchait le plus profondément les âmes, c'était son front couronné d'épines, sa sainte face sillonnée de larmes. Aujourd'hui nous montons jusqu'à sa poitrine, et nous baisons son Cœur, afin de nous réchauffer et de nous embraser davantage. Étranges gens que vous êtes , vous qui attaquez l'Église! Si nous ne marchons pas, si nous nous enfermons dans nos dogmes immuables, vous dites que nous sommes des momies. Et si nous marchons, si nous déployons l'amour qui est en nous, vous dites que nous inventons des nouveautés; ignorant ainsi et blasphémant le double et sublime caractère de l'Église : l'immutabilité delà foi et la marche de l'amour!

D'autres disaient que c'était une dévotion absurde. Comment! absurde d'honorer le cœur d'un père!

d'aimer, de vénérer, de conserver avec un pieux respect le cœur d'une mère! Mais ils étaient si furieux de voir que le Cœur de l'Homme- Dieu recevait les adorations de la chrétienté, qu'ils en venaient jusqu'à ! ier le cœur de l'homme. Afin de pouvoir p ursuivre ce noble organe dans la poilrine même de l'H mme-Dieu, ils préféraient donner un brutal démenti à l'humanité tout entière, qui a toujours placé dans le cœur le siège des affections. Ils appelaient le cœur de l'homme un petit morceau de chair1, un muscle*, et dans le tableau du Sacré- Cœur, ils ne voyaient qu'wn grand foie rayonnant 3, indiquant assez, par cette fureur, qu'un coup décisif venait de leur être porté.

D'autres enfin, c'étaient les délicats, trouvaient cette dévotion trop matérielle. Adorer la chair, la matière, disaient- ils, quelle dégradation! Comme s'il était venu à l'esprit de qui que ce fût de séparer le Cœur matériel de Jésus-Christ du feu sacré de son amour, auquel nous adressons nos vénérations et nos hommages! Comme si le Cœur de Jésus-Christ était plus matériel que n'étaient ses pieds et ses mains que nous baisons; sa couronne d'épines que nous portons en triomphe; sa croix de bois qu'il a teinte de son sang et devant laquelle, pour cette raison, nous nous mettons à deux genoux! Non, ce qu'ils refusaient d'adorer, ce n'était pas la chair; l'heure approchait où ces délicats allaient l'adorer, vivante

1 Lettre pastorale de Scipien Ricci , évêque de Pistoie.

2 Histoire des sectes religieuses , t. II, p. 246.

3 Ibid., p. 269.

et souillée, dans le sanctuaire profané de Notre- Dame; ce qui les effrayait, c'était la chair souffrante et meurtrie. Ils faisaient semblant de dire que c'était une dégradation de l'adorer; mais au fond ils sentaient bien que l'adoration de la chair meurtrie de Jésus-Christ, c'est la condamnation de toules les déchéances de la chair, l'apothéose de l'amour pur, la glorification du sacrifice; c'est-à-dire l'honneur rendu à ce qu'il y a de plus grand, de plus noble, de plus intellectuel et de plus divin dans le cœur.

Heureusement, plus haut que l'homme, il y a l'humanité. Plus haut que les partis étroits, violents, surperficiels, qui s'évanuuissent comme la passion, comme la colère, il y a l'humanité sereine qui écoute les mauvaises raisons, qui sourit et qui passe outre.

Ce fut ce qui arriva ici. Correspondant aux besoins les plus profonds de l'àme humaine, répondant suavement, efficacement, aux tristes plaies de cette époque, la dévotion au Cœur de Jésus commence, dès le lendemain de la mort de la Bienheureuse, sa marche triomphante. Les Visitations donnent le signal. Déjà Paray, Dijon, Moulins, Semur, avaient arboré la bannière du Cœur de Jésus; on voit, dans les années suivantes, tous les autres monastères se ranger à l'envi autour d'elle : en 1690, Marseille, Montbrison, Nantes; en 1691, Autun, le premier de Lyon, Fribourg, le deuxième de Rennes; en 1692, Besançon, Blois, Loudun; en 1693, Aix, Bordeaux, Bourges, Forcalquier, Langres, le deuxième de Lyon, Nevers, Valence, Tou-

louse; en 1694, Dieppe, Thonon, le deuxième de Marseille, Salins; en 169o, Chailiot, Périgueux, Pont-à-Mousson, Montargis, Blois ; en 1696, Nancy, Aurillac, Romans, Naples; en 1697, le premier de Rouen, Rumilly, Arone, Gaen, Condrieux; en 1698, le deuxième de Paris, Orléans, Mamers, Vannes; en 1699, Montferrand; en 1700, Troyes, Metz, Saint- Etienne, et peu après Amiens, Auxerre, etc. Le siècle est à peine fini, il n'y a que dix ans que la Bienheureuse est morte, et déjà toutes les Visitations se sont levées les unes après les autres pour se consacrer au Cœur de Jésus. Nous serions infinis si nous voulions noter tous les faits touchants , gracieux, sublimes, tous les épisodes charmants qui signalèrent cette marche triomphante du culte de l'amour de Jésus à travers les Visitations. Chacune d'elles y puise la force de demeurer fervente au milieu des abaissements du xvin6 siècle, et d'y rester tendre et aimante en face des sophismes glacés du jansénisme. Et ce feu sacré que la Visitation garde avec tant de soin, si tristes que soient les temps, elle le rayonne à travers ses grilles. Chaque communauté est le centre d'une confrérie du Sacré- Cœur, où toute la contrée voisine se réchauffe; et pour ne citer qu'un fait : en 1698, huit ans après la mort de la Sainte, la confrérie de Dijon comptait douze à treize mille associés, non -seulement en Bourgogne, en France, mais en Espagne, en Angleterre et en Allemagne.

Un tel mouvement n'eût pas été possible si les évoques de France, supérieurs-nés de toutes les Visita-

tions, ne l'eussent pas approuvé. Aussi on les trouve partout, bénissant les chapelles, érigeant les confréries, présidant eux-mêmes à ces premières tôles si intimes, si recueillies et si douces du Cœur de Jésus, dans l'intérieur des monastères.

Bientôt môme ils lui ouvrent leurs cathédrales. En 1688, Charles de Brienne, évoque de Goutances, établit dans son diocèse la fête du sacré Cœur de Jésus. En 1694, Antoine -Pierre de Grammont, archevêque de Besançon, ordonne qu'elle sera célébrée dans sa métropole. En 1719, François de Villeroy, archevêque de Lyon, publie un admirable mandement en faveur de la dévotion au sacré Cœur, qu'il établit, lui aussi, dans toutes les églises de son diocèse. « Chose remarquable : l'évêque d'Autun, sollicité par cinq monastères à la fois, n'accorda la permission de faire cette fête, avec messe et office propres, que l'année 1713; vérifiant ainsi contre toute vraisemblance une parole de la Bienheureuse qui avait annoncé que la fêle du Sacré-Cœur s'établirait dans toute la France avant d'être autorisée dans le diocèse même où celte dévotion avait pris naissance1. »

Ainsi, en vingt années, la dévotion au Cœur de Jésus avait déjà fait le tour de la France. Cependant celte marche triomphante du culte de l'amour était encore lente et timide, jusqu'à ce que tout à coup, en 1720, trente ans après la mort de la Bienheureuse, un fait extraordinaire vint la précipiter.

La peste, arrivée d'Orient, s'était abattue sur la

i Daniel , Histoire de la Bienheureuse, p. 430.

ville de Marseille, et y avait déjà moissonné quarante mille hommes. Un silence de mort planait sur les rues et sur les places publiques encombrées de cadavres. Vainement on avait eu recours aux prières et aux pénitences. Rien n'avait pu désarmer la colère divine, lorsque le saint évêque de Marseille, Mer de Belsunce, reçut une inspiration céleste. Elle lui vint d'une religieuse de la Visitation, la mère Anne- Madeleine Rémusat, auprès de laquelle il venait souvent réchauffer son cœur et enflammer son courage, et qui ne cessait de l'exhorter à mettre tout son espoir dans le Cœur adorable de Jésus. Un jour donc, le 1er novembre 1720, comme un autre Borromée, il sortit de son palais, accompagné de tous les religieux, de tous les prêtres, de toutes les âmes saintes, pieds nus, la corde au cou, la croix entre les bras; et quand il fut arrivé sur la principale place publique de Marseille, il s'agenouilla; et là, dans un silence qui n'était interrompu que par les sanglots et les gémissements de l'assemblée, il voua solennellement son diocèse au Cœur de Jésus. Dès ce moment la peste cessa avec un tel enchantement, qu'il n'y eut plus, à partir de ce jour, un seul enterrement à Marseille. Mais comme le corps de ville n'avait pas voulu s'associer à cette démonstration, deux ans après, le fléau reparut. Alors, se repentant de leur faute, les échevins firent vœu d'aller chaque année, le jour de la fête du sacré Cœur, communier dans l'église de la Visilation, d'y offrir un flambeau de cire blanche orné de l'écusson de la ville, et d'assister le même jour à une procession publique. Aussitôt, nous en

avons les procès -verbaux signés de tous les magistrats, le fléau cessa avec la même rapidité que la première fois, et c'est de là quf date, pour la ville de Marseille, cette dévotion du sacré Cœur qui a été si féconde pendant la révolution, et qui de nos jours s'est montrée avec tant d'éclat.

De tels événements ne traversent pas une contrée aussi chrétienne que l'était alors la Provence, sans y jeter une lumière. A l'exemple de l'illustre Henri de Belsunce, les archevêques d'Aix, d'Arles, d'Avignon, et les évoques de Toulon et de Carpentras s'empressèrent de donner des mandements pour l'établissement de la fête. Tout le Midi eut bientôt acclamé la dévotion du sacré Cœur.

C'est peu après, et dans des circonstances aussi favorables, que parut enfin la Vie depuis si longlemps attendue de la Bienheureuse Marguerite- Marie. Elle avait pour auteur Mer Languet, autrefois vicaire général d'Aulun, supérieur de la Visitation de Paray, alors évêque de Soissons et plus tard archevêque de Sens1. Nul n'était mieux placé que lui pour connaître la Bienheureuse, puisqu'il avait été en relation de tous les jours avec ses contemporaines et ses disciples. Malheureusement la sécheresse du xviii6 siècle avait un peu déteint sur lui; et d'autre part les violentes attaques des ra-

1 La Vie de la vénérable Mère Marguerite- Marie , religieuse de la Visitation Sainte-Marie, du monastère de Paray- le- Montai, en Charolois, morte en odeur de sainteté en 1690, par Me* Jean -Joseph Languet, évêque de Soissons, de l'Académie française. A Paris, chez la veuve Mazières et Jean-Bapliste Garnier, 1729, t vol. in-4°.

tionalistes et des impies gênaient sa piété. Au lieu de raconter, il discuta. Il tâcha d'expliquer ce qu'il aurait fallu contempkr. Le xviii9 siècle n'était pas fait pour comprendre une pareille figure, ni lui pour la peindre; et son œuvre, froide, incomplète, à la fois timide et indiscrète, augmenta la tempête qu'elle aurait dû conjurer1.

Ceux qui n'ont pas eu occasion de feuilleter les écrits du xvme siècle, les pamphlets, les journaux , les poésies légères, ne peuvent pas se faire une idée de ce qu'il y eut alors de mépris, de raillerie, de colère contre la Bienheureuse et contre le sacré Cœur. J'ai eu entre les mains, à Dijon, un recueil manuscrit où se trouvent des vers de Piron, des noëls de la Monnaye, des lettres du président Bouhier, des sonnets de tous les beaux esprits de la Bourgogne au xviii6 siècle. Ce qu'il y a là de fades et sottes plaisanteries sur ce nom d'Alacoque que portait la Bienheureuse; ce qu'on y essaye de mauvais et stupides jeux de mots sur la dévotion au sacré Cœur; ce qu'on y lance de sarcasmes contre Msr Languet, ne se peut concevoir. Et c'était bien autre chose encore dans les

1 II suffirait pour justifier ce jugement de voir ce que Mer Languet pensait de l'incomparable Mémoire de la Bienheureuse, un des plus rares monuments de la sainteté, et presque le seul où il soit possible d'entrevoir un peu cette grande âme : « A l'égard de la vie de cette fille, écrite par ellemême, je ne vous conseille pas de l'envoyer à Rome. Il y a quelque chose qui ne plairait pas; et je vous conseille de ne jamais répandre celte pièce. » ( Lettre à la mère Elisabeth de la Garde, supérieure de Paray.) Voilà l'historien et voilà le siècle! Quant à Rome, Mer Languet se trompait. Le Mémoire y fut traduit en italien, et parut sous les auspices de Benoît XIII.

pamphlets jansénistes. Qui voudrait parcourir les Nouvelles ecclésiastiques , l'organe principal de la secte, serait étonné des injifres grossières vomies chaque malin contre le Cœur de Jésus et son humble Apôtre. L'Académie française, dontMerLanguet était membre, y mettait un peu plus de forme. Là on se contentait de hausser les épaules et de dire en souriant que, pour qu'il se fût décidé à écrire la vie d'une fille si ridicule , il fallait que « Monsieur l'archevêque fût tombé en enfance ».

Pendant que les beaux esprits épuisaient ainsi leurs traits contre la dévotion du sacré Cœur, elle continuait sa marche , excitant des colères et soulevant des enthousiasmes, blessant et ravissant à la fois le cœur de l'homme. Déjà elle sortait de France et rayonnait dans tout le bassin de la Méditerranée. En 1733, elle s'établissait à Constantinople; en 1740, à Alep, à Damas, dans le Liban. La Vie de la Bienheureuse, traduite en arabe et imprimée à Antora, ville de l'Anti- Liban, la répandait dans les vastes plaines de la Cœlé- Syrie, depuis le grand Hermon jusqu'à Balbek. Elle allait même plus loin. Dès 1709 on trouve deux confréries du sacré Cœur, l'une à Macao, l'autre à Pékin; et en 1743 une troisième s'installe dans l'enceinte même du palais des empereurs de Chine.

Cependant Rome hésitait toujours à sanctionner la nouvelle dévotion. Vainement, en 1726, Frédéric-Auguste, roi de Pologne, avait adressé à cet effet une supplique des plus pressantes à Benoît XIII; vainement, en 1728, les évêques de

France avaient conjuré le Saint -Père de placer la fête du sacré Cœur au nombre des fêtes publiques; vainement le roi d'Espagne, Philippe V, et peu après les évoques de Pologne avaient formé une demande semblable; Rome ne se décidait pas. Bientôt même, la Congrégation des Rites donna un décret par lequel, le 30 juillet 1729, sur les conclusions de celui qui allait être quelque temps après Benoît XIV, elle refusait absolument l'autorisation demandée. Les jansénistes battirent des mains. Qu'y avait-il cependant qui pût étonner dans les hésitations de la papauté? Il s'agissait d'une révélation privée qui n'avait pas encore été examinée canoniquement; d'une religieuse, morte, il est vrai, en odeur de sainteté, mais dont le procès de canonisation, commencé en 1715, était encore sous les scellés; d'une dévotion enfin qui touchait aux plus profonds mystères du christianisme, mais dont les premiers théologiens ou historiens n'avaient pas toujours parlé avec assez d'exactitude ; d'autre part, cette dévotion confinait de si près à la question physiologique des fonctions du cœur dans l'organisme humain, qu'au dire des jansénistes on ne pouvait pas résoudre l'une sans trancher l'autre. Il y avait donc à regarder de près avant de donner une solution définitive; et au lieu de blâmer la papauté, il convient ici d'admirer sa prudence.

Trente -six nouvelles années, de 1729 à 1765, furent employées à laisser mûrir la question dans l'esprit des théologiens, dans les discussions des écoles, dans le cœur des chrétiens, dans les intuitions des saints, jusqu'à ce qu'enfin, après que

le pieux et docte P. de Galiffet eut publié son grand ouvrage, soumis à la Congrégation de Y Index et approuvé par elle1; après que saint Alphonse de Liguori eut jeté dans celte discussion le poids de sa science théologique et de sa sainteté*, apparut tout à coup celui que la Providence avait choisi pour inaugurer solennellement et dans toute l'Église le culte du sacré Cœur. A peine assis sur la chaire de saint Pierre , l'illustre Clément XIII , éclairé par les menées de plus en plus ardentes des jansénistes et par les sollicitations incessantes des évêques, surtout de ceux de Pologne, évoqua de nouveau la question, et la résolut aux applaudissements de l'Église. Un décret, en date de 1765, accordait aux évêques de Pologne et à l'Archiconfrérie romaine la permission de célébrer, avec messe et office propres, la fête du Cœur de Jésus. Liberté était laissée aux autres évêques de la chrétienté de solliciter l'extension de

i De Cultu Sacrosancti Cordis Dei ac Domini nostri Jesu Christi, in variis Christiani orbis Provinciis jam propctgalo. Auctore R P. Josepho de Galiffet, Societatis Jesu sacerdote. Romae, apud Joannem-Mariam Salvioni, 1726. Superiorum permissu , in-4°. Outre Y imprimatur du Maître du Sacré Palais, on lit en tête du volume les approbations du P. Michel-Ange Tamburini, général de la Compagnie de Jésus; du P. Bernardin Membrive, de l'Ordre de Saint- Dominique, prédicateur de Sa Majesté Catholique, qualificateur de l'inquisition, etc.; du P. Marius Maccabei, procureur général de l'Ordre des Barnabites, consulteur des Congrégations de l'Index et des Rites, et qualificateur du Saint-Office.

2 Novena del Cuore di Gesu. 1758. Dans la préface, saint Alphonse, faisant allusion à la décision de la Congrégation des Rites en 1729, dit que la cause n'est pas finie, et donne les motifs pour leequeis il est plein d'espérance*

cette permission à leurs diocèses. A peine ce décret était rendu que l'Assemblée du clergé, réunie à Paris, se hâtait d'y souscrire, sur les instances de la pieuse reine Marie Leczinska, et décidait que la dévotion et le culte du Cœur de Jésus seraient établis dans tous les diocèses de France. Dieu réunissait à la lois lo cœur de la Pologne et le cœur de la France, et les faisait travailler ensemble, à la veille de leurs inomtnses malheurs, à l'épanouissement du culte au Cœur de Jésus dans l'Église. On peut croire que ce Cœur, le plus fidèle de tous les cœurs, saura rendre un jour ce qu'il a reçu.

Voilà où l'on en était en 1765. Moins d'un siècle après la mort de la Bienheureuse, la première partie de sa mission était réalisée. La dévotion au Cœur de Jésus était officiellement établie dans ^'Église. Et si la fête solennelle demandée par i,otre- Seigneur pour le vendredi après l'Octave du saint Sacrement n'était pas encore obligatoire, déjà du moins elle était autorisée par les souverains pontifes. Le reste n'était plus qu'une affaire de temps.

Quant à la seconde partie de la mission de notre Bienheureuse, celle qui regardait la France et le roi, elle était moins avancée. Louis XIV était mort, trop aveuglé par ses passions, et, quand ses passions se furent refroidies avec l'âge, trop enivré par son orgueil pour avoir rien soupçonné de l'abîme où ses erreurs et ses désordres allaient conduire la France. Louis XV, qui lui succéda, vit

le péril, car d'année en année le gouffre se creusait; mais il s'en émut peu. La monarchie durerait bien toujours autant que lui. Le reste n'importait guère à ce voluptueux égoïste. A plus forte raison ni l'un ni l'autre ne songeaient au remède surnaturel que Dieu avait fait connaître à la Bienheureuse. On douterait même, en voyant combien peu ils s'en occupaient, si cette seconde révélation était arrivée jusqu'à eux.

Cependant, quand on regarde de plus près, on reste convaincu que la mission confiée par la Bienheureuse à la mère de Saumaise avait été remplie, et que Louis XIV savait exactement ce que Dieu voulait de lui. Si triste, en effet, que soit cette cour de Versailles, elle est toute pleine du sacré Cœur. C'est lui qui y console les reines affligées, les épouses délaissées, les âmes agitées de tristes pressentiments. On croit même apercevoir, dans celles qui touchent de plus près à Louis XIV et à Louis XV, je ne sais quels efforts délicats pour suppléer à ce qu'ils devraient faire, et qu'ils ne font pas. Si le second monastère de Paris, par exemple, entreprend, en 1698, de construire, sur les dessins de Mansart , une admirable chapelle au Cœur de Jésus , c'est la reine d'Angleterre qui pose la première pierre, et qui veut être inscrite la première sur le registre de la confrérie1. Un peu après, le troisième monastère de Paris, celui de

* Circulaire du second monastère de Paris, 25 mai 1698. Année sainte, t. III, p. 136.

Chaillot, se décide à établir, tous les premiers vendredis du mois, un salut solennel avec amende honorable au Cœur de Jésus. Souvent on aperçoit dans l'assistance Mme la duchesse d'Orléans, à genoux, par terre, confondue clans la foule, cherchant à se cacher, cherchant bien plus encore à cacher ses larmes et les douloureuses anxiétés de son cœur1. A la même époque, toutes les personnes de la cour se pressent autour de la sœur Marie- Éléonore, princesse de Lorraine, humble et pauvre religieuse de la Visitation de Paris, qui avait reçu le voile des mains de la reine Marie -Thérèse, épouse de Louis XIV, pour la supplier de les inscrire sur les registres de la confrérie du Sacré-Cœur2.

A la cour de Louis XV, la dévotion grandit encore. A côté de ces salons où trônent les Pompadour et les du Barry, il y a d'humbles oratoires où se réfugie, en larmes, la plus admirable famille royale : la pieuse reine Marie Leczinska; ses quatre filles, dont l'une fut Madame Louise de France; le Dauphin, qui fut père de Louis XVI, et sa jeune et si sainte épouse. Jamais tant d'infamies ne côtoyèrent, dans la même maison, de si angéliques vertus. Or, dans toute cette famille royale, la dévotion au Cœur de Jésus est si vive, elle se traduit dans des démarches si expressives, qu'il est impossible de croire qu'on ne connaissait pas à la cour la révélation de la

i Circulaire du monastère de Chaillot , 26 novembre 1739.

~ Circulaire du second monastère de Paris, 25 mai 1698. — Année sainte, Vie de la sœur Marie- Éléonore de Lorraine, t. III, p. 128.

Bienheureuse relative au roi et à la France. C'est la reine, la si méritante épouse de Louis XV, Marie Leczinska, qui sollicite et qui obtient des évoques de France, réunis à Paris pour l'Assemblée de 1765, que le culte public du sacré Cœur soit établi, « selon ses ardents désirs, » dans tous les diocèses de France'. Elle et ses filles ne trouvent pas d'autre consolation, au milieu d'ineffables douleurs privées et d'inévitables appréhensions de malheurs publics, que le culte du Cœur de Jésus. Le Dauphin va plus loin; il fait ériger dans le palais même de Versailles, pour leur être un refuge à tous, une chapelle en l'honneur du sacré Cœur s. C'est de là que sortit un jour, belle et pure, pour s'enfermer aux Carmélites, la fille de Louis XV, Madame Louise de France, que l'Église a déjà déclarée Vénérable, et qu'elle va placer sur les autels. Si le sacrifice d'une colombe sans tache eût été en proportion avec nos crimes, la France aurait été sauvée; mais il avait été réglé, dans les adorables desseins de Dieu, que l'immolation même du roi ne suffirait pas, et que la France ne serait sauvée que par le sacré Cœur.

Le fils de celui qui avait élevé un oratoire, dans le palais de Versailles, au Cœur de Jésus, Louis XVI, ne fut pas monté sur le trône, que la tempête éclata. Elle allait être terrible. Chaque année une ancre cassait. Bientôt il fut évident que nulle main humaine ne pourrait plus tenir le gou-

1 Procès - verbaux du clergé , t. VIII, p. 1440.

2 Vie du Dauphin, père de Louis XVI.

vernail. Ce fut alors que l'infortuné Louis XVI se décida trop lard à un acte qui eût peut-être conjuré le danger s'il avait été fait à temps. Tombé du trône dans une prison, accablé, non pas de ses malheurs, il avait l'âme assez grande pour monter plus haut, mais des malheurs de la France, voyant qu'il n'y avait de ressources nulle part, il se souvint de la Bienheureuse Marguerite- Marie, du secret qui avait été confié à son aïeul, et il se décida à accomplir enfin cette consécration de la France au Cœur de Jésus, que Dieu avait demandée à ses pères et qui n'avait pas été réalisée. De cette main et de ce cœur qui, si peu après, allaient écrire ces pages sublimes qu'on appelle le Testament de Louis XVI, il rédigea lui-même la consécration de sa personne et de son royaume au Cœur de Jésus.

Voici cette consécration où l'on retrouve les termes mêmes de notre Bienheureuse, les choses précises que Dieu lui avait demandées, et qui, nous arrivant à travers les larmes, les angoisses de la prison de Louis XVI, a quelque chose de solennel et de tragique, comme ces derniers cris d'un naufragé qui cherche encore à sauver ceux qu'il aime, et qui ne le peut plus:

« Vous voyez, ô mon Dieu, toutes les plaies qui déchirent mon cœur, et la profondeur de l'abîme dans lequel je suis tombé. Des maux sans nombre m'environnent de toutes parts. A mes malheurs personnels et à ceux de ma famille, qui sont affreux, se joignent, pour accabler mon âme, ceux

qui couvrent la face du royaume. Les cris de tous les infortunés, les gémissements do la religion opprimée retentissent à mes oreilles, et une voix intérieure m'avertit encore que peut-ôtre votre justice me reproche toutes ces calamités, parce que, dans les jours de ma puissance, je n'ai pas réprimé la licence du peuple et l'irréligion qui en sont les principales sources; parce que j'ai fourni moi-même des armes à l'hérésie qui triomphe, en la favorisant par des lois qui ont doublé ses forces et lui ont donné l'audace de tout oser.

« 0 Jésus- Christ, divin Rédempteur de toutes nos iniquités, c'est dans votre Cœur adorable que je veux déposer les effusions de mon âme affligée. J'appelle à mon secours le tendre Cœur de Marie, mon auguste protectrice et ma mère, et l'assistance de saint Louis, mon patron et le plus illustre de mes aïeux.

« Ouvrez- vous, Cœur adorable, et par les mains si pures de mes puissants intercesseurs recevez avec bonté des vœux satisfactoires que la confiance m'inspire, et que je vous offre comme l'expression naïve de mes sentiments.

« Si, par un effet de la bonté infinie de Dieu, je recouvre ma liberté , ma couronne et ma puissance royale, je promets solennellement:

« 1° De révoquer le plus tôt possible toutes les lois qui me seront indiquées, soit par le pape, soit par un concile, soit par quatre évêques choisis parmi les plus éclairés et les plus vertueux de mon royaume, comme contraires à la pureté et à Tinte-

grité de la foi, à la discipline et à la juridiction spirituelle de la sainte Église catholique, apostolique, romaine, et notamment la Constitution civile du clergé.

« 2° De prendre dans l'intervalle d'une année, tant auprès du pape qu'auprès des évoques de mon royaume, toutes les mesures nécessaires pour établir, en suivant les formes canoniques, une fête

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