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CHAPITRE QUINZIEME

LA BIENHEUREUSE ACHÈVE DE SE CONSUMER DANS LES FLAMMES DE L'AMOUR DIVIN. — SA SAINTE MORT

Sicut virgula fumi ex aromatibus thuris.

Comme une légère flamme qui s'élève d'un encensoir embaumé.

(Cant. m, 6.)

La bienheureuse Marguerite-Marie avait achevé sa mission; il ne lui restait plus qu'à mourir; ou plutôt il fallait qu'elle mourût pour que sa mission s'achevât. Ces admirables révélations de Dieu, que nous connaissons aujourd'hui, à peine si quelques personnes, trois ou quatre au plus, en savaient le détail. Les autres n'en avaient qu'une idée vague, et personne, par délicatesse et par respect pour elle, n'osait en parler. « Il faut que je meure, disait- elle, car je ne suis qu'un obstacle à cette aimable dévotion '. » Et une autre fois : « Je

1 Lettre xcix.

mourrai assurément cette année, pour ne pas empêcher les grands fruits que mon divin Sauveur prélend tirer d'un livre de la Dévotion au sacré Cœur de Jésus1. » Parole qui surprit fort le Père Croisel; il travaillait, en effet, à ce livre, mais il n'en avait parlé à personne.

En même temps que la Bienheureuse avait achevé cette première œuvre, elle en avait terminé une seconde, plus intime, non moins admirable : elle avait achevé de former son âme, de la faire à l'image du sacré Cœur. Au feu de la soutîrance, du sacrifice volontaire, tout ce qu'il y avait en elle d'humain, d'imparfait, s'était peu à peu consumé. Il n'y avait plus rien en elle que de céleste. Et comme on voit que dans les grands incendies, quand elle a tout dévoré, la flamme tombe et s'éteint, faute d'aliment, ainsi les souffrances physiques et morales qui ■ depuis tant d'années accablaient la Bienheureuse s'apaisaient les unes après les autres. Elle en concluait qu'elle allait mourir. « Je mourrai certainement cette année, disait-elle, parce que je ne souffre plus rien s. »

Le sacrifice, en effet, touchait à sa fin. Aux critiques, aux discussions dont elle avait été l'objet, avait succédé une sorte de discret et profond enthousiasme. Non-seulement les sœurs, témoins quotidiens de ses vertus; non-seulement les petites pensionnaires, qui lui coupaient ses habits pour avoir

i Conternp., p. 294.

2 Ibid.

des reliques; mais des prêtres, des religieux commençaient à faire le voyage de Paray pour avoir le bonheur de s'entretenir avec elle, et disaient en sortant du parloir : « Nous venons de voir la Sainte! » Il n'y avait pas jusqu'aux ouvriers travaillant dans le monastère, qui ne la guettassent à l'heure des récréations; ils se disaient les uns aux autres : « Tâchons de voir la Sainte de la maison '. » — « Les femmes qui lavoient la lessive ne la nommoient pas autrement 2. » Et les jours de fête, quand la grille était ouverte, on ne pouvait plus empêcher les personnes pieuses de se presser contre les barreaux pour « regarder la Sainte ». L'auréole était définitivement sur son front; et tous contemplaient avec une respectueuse admiration la victime qui achevait de se consumer sur l'autel.

Parmi tant de vertus qui excitaient à cette dernière heure un si profond enthousiasme, celle qui étonnait le plus, c'était un amour pour la vie cachée poussé jusqu'à la passion. D'ordinaire, quand Dieu appelle une âme à une mission publique, il met en elle une sorte d'enthousiasme chevaleresque, je ne sais quelle hardiesse sainte qui la rend capable de tout entreprendre. Témoin cette pure et ardente sainte Catherine de Sienne, qui, en dépit de toutes les puissances, ramena la papauté à Rome, après soixante-dix ans d'exil. Il n'y a rien de pareil ici. Du berceau à la tombe, Marguerite-Marie ne songe qu'à

i Procès de 1713, p. 69.

2 Vie et Œuvres, t. I, p. 201.

se cacher. Elle ne l'est jamais assez. Plus les grâces deviennent éclatantes, plus ce besoin d'oubli, de mépris, d'humiliation, grandit. Son unique préoccupation, qui va la tourmenter jusque sur son lit de mort, c'est d'anéantir tout ce qu'elle a écrit, afin qu'on ne parle jamais d'elle; « Ce me seroit un bien sensible, ma chère Mère, si vous m'assuriez que ce que votre charité m'a promis de brûler sera consumé sans réserve, en telle sorte que jamais rien n'en soit vu ni su , car je n'ai pas moins de passion de demeurer ensevelie dans le mépris et l'oubli après ma mort, comme je l'ai de l'être pendant ma vie *. » — « Que je vous serois obligée, ma bonne Mère, si vous me faisiez la grâce de brûler tous les écrits que vous avez de moi2! » • — « Je vous prie instamment de tout mon cœur de brûler tous mes écrits, parce que je ne veux pas qu'il reste d'une aussi méchante pécheresse rien qui en puisse donner aucun souvenir après ma mort. Je veux demeurer anéantie et ensevelie dans un éternel oubli 3. »

Cette soif de mépris et d'humiliation croît avec sa réputation. Elle ne veut plus écrire de lettres; elle ne veut plus aller au parloir. « Dites-moi comme il faut que je fasse , puisque la quantité de lettres qu'on m'écrit me fait souffrir une espèce de martyre trèsrigoureux, voyant que j'ai ainsi trompé les créatures, quoique sans le vouloir. Je pense que rien ne peut mieux les détromper que mon silence; je m'y sens

i Lettre ix.

2 Lettre x.

3 Lettre xxxii.

si fort tirée, que je n'y peux plus résister qu'en me faisant d'extrêmes violences, soit pour le parloir, soit pour les lettres, en telle sorte que si l'obéissance ne m'y contraignoit, je ne ferois ni l'un ni l'autre; et tout ce qui me console en cela, c'est que ce m'est une croix, et que la croix est bonne en tout temps et en tout lieu l. » — « Hélas! si vous saviez combien ma vie est criminelle et peu conforme à ce que je dis, vous verriez que c'est avec justice que je désire d'être ensevelie dans un éternel oubli et mépris, comme une misérable pécheresse qui ai, sans le vouloir, trompé les créatures2. »

Quand on la demandait au parloir, il fallait bien qu'elle y allât, poussée par l'obéissance; mais alors elle se tenait si recueillie, si abaissée et si humble, que tout le monde en était dans l'admiration. « La grande peine que j'ai de parler m'empêcheroit bien de le faire, si l'obéissance ne me le demandoit. Il me semble que je commets un grand crime en parlant de moi-même, me voyant si méchante, chétive et méprisable, que je m'étonne souvent de ce que la terre ne s'ouvre par dessous mes pieds pour m'abîmer, à cause de mes grands péchés. Demandez, je vous en conjure, au sacré Cœur qu'il m'accorde la grâce de mourir avec lui sur la croix, pauvre, inconnue, méprisée, oubliée de toutes les créatures, accablée sous toutes sortes de souffrances, selon son choix et son désir, et non du mien 3. »

i Lettre lxxx.

2 Lettre xcvi.

•1 Lettre lxxxv.

Ces dernières paroles nous font voir un second trait, plus grand encore, de la physionomie de notre Bienheureuse. Je ne crois pas qu'aucune créature ait jamais plus aimé la souffrance et s'y soit plongée avec un plus divin enthousiasme. « Pour vous dire un mot des délices dont sa bonté me gratifie pour le présent, je ne le peux exprimer qu'en vous disant qu'il me semble n'être qu'une croix au corps et à l'esprit, sans que je m'en puisse plaindre, ni désirer de consolation autre que celle de n'en avoir jamais en ce monde et de vivre toute cachée dans Jésus crucifié, inconnue dans ma souffrance, afin qu'aucune créature n'ait compassion de moi, ni souvenir que pour augmenter mon tourment '. » — « J'estime que toutes les heures passées sans souffrir sont perdues pour moi. Aussi vous puis-je assurer, comme à ma bonne Mère, que je ne souhaite plus de vivre que pour avoir le bonheur de souffrir s. »

Plus la douleur augmente , plus elle tressaille de joie. « Pour ce qui est de moi , hélas ! ma chère Mère , que vous en pourrois-je dire, sinon qu'il plaît au Seigneur de me tenir dans un état de souffrances continuelles , avec un épuisement de forces qui me donne une extrême peine de traîner cette misérable chair de péché; et lorsque je vois augmenter mes souffrances , il me semble sentir en moi la même joie que les plus avares et ambitieux en voyant accroître leurs trésors 3. »

1 Lettre i.

2 Lettre xi.

3 Lettre xxxix.

A tout instant ce sont des cris pareils. « Je ne vois rien qui adoucisse tant la longueur de la vie que de toujours souffrir en aimant. Souffrons donc amoureusement sans nous plaindre, et tenons pour perdus les moments passés sans souffrir1. » — « Qui nous empêchera d'être saintes, puisque nous avons des cœurs pour aimer et des corps pour souffrir2? » — « Bien que ce ne soit qu'en qualité de criminelle que je souffre, c'est pourtant ce qui adoucit la longueur de la vie, où il ne peut y avoir de plaisir qu'à aimer Dieu et à souffrir dans cet amour3. » On peut feuilleter toutes ses lettres, lire tout son Mémoire, on verra que jamais passion plus profonde ne s'est exprimée en cris plus émus, et n'a trouvé, pour se révéler, des traits plus pénétrants. Quand on rapproche ces paroles de ce que disait la mère Greyfié, « qu'il falloit lui arracher les verges des mains, et que, si on l'eût laissée faire, elle se seroit mise tout en sang, » on s'arrête involontairement en présence d'un des plus grands exemples d'amour de la croix et de passion pour la souffrance que l'histoire de la sainteté présente à l'admiration des chrétiens.

Il n'est pas besoin de dire d'où venaient en elle de telles vertus, si élevées au-dessus de la nature. Elles venaient de la seule cause qui les puisse produire : un amour de Dieu dont elle n'aurait pas pu dire elle-même les commencements, qui s'était éveillé sur son berceau, et qui, cultivé avec soin,

1 Lettre lxxxvi.

2 Lettre xcu.

s Lettre vin.

grandissant à chaque âge, était arrivé à son apogée et la consumait toute vive. « Il y a voit trois tyrans, disait-elle, qui s'étoient installés dans son cœur, et qui ne la laissoient plus maîtresse ^'aucun mouvement : le premier, c'éloit l'amour du mépris; le second, l'amour des souffrances; le troisième, le plus insatiable de tous, l'amour de Jésus -Christ. » — « Dieu a mis dans mon âme trois persécuteurs qui me tourmentent cruellement : le premier, qui produit les deux autres, c'est un si grand désir de l'aimer, qu'il me semble que tout ce que je vois devroit être changé en des flammes d'amour1. » Son grand mot était : « aimer, souffrir par amour et se taire ; c'est le secret des amants du Bien-Aimé2. »

Elle écrivait à une amie, peu de temps avant sa mort : « Aimez , et faites ce que vous voudrez , car qui a l'amour a tout. Faites tout par amour, dans l'amour et pour l'amour; car c'est l'amour qui donne le prix à tout. L'amour ne veut point d'un cœur partagé; il veut tout ou rien. Rendez donc amour pour amour, et n'oubliez jamais Celui que l'amour a fait mourir pour vous. Vous ne l'aimerez qu'autant que vous saurez souffrir en silence et le préférer à la créature3. »

Sous l'empire de ces trois tyrans, où pouvait être la place pour le plus imperceptible regard vers les créatures? Aussi, quoiqu'elle eût le cœur trèstendre, elle était d'une pureté ravissante. Sa chas-

i Lettre xn.

2 Lettre lxxxiv.

? lettre lui.

télé était celle d'un ange. Elle a avoué elle-même que, sauf le jour où on l'envoya tenir devant le saint Sacrement la place de Louis XIV, elle n'eut jamais l'ombre d'une tentation. Elle avait conservé son innocence baptismale. Il y avait sur son visage quelque chose d'angélique, d'ineffablement pur, et en même temps de si clair dans son regard et de si pénétrant, qu'on en eût été embarrassé, n'eût été l'extrême douceur et modestie qui en tempérait la vivacité. Elle lisait dans les cœurs. A chaque instant, d'un mot, d'un trait, d'une douce et délicate allusion, elle révélait à ses novices qu'elle connaissait le fond de leurs dispositions. Un regard lui suffit, par exemple, pour voir qu'une des demoiselles de Vichy- Ghamron n'était pas faite, comme ses sœurs, pour la Visitation; et toutes les instances de sa famille, pas plus que les persécutions que lui suscita ce refus, ne purent la faire fléchir. A une autre novice qui désirait ardemment entrer à la Visitation, elle dit que Dieu ne l'y appelait pas; qu'il la voulait aux Ursulines, où elle ferait grand bien; ce qui arriva, en effet, aux étonnements de toute la communauté. Une autre fois qu'elle avait auprès d'elle, au parloir, un de ses cousins, entré récemment chez les dominicains, très-jeune et très- gai, et qu'une parente voulait empêcher de se livrer ainsi à sa gaieté : « Laissez-le rire, dit la Bienheureuse, ce sont ses dernières joies; il n'a plus que bien peu à vivre. » Et, en effet, il mourut subitement quelques jours après.

Son regard franchissait même des horizons plus

étendus. « Croyez- vous donc, disait-elle en souriant à une dame qui lui demandait des nouvelles de ses parents défunts, que je sache ce qui se passe en purgatoire? » Mais les faits démentaient ses paroles, et nul n'eût songé à lui adresser de pareilles questions, si des révélations précises, éclatantes, n'eussent montré en plusieurs circonstances de quel don de prophétie elle était honorée.

Elle y joignait le don des miracles. Il arriva un jour à une bonne sœur converse, en fendant du bois, de se blesser avec une cognée. Craignant que cette infirmité ne la fît renvoyer, elle essaya d'abord de cacher son mal; puis, la plaie grandissant, elle se dit comme cette pauvre infirme de l'Evangile : Si je puis seulement toucher sa robe, je serai guérie K Et en effet , ayant approché sa jambe du bord de la robe de la Bienheureuse, elle fut comme suffoquée par la joie en s'apercevant, le lendemain matin, qu'il n'y avait plus de plaie2.

i Matth. ix, 21.

2 Cette sœur, qui se nommait Anne-Marie Laumônier, prit l'habit le 8 janvier 1690. On ne doit pas s'étonner de son peu d'habileté à manier la cognée, car son éducation n'avait pas dû la préparer à ce rude exercice; comme on peut le voir par l'extrait suivant du registre mortuaire : « L'an 1746, le 10 de septembre, est décédée en ce monastère de la Visitation Sainte- Marie de Paray, et le lendemain a été inhumée, à quatre heures du soir, notre chère sœur Anne Laumônier de Chalanforge, dite en religion sœur Anne-Marie, native de Chalanforge, dans le Maçonnais , fille de sieur Guillaume Laumônier, seigneur de Chalanforge, et de demoiselle Françoise de Thésut ; âgée de soixantedix-sept ans, professe de cinquante -cinq, au rang des sœurs domestiques. Elle repose dans le caveau de notre sépulture. »

Ainsi la Bienheureuse montait de jour en jour aux sommets de la sainteté. Après en avoir parcouru si rapidement les degrés élémentaires, elle n'était pas seulement arrivée à cette haute cime où le cœur de l'homme s'unit au cœur de Dieu et n'a plus que des pensées, des désirs, des aspirations divines. Elle avait fait un pas de plus : elle s'était élevée à cet état sublime où la faiblesse de l'homme entre, comme dit la sainte Écriture, dans les puissances de Dieu, et déjà, reine comme lui, voit l'avenir, pénètre les secrets des âmes et commande souverainement aux éléments.

Est-il besoin d'ajouter que, bien que Marguerite- Marie ait brillé de l'éclat de toutes les vertus, « sa sainteté cependant se résume tout entière dans cet amour si ardent dont elle brûlait pour le Cœur de Jésus, et dans ce zèle immense qui la portait à entraîner tous les cœurs à lui rendre amour pour amour1 ?»On peut dire que cette dévotion était le sommaire, le centre, la source vivante et vivifiante de toutes ses vertus.

C'est pour le sacré Cœur que Dieu l'avait créée, et c'est par le sacré Cœur qu'il l'avait conduite à la plus haute perfection. De là lui vinrent sa foi , son humilité, sa virginale modestie, sa pureté angélique : et si toute petite, dans l'intérieur de sa famille, dans les rues du village de Verosvres, en la voyant passer, on disait: C'est un ange; c'est que déjà, à son insu, le sacré Cœur avait laissé tomber sur elle un premier

i Décret de béatification.

rayon. De là venaient encore son amour de Dieu et des hommes, son zèle d'apôtre, son esprit de prière, ses longues contemplations où elle puisait de si grandes lumières prophétiques sur l'Église, sur les consciences, sur les événements les plus cachés, dès qu'ils avaient quelques rapports avec la mission qu'elle avait reçue. De là aussi ses souffrances prodigieuses , les épreuves qui l'assaillirent, les doutes, les humiliations que Dieu permit pour que le cœur de l'humble vierge fût brisé et meurtri comme celui de son céleste époux. De là enfin, dans les dernières années de sa vie, cette auréole de sainteté qui frappait tous les regards. A mesure qu'il montait sur l'horizon, le sacré Cœur projetait sur elle ses rayons; et lui, qui bientôt allait l'inonder de clarté, commençait déjà à mettre un reflet sur son front.

Le Ciel lui-même se plaisait à le faire voir. Un jour qu'on lisait au réfectoire la vie de sainte Catherine de Sienne, une bonne sœur converse, Marie- Lazare Dusson, se dit en elle-même: « Oh! que je voudrais voir une personne qui lui ressemblât! » Et elle entendit aussitôt une voix qui lui disait au fond du cœur : « Regarde ; voilà ma Bien-aimée à qui je n'ai pas fait moins de grâces! » Elle leva les yeux, et elle aperçut Marguerite-Marie dans un recueillement et une union à Dieu qui lui faisaient un visage céleste.

Ce que le Ciel montrait ainsi à une humble religieuse, tout le monde le voyait. Les derniers voiles se retiraient lentement, et la gloire de Dieu apparaissait sur le visage de sa servante. Cela ne pouvait

durer ainsi. Celait un nouveau martyre, plus cruel que tous les autres, et absolument au-dessus de ses forces. Il fallait qu'elle mourût. Il le fallait pour elle; il le fallait aussi pour l'exaltation du Cœur de Jésus, dont les grandes révélations ne pouvaient pas rester plus longtemps inconnues.

Nul doute que, dès le commencement de 1690, la Bienheureuse n'ait eu sur sa mort prochaine les lumières les plus vives. Elle en parlait sans cesse. Vainement la supérieure, les sœurs, le médecin, souriaient en l'entendant annoncer sa fin imminente; elle maintenait doucement, humblement, que ce serait « pour cette année ». Elle indiquait même comment cela se ferait, au moment où la communauté y penserait le moins, et elle nommait les deux sœurs entre les bras desquelles elle rendrait le dernier soupir. « Chère sœur, dit- elle à la jeune sœur Rosalie Verchère, qui n'avait jamais assisté à une agonie et qui s'effrayait de ce spectacle, vous craignez bien de voir mourir; eh bien, comptez que je mourrai entre vos bras et ceux de ma sœur Péronne-Rosalie de Farges1. »

Le 22 juillet, un peu moins de trois mois avant sa mort, elle sentit plus distinctement l'appel de l'Époux. Quoiqu'elle fût en bonne santé, âgée de quarante-trois ans, elle sollicita avec tant d'instance la grâce de faire une retraite de quarante jours pour se préparer à la mort, que la supérieure ne put s'y refuser. Elle a jeté sur le papier quelques-

i Année sainte, t. IX, p. 214.

unes des pensées qui la préoccupaient alors, et qui permettent de contempler une dernière fois la beauté parfaite de cette grande âme.

« Le premier jour de ma retraite, ma première occupation fut de penser d'où me pouvoit venir ce grand désir de la mort, puisque ce n'est pas l'ordinaire des criminels, comme je la suis devant Dieu, d'être bien aises de paroître devant leur juge, et un juge dont la sainteté de justice pénètre jusqu'à la moelle des os... Gomment donc, mon âme, peux -tu sentir une si grande joie à l'approche de la mort? Tu ne penses qu'à finir ton exil, et tu es transportée en te figurant que tu sortiras bientôt de ta prison. Mais, hélas! prends garde que d'une joie temporelle qui ne vient peut-être que d'aveuglement et d'ignorance, tu ne te plonges dans une éternelle tristesse, et que de cette prison mortelle et périssable, tu ne tombes dans ces cachots éternels, où il n'y aura plus lieu d'espérer. Laissons donc, ô mon âme, cette joie et ces désirs de mourir pour les âmes saintes et ferventes, auxquelles de grandes récompenses sont préparées; pour nous, dont les œuvres ne nous laisseroient rien espérer que des châtiments si Dieu n'étoit bon à notre égard encore plus qu'il est juste, pensons quel sera notre sort. Pourras-tu, mon âme, supporter pendant une éternité l'absence de Celui dont la présence te donne de si ardents désirs , et dont la privation te fait sentir de si cruelles peines?

« Mon Dieu, que ce compte est difficile à faire! Dans l'impossibilité de le mettre en état, je n'ai su à

qui m'adresser qu'à mon adorable Maître. Je lui ai remis tous les articles sur lesquels je dois être jugée, qui sont nos règles, nos constitutions, notre directoire; c'est sur cela que je serai justifiée ou condamnée. Après lui avoir confié tous mes intérêts , j'ai senti une paix admirable sous ses pieds, où il m'a tenue longtemps comme tout abîmée dans mon néant , et y attendant ce qu'il jugeroit de cette misérable criminelle. »

Plus bas, après avoir supputé « l'immensité de sa malice », elle ajoute : « Je suis insolvable: vous le voyez bien, mon divin Maître. Mettez- moi en prison, j'y consens, pourvu que ce soit dans votre Cœur sacré; et quand j'y serai, tenez-moi là bien captive, liée des chaînes de votre amour, jusqu'à ce que je vous aie payé tout ce que je vous dois; et comme je ne le pourrai jamais faire, ainsi souhaitois-je de ne jamais sortir de cette prison. »

Nous le demandons aux juges les plus sévères, peut-il y avoir des accents plus beaux que ceux-là? A cette élévation de pensées, à cette humilité si vraie, à cette profondeur de sentiments, à cette paix, à ce calme déjà céleste, ne reconnaît-on pas une grande âme qui plane sur les sommets? Et quand, accablée du souvenir de ses péchés, la Bienheureuse demande, au bord de sa tombe, à être cachée dans le Cœur de Jésus, n'y pourrait- on pas trouver une preuve indirecte, mais très-haute, de la sincérité parfaite de ce rare esprit et de ce noble cœur?

C'est dans ces sentiments qu'elle attendit la mort.

L'automne vint, qui est l'époque où chaque religieuse fait sa retraite annuelle. Or, la veille du jour où elle devait commencer la sienne (car celle du mois de juillet ne la dispensait pas de celle-ci, prescrite par la règle), elle fut prise d'un léger accès de fièvre. Une sœur lui ayant demandé si, nonobstant cela, elle pourrait entrer en retraite: « Oui, répondit-elle, mais ce sera dans la grande. » L'on fit venir le médecin, M. Billiet, qui la vénérait comme une sainte, et qui avait l'habitude de dire que, ses maladies provenant de l'amour divin, la médecine n'avait rien à y voir. Il déclara que ce malaise était sans gravité et qu'elle n'en mourrait pas. La Bienheureuse venait de dire le contraire. Elle le regarda , et dit en souriant : « Après tout, il vaut mieux qu'un séculier mente qu'une religieuse. »

Un peu après, elle fit demander la petite sœur Marie- Nicole de la Faige des daines, qu'elle appelait son saint Louis de Gonzague, voulant, disaitelle , l'avoir auprès d'elle quand elle mourrait. « Venez me voir, ma chère sœur, lui dit-elle dès qu'elle l'aperçut; car je mourrai de cette maladie, et nous n'aurons pas longtemps à demeurer ensemble '. »

On était à l'avant- veille de sa mort; mais personne ne s'en doutait. Le médecin rassurait tout le monde, et le visage de la Bienheureuse achevait d'enlever toute appréhension. Cependant, sur le soir, la petite sœur des Glaines, qui ne la quittait plus, s'aperçut

i Année sainte, t. IX, p 729.

qu'elle souffrait beaucoup; mais c'étaient des douleurs intérieures dont il était difficile de dire la nature et de pénétrer la cause. « Vous souffrez, lui dit-elle. — Oh ! pas assez, » reprit ardemment la Sainte; et elle retomba dans le silence. Un peu plus tard, vers le commencement de la nuit, elle appela la petite sœur, et lui parla du désir ardent qui la consumait de voir Dieu dans le ciel , ajoutant néanmoins qu'elle aimerait encore mieux demeurer sur la terre jusqu'au jugement dernier, si c'était son bon plaisir.

Le lendemain, 16 octobre, veille de sa mort, elle pria dès le matin qu'on lui donnât le saint viatique; et comme on s'obstinait à le lui refuser, son état n'inspirant aucune inquiétude, elle demanda que du moins on lui permît de faire la sainte communion, puisqu'elle était encore à jeun. On se rendit à ses instances; et quand elle vit entrer son Bien-Aimé, elle entr'ouvrit les bras, et, avec des ardeurs que les témoins de cette scène se sont déclarés impuissants à peindre, elle le remercia de venir à elle. C'était la dernière fois qu'elle recevait son Dieu sur la terre. Elle le savait; et après la cérémonie elle dit à la petite sœur des Claines qu'elle avait communié en forme de viatique, parce qu'elle touchait à sa fin.

Toutes celles qui purent l'approcher dans cette dernière journée admiraient la joie extraordinaire qui se peignait sur son visage. C'étaient de continuels élans : « Ah ! quel bonheur d'aimer Dieu 1 Aimons -le, aimons - le 1 mais que ce soit parfai-

tement! » Un instant seulement, la pensée de la justice divine traversa son esprit. On la vit trembler, baiser humblement et ardemment son crucifix. « Miséricorde, mon Dieu! miséricorde! » Mais ce ne fut qu'un éclair. Elle se replongea dans le Cœur de Jésus , et une sérénité radieuse reparut sur son front pour ne plus le quitter.

A un certain moment, après avoir dit avec un grand élan : « Que veux -je au ciel, et que puis -je désirer sur la terre, que vous seul, ô mon Dieu! » elle appela sa petite infirmière et lui dit : « Irai -je encore loin? » Et comme celle-ci répliquait que, selon le sentiment du médecin, elle n'en mourrait pas: « Ah! Seigneur, s'écria- 1- elle, quand donc me retirerez-vous de ce lieu d'exil! » Elle se lit réciter les litanies du sacré Cœur de Jésus, celles de la sainte Vierge, et voulut qu'on invoquât saint Joseph, saint François de Sales et son ange gardien, pour qu'ils vinssent l'assister. Après quoi elle retomba dans le silence pendant plusieurs heures.

Sur le soir, une dernière pensée d'humilité, de désir de vie cachée commença à la préoccuper. Elle appela la sœur de Farges, et lui demanda de brûler tout ce qui restait de ses écrits, et en particulier le Mémoire qu'elle avait rédigé sur les ordres du Père Rollin. La sœur sentit le péril, et lui insinua doucecement qu'il serait plus parfait de s'en remettre à ses supérieures, et de tout abandonner à la sainte obéissance. Elle n'insista pas. Et comme la sœur de Farges s'attendrissait en la voyant si pénétrée de sa mort prochaine , la Bienheureuse lui répéta ce qu'elle

avait déjà dit plusieurs fois : que sa mort était nécessaire à la gloire du Cœur de Jésus.

Ainsi se passèrent la journée et la nuit du 16 octobre. Au malin du 17, dont elle ne devait pas voir le soir, elle fut assaillie de quelques légères défaillances, et elle demanda le saint viatique. Le médecin, appelé en toute hâte, déclara que rien ne pressait et qu'elle n'en mourrait pas. « Vous verrez, » dit la sainte; et quand il fut parti, elle dit à la sœur de Farges, au sujet du saint viatique qu'on venait de lui refuser : « Heureusement j'ai prévenu. Je me doutois qu'on ne me croiroit pas si mal , et j'ai communié hier à cette intention. »

Ce dernier mot du médecin ayant rassuré la communauté, chacune des sœurs se rendit à ses occupations ordinaires. Il ne resta auprès d'elle que la sœur de Farges, avec laquelle elle s'entretint des ineffables excès de l'amour de Dieu. Elle parlait peu, mais à mots enflammés. Vers les sept heures du soir, une légère convulsion ayant agité ses membres, la sœur des Claines courut chercher la supérieure. A ce moment rentrait la sœur de Farges, qui, pensant que ce n'était qu'une crise passagère, essaya de l'arrêter. « Laissez-la faire, dit la Bienheureuse, il en est temps. » La supérieure arrive, et veut envoyer chercher le médecin: « Ma Mère, dit Marguerite-Marie, je n'ai plus besoin que de Dieu seul, et de m'abîmer dans le Cœur de Jésus-Christ. »

En un instant toutes les sœurs, averties qu'elle est à l'extrémité, accourent, se prosternent au pied de son lit, fondant en larmes. Elle recueille un reste

de forces pour les conjurer d'aimer Dieu, mais sans partage et sans réserve; puis elle avertit qu'il est temps de lui donner l'extrême-onction.

Le prêtre entre et commence la cérémonie. La sainte priait, recueillie, absorbée. Tout à coup elle se soulève, pour présenter ses membres aux dernières onctions. A ce moment, deux sœurs se précipitent pour la soutenir dans leurs bras, emportées par le seul mouvement de l'affection qu'elles avaient pour la Bienheureuse. Ces deux sœurs, qui s'étaient levées si spontanément, c'étaient: à droite, la sœur Péronne- Rosalie Verchère, et, à gauche, la sœur de Farges; celles mêmes auxquelles la Bienheureuse avait prédit qu'elle mourrait dans leurs bras. Elles n'y avaient pas pensé, et ne s'en souvinrent qu'après , ainsi qu'elles l'ont affirmé sous la foi du serment. A la quatrième onction, elle expira doucement dans leurs bras, en prononçant le saint nom de Jésus. C'était le 17 octobre 1690, à sept heures du soir. Elle était âgée de quarante-trois ans deux mois et vingt- quatre jours.

« Pendant que la Bienheureuse, consumée par les ardeurs séraphiques, s'en allait jouir des suaves embrassements du Cœur de Jésus1, » une beauté inconnue se répandait sur son visage; ses traits, si délicats et si purs, prenaient une expression céleste. Les deux jeunes sœurs qui la soutenaient dans leurs bras recevaient une telle commotion d'amour divin, que l'une d'elles, la sœur Verchère, faisait au lende-

i Décret de béatification.

main, à peine âgée de vingt-quatre ans, le vœu du plus parfait, et que la seconde, la sœur de Farges, se vouait à cette vie d'extraordinaire sainteté qui la fit surnommer une seconde Marguerite- Marie. Le médecin, à genoux au pied du lit, ne revenait pas de son étonnement, et disait qu'ayant vécu par amour, il n'était pas surpris qu'elle fût morte d'amour. On n'entendait par toute la maison qu'un cri : La sainte est morte! Et ce cri ayant franchi les grilles, en un instant la ville entière fut dans les parloirs, demandant à la voir une dernière fois.

On la descendit, en effet, dans le chœur, et deux jours entiers s'écoulèrent à faire toucher à sa dépouille virginale des chapelets, des médailles, des crucifix. Des témoins entendus au procès de canonisation ne savent comment peindre cet empressement des foules, cette vénération enthousiaste, ce recueillement ému, et cette suave odeur de sainteté qui s'exhalait des restes de la vierge. Le sacrifice était fini; mais l'encensoir fumait encore et embaumait l'Église.

Le soir du second jour, un clergé nombreux se réunit pour les funérailles. On ensevelit la vierge illustre sous une dalle du chœur, à peu près à l'endroit où elle était à genoux lorsque Notre-Seigneur lui apparut. La première partie du grand drame du sacré Cœur, la partie intime, était terminée; la seconde allait commencer.

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