UNE CHAPELLE OU UN AUTEL QUI SERA DÉDIÉ AU SACRÉ
Cœur de Jésus, et, qui servira de monument éternel de ma reconnaissance et de ma confiance sans bornes dans les mérites infinis et dans les trésors inépuisables de grâces qui sont renfermés dans ce Cœur sacré.
« 5° Enfin , de renouveler tous les ans , au lieu où je me trouverai , le jour qu'on célébrera la fête du sacré Cœur, I'acte de consécration exprimé dans l'article troisième, et d'assister à la procession générale qui suivra la Messe de ce jour.
« Je ne puis aujourd'hui prononcer qu'en secret cet engagement, mais je le signerais de mon sang s'il le fallait; et le plus beau jour de ma vie sera celui où je pourrai le publier à haute voix dans le temple.
« 0 Cœur adorable de mon Sauveur! que j'oublie ma main droite et que je m'oublie moi-même, si jamais j'oublie vos bienfaits et mes promesses, si je cesse de vous aimer et de mettre en vous ma confiance et ma consolation ! »
Voilà cette consécration de la France au Cœur de Jésus par les lèvres , ou plutôt par le cœur du roimartyr. Qui ne sent que la parole de la Bienheureuse était arrivée à Louis XIV, et s'était transmise comme un secret, comme une espérance pour l'heure du péril? Tout ce que la Bienheureuse avait demandé est là , en effet : une consécration de la France au Cœur de Jésus; un temple national érigé par le roi , comme un monument éternel de cette consécration; une fête enfin et une procession solennelles
le vendredi après l'Octave du Saint-Sacrement. Où aurait-on pris toutes ces choses, si on ne connaissait pas la révélation faite par Dieu à la Bienheureuse? Elles ne sont contenues que là. Il n'y en a aucune trace dans aucune histoire de Marguerite- Marie, et, ce qui est plus étrange encore, jusqu'à ces jours derniers, la Visitation elle-même les ignorait. Or ces choses, découvertes si récemment, le roi les connaît en 1791; et il promet de les accomplir, dès qu'il sera remonté sur le trône. Il le promet en son nom, au nom de la famille royale, au nom de la France. Ne se trouvera-t-il pas, un jour ou l'autre , quelqu'un pour faire honneur à une telle signature?
Après avoir écrit cette consécration de sa main, Louis XVI la remit au Père Hébert, son confesseur, supérieur général des Eudistes, lequel, craignant qu'un tel acte ne se perdît, en fit tirer immédiatement plusieurs copies. Il en portait toujours une sur lui. Les autres se dispersèrent, à travers mille périls, au milieu des familles chrétiennes. Grâce à cette précaution, le vénérable confesseur de LouisXVI put mourir héroïquement, enveloppé quelques jours après dans les massacres du 2 septembre, sans que son martyre entraînât la perte d'un monument si précieux.
Après la mort du Roi, la Reine, Madame Elisabeth, Madame Royale, le Dauphin, écrasés par le malheur, se tournèrent plus ardemment encore vers le Cœur de Jésus, seule espérance au milieu d'un tel naufrage. On en a, dans les mémoires de la
duchesse d'Angoulême, une preuve touchante. Un jour (20 avril 1793), une compagnie de municipaux arriva dans la prison à dix heures du soir. Les prisonniers venaient de se coucher. « Nous nous levâmes précipitamment, dit Madame Royale. Ils nous lurent un arrêté de la commune qui ordonnait de nous fouiller à discrétion, ce qu'ils firent exactement jusque sous les matelas. Mon pauvre frère dormait; ils l'arrachèrent de son lit avec dureté pour fouiller dedans; ma mère le prit tout transi de froid. Ils ôtèrentà ma mère une adresse de marchand qu'elle avait conservée, un bâton de cire à cacheter qu'ils trouvèrent chez ma tante, et à moi ils prirent un Sacré-Cœur de Jésus et une prière pour la France. Leur visite ne finit qu'à quatre heures du matin. »
« Ce sacré Cœur de Jésus, dit M. Sainte-Beuve, et cette prière pour la France se tiennent plus étroitement qu'il ne semble, et il fallait peut-être avoir toute la foi à l'un pour pouvoir en ce moment prier pour l'autre1. »
De pareilles images circulaient de cachot en cachot. Bientôt les Vendéens les arborèrent sur les champs de bataille. Ces images leur venaient-elles du Temple? Connaissaient-ils la consécration de Louis XVI? Probablement; car d'où leur serait venue une telle inspiration ? qui avait pu leur dire que Dieu ne voulait pas seulement un temple national, une consécration nationale, mais l'inscription du Cœur de Jésus sur les armes et les étendards de la France? Tou-
i Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. V. Mrae la duchesse cTAngoulême, p. 71.
jours est- il que, quand ils se levèrent en armes, Henri de la Rochejaquelein, Lescure. Charette, Calhelineau portaient le Cœur de Jésus sur la poitrine. C'était la dernière chose que Dieu avait demandée à la Bienheureuse. Les Vendéens achevaient l'œuvre de Louis XVI1.
Pourquoi Dieu n'a-t-il pas accepté une telle consécration de la France, faite par des mains si pures, sortie d'un cœur si digne d'être entendu? On se le demande d'abord avec étonnement. Mais on en trouve bientôt la raison. C'est qu'au jour où il consacra la France au Cœur de Jésus, Louis XVI n'était plus roi ; il était captif. C'est que les Vendéens étaient des géants, mais n'étaient pas la France! C'est que la France, au lieu d'acclamer la consécration de Louis XVI, traînait le roi sur l'é-
' J'insiste sur ce fait que les lettres de la Bienheureuse, où est contenue la révélation relative à la France, ont été cachées jusqu'à nos jours dans les archives de la Visitation; qu'aucun historien, ni le P. Croiset, ni M^r Languet, ne les a connues; que les Contemporaines elles-mêmes n'en ont pas fait mention ; qu'aucun monument imprimé ou manuscrit n'en a jamais rien dit; et que néanmoins Louis XVI, au fond de sa prison, voue précisément les choses qui sont contenues dans cette révélation. S'il n'était question que d'une consécration générale au Cœur de Jésus, on pourrait peut-être l'expliquer par la présence du P. Hébert, supérieur d'une congrégation fort dévouée depuis longtemps au sacré Cœur. Mais non : la consécration très-délaillée de Louis XVI est calquée sur les lettres de la Bienheureuse; elle en reproduit les termes. Or, comme l'original de ces lettres vient seulement d'être découvert dans des archives d'où il n'est certainement jamais sorti, il faut nécessairement que Louis XVI en ait eu une copie : la copie envoyée à son aïeul Louis XIV, par la Mère de Saumaise. Cela ne peut s'expliquer que de cette manière.
chafaud, et qu'au lieu de s'unir aux Vendéens, elle les fusillait. L'hommage national que Dieu avait demandé n'existait pas.
Ainsi s'acheva le xvme siècle. Quand on se met à distance pour le mieux regarder, on y aperçoit comme deux Frances : l'une qui souffre, l'autre qui fait souffrir; la France des victimes, et la France des bourreaux. Sur les victimes, pour les soutenir et les consoler, rayonne le Cœur adorable de Jésus. Quant aux bourreaux, ils adorent un cœur aussi! Dans l'ombre menaçante où ils se cachent, ou sous le jour sinistre qui les éclaire, on les aperçoit agenouillés devant le cœur de Marat.
Le Cœur de Jésus ou le cœur de Marat ! C'est ainsi que la question se pose à la fin du xvm8 siècle, et qu'elle n'a plus cessé de se poser. Il faudra bien, un jour où l'autre, qu'elle se décide!