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CHAPITRE DIX-SEPTIEME

i.ks premiers fruits de la dévotion au cœur de jésus

l'église de france se réchauffe aux rayons

du sacré cœur

béatification de marguerite-marie

Jam hiems transiit : imber abiit et recessit. Flores apparuerant in terra nostra ; vox lurturis audita est, vineœ florentes dederunl odorem suum. Surge, arnica mca , speciosa mea, et veni.

Voilà que l'hiver est passé; la pluie s'en va. Les fleurs commencent à apparaître; on entend la voix de la tourterelle; les vignes ont donné leur parfum. Lève-toi donc, ô ma bien-aimée, ma toute belle, et viens.

( Gant., u, il, 14.)

Cependant la Bienheureuse sortait peu à peu de l'ombre. Elle s'élevait lentement dans la gloire, appuyée sur son Bien -Aimé1. Tant que la dévotion au Cœur de Jésus n'avait pas été approuvée à Rome, l'humble Marguerite-Marie était restée dans l'obscurité; maintenant il était temps qu'elle montât sur les autels, afin que la glorification de la Révélatrice

i Cant. vu, 5.

achevât de faire resplendir la beauté divine de la Révélation.

Cependant le xvnr3 siècle se termina sans que Marguerite-Marie eût même été déclarée Vénérable. Son procès de canonisation avait été commencé en 1715; et bien que ce procès se ressentît , dans sa brièveté , des tristes temps que l'on traversait, et qu'il n'eût ni la grandeur religieuse, ni la précision, ni l'abondance de détails qui caractérisent les grands procès du xvie siècle, on y avait fait entendre assez de témoignages contemporains et recueilli trop de faits admirables, pour qu'on pût douter du succès de la cause. Mais ce procès de 1715 dormait dans les archives de l'évêché d'Autun, et il n'en sortit pour aller à Rome qu'en 1820, c'est-à-dire cent cinq ans après. On commençait aussi à venir en pèlerinage à la chapelle de Paray, et les années 1745 et 1746 en particulier, désolées par d'effroyables épidémies, virent se multiplier les pèlerins; mais le nom de la Bienheureuse ne pouvait pas encore se mêler aux prières publiques, et son corps reposait, sans autre gloire que le souvenir assidu de ses sœurs, sous la dalle du chœur où on l'avait enseveli en 1690. A cent ins de distance, rien n'était encore changé en ce qui la concernait.

Cependant la Révolution passait comme un orage impie sur la France. Elle ne déracinait pas seulement les trônes, elle renversait les autels et supprimait les monastères. Celui de Paray fut fermé comme tous les autres , et les religieuses chassées. Elles durent donc abandonner, en pleurant, ce

sanctuaire chéri du sacré Cœur, cette chapelle toute pleine des vestiges sacrés de Notre- Seigneur, ce jardin qui l'avait vu, tous ces lieux augustes où tant de fois elles avaient baisé la trace de ses pieds. Du moins, elles ne s'éloignèrent pas sans emporter leur trésor, l'humble châsse de bois où reposaient les restes de leur bienheureuse sœur. Elles la déposèrent en lieu sûr, et changeant d'habit, se retirant, les unes dans leurs familles, les autres dans de petites maisons qu'elles louèrent dans la ville, fidèles en secret au Dieu qu'on ne leur permettait plus d'adorer en public, elles laissèrent passer la Révolution : comme un voyageur qui , surpris par l'orage, se réfugie dans une grotte, sûr du beau temps qui va revenir.

Dès que la liberté fut rendue à la religion , elles commencèrent d'activés démarches pour rentrer en possession de leur monastère; mais il avait été vendu comme bien national, partagé entre plusieurs propriétaires; et elles étaient pauvres! Plus de vingt années se passèrent en tentatives inutiles. A la fin, vers 1817, voyant que leurs efforts n'aboutissaient à rien, qu'elles mouraient les unes après les autres sans avoir repris cette vie religieuse à laquelle elles s'étaient consacrées dans leur jeunesse ; une maison leur ayant été offerte à la Charité-sur-Loire, elles se décidèrent à y aller. Et comme on voit au moyen âge que les moines, fuyant devant les incursions des Normands, mettaient sur leurs épaules les reliques de leurs saints; ainsi , en quittant Paray, elles résolurent d'emporter avec elles l'humble cercueil qui

contenait les restes précieux de Marguerite -Marie.

Mais à peine ce bruit fut connu dans la ville, qu'il y excita une émotion extraordinaire. Les magistrats intervinrent et mirent opposition au départ. Le maire alla jusqu'à faire apposer à la châsse en bois les sceaux de la ville, et, comme aux âges de foi, on monta la garde alentour. Les choses demeurèrent ainsi jusqu'au 16 juin 1823, où, sous la pression de l'opinion publique, et avec les secours de la charité, les sœurs purent enfin, au prix de cinquante mille francs, reprendre possession de leur ancienne maison. Elles y rentrèrent, conduites par deux vénérables anciennes, auxquelles après Dieu on devait l'honneur de ce résultat : sœur Marie-Thérèse Petit, qui avait sauvé, pendant la Terreur, les reliques de la Bienheureuse; et la sainte Mère Marie- Rose de Garmoy, restauratrice du monastère, qui s'était obstinée dans la pensée d'y rentrer un jour, et qui, par ses instances, avait obtenu l'intervention des magistrats en faveur du précieux dépôt.

La Révolution, qui avait abattu tant de royales abbayes, d'illustres monastères, avait respecté celuici. Il était debout : délabré, vieilli, mais complet. La ville entière reconduisit en procession les anciennes religieuses portant sur leurs bras l'humble châsse qui contenait les ossements de Marguerite- Marie. Nul pinceau ne dira jamais l'émotion de ces vénérables anciennes en revoyant cette chapelle, cette grille, témoins des apparitions de Notre- Seigneur; la petite cellule où mourut la Bienheureuse, l'escalier des séraphins, l'oratoire du noviciat, le

bosquet de noisetiers qui avait fleuri et s'était épanoui, absolument comme si on n'eût pas été en Révolution; la chapelle du Sacré-Cœur, au fond du jardin, fermée à clef par les religieuses au moment de leur départ, et où l'on n'était pas entré pendant la Révolution ; Notre-Seigneur ayant voulu , ce semble, préserver de tout contact sacrilège le sanctuaire de son Cœur adorable. Tout était debout ainsi qu'au premier jour; tout était pieux, vénérable, plein des traces ineffacées de Jésus -Christ et de sa servante. On y laissait tomber des larmes avec des baisers, et on oubliait dans un pieux ravissement trente années d'exil et de souffrances.

Ce qui avait le plus souffert, c'était la chapelle; il y avait des lézardes dans les voûtes ; et les peintures qui, sur les murailles, représentaient le Cœur de Jésus, étaient déchirées en mille endroits. Un architecte proposa de jeter bas ce vieux bâtiment qui menaçait ruine, et présenta aux religieuses un plan pour construire à sa place une grande chapelle. Mais cette idée leur fît horreur; et, grâce à elles, le sanctuaire des communications du Cœur de Jésus, plus heureux que l'église de Verosvres, fut conservé à la vénération des fidèles.

A peine réinstallées dans leur monastère, les sœurs n'eurent qu'une idée : faire reprendre au plus vite la cause de la canonisation de leur bienheureuse sœur. Dieu bénit leurs efforts; car dans le cours de cette même année, le 30 mars 1824, Léon XII signait la commission pour l'introduction de la cause, et la servante de Dieu était déclarée Vénérable. Six ans

après, pendant l'année 1830, arrivaient en France les commissaires apostoliques délégués par le Saint- Siège pour informer sur les vertus héroïques de la Bienheureuse. Ils siégèrent pendant cinq mois entiers à Paray, se transportèrent à Autun, évoquèrent tous les témoignages, suivirent religieusement les moindres traces de la sainte, et, avant de retourner à Rome, voulurent procéder à l'ouverture du tombeau et à la reconnaissance authentique des reliques. L'évèque diocésain, Msr d'Héricourt, présidait à cette cérémonie, à laquelle assistèrent un grand nombre de prêtres et de religieux. Quatre médecins étaient présents. Après les formalités et les serments prescrits par l'Église, on soulève la planche du cercueil, et ce qui reste de la virginale enveloppe de la Bienheureuse apparaît à tous les regards. Ce n'étaient plus que des ossements, mais pleins des arômes de l'immortalité. On ne se lassait pas de contempler cette tête que Notre-Seigneur pressa un jour contre sa poitrine, ces larges orbites des yeux qui le virent resplendissant sur l'autel, cet endroit du cœur où Notre-Seigneur mit un jour la main, et où par cet attouchement sacré il alluma le feu divin qui consuma la sainte; tous les purs débris de ce temple mortel où avait habité cette grande âme. Une chose inattendue vint tout à coup porter l'émotion au comble. Tous les ossements étaient desséchés, toutes les chairs consumées; seul le cerveau était intact; seul, ô prodige! il avait résisté à la corruption. Cette partie, si molle, si délicate, qui se dissout si vite, qui se corrompt la première, elle était là, après cent

quarante ans, dans toule sa fraîcheur. On n'en pouvait croire ses yeux : le miracle était éclatant. Les quatre médecins le constatèrent et en dressèrent procès -verbal. Ainsi cette humble et grande religieuse que le xvme siècle avait accablée de ses railleries, que les jansénistes traitaient de folle, de pauvre maniaque, de cerveau dérangé, il était prouvé , scientifiquement et d'un point de vue tout médical, que le cerveau avait été en elle la partie la mieux constituée, puisque c'était celle qui avait le mieux résisté à l'action de la mort et du temps.

Deux guérisons extraordinaires, dont l'une soumise à l'examen de la sacrée Congrégation a été déclarée miraculeuse, vinrent achever de remplir toutes les âmes d'une joie céleste.

Une pauvre sœur malade, abandonnée par les médecins, Marie-Thérèse Petit, celle-là même qui pendant la Terreur avait sauvé les reliques de la Bienheureuse, était clouée depuis trois ans sur son lit de douleur, et dans un tel état de faiblesse et d'épuisement, qu'en approchant l'oreille de sa bouche on avait peine à saisir quelques-unes de ses paroles. Avertie qu'on va ouvrir le tombeau de la Bienheureuse, elle ranime sa vie dans l'ardeur de sa foi, place sur sa poitrine des linges qui avaient été déposés sur les saintes reliques, et, à l'instant, je ne sais quelle crise se fait dans la région du cœur ; elle y sent comme une révolution. Après quoi, elle se lève entièrement guérie, et s'en va s'agenouiller, heureuse et reconnaissante, au tombeau de sa bienfaitrice. Ce miracle a été mentionné dans le décret des Miracles.

Le même jour arrivait au saint tombeau une pauvre ouvrière infirme, amenée de Lyon par une personne charitable. Elle ne marchait pas, il fallait la porter; la carie qui avait attaqué ses os à la suite d'un accident avait été telle, que les médecins, après lui avoir enlevé la moitié du tibia, avaient déclaré l'amputation nécessaire. On la porte au saint tombeau; tout à coup elle se lève, elle s'agenouille sans douleur, elle se tient debout; la voilà si forte, qu'elle prend plaisir à lasser à la marche celles qui l'avaient amenée impotente.

C'est sous la vive impression de tous ces événements que s'acheva la visite des notaires apostoliques. Après que des procès -verbaux eurent été dressés par les médecins et les chirurgiens jurés, on renferma les saintes reliques dans une nouvelle châsse scellée aux armes de l'évêque, et on les déposa respectueusement sous une dalle, à l'un des angles du cloître, dans la pensée que l'on approchait de l'heure où l'on pourrait les en tirer avec gloire et les exposer enfin sur l'autel à la vénération publique.

Le jour allait venir en effet; car, si éclatants que fussent ces prodiges et tant d'autres qui tous les jours attestaient sa sainteté, qu'étaient-ils à côté d'un autre miracle, plus grand que tous ceux-là, qui, depuis trente ans, s'accomplissait sous les yeux étonnés du xixe siècle! La grande preuve de la sainteté de la Bienheureuse, ce ne sont pas les malades guéris; c'est l'Église de France ranimée, réchauffée par elle aux rayons du sacré Cœur; ce sont ses prophéties réalisées, et les glaces des derniers temps

fondues; c'est le Cœur de Jésus triomphant de tous les obstacles, régnant malgré Satan et ses suppôts; c'est cette merveilleuse renaissance de la foi, de la piété, du plus pur amour de Dieu, du dévouement, le plus enthousiaste à l'Église, dans la France de Louis XV et de Voltaire, de Robespierre et de Marat.

Oui , la France catholique renaît au xixe siècle ; elle s'épanouit aux rayons du sacré Cœur. Tout ce qu'il y avait de bon en elle ressuscite, se développe, se déploie en fleurs plus belles que jamais, en fruits plus suaves, plus savoureux. Voyez les missionnaires, par exemple, les apôtres! à quelle époque ont-ils été plus nombreux, plus pauvres, plus purs, plus féconds qu'au xix° siècle? Nous allons bien vite aujourd'hui; nous avons créé la vapeur, le chemin de fer, le télégraphe; mais il y a quelqu'un qui va plus vite que nous, c'est l'apôtre. Et quand nos soldats poussent aux dernières limites du monde, quand ils arrivent à Pékin , par exemple, il y a quelqu'un qui les y attendait, et qui les reçoit pour chanter le Te Deum! Et quand on touche à ces contrées où l'Anglais lui-même, l'Anglais commerçant, s'arrête, ne se sentant pas le courage de porter plus loin son comptoir, il y a quelqu'un qui ne s'arrête pas, qui marche encore, qui avance toujours : c'est le missionaire français, ranimé, réchauffé au xixe siècle par le Cœur sacré de Jésus-Christ.

Et tandis qu'autour de nous, sur la frontière, se répand cette armée d'apôtres, ici en France , qui ne sent que tous les cœurs se réchauffent?

Le cœur du prêtre d'abord ! Comparez le prêtre de

1770 au prêtre de 1870, à cet incomparable clergé français qui, sous le feu d'une publicité incessante et malveillante, a forcé jusqu'à l'admiration même de ses ennemis.

Le cœur de la vierge! La France sait-elle qu'il y a aujourd'hui, sur le sol français, plus de cent mille jeunes filles qui ont tout quitté, dans l'âge de la jeunesse, de la beauté, à l'heure des plus douces espérances, pour se consacrer à l'adoration et à l'amour de Jésus-Christ! Cent mille jeunes filles pures, chastes, vouées au seul amour de Dieu et des hommes, dans un siècle comme le nôtre! qui ne voit là l'empreinte du Cœur de Jésus-Christ sur le cœur de l'Église?

Et le cœur de la mère! ah ! lui aussi se réchauffe sensiblement. Jamais, à aucune époque, si ce n'est aux premiers siècles du christianisme, les mères n'ont été plus jalouses de la beauté de l'âme de eurs enfants , plus saintement passionnées pour leur salut; jamais elles n'ont mieux transformé leur maternité en sacerdoce et leur amour en apostolat. Ce siècle est bien mauvais, sans doute; mais le cœur des mères y bat trop sublimement pour qu'il n'y ait pas tout à espérer. N'en doutons pas , le siècle des Augustins sera racheté et transfiguré par le siècle des Moniques!

Et le cœur du jeune homme! Est-ce qu'il ne se réchauffe pas, lui aussi? Est-ce que ce n'est pas pour le jeune homme qu'a été fondée cette admirable société de Saint-Vincent-de-Paul qui couvre aujourd'hui le monde? Et toutes ces œuvres de Saint- François-Régis, de Saint-François-Xavier, de Saint-

Joseph, qui les soutient? qui les alimente? N'est-ce pas la jeunesse chrétienne, réchauffée par un plus grand amour de Jésus-Christ! Oh! la jeunesse française! elle a, au xixe siècle, une double et glorieuse auréole : elle a donné son cœur aux pauvres et son sang au pape!

Tout se réchauffe donc : le cœur de l'apôtre, le cœur du prêtre, le cœur de la vierge, le cœur de la mère, le cœur du jeune homme; tous les cœurs chrétiens battent à l'unisson; la flamme sacrée y est, la flamme de l'immolation, du sacrifice et de l'amour. Car à quoi sont-ils tous occupés, ces jeunes gens, ces vierges, ces femmes chrétiennes, ces hommes du monde? à visiter les pauvres, à patronner les enfants, à consoler les affligés, à porter la foi, l'espérance, partout où de détestables doctrines sèment l'irritation et le désespoir. Nommez-moi une infirmité, et je vous dirai quel est le bataillon sacré qui est chargé de la cicatriser ou de la consoler. Et de même que les anciens théologiens enseignaient qu'il y a dans le ciel, pour chaque astre, un chœur d'anges qui le dirige et qui l'anime; de même il y a aujourd'hui, pour chaque misère, un chœur de vierges, ou de jeunes hommes, ou de femmes chrétiennes , qui est chargé de l'enchanter dans l'espérance et de l'embaumer dans la charité.

Mais combien l'admiration augmente quand on voit au prix de quels sacrifices, dans quelle pauvreté, malgré quelles lois et quelles malveillances, se sont établies ou rétablies toutes ces œuvres d'apostolat et de charité! On avait tout vendu, tout pillé, tout

proscrit, tout détruit; on a tout racheté, tout rétabli. Si Louis XIV renaissait, il ne retrouverait rien de sa vieille monarchie, et j'imagine qu'il se recoucherait attristé dans sa tombe, ne voulant pas vivre au milieu d'une société qu'il ne connaîtrait plus. Si la vénérable Marguerite-Marie au contraire reparaissait, elle ne verrait, pour ainsi dire, rien de changé dans l'Eglise. La voilà, dirait-elle, cette sainte Compagnie de Jésus, où j'ai trouvé le P. de la Colombière, le P. Groiset, le P. de Galiffet, tous ces homme vénérables qui ont été les premiers serviteurs et les premiers adorateurs du Cœur de Jésus. Les voilà, ces pieux bénédictins, dont la grande église ombrageait le petit monastère de Paray, les voilà renaissants sur toute la surface de la France, et renouvelés, transformés en Bourgogne par ce vénérable P. Muard, qui en ressuscitant l'ordre de Saint-Benoît, pour le réchauffer, lui a mis sur la poitrine le Cœur sacré de Jésus. Les voilà ces dominicains régénérés, eux aussi, par un homme qui était un saint avant d'être un admirable orateur; ces capucins, ces oratoriens, tous ces religieux et ces religieuses, toutes ces œuvres qui vivaient alors, qui étaient un peu languissantes^ et qui ont retrouvé tout à coup une force , une puissance, une jeunesse, une agilité, qu'elles n'avaient pas dans l'ancienne société, quelque chose qui les rend plus apôtres, plus conquérantes, plus fécondes, plus saintement passionnées pour Dieu et pour l'Église.

Et ce qui achève de confondre l'admiration dans cette renaissance de toutes les œuvres catholiques

au xix° siècle, le voici : elles vivent, toutes dans la misère, et elles vivent toutes dans la liberté.

Elles vivent dans la misère ! On a pris tous leurs biens; on leur a défendu d'en acquérir d'autres; elles mendient, elles tendent la main; elles ne savent pas avec quoi elles vivront demain ; mais elles vivent.

Elles vivent dans la liberté! Le xvin0 siècle criait sur tous les tons que ce qui protégeait les vœux, c'étaient les grilles, les lois, les arrêts du Parlement. Il disait : Brisez les grilles, enlevez les lois, et vous verrez la vie religieuse périr misérablement. Eh bien! les lois ont disparu; les Parlements sont détruits; les grilles, on les franchit quand on le veut, comme on le veut, facilement. Et jamais la vie religieuse n'a été plus pure, plus odorante. Et pendant que les ennemis de l'Église brisaient les grilles et ouvraient les monastères sans parvenir à en faire sortir nos religieuses, l'Église, plus hardie encore, tirait elle-même la vierge de son cloître; elle l'envoyait dans les villes, dans les villages, au milieu des hospices, dans les écoles et les usines, jusque dans les bagnes. Et ces religieuses, si libres, et mêlées à la foule, savez -vous quels vœux l'Église leur fait faire? Des vœux très-courts, la plupart du temps des vœux d'un an. Il y a, chaque année, un jour, le 21 novembre, où près de cent mille religieuses sont libres; leurs vœux sont finis; ils expirent à minuit. Imaginez-vous un pareil spectacle! Cent mille religieuses, tous les ans, sont libres de rentrer dans le monde, de se marier si bon leur semble; et le lendemain matin, à sept heures, à la messe, toutes

reprennent librement et généreusement des chaînes qui étaient tombées d'elles-mêmes et qu'elles n'avaient pas même eu la peine de délier. Je le demande aux détracteurs des ordres religieux, y a-t-il beaucoup de serments qu'on pourrait soumettre à une pareille épreuve?

Et au milieu de ce vaste déploiement de l'amour actif, pendant que se multiplient ainsi les œuvres d'apostolat, de charité, la contemplation ne périt pas. Sait-on qu'il y a aujourd'hui plus de monastères de carmélites qu'il n'y en avait au temps de Louis XIV? Sait -on que la Visitation est aussi fervente, aussi humble, aussi contemplative qu'à l'époque où elle était dirigée par saint François de Sales ou par saint Vincent de Paul? Sait-on que les fils de saint Bernard sont plus nombreux, plus austères dans leurs trappes qu'on ne les avait vus au temps de Rancé? Sait- on que l'oraison renaît dans les familles, parmi les jeunes filles, les épouses, les mères, les femmes du monde? Sait-on que la discipline elle-même rentre dans les mœurs catholiques, et qu'il n'y a point de jours, point de nuits, où une foule de chrétiens, de chrétiennes, d'épouses, de mères, même déjeunes filles n'impriment volontairement sur elles les stigmates sanglants de la passion de Jésus -Christ? Et chaque jour apporte quelque lumière nouvelle sur ces mystères de la contemplation et de la pénitence, enfouis au fond de ce siècle. Et hier encore, je lisais un livre admirable où le plus grand orateur chrétien que nous ayons eu depuis Bossuet, le P. Lacordaire, m'apparaissait tout

meurtri par les fouets de la pénitence, se faisant attacher à un pilier en descendant de la chaire de Notre-Dame et battre de verges jusqu'à ce qu'il s'évanouît; égalant et surpassant en industries sanglantes les plus austères pénitents, sans parvenir à rassasier cette soif d'immolations et de sacrifices qui le dévorait '. Et tout n'est pas dit , ni sur lui , ni sur d'autres, et quand les derniers secrets seront révélés, on comprendra pourquoi ce siècle si agité, si coupable, n'a pas été au fond des abîmes, et on bénira l'Eglise qui l'a racheté, à force de souffrir et de s'immoler pour lui.

Or quelle est la source de toutes ces merveilles? Manifestement, elles viennent toutes du Cœur de Jésus, connu, adoré, aimé, rayonnant enfin sur le monde. L'ancienne crainte est partie; le souffle froid du jansénisme s'est évanoui. Les glaces fondent de toutes parts au feu de l'amour. La table sainte est plus fréquentée ; chaque jour Noire-Seigneur est reçu plus tendrement et par un plus grand nombre. Là est la source cachée, profonde de toutes les merveilles. C'est de là que vient, à l'Église du xixe siècle, sa beauté, sa fécondité, sa force invincible! Le Cœur de Jésus darde sur elle ses rayons. Il la vivifie, il l'échautïe, il la transfigure, il la rend toute belle.

Voilà le grand miracle de Marguerite- Marie. Elle l'a connu d'avance; elle l'a prédit; elle en a tressailli de joie. Dans son humilité, elle a demandé à mourir pour ne pas lui faire obstacle, pour ne pas retarder

i Le P. Lacordaire, sa vie intime, par le R. P. Chocarne; 1 vol. in-8°.

d'une minute la glorification du Cœur de Jésus et le réchauffement universel des cœurs.

C'est ce mouvement religieux, chaque jour plus éclatant et plus irrésistible , qui plaidait à Rome la cause de la Bienheureuse et qui la faisait avancer en dépit de mille obstacles. A partir du voyage à Paray des notaires apostoliques en 1830, il fallut quatorze ans encore pour l'examen des vertus et des écrits de la Bienheureuse. Tout fut analysé, étudié, discuté avec cette exactitude, cette maturité qui caractérisent les actes irréformables de la Cour romaine. La Congrégation des Rites venait de rendre un vote favorable sur l'héroïcité des vertus de notre sainte, lorsque Grégoire XVI mourut , laissant à Pie IX la gloire et la joie de les proclamer.

Ce fut un des premiers actes de ce pontificat illustre. A peine assis sur la chaire de Saint- Pierre, Pie IX leva les yeux vers le Cœur de Jésus ; et un matin, dans le cours du mois de juillet 1846, on le vit se rendre à pied du Quirinal à la Visitation de Rome, y dire la sainte messe, et y annoncer, à toutes les sœurs tremblantes d'émotion, que l'heure était venue de promouvoir à la fois et le culte du sacré Cœur et celui de sa servante. Le décret parut, en effet, le mois suivant, 23 août 1846. C'était pendant l'octave de la sainte fondatrice de la Visitation, sainte Chantai. Une pensée délicate avait présidé au choix de ce jour, et amena de nouveau le Pape au milieu des filles de saint François de Sales pour y célébrer avec elles la glorification future et désormais certaine de leur bienheureuse sœur.

On croyait tout fini. Hélas! il fallut attendre, vingt- quatre années encore, le dernier et solennel décret de béatification (24 avril 1864); mais ces retards n'eurent d'autres résultats que d'exciter l'impatience du peuple chrétien et de préparer à la Bienheureuse un triomphe digne d'elle.

Il commença à Paray par une nouvelle ouverture du tombeau, dans le but de reconnaître définitivement les saints ossements qui ne devaient plus y rentrer, et d'en extraire la relique insigne qui, sur l'autel de Saint- Pierre, devait recevoir le premier hommage du pape et de l'Église. Cette ouverture du tombeau eut quelque chose de triomphal, quoique de très-intime, car nulle démonstration de joie et de culte n'était encore permise au dehors. La fête devait se concentrer dans l'intérieur du monastère. Mais là elle fut splendide. L'humble cloître où reposait la Bienheureuse vit ses pauvres murs disparaître sous la plus brillante ornementation. C'étaient partout des oriflammes , des écussons , des peintures . des devises en vers et en prose. Tout cela gracieux, élégant, pieux et aimable, comme l'esprit de saint François de Sales; et je l'ajouterai, parce que ce fut la chose qui m'émut davantage, tout cela catholique et française un haut degré. Au fond de ce petit couvent, fermé de toutes parts, où les gens du monde s'imaginent qu'on ne sait que lever vers le ciel un œil égoïste, on sentait battre la grande âme de la France; mais de cette France qui n'a pas abdiqué son baptême, et qui , au milieu de ses tristesses et de ses malheurs, a conservé l'espérance. Sur les oriflammes qui pendaient aux

fenêtres, le long de ces galeries couvertes d'emblèmes et de devises, ce n'étaient que cris d'amour pour l'Église, pour le Saint- Père, pour la France, pour Paray. pour'le peuple, c'est-à-dire pour la patrie du ciel et pour celle de la terre , unies là sur tous les écussons , comme elles l'étaient dans tous les cœurs.

Msr de Marguerie, évêqued'Autun, qui avait déployé pour la cause de la béatification la plus intelligente et la plus pieuse activité, présidait cette cérémonie intime. Après avoir constitué un tribunal pour la reconnaissance des reliques, et reçu le serment sur les saints Évangiles de tous ceux, prêtres, médecins, ouvriers, qui allaient concourir à l'ouverture du cercueil, on se rendit auprès de l'humble tombe qui gardait les restes de la vénérable sœur. Ils étaient placés dans un des angles du cloître, sous une simple pierre, sur laquelle on lisait seulement son nom. En revanche, tout autour, on voyait des cœurs d'or et d'argent appendus au mur, en signe de la vénération qui entourait sa mémoire, et des grâces obtenues par son intercession.

La pierre tombale ayant été soulevée avec soin, on aperçut, dans une excavation assez profonde, la caisse en noyer qui contenait les ossements de la Vénérable. Sans l'ouvrir, et après avoir permis seulement à quelques malades d'en baiser les parois, on jeta sur elle une riche dentelle, et laissant aux mains fraternelles et filiales des sœurs l'honneur de porter les saints ossements , on les conduisit en procession, à travers les cloîtres, jusqu'à la salle où

l'on devait les examiner. Les sœurs de la Visitation marchaient devant la châsse, un cierge allumé à la main, psalmodiant l'office des Vierges; les principaux magistrats et habitants de la ville, et plus de trois cents prêtres suivaient en silence les saintes reliques. Tous les visages, recueillis ou brillants de joie, disaient assez de quels sentiments étaient remplis tous les cœurs.

Ainsi sortait de sa tombe, pour n'y plus rentrer, cette illustre vierge ! Ainsi elle traversait de nouveau, après deux siècles, dans un triomphe intime et caché comme sa vie, ces cloîtres qu'elle avait remplis des parfums de son humilité ! En dépit d'une révolution qui avait brisé les empires et dispersé les races des rois, ces mêmes religieuses de la Visitation se retrouvaient là pour lui faire cortège, en portant ses restes bénis sur leurs épaules, et en semant sur ses pas des chants de joie avec des prières et des larmes!

Arrivés à la salle des assemblées, tous s'arrêtent et s'inclinent pour vénérer ce bois précieux qui contient le corps virginal d'une des plus pures créatures qui aient traversé ce monde. On l'ouvre alors, et ce qui reste en ce monde de celle à laquelle se montra si souvent Notre- Seigneur, apparaît de nouveau à tous les regards. Chose admirable ! tout cadavre inspire l'horreur, excepté celui des saints. Ces ossements terreux, ces débris d'une chair qui s'en va en poussière, ce je ne sais quoi qu'on trouve au fond d'un tombeau et qui n'a de nom dans aucune langue, tout cela, eût- il été ha-

bité par le génie, transfiguré par la gloire ou par la beauté, tout cela l'ait peur. Mais que l'amour de Dieu , que l'héroïsme de la sainteté ait fait palpiter ces débris, les voilà vivants à jamais! On voulait les toucher, les baiser; et il ne fallait rien moins que les foudres de l'Église pour empêcher cette foule de se précipiter sur ce corps sacré , d'y coller ses lèvres et de s'en partager les ossements. La mort était vaincue, et on sentait déjà la vie circuler triomphante à travers ces ossements desséchés.

Tl y eut, dans l'inspection et la vénération de ces reliques, un moment saisissant. Une poignante anxiété remplissait tous les cœurs. Le cerveau qui avait apparu en 1830 préservé de toute corruption, en quel état allait -on le retrouver? Dieu nous aurait-il conservé ce signe de vie dans les ossements desséchés? L'évêque souleva le crâne. « Le voilà! le voilà , ce signe auguste ! » Vainement trente-quatre nouvelles années se sont écoulées ; vainement la châsse a été ouverte et le cerveau exposé à l'air; il est le même, intact, quoiqu'un peu raffermi et concentré. On se prosterne; on adore; on se raconte des faits analogues, et tous les cœurs battent d'un saint enthousiasme. Quand Marie Madeleine, par exemple, fut morte et que le temps eut desséché tous ses ossements, il y eut, en elle aussi, un morceau de chair qui résista à toute corruption. C'est celui que Notre- Seigneur avait touché lorsque, Madeleine s'approchant de lui après sa résurrection, il lui mit le doigt sur le front pour l'éloigner, en lui disant : Noli me tangere. Douze cents ans après , sur ce point du front ,

la chair apparaissait vive et vivante, comme pour montrer ce que devient la chair de l'homme, môme le plus profanée, lorsque le doigt transfigura teur de Dieu la touche pour la purifier. De même, quand saint Jean Népomucène eut été martyrisé pour n'avoir pas voulu révéler le secret de la confession, tout fut la proie de la mort, sauf la langue. On la retrouva trois cents ans après, fraîche et vivante, dans son crâne desséché, pour être un éternel témoin de la divinité de la confession. De même encore, quand sainte Chantai eut expiré, rien ne put éteindre son cœur. Il semble vivre encore. A certains moments on le voit se gonfler de tristesse et d'amour, comme pour apprendre au monde à ne pas douter de l'ardeur avec laquelle il battait de son vivant , puisque ce cœur incomparable semble vivre et battre, même après sa mort. Ici , c'est le cerveau qui a résisté à tout, parce que c'est du cerveau que le monde a douté : Dieu l'a conservé, afin de nous rendre vénérables les pensées qui en sont sorties, et que nous ajoutions foi aux sublimes révélations dont il a été l'organe.

Ah ! bien des années passeront avant que j'oublie l'émotion dont je fus saisi lorsqu'il me fut donné de toucher de mes mains la tête entière et intacte de la Bienheureuse, et, presque seul, car on avait fait retirer la foule pour donner aux médecins plus de liberté dans la reconnaissance des reliques, de contempler à loisir et successivement ce qui reste de son corps, et, en étudiant son corps, de conjecturer ce qu'avait dû être sa sainte âme. Ces ossements dé-

licats, ces lignes bien proportionnées, la beauté du front, la largeur des tempes, l'intégrité du cerveau \ la finesse des lignes du visage, tous ces débris du vase mortel où fut renfermée une si belle âme , me permettaient d'entrevoir la Bienheureuse, telle, me semblait-il, qu'elle fut, il y a deux cents ans, aux jours de son pèlerinage terrestre : d'une taille moyenne; d'un tempérament frêle et délicat, comme Dieu le fait aux âmes qu'il destine à de grandes souffrances; d'une sensibilité exquise, ainsi qu'il convient à ceux qui doivent aimer beaucoup. Avec cela, une grande raison, un bon sens parfait, un jugement à toute épreuve, comme en ont besoin les voyants, afin de ne pas mêler des imaginations et des pensées humaines à ce que Dieu daigne leur révéler. Et enfin, pour achever ce portrait, une volonté douce mais invincible; une âme patiente mais inébranlable et ne reculant devant aucune opposition; d'une ardeur d'amour et d'une puissance de dévouement qu'aucun sacrifice ne pût jamais rassasier, et surtout d'une élévation, d'une délicatesse et d'une profondeur de cœur qui la rendît capable de comprendre celui du divin Maître, d'en deviner les sublimes inventions, de les présenter à un monde froid et railleur, et, en les lui faisant accepter, de préparer sa régénération.

Voilà l'illustre Marguerite-Marie, telle que réapparaissait son âme, pendant que, d'une main res-

i Ce cerveau, si miraculeusement conservé, a été extrait du crâne et placé dans un magnifique reliquaire spécial, qui est exposé à la vénération des fidèles.

pectueuse et d'un cœur ému, nous replacions un à un, dans une riche châsse en argent doré, les débris de son corps virginal. Après quoi, les religieuses de la Visitation le remirent sur leurs épaules joyeuses, et nous le transportâmes triomphalement au chœur intérieur du monastère, sur un trône qui lui avait été préparé, et au-dessus duquel on voyait deux anges qui soutenaient une couronne de vierge. C'est là que ces reliques précieuses devaient demeurer, jusqu'au jour solennel de la béatification.

Elle eut lieu à Rome le 4 septembre 1864. Dès le matin , le canon du fort Saint-Ange annonça , par des salves joyeuses, que l'amante du Cœur de Jésus venait d'être proclamée Bienheureuse. Sur le soir du même jour, Pie IX vint s'agenouiller devant son image, suivi d'un nombreux cortège, où l'on remarquait plus de deux cents prêtres français. L'évêque du diocèse de la Bienheureuse s'avança près du père commun des fidèles, et lui offrit, avec ses vœux et ceux de l'Église de France, quelques dons modestes ; entre autres un bouquet de fleurs , emblème des vertus que son diocèse avait vues fleurir dans l'humble parterre de la Visitation de Paray, et dont les parfums allaient embaumer l'Église.

L'année suivante, les fêtes de la Béatification se célébrèrent dans tous les monastères de la Visitation. A Paray, elles durèrent trois jours, et eurent un éclat extraordinaire. Plus de cent mille personnes y assistèrent. Son Éminence le cardinal-archevêque de Besançon les présida, assisté des archevêques et évêques d'Autun, de Bourges, de Dijon, de Nîmes,

d'Évreux, d'Annecy, d'Hébron; des abbés mitres de Sept-Fonds, d'Aiguebelles , du mont des Olives, de Sainte-Marie-du-Mont , de la Grâce-de-Dieu ; entouré de plus de quatre cents prêtres et d'une foule de religieux de tous les Ordres. Les saintes reliques, tirées enfin de l'humble châsse de bois, avaient été renfermées dans une magnifique châsse d'argent doré, semée de pierres précieuses, d'améthystes, de topazes, et ornée de peintures sur émail, dans le style du moyen âge. Pendant trois jours elles furent portées en triomphe, à travers les rues pavoisées de Paray, sur les épaules de vingt- quatre prêtres, revêtus de dalmatiques. Rien ne peut rendre la beauté de ces processions, qui rappelaient l'éclat des fêtes du moyen âge. Mais ce qu'il serait plus difficile encore de dire, c'est leur caractère triomphal, la joie peinte sur tous les visages, l'enthousiasme qui faisait battre tous les cœurs. On se sentait au dernier acte d'un drame sublime. On s'en rappelait les humbles commencements, les péripéties douloureuses, les dures épreuves. On en touchait de la main le splendide dénoùment. Ce que Dieu avait promis était donc réalisé. L'Église de France était là, sous tous les yeux, vivante, fervente, renouvelée et réchauffée par les rayons du sacré Cœur. La Bienheureuse montait sur les autels. Le Cœur de Jésus régnait, malgré tous ses ennemis. Il irradiait le monde.

Après trois jours d'une sainte ivresse, on reporta le corps virginal de la Bienheureuse dans la chapelle de la Visitation. C'est là que repose maintenant notre humble Marguerite- Marie. On l'a cou-

chée, dans sa châsse splendide, sous le marbre blanc de l'autel, à l'endroit même où était Notre- Seigneur lorsqu'il lui apparut Cinquante-trois lampes enveloppent de lumière tout cet autel devenu un sépulcre, et y brûlent jour et nuit en l'honneur de l'humble servante de Dieu et de son divin Époux. Quand le pèlerin arrive, il s'arrête involontaire ment ému. Ces suaves mystères accomplis ici même; d'un côté, cette virginité, cette tendresse, cette soif d'immolation, ce détachement céleste; de l'autre, cette condescendance , cette miséricorde , cet amour infini, et les effets divins, touchants, sublimes, du drame accompli sur cet autel : tout cela parle à l'àiiie. On s'oublie des heures dans une muette contemplation. Il y a eu des lieux singulièrement vénérables sur la terre ; il y en a bien peu de plus augustes et de plus doux.

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