‹ Histoire de la bienheureuse Marguerite-MarieChapitre 28 sur 58 · MARCHE A SON ACCOMPLISSEMENT · texte numérisé non relu

MARCHE A SON ACCOMPLISSEMENT

Abner L'arche sainte est muette et ne rend plus d'oracles.

Joad Eh ! quel temps fut jamais plus fertile en miracles! Auras -tu donc toujours des yeux pour ne pas voir, Peuple ingrat?

(Racine, Athalie.)

Si la première partie de la mission confiée à la Bienheureuse était finie, il n'en était pas de même de la seconde. La parole dite pour le pape et pour l'Église avait été entendue et réalisée; la parole dite pour le roi et pour la France avait été méprisée. Ni Louis XIV ni Louis XV n'avaient daigné s'en occuper, et le gémissement de Louis XVI, captif, s'était perdu dans les blasphèmes de la Révolution. Aussi , tandis que l'Église, en France, s'épanouissait au

xixe siècle sous les doux et chauds rayons du sacré Cœur, el produisait sans relâche et sans fatigue les fruits les plus savoureux de la foi, de la charité, de la pureté, de l'apostolat et du martyre, la société civile et politique se détraquait de plus en plus. Vainement Dieu avait fait à la France du xixe siècle les plus beaux dons; autant de génie, d'éloquence, de science, de gloire qu'en aucune autre époque; comme un malade qui refuse le seul remède qui pourrait le guérir, elle voyait son mal empirer chaque jour. Arrachée par une révolution utopiste et impie à sa vieille constitution nationale et chrétienne, fruit d'une expérience de quinze siècles, elle n'a pas pu depuis retrouver son assiette. Elle a tour à tour essayé l'empire, la royauté constitutionnelle, la république; elle est retournée à l'empire; elle est retombée en république; toujours agitée, inquiète, mal à l'aise; jusqu'à ce qu'enfin, lasse de toutes les constitutions, ne sachant laquelle choisir, elle a fini par essayer de dormir sur l'oreiller du provisoire ; montrant ainsi au monde, en sa personne, la plus haute impuissance politique que l'histoire ait encore connue.

En même temps elle sent gronder dans son sein des passions bien autrement redoutables. Ce qui se cachait honteusement dans les plis et replis des cœurs coupables : l'orgueil, l'envie, la convoitise du bien d'autrui , refoulé jusque-là dans l'ombre par la puissance de la conscience chrétienne, se montre en public, s'associe et devient une armée. Le canon de la guerre civile, que l'on n'avait pas entendu en

France depuis Henri IV, qui n'avait retenti ni au xvne siècle, ni même au xvme, commence à gronder au xixe: trois jours d'abord en 1830; à deux reprises en 1848; pendant six semaines en 1870. A mesure que l'on avance, de quinze ans en quinze ans, la guerre fratricide prend de plus vastes et de plus odieuses proportions.

Pendant ce temps, la France riche danse sur le volcan et en attise la flamme. Ses grands écrivains , Lamartine, Thiers, Michelet, Victor Hugo, glorifient Robespierre, innocentent Marat, excusent l'échafaud de Louis XVI, et y saluent même un grand acte patriotique. Ses savants emploient leur érudition, leurs découvertes et les ressources même de l'État à établir qu'il n'y a point de Dieu , point d'âme, point d'esprit vivant et immortel ; que tout se réduit à la vile matière, et que les idées de bien, de mal, de vice, de vertu, de liberté, de responsabilité, sont de bons vieux mots, dignes de tout mépris, ainsi que ceux qui nous les ont enseignés. Ses industriels, ses grands propriétaires, les directeurs de ses travaux publics ne négligent aucun moyen d'arracher Dieu et toute idée de religion au cœur de l'ouvrier, du travailleur, du pauvre; excellent moyen de le rendre probe, honnête, chaste et religieux observateur des droits et du bien d'autrui. Ses poètes, ses romanciers, ses dramaturges travaillent jour et nuit à faire du théâtre un mauvais lieu. Ses grandes dames semblent regretter les jours heureux de Mme de Montespan , de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, et, n'ayant plus sous les yeux de

si illustres modèles , s'appliquent à imiter les allures, les costumes, la démarche, jusqu'au langage des personnes les plus méprisables. Les mœurs se corrompent, les esprits s'étiolent, les caractères s'affaissent, les santés se détraquent, la laideur physique et morale envahit tout. Et pendant ce temps, nos graves hommes d'État ne sont occupés qu'à surveiller Dieu et la religion afin qu'ils ne prennent pas trop d'influence.

Viennent donc les barbares ! leur heure a sonné. Qu'un coup de sifflet de la Providence les éveille dans leur sauvagerie savante, les arrache à leurs landes stériles; qu'ils se lèvent, et qu'ils infligent à la France coupable un exemplaire châtiment!

L'histoire en parlera longtemps. Elle ne saura comment peindre la reine des nations, habituée à vaincre, et toujours vaincue; se relevant vingt fois dans un héroïsme que n'eussent pas connu ses vainqueurs, et retombant vingt fois dans la poussière; tous les conseils renversés; les chefs paralysés ou éteints; les éléments se tournant contre nous pour mieux marquer d'où nous venait la défaite, et, en sept mois de lutte, la France ne retrouvant ni un éclair de son génie, ni un rayon de son bonheur 1

Et, comme s'il fallait que tout soit extraordinaire dans cette nation, même ses malheurs, au moment où s'achève cette épouvantable guerre, quand il faut poser Tépée, voici Paris qui s'embrase tout à coup de flammes fratricides : nos monuments, nos palais, nos bibliothèques , nos musées détruits par des mains françaises; des bandes de bêtes fauves à face hu-

maine pillant à la lueur de l'incendie, profanant les églises, fusillant les évoques, les prêtres, les magistrats, les soldats; et sur les hauteurs voisines, au Mont-Valérien, à Vanves, à Saint-Denis, les Prussiens qui regardent avec leurs longues-vues et qui battent des mains en voyant brûler la grande ville qu'ils n'ont pas pu prendre.

Voilà ce que contemplera d'abord l'histoire, et, comme à la chute de Rome, elle y soupçonnera le doigt de Dieu.

Mais bientôt, de cette scène d'une grandeur déjà si tragique, elle s'élèvera à un spectacle plus solennel encore et plus haut. Cette France vaincue, meurtrie, étendue sur vingt champs de bataille, elle la verra se diviser en deux Frances : l'une, toujours pleine d'elle-même et frivole, qui cherche dans les combinaisons de la politique, dans les récriminations et les condamnations, un remède à ses maux , ou du moins une consolation , la preuve qu'elle n'a pas été coupable; l'autre qui se frappe la poitrine, qui demande pardon, qui lève les yeux vers le ciel, et qui, pour être plus sûre de conjurer les foudres qui sont dans les mains de Dieu, au lieu de baiser ses pieds et de les mouiller de larmes, monte hardiment jusqu'à son Cœur.

Chose mémorable! ce recours au Cœur de Jésus, qui, en 93, s'était présenté spontanément et comme d'instinct à toutes les victimes, s'est présenté, de lui-même aussi, en 70, à tous les vaincus. Cette pensée, qui dormait depuis soixante ans dans le cœur de la France, s'est réveillée à la lueur san-

glante de nos défaites, sur tant de points à la fois, et avec si peu d'entente, qu'il est impossible de n'y pas sentir la main de Dieu. C'est le père tendre et bon qui rappelle à un enfant malade la pensée du grand remède.

Le premier fait que nous allons raconter suffirait à lui seul pour montrer la main miséricordieuse de Dieu. Dans les derniers mois de 1870, au moment où toutes nos armées régulières étaient détruites ou paralysées sous les murs de Metz et de Paris, on vit se lever, sur mille points à la fois, des bandes de volontaires. Ils avaient différents noms, différents fanions; mais qu'importait? l'heure des exclusions était passée. On faisait appel à tous les dévouements. Les zouaves pontificaux vinrent les premiers offrir leur épée à la France. Les Vendéens se levèrent sous les ordres de Gathelineau. Les Bretons s'organisèrent en tirailleurs. Or, d'elles-mêmes, sans entente préalable, toutes ces différentes troupes mirent le Cœur de Jésus sur leur poitrine: celles-ci, parce que c'était l'emblème que Pie IX avait béni et leur avait donné au moment de Mentana; celles-là, en souvenir de leurs pères : Henri de la Rochejaquelein, Lescure, Bonchamps, Charette; toutes en mémoire des consolantes et prophétiques révélations de Paray. La suite fit voir si le Cœur de Jésus, placé sur un cœur de soldat et de Français, le fait battre moins vaillamment.

A quelques jours de là, par une froide nuit, le 1er décembre 1870, deux officiers supérieurs se dirigeaient vers Patay, où allait se jouer, le lende-

main, la dernière partie de la France. L'un était le général de Sonis, commandant le 17° corps d'armée; l'autre le colonel de Charette, qui était à la tête des zouaves : tous deux profondément émus par la solennité de l'heure qu'ils traversaient, et par l'évidente certitude que, sans un secours éclatant de Dieu, c'en était fait de la France. Le froid était glacial, et il devenait impossible de se tenir à cheval. Le général et le colonel mettent pied à terre et continuent leur route. Tout en marchant, le général exprime à M. de Charette le regret de ne point voir sur son fanion un emblème religieux plus caractéristique. « Mon général, reprend le colonel, je puis vous offrir ce que vous souhaitez. » Et alors il raconte au général que, le jour même où il avait reçu du gouvernement français l'autorisation de combattre avec les zouaves à la condition qu'ils prendraient le nom de volontaires de l'Ouest, un drapeau, sur lequel était peint le sacré Cœur, lui était arrivé de loin avec cette adresse : Aux défenseurs de l'Ouest. Il avait su plus tard que ce drapeau avait été brodé, à Paray, par les religieuses, et envoyé à Tours, à M. Dupont, avec le désir qu'il parût sur les champs de bataille. Le général de Sonis vit là comme une inspiration de Dieu, et la bannière du sacré Cœur fut adoptée aussitôt pour être l'oriflamme des zouaves. Seulement, pour ne créer aucune difficulté, il fut décidé qu'on ne la déploierait qu'au moment où elle pourrait recevoir le baptême du feu, afin que la France ne la vît que quand elle aurait été teinte et pour ainsi dire sacrée par le sang français.

On était sûr qu'après la bataille cette bannière, victorieuse ou vaincue, se serait conduite de telle sorte qu'elle ne passerait pas devant une armée française sans faire incliner toutes les épées.

Le lendemain, 2 décembre 1870, premier vendredi du mois, jour consacré au sacré Cœur, la messe est célébrée dès les trois heures du matin. Le général de Sonis, le colonel de Gharette, la plupart des officiers, un grand nombre de soldats s'approchent de la sainte Table , pour apprendre du Cœur de Jésus à souffrir et à s'immoler. La bataille s'engage aussitôt, et, malgré la disproportion des deux armées, reste indécise jusqu'à deux heures et demie du soir. Mais alors, les renforts ennemis se succédant sans relâche, on entrevoit le moment où, à moins d'un effort héroïque et heureux, il faudra songer à la retraite. Le général de Sonis prend sa résolution. Il ramasse une colonne d'attaque et essaye de la lancer contre le village de Loigny. Deux régiments se couchent par terre et refusent d'avancer. Le général n'hésite plus. Il court aux zouaves : « Messieurs, voilà l'heure de montrer ce que savent faire des Français et des chrétiens. En avant! » Un cri d'enthousiasme lui répond. Le sergent Henri de Verthamon s'élance à cinquante pas à la tête du bataillon, et déploie l'étendard du sacré Cœur. Tous se précipitent aux cris de : « Vive Pie IX! vive la France ! » Il fallait franchir un assez long espace de terrain sous une épouvantable mousqueterie. Les zouaves le traversent calmes et en bon ordre, sans tirer un coup de fusil. Arrivés en face du petit bois, ils

ouvrent le feu, s'élancent à la baïonnette, fouillent le bois, chassent les Allemands, arrivent au village et plantent le drapeau du sacré Cœur sur la position , au milieu d'un nuage de poudre qui l'enveloppe comme un nuage d'encens.

Mais là, l'ennemi s'aperçoit de leur petit nombre. Il se remet de sa surprise; il appelle sa réserve; il masse ses rangs. Après avoir étonné les Prussiens par leur élan, c'est l'heure pour les zouaves de les étonner par leur héroïsme. Le général de Sonis, Charette, Troussures tombent à côté de la bannière du sacré Cœur, qui devient la cible des projectiles. Verthamon, qui la tient, meurt en l'empourprant de son sang. Le comte de Bouille ramasse aussitôt le drapeau, et, frappé à mort, le passe à son fils le comte Jacques de Bouille, qui, après l'avoir tenu quelque temps, succombe à son tour. Le Parment, qui lui succède, a la main brisée et le remet au sergent Landcau, qui le garde tout teint de sang et troué en plusieurs endroits. La plupart des zouaves sont renversés ou vont l'être. Ils tombent dans le Cœur de Jésus, jetant sur ce champ de bataille un rayon de pure gloire qui rappelle le temps des croisades.

Le surlendemain Orléans était emporté, et le reste des zouaves allait se faire hacher au Mans pour couvrir la retraite de Chanzy. Cinq mois plus tard, Paris se rendait, la guerre était finie, et les zouaves licenciés. Mais avant de se séparer ils voulurent, en prenant congé de leur drapeau , lui décerner une suprême ovation , et accomplir un acte dont les évé-

nements qui venaient de se passer leur avaient donné la pensée. Ils se réunirent donc à Rennes, dans une église. Là, pendant le saint sacrifice, au moment de la sainte communion, le drapeau du sacré Cœur fait son entrée solennelle, et vient se placer au pied de l'autel. M. de Charette, devenu général, et ses officiers se groupent autour de lui; l'aumônier en chef, M1^ Daniel, lit à genoux un acte de consécration au Cœur de Jésus , rédigé et envoyé par le général de Sonis , retenu au loin par les suites de sa blessure. Puis le général de Charette prononce d'une voix vibrante les paroles suivantes :

« A l'ombre de ce drapeau , teint du sang de nos plus chères victimes, moi, général baron de Charette, qui ai l'insigne honneur de vous commander, je consacre la légion des volontaires de l'Ouest, les zouaves pontificaux, au sacré Cœur de Jésus; et avec ma foi de soldat je dis de toute mon âme et je vous demande de dire tous avec moi : Cœur de Jésus , sauvez la France ! »

Un cri unanime, spontané, formidable, lui répondit : Cœur de Jésus, sauvez la France/

Ainsi s'acheva cet épisode héroïque de nos tristes guerres. C'était la seconde fois depuis l'oriflamme des croisades qu'un drapeau religieux paraissait sur un champ de bataille. Le premier avait été porté par Jeanne d'Arc ; le second le fut par les zouaves.

Pendant que de telles choses se passaient sur les champs de bataille et que s'accomplissait d'une manière si merveilleuse, et en même temps si peu prévue, la parole de Notre -Seigneur à la Bienheu-

rcuse : « Je veux que l'image de mon Cœur soit gravée sur les étendards de la France, » une autre parole de Notre- Seigneur se réalisait d'une manière encore plus inattendue. De pieux etéminents laïques, exilés de Paris , s'entretenaient des malheurs de la France, et cherchaient par quels moyens on pourrait y mettre un terme. Tout à coup l'inspiration leur vint de faire le vœu solennel de construire un jour, au centre de Paris, une église consacrée au Cœur de Jésus. Ils en rédigèrent aussitôt l'acte, et dans cet acte on lit ces paroles :

« En présence des malheurs qui désolent la France et des malheurs plus grands peut-être qui la menacent encore;

« En présence des attentats sacrilèges commis à Rome contre les droits de l'Église et du Saint-Siège et contre la personne sacrée du Vicaire de Jésus- Christ;

« Pour faire amende honorable de nos péchés, pour en recevoir le pardon par l'intervention miséricordieuse du Cœur sacré de Notre-Seigneur Jésus- Christ, et obtenir, par la même intervention, les secours extraordinaires qui seuls peuvent délivrer le Souverain Pontife de sa captivité, faire cesser les malheurs de la France et amener sa rénovation religieuse et sociale, nous promettons, lorsque ces grâces nous auront été accordées , de contribuer selon nos moyens à l'érection à Paris d'une église consacrée au sacré Cœur de Jésus, érection qui sera demandée à l'autorité ecclésiastique compétente. »

Les signataires de cet acte pensaient-ils à la rêvé-

lation faite à la Bienheureuse? Pas plus peut-être que les Vendéens sur les champs de bataille, ou les volontaires de l'Ouest à Patay. Mais quelqu'un y pensait pour eux.

La guerre finie, ils n'oublièrent pas leur vœu, et leur premier acte fut de s'adresser à l'archevêque de Paris pour lui soumettre ls projet qu'ils avaient conçu et lui demander sa bénédiction pour l'accomplir. Le siège de saint Denys était occupé alors par Mer Guibert, qui venait d'y remplacer l'illustre victime de la Commune, Msr Darboy. Le prélat, dans son intelligence et sa piété, comprit la grandeur chrétienne d'une telle pensée; et, non content d'accorder l'autorisation qu'on lui demandait, il résolut de consacrer à sa réalisation son autorité, sa haute position, son influence et tout son cœur. En conséquence, il s'adressa à tous les évêques de France et les pria de lui venir en aide. L'œuvre prenait déjà d'elle-même des proportions nouvelles. Ce qui ne devait être dans l'origine qu'une chapelle, une petite église, émanée de l'initiative de quelquesuns, allait devenir une église nationale, construite avec l'argent , le concours et le cœur de la France tout entière.

Restait à en chercher l'emplacement. Or, quand on regarde le plan de Paris, on aperçoit au septentrion une montagne célèbre, non-seulement par les trésors géologiques qu'elle renferme dans ses flancs et qui font, de sa composition mystérieuse au milieu de ce vaste bassin de la Seine, une merveille inexplicable encore à la science ; mais célèbre surtout parce

que, depuis les âges les plus reculés, elle a toujours été un lieu saint. C'est là que saint Denys, venant évangéliser les Gaules, rencontra les idoles les plus fameuses et les brisa ; c'est là qu'il succomba sous la rage des païens, consacrant et transfigurant cette montagne par son sang ; c'est là que, sur le lieu même de son supplice, s'éleva cette illustre église, bâtie et rebâtie d'âge en âge, consacrée au xme siècle par Innocent III , et où l'on a vu venir en pèlerinage tout ce que Paris a jamais possédé d'hommes éminents par la sainteté. C'est là que saint Ignace et ses compagnons jetèrent les fondements de la Compagnie de Jésus. C'est là que se rencontrèrent, dans la même foi et les mêmes souvenirs, le cardinal de Bérulle, M.Olier, le Père de Condren , Bossuet, saint Vincent de Paul. Montmartre est le lieu sacré de Paris. Le peuple, qui garde mieux que les grands les traditions des saintes choses, n'a jamais cessé d'aimer et de visiter Montmartre.

Nul emplacement ne pouvait donc mieux convenir; et, s'enhardissant à mesure qu'on avançait, on résolut de bâtir, sur cette montagne d'où l'on domine la grande cité, un temple qui, par l'immensité de ses proportions, la beauté de ses grandes lignes, la splendeur et la richesse de ses ornements, fût vraiment un temple national consacré par la France tout entière au Cœur de Jésus.

Dignum pollenti pectore carmen Condere pro rerum majestate.

Et, afin de bien marquer de quelle inspiration il

était né, on décida qu'on graverait sur le frontispice ces paroles :

SACRATISSIMO CORDI CHRISTI JESU GALLIA PŒNITENS ET DEVOTA '

Pour réaliser une aussi gigantesque entreprise, il fallait exproprier un certain nombre de maisons qui occupaient le sommet de la montagne. La question se trouva ainsi amenée d'elle-même devant l'Assemblée nationale, c'est-à-dire, puisque la France était en république, devant le Souverain. C'était une occasion que la bonté de Dieu offrait à la France d'accomplir ce que Louis XIV n'avait pas fait, mais ce que Louis XVI, éclairé par le malheur, avait promis à Dieu dans sa prison. Du moins, si l'Assemblée nationale laissa échapper cette providentielle occasion , elle fît un acte considérable et qui lui sera un éternel honneur. Elle vota l'expropriation pour cause d'utilité publique; c'est-à-dire qu'elle déclara qu'il y avait utilité publique à ce que la France repentante élevât un temple au sacré Cœur. Cette église n'étant pas demandée à titre de paroisse, ni exigée par les besoins du culte, le vote de l'Assemblée ne pouvait avoir que ce sens, ainsi que

i La première formule dédicatoire était :

CHRISTO EJUSQUE SACRATISSIMO CORDI GALLIA PŒNITENS ET DEVOTA

C'est Rome qui fit changer cette formule, ne voulant pas que le Cœur adorable de Noire -Seigneur apparût séparé de sa personne divine.

le firent remarquer les adversaires du projet. La France l'entendit de cette manière; et l'idée de cette église nationale au sommet de Montmartre, idée populaire dès le premier jour, et bénie aussitôt par le souverain pontife Pie IX', prit un élan nouveau. Des souscriptions s'ouvrirent dans tous les diocèses, des comités se formèrent pour exciter et entretenir le zèle, et bientôt des initiatives intelligentes et délicates se firent jour. L'armée demanda à construire et à décorer à ses frais une chapelle. Les ouvriers peu après s'offrirent aussi à en bâtir une qui serait consacrée à Jésus ouvrier. Ce mouvement se continuera. Les mères chrétiennes voudront en élever une à sainte Monique; les enfants auront aussi la leur, consacrée à Jésus enfant. Les prêtres en dédieront une à Jésus prêtre; les évêques, à Jésus pontife. Les vierges n'oublieront pas leur divin Époux. Et le temple, bâti avec l'or et l'argent de la France, sera peuplé des inspirations les plus suaves de sa piété et de son cœur. Qui en fera la consécration solennelle? Nul ne le sait. On peut seulement s'attendre à ce que d'ici là Dieu descendra dans le chantier et se fera reconnaître à des coups qu'on n'eût pas attendus. Il a dit à la Bienheureuse : « Je veux qu'un temple soit dédié à mon divin Cœur. » Il aidera à la bâtisse; et, comme il est dit de plusieurs de nos vieilles cathédrales qu'au jour de leur consécration on entendit des voix angéliques qui remplissaient l'air

i Voir, aux notes, le bref de sa sainteté Pie IX à Msrl'archevêqne de Paris.

des chants les plus suaves, on peut croire que ce jour- là, sur la France agenouillée, descendront des paroles célestes, les paroles de l'amour et du pardon.

C'est dans ce temple que sera faite , par la bouche de son Souverain, quel qu'il soit à cette époque, la consécration de la France au divin Cœur de Jésus. Ce jour sera grand dans notre histoire. L'antique alliance sera renouée , et Dieu redeviendra le Dieu des Francs.

On aurait pu croire que les actes que nous venons de raconter : l'apparition de la bannière du sacré Cœur sur nos champs de bataille, et la construction à Paris d'une église nationale au Cœur de Jésus; que ces deux actes si extraordinaires ne seraient pas surpassés. Ils le furent cependant; et le mois de juin 1873 fut témoin d'un fait qui, soit qu'on examine le temps où il a apparu, la manière dont il s'est accompli, les proportions gigantesques qu'il a revêtues, a l'aspect d'un miracle.

Déjà, un peu après la fin de la guerre, au lendemain des horreurs de la Commune, vers l'automne de 1871 et pendant l'année 1872, on avait senti passer sur la France un souffle inaccoutumé. Les sanctuaires célèbres étaient de plus en plus fréquentés; les pèlerinages commençaient; timides d'abord, comme ces premiers souffles qui annoncent la tempête. Elle se leva en 1873, cette tempête de la prière, du repentir et de l'amour. Toute la France catholique s'agita , emportée par un élan que, depuis six siècles, elle ne se connaissait plus. Il y eut des

pèlerinages nationaux : à Lourdes, à la Salette, à Chartres, à Fourvières, à Pontmain, au Puy. La France s'y précipita, suppliante. Lourdes, en une journée, vit s'agenouiller cent mille hommes. Il y eut ensuite des pèlerinages locaux. Chaque diocèse eut le sien, où l'on voyait quelquefois jusqu'à trente mille pèlerins. Si on avait la statistique exacte de tous les pèlerinages de 1873, on en serait étonné.

Entre tous ces pèlerinages , celui de Paray eut un rang à part. On avait estimé qu'un jour suffisait à tous les autres. On prit un mois pour celui de Paray, où l'on sentait que la France tout entière allait venir. Marseille, la ville du sacré Cœur, ouvrit la marche et parut la première. Puis, tous les jours, deux, trois, quatre, cinq diocèses arrivaient, bannières déployées. Le 20 juin, vendredi après l'Octave du saint Sacrement, il y eut 25,000 hommes. Le mois ne suffit même pas à cette procession, qui se renouvelait chaque jour. Il fallut le prolonger jusqu'à la fin de juillet. Puis, quand le flot des Français commença à diminuer, arrivèrent des pèlerins anglais, hollandais, belges. Et ceux qui ne pouvaient pas venir encore, les Américains, les Anglais, les Polonais, les Irlandais, envoyaient leurs bannières pour les représenter. L'aimant invisible et jusque-là caché dans le secret du monastère avait été mis au grand jour; il attirait tous les cœurs. « Des centaines de bannières, de cœurs, à'ex-voto, de lettres, nous sont adressées de tous les coins de la France, écrivent les religieuses de Paray. Toutes les paroisses, toutes les communautés, tous les établis-

sements tant soit peu religieux de la capitale envoient leurs souvenirs... C'est un rassemblement inouï... Nous avions cru pouvoir prendre note des ex-voto; mais au bout de trois jours nous comprenions que ce compte était impossible. Notre grille du chœur ne suffisait pas pour les suspendre, et on en trouvait partout. Toutes ces manifestations peuvent se résumer par ce mot inscrit des milliers de fois sur les ex-voto : La France au sacré Cœur de Jésus */

Mais ce n'était pas seulement le temps, la durée, la quantité de personnes dont il se composa qui donnaient à ce pèlerinage le caractère d'un miracle; la manière dont il se fit n'est pas moins surprenante. Elle fut la même partout, et elle tranche tellement avec les habitudes françaises, qu'on se demande comment elle put s'établir si spontanément et si unanimement. On partait d'une église, et on se rendait en procession à la gare. Là , les pèlerins arboraient et plaçaient sur leur poitrine l'image du Cœur de Jésus. Puis, au premier coup de sifflet, les chants commençaient. Chaque siècle a presque toujours créé, pour exprimer sa pensée, pour donner une âme à l'émotion qui le soulève, un chant populaire. Qui en est l'auteur? D'où vient-il? Qui l'a posé un jour, fier ou terrible, sur les lèvres des foules? Ni la Grèce au temps de Tyrtée, ni nos ancêtres, les vieux Gaulois dans leurs forêts, ni la France à l'époque de ses grandes crises, ne le sauraient dire. Personne ne l'a écrit; tout le monde le chante; il est sorti de l'âme

i Circulaire de Paray sur le pèlerinage du mois de juin 1873.

du peuple. Ainsi de cet hymne qui retentit alors pour la première fois, ardent et triste, suppliant et tendre, touchant, avec des larmes, toutes les douleurs de l'Église de la France, et poussant à chaque refrain un cri d'espérance et de pardon. Bien différent de ces clameurs sauvages des peuples en révolution, il fait appel aux tendresses du Ciel et non aux colères delà terre; au lieu de surexciter les âmes dans la haine, il les apaise dans le repentir.

Pendant le voyage nous chantions dans chaque wagon, livrant nos âmes à une sorte de joie pieuse et recueillie, comme si nous avions été dans une chapelle isolée. Mais le train ralentissait-il sa marche, on entendait ce chant sortir de chaque wagon. C'était quelque chose de si inusité et de si doux, que les larmes venaient aux yeux.

Il arrivait queiquefois à deux trains de se rencontrer à une même station. On se mettait aux portières, et les deux wagons chantaient en chœur. Je n'oublierai jamais l'émotion dont je fus rempli à une station où notre train était arrêté pour laisser passer deux trains spéciaux qui arrivaient de Paris. L'un de ces trains, en passant comme la foudre, nous jeta ces vers du cantique :

Pitié , mon Dieu , sur un nouveau Calvaire Gémit le chef de votre Église en pleurs !

En un instant nous fûmes debout, avec un cri spontané, unanime : « Vive Pie IX! Vive la France! »

Le matin de la grande fête , 20 juin 1873 , le soleil se leva splendide. Pendant tout le mois, du reste,

pas un seul jour les processions ne furent arrêtées par la pluie. On avait dit autrefois : le soleil d'Austerlitz ; on disait maintenant : le soleil du sacré Cœur.

A mesure que nous approchions de Paray, les gares prenaient des aspects inaccoutumés. Des foules de pèlerins s'y pressaient longtemps avant l'heure : des prêtres, des religieuses, des essaims déjeunes filles, vêtues de blanc, gaies comme des oiseaux, portant le Cœur de Jésus sur leur poitrine; des voitures de toutes les formes , grands équipages et charrettes chargées et surchargées de monde, arrivant au triple galop pour ne pas manquer une place qu'on savait devoir être difficile à trouver; au milieu de cela, un calme, une sérénité joyeuse, des milliers d'hommes, de femmes, de jeunes filles, tous préparés à s'approcher de la sainte table, et conservant, même dans leur empressement et au milieu de l'étonnement d'une scène si inaccoutumée, le recueillement qui précède toujours chez les chrétiens un tel acte! Ce sont là de ces spectacles que la France ne voit pas assez souvent; car sa nature profondément religieuse , son cœur sympathique à tout ce qui est élevé et sincère, n'y résisteraient pas.

Rien n'égalera de longtemps, sous ce rapport, la journée du 20 juin à Paray. C'était le vendredi après l'Octave du saint Sacrement, le jour même dont Notre- Seigneur avait dit à son humble amante : Je veux que le vendredi après l'Octave du saint Sacrement soit dédié à une fête solennelle en l'honneur de mon divin Cœur. Depuis minuit, des messes se

disaient sur tous les autels. On en avait dressé de lous côtés; ils ne suffisaient pas. Ce fut le seul regret de la journée. Il aurait fallu cent autels de plus. Dans la chapelle de la Visitation, entre l'autel où Notre-Seigneur lui avait apparu et la grille derrière laquelle elle était agenouillée, reposait la Bienheureuse. Sa châsse splendide avait été élevée sur un trône enteuré d'une forêt de lumières, couvert de cœurs, de couronnes, de suppliques, d'ex-voto de toutes sortes. A la tête du trône, comme la bannière de Jeanne d'Arc, qui après avoir été à la peine fut un jour à l'honneur et ombragea de ses plis l'autel du sacre, on voyait la bannière des zouaves, trouée par les balles prussiennes et teinte de sang; elle flottait au-dessus de la châsse. Les fidèles la baisaient en passant; des mères en approchaient leurs petits enfants; et j'ai vu des soldats lui faire toucher leur épée nue.

A neuf heures, la procession se mit en marche. Ce n'était plus celte procession brillante, triomphale, mais officielle et liturgique, que j'avais admirée en 1865, lors des fêtes de la béatification. Il n'y avait ni cardinaux, ni évêques », ni abbés mitres. Le clergé était mêlé au peuple. Les chants liturgiques avaient fait place à un seul chant, un chant français qui revenait sans cesse sur les lèvres :

Sauvez Rome et la France Au nom du sacré Cœur.

i Sauf Tévêque titulaire, et M^ de Marguerie , ancien évêque d'Autun.

J'oserais dire que ce n'était pas la procession de l'Église; c'était la procession de la France humiliée, repentante, se frappant la poitrine et criant :

Pitié, mon Dieu!

Chaque diocèse marchait sous sa bannière; ou plutôt chaque paroisse, chaque institution, chaque collège, chaque communauté; car il y avait plus de trois cents bannières, plus riches les unes que les autres, variées d'aspect, symboliques et éloquentes, jetant sur leur passage une foule de mots, de légendes qui perçaient l'âme d'un trait. Le peuple les acclamait au passage; et ces cris d'enthousiasme, de joie, de douleur, se mêlant aux cantiques de ceux qui faisaient cortège à la bannière, produisaient dans l'âme une impression indéfinissable.

Un épisode inattendu vint, dès les premiers pas, soulever et attendrir la foule. Déjà quelques bannières avaient passé, se dirigeant vers une petite colline qui domine la ville et où l'on avait élevé un autel pour dire la messe en plein air, quand tout à coup , par une rue transversale, arrive un groupe un peu en retard, et venant prendre sa place dans le cortège. C'était la bannière de l'Alsace, toute blanche, mais enveloppée d'un grand crêpe. Les cordons étaient portés, d'un côté, par un simple soldat, amputé et décoré, un crêpe au bras; de l'autre, par une noble dame vêtue de noir, enveloppée d'un voile, en grand deuil. Sur la bannière on lisait : « Cœur de Jésus, rendez- nous notre patrie! » Qui

pourrait résister à un pareil spectacle? La procession s'arrête. Les chants cessent ; les Alsaciens crient : « Vive la France ! » Nous crions : « Vive l'Alsace! » Nous nous embrassons, nous mêlons nos larmes. Huit jours après , l'émotion était encore si vive en ceux qui avaient été témoins de ce fait, qu'on n'en pouvait parler sans sentir les larmes remonter aux yeux.

Quelques instants après, j'entendis des cris, un immense frémissement : c'était la bannière de Metz. Celle-là était toute noire, comme pour attester un désepoir encore plus profond. Metz, la cité vierge, la ville toute française! Ah! que de larmes ont coulé sur son passage ! Et comment croire que des prières si élevées, si poignantes, ne seront pas entendues de Celui qui a fait les nations guérissables!

Après la bannière de Metz, celle qui m'émut le plus, ce fut la bannière de Paris. Autour d'elle était groupée la noblesse française, dans ce qui en reste de plus antique et de plus illustre. Toutes ces nobles dames avaient adopté le même costume : une robe noire et un voile. Je me les nommais à moi-même , et retrouvant là les noms les plus fameux de notre histoire , ceux qui furent la gloire , et quelquefois , hélas ! le péril du xvir9 et du xvm° siècle , je me disais : Voilà l'amende honorable qui commence ! Après l'expiation sur les échafauds, voilà qui vaut mieux : le repentir et le recours au sacré Cœur.

Je fus tiré de ces réflexions par des chants pleins de la plus mâle ardeur. C'étaient les zouaves pontificaux. Par prudence, on avait laissé la bannière

de Patay auprès de la sainte châsse. On n'en avait là qu'un fac-similé. Le général de Sonis tenait un des cordons; le général de Charette, l'autre. Tous les officiers suivaient; on sentait dans leurs chants quelque chose de l'enthousiasme avec lequel ils s'étaient battus à Loigny. Il aurait fallu un cœur de pierre pour ne pas tressaillir devant un tel spectacle. Aussi, sur tout le passage, on entendait mille cris : « Vive Charette ! vive Sonis ! vivent les zouaves 1 vive la France! vive Pie IX! » ou plutôt on n'en entendait qu'un ; car tous ces cris signifiaient au fond la même chose.

Un incident inattendu vint porter l'émotion à son comble. La procession défilait le soir à travers le jardin du monastère. Or, au moment où l'on passait devant le petit bosquet de noisetiers où Notre-Seigneur avait apparu à la Bienheureuse et lui avait expliqué le mystère sanglant de la croix, la bannière de l'Alsace, couverte d'un crêpe, s'accrocha à une branche. On fit un effort pour la dégager, et à ce moment un coup de vent emporta le crêpe. Chacun tressaillit, et il y eut des larmes de joie et d'espérance dans tous les yeux.

Je ne vous oublierai pas dans cette fête, noble bannière d'Orléans , que nous avions été si heureux d'apporter à ce pèlerinage, comme on envoie à des amis tristes une parole de consolation et d'espoir. Elle portait, sur un fond blanc d'une grande richesse, une éclatante image de Jeanne d'Arc serrant son épée sur son cœur, dans cette noble position, à la fois si humble et si résolue, que lui a

donnée une princesse royale. Quand le peuple l'apercevait, on se la montrait du doigt : « Jeanne d'Arc! Jeanne d'Arc! » Et les cris, et les ovations, et les enthousiasmes se succédaient. C'était la résurrection de la France que l'on saluait en acclamant cet étendard.

Ainsi, à chaque pas que l'on faisait, se dessinait le vrai caractère de ce pèlerinage. Nous avions là, sous les yeux, la France mutilée, sanglante; on ne pouvait pas prier pour soi; on priait pour elle. On oubliait ses propres misères; on criait:

Sauvez , sauvez la France Par votre sacré Cœur!

Une dernière cérémonie devait achever de mettre sur celte journée son vrai caractère. Quand le soleil se fut couché et que les premières ombres de la nuit descendirent sur la ville, les cierges bénits s'allumèrent, et Paray vit passer une procession de trois à quatre mille hommes portant des flambeaux et psalmodiant le Miserere. La cérémonie s'acheva à la chapelle, au pied de l'autel du Sacré-Cœur, devant la châsse, par une amende honorable. Une profonde émotion remplissait les âmes; on se serrait les mains sans rien dire. Le cœur débordait.

Le grand regret de la journée, tout le monde le sentait, c'était de n'y voir aucun dépulé, aucun des représentants de cette Assemblée nationale qui était en ce moment le souverain de la France. Ils vinrent neuf jours après, le 29, fête de saint Pierre.

Ils étaient en trop petit nombre : cent cinquante seulement avaient donné leurs noms, comme on le lisait sur leur magnifique bannière :

SACRAT1SSIM0 CORDI JESU

E LEGATIS AD NATIONALEM GALLIiE CŒTUM

CL VOVERUNT

Ce n'en était pas moins une grande et touchante manifestation. Arrivés à la gare, ils mettent le Cœur de Jésus sur leur poitrine, déploient leur étendard, et au milieu des acclamations de la foule ils arrivent à la chapelle de la Visitation, où ils reçoivent des mains de l'évêque le Dieu qui aime les Francs.

A ce moment, une voix s'élève au nom de tous » :

« Très- saint Cœur de Jésus, nous venons nous consacrer à vous, nous et nos collègues, qui nous sont unis de sentiments.

« Nous vous demandons de nous pardonner tout le mal que nous avons commis, et de pardonner aussi à tous ceux qui vivent séparés de vous.

« Pour la part que nous pouvons y prendre et dans la mesure qui nous appartient, nous vous consacrons aussi, de toute la force de nos désirs, la France, notre patrie bien-aimée, avec toutes ses provinces, ses œuvres de foi et de charité. Nous vous demandons de régner sur elle par la toute -puissance de votre grâce et de votre saint amour. Et nous-mêmes,

i M. de Belcastel, député de la Haute-Garonne.

pèlerins de votre sacré Cœur, adorateurs et convives de votre grand Sacrement, disciples très-fidèles du siège infaillible de saint Pierre, dont nous sommes heureux de célébrer aujourd'hui la fête, nous nous consacrons à votre service, ô Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, vous demandant humblement la grâce d'être tout à vous, en ce monde et dans l'éternité. Ainsi soit-il. »

Une profonde émotion faisait battre tous les cœurs pendant la lecture de cet acte. Ce n'était pas encore cette consécration de la France que la Bienheureuse a demandée, que la France seule peut faire, et que Dieu attend. C'en était déjà le prélude et comme la pierre d'attente.

Tel fut le pèlerinage de Paray. Et encore, pour compléter le tableau, faudrait-il en dire les fruits; raconter ces élans de foi et de piété, d'une naïveté et d'une grandeur qui rappelaient les meilleures époques de l'Église; ces foules qui se disputaient les moindres reliques de la Bienheureuse, même les feuilles du bosquet de noisetiers, et jusqu'à la terre et aux pierres du jardin; ces nuits passées en prière devant la châsse; ces communions si innombrables que les autels n'y pouvaient plus suffire, que les bras des prêtres tombaient de fatigue, et que les religieuses de Paray « ne savaient plus comment se procurer assez d'hosties pour ces multitudes affamées de Jésus ' » .

Oui , le doigt de Dieu est ici ! Qui pourrait le nier?

i Circulaire de Paray du 6 novembre 1873.

Le Cœur de Jésus nous régénère. Depuis nos affreux désastres, marqués d'un si haut caractère de châtiment; depuis les horreurs de la Commune, dont la torche a éclairé d'une lueur sinistre l'abîme où se vont engloutir les restes de la France; depuis le sang des otages accepté par Dieu comme une expiation, il y a une France nouvelle. C'est elle qui a déployé à Patay l'étendard du sacré Cœur; elle qui a voté et qui va construire l'église du Sacré-Cœur à Paris; elle qui pendant deux mois s'est pressée au pied de l'autel où Jésus a dit : Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes/ Le miracle est là, ou il n'est nulle part. Il est aussi sublime qu'il était inattendu ; et le ravissement d'un tel spectacle est d'autant plus doux, qu'il y a tout lieu de croire que ce n'est qu'un commencement!

Sous l'impression de ces différents événements , on vit naître peu après, dans le peuple chrétien, une pensée plus haute : c'était de profiler du 16 juin 1875, qui approchait et qui était le deuxième anniversaire centenaire de la grande révélation du sacré Cœur, pour lui rendre le plus grand de tous les hommages, en consacrant solennellement au Cœur de Jésus l'Église catholique tout entière. Il est vrai qu'elle lui appartient déjà; elle est sortie du Cœur blessé de Notre-Seigneur et elle est animée par son amour. Mais de ce qu'une chose appartient à Dieu , s'en suitil qu'on ne puisse ajouter à l'honneur de cette consécration naturelle et nécessaire le mérite d'une libre et amoureuse consécration? Marie était pleine de grâces, consacrée à Dieu par le saint privilège de

sa conception immaculée, consacrée une seconde fois par sa prédestination glorieuse à la maternité divine , dira-t-on pour cela qu'elle n'avait plus le droit de se vouer à Dieu dans le temple? C'est ce que pensaient des milliers de fidèles et de prêtres, et plusieurs centaines d'évêques qui, de toutes les parties du monde, firent monter au trône de saint Pierre l'expression de leur vif désir. Pie IX accueillit avec bonheur de tels vœux ; mais, soit que les temps fussent trop tristes pour les splendeurs nécessaires d'une telle consécration; soit qu'au contraire Dieu voulût garder cette toute-puissante supplication pour de plus grands malheurs; soit pour d'autres raisons dont le Souverain Pontife seul est juge, voici comment, dans sa sagesse, en accueillant ce vœu, il régla la manière dont il s'accomplirait. Par un décret en date du 22 avril 1875, la Sacrée Congrégation des Rites adressa aux évêques du monde catholique une formule de consécration au Cœur de Jésus , que tous les fidèles, les prêtres, les évêques étaient invités « à réciter soit en commun, soit en particulier, le 16 juin de la présente année, qui est le jour où revient le second centenaire de la Révélation faite par le Rédempteur lui-même à la Rienheureuse ». Et ce fut en effet dans cette forme que s'accomplit, avec une piété à la fois triste et joyeuse, la consécration solennelle de l'Église tout entière au Cœur de Jésus. Le pape , au fond de cette petite chapelle du Vatican, plus auguste dans son obscurité que la basilique même de Saint-Pierre; les évêques, au centre de leurs diocèses sur toute la surface du monde catholique; tous

les prêtres, au pied des saints autels; les religieux, les vierges dans leurs cloîtres; les pères et les mères de famille avec leurs enfants, tous, d'un seul cœur, d'une même voix, se consacrant au Cœur de Jésus, voilà ce que le soleil vit ce jour-là , et ce qui marquera cette journée du 16 juin 1875 d'un ineffaçable et doux éclat. Peut-être qu'un jour, quand les secrets de l'avenir seront dévoilés, on se retournera dans le passé, et on saluera ce jour comme une de ces haltes que les chefs d'armées imposent à leurs soldats à la veille des grandes batailles, et dont ils profitent pour les reposer, enflammer leurs courages et les préparer à de nouveaux périls.

En attendant, ô Vierge, continuez votre œuvre! C'est vous qui avez semé ces beaux germes ; faitesles mûrir aux rayons du sacré Cœur. Un jour, dans un de ses plus intimes entretiens, vous entendîtes Notre-Seigneur vous dire : Je te fais pour toujours l'héritière de tous les trésors de mon divin Cœur. Jouissez-en à jamais, ô Vierge 1 mais n'en soyez pas trop avare, et partagez-les avec nous !

Et vous, ô Jésus, mettez votre Cœur sur le cœur de la France ! Vous savez de quels éléments il est fait. Pour être bon , il a besoin d'aimer. Quand l'enthousiasme le soulève, il est sublime. O divin Enchanteur, ravissez-le par votre beauté. Percez-le de traits si vifs qu'il soit obligé de se rendre. Il a été si grand ce peuple, quand l'amour le suspendait à vos pieds et à vos mains percés 1 que serait-ce donc s'il montait jusqu'à votre Cœurl Alors tous nos maux seraient finis. On reverrait cette vieille France

que l'Église a tant aimée, que l'Europe contemplait avec une noble jalousie; dont l'épée, le génie et le cœur étaient au service de toutes les bonnes causes; et qui, débarrassée enfin de l'effroyable poison qui la consume, reprendrait son rang à la tête des peuples, pour le bonheur de tousl

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