PRÉFACE. XI
En effet, la solution de cette antinomie formidable est le problème posé devant toute l'Europe.
Voilà la vérité.
Nous l'avons déjà dit : suivant que cette solution sera négative ou affirmative, les États civilisés y trouveront leur salut ou leur ruine.
Pour nier ce caractère sinistre de l'époque actuelle, il faudrait prouver que l'antagonisme du parti du droit humain et du parti du droit divin n'existe pas, ou bien qu'il n'a aucune valeur intrinsèque; c'est-à-dire, affirmer qu'il exprime, purement et simplement, un fait accidentel , transitoire, destiné, par conséquent, à mourir avec l'opinion qui le fit naître. Et alors, il y aurait folie vraiment à s'en préoccuper outre mesure ! Les conflits des deux partis, quelque barbares qu'ils fussent dans certaines circonstances, ne compromettraienten rien le but suprême des sociétés, puisque, loin de marquer pour elles une phase critique sans exemple dans les annales humaines, ils ne représenteraient tout au plus que le caprice d'un moment : chapitre d'histoire très-curieux , sans doute, mais n'exerçant qu'une influence presque négative sur le caractère propre du xixe siècle.
XJI PRÉFACE.
De bonne foi, quel est l'homme sérieux, en Europe, qui oserait tenir un pareil langage?
Chacun est obligé d'avouer que la contradiction actuelle des hommes et des opinions met en péril les destinées universelles. Il est donc vrai que cette contradiction, fixée dans la raison humaine, est providentiellement nécessaire pour l'accomplissement du sort des États civilisés.
C'est parce qu'ils avaient méconnu cette haute vérité, qui nous dévoile aujourd'hui l'erreur respective des deux grands partis actuels, que, depuis un demi-siècle, nos législateurs n'ont rien fondé de stable sur le sol mouvant de la société. Chaque parti, sous un nom ou sous un autre, est venu la subjuguer à tour de rôle, tantôt en faveur de la Monarchie, tantôt en faveur de la République; et toujours l'un essayant de détruire l'autre, sans jamais y parvenir : lutte inexorable et permanente qui a déjà dévoré plusieurs générations, qui en dévorera beaucoup d'autres encore, la civilisation entière, sans contredit, si le problème fondamental de la science politique ne reçoit une solution péremptoire et décisive.
PRÉFACE. XTIt
Les événements se pressent de manière à ne laisser de place à aucun doute. Ce n'est pas, d'ailleurs, dans un siècle qui vient à peine de fournir la moitié de sa carrière et qui déjà s'affaisse sur lui-même comme un vieillard décrépit qu'il est, tant il a fait de besogne, mais de mauvaise besogne pour l'histoire, que quelqu'un oserait nier le péril extrême des sociétés. Les chefs des États ont euxmêmes conscience de cette situation critique, puisque l'un d'entre eux s'écriait naguère :
« Je n'ai plus que deux ans pour vaincre la ré- » volution en Europe ; mais après ce temps je ne le «pourrai plus. »
Ces paroles, que l'on attribue à Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies, indiquent le vrai caractère de notre temps et la haute sagacité de ce monarque, placé, par la Providence, en dehors du mouvement révolutionnaire qui agite l'Europe, afin de l'arrêter et de le contenir.
Quoi qu'il en soit, l'état présent du monde civilisé est si grave, que l'on se prend à trembler malgré soi-même, en songeant à l'avenir prochain de l'Europe, où le manque absolu de raison dans le parti du droit divin, et le manque absolu de foi dans le parti du droit humain , — ces deux condi-
XIV PBÉFAGE.
lions suprêmes de la vérité, — font que les plus monstrueuses erreurs servent d'aliment aux esprits actifs et acquièrent, chaque jour, une prépondérance de plus en plus redoutable.
Après cela, comment prévenir les catastrophes? N'est-il pas à craindre que l'Europe ne succombe ; que ce foyer de toute lumière ne finisse par s'éteindre ; et que ce berceau des nations chrétiennes ne soit bientôt leur propre tombeau ?
Certes, la question vaut bien la peine qu'on l'approfondisse.
Les hommes d'État les plus sérieux de tous les pays, obligés de compter avec les événements qu'ils n'avaient su ni prévoir, ni empêcher, parce qu'ils ignoraient les premiers principes qui servent ou doivent servir de base à la politique moderne, ont cherché la cause de cette crise révolutionnaire dans la rivalité des peuples entre eux et clans la rivalité de leurs gouvernements.
D'autres, au contraire, intelligences étroites et mesquines comme il s'en rencontre tant en France où ils ont formé, pour ainsi dire, une pépinière de ministres, au lieu de se préoccuper de la marche de l'humanité dont ils étaient responsables, n'ont eu qu'une idée exclusive : celle de perpétuer leur