‹ Histoire de la bourgeoisie de ParisChapitre 18 sur 25 · BOURGEOIS CÉLÈBRES · texte numérisé non relu

BOURGEOIS CÉLÈBRES

ESTIENNE BOYLEAIL

Si Ton veut connaître, d'une manière positive, la tendance générale d'une époque, il suffît d'étudier avec sang-froid le caractère des personnages illustres qui servent de drapeau à ses passions.

Plus un peuple s'élance impétueusement vers l'avenir, espérant y découvrir le berceau d'un nouveau monde ; et plus il a besoin de se cramponner aux monuments de son passé, hommes ou institutions, quels qu'ils soient d'ailleurs, car il les croit toujours bons à retirer de leur sépulcre, lorsqu'ils expriment certains intérêts ou certaines idées révolutionnaires. De là ces menaces de mort sociale qu'on prend souvent pour les symptômes d'une renaissance! De là encore ces alternatives

providentielles et fatales qui manifestent tour-â-

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tour l'esprit de destruction ou de conservation, de restauration ou de bouleversement , et qui se traduisent par des vertus ou par des crimes, par le progrès ou par la décadence, quoiqu'émanant d'un principe unique, mal compris et défiguré : celui du développement successif de l'espèce humaine.

Hier encore, on balançait, devant nous, l'encensoir de Robespierre, après avoir essayé de célébrer l'apothéose de Marat, au nom de la jeune France qui devait exprimer la dissolution future de l'État et de l'Église. Aujourd'hui, la scène change; et, pour hâter l'œuvre de réparation qui doit s'accomplir en faveur de l'Église et de l'État, au nom même d'une rénovation sociale, on invoque le nom auguste des grands hommes dont la vieille France s'honore, parce qu'ils l'ont faite ce qu'elle est, ou mieux, ce qu'elle a été et ce qu'elle veut redevenir, c'est-à-dire, libre et glorieuse, chrétienne et monarchique, respectable autant que respectée, redoutable autant que magnanime : l'intelligence du siècle et le principal organe de la civilisation.

Avouons-le franchement : c'est là un but aussi noble que fécond ; et le xixe siècle était bien digne de le fixer, après tant de révolutions stériles qui

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ont fait dévier l'humanité de sa route, car il importe de la ramener vers des destinées plus hautes et meilleures ! Mais le mal était descendu trop bas pour qu'on ne remontât pas, en quelque sorte, dans la voie traditionnelle, à la source même du bien. Aussi voit-on maintenant une popularité toute nouvelle s'attacher à la mémoire d'Estienne Boyleau, qui fut, au xme siècle, et sous l'œil de Saint - Louis, le type du magistrat intègre , du réformateur intelligent et du vertueux citoyen, qui refit la morale de son époque, et qui constitua la Bourgeoisie de Paris, selon les principes et sous la forme d'après lesquels tous les peuples avaient prospéré dans l'univers.

Louis IX, à peine âgé de vingt-un ans (1235), venait d'être reconnu majeur et commençait à régner pour la gloire de la monarchie.

Or, il trouva, dit Joinville, qu'il y avait tant de malfaiteurs et de larrons à Paris, que tout le pays en était infesté.... « Et sachez, » ajoute l'historien du monarque pieux , « qu'au temps passé, l'office »de la prévosté de Paris se vendoit au plus offrant, «dont il advenoit que plusieurs pilléries et maléfices s'en faisoient, et étoit totalement justice corrompue par faveur d'amys, et par dons et pro-

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» messes. Qiioy voyant le roy Louis IX ne voulut » plus que la prévosté fust vendue, mais bien de- »vînt un office qu'il donnoit à quelque grand sage » homme, avec bons gages et grands qui, dorénavant la garderoit; et il abattit toutes les mauvaises coutumes dont le peuple pouvoit estre

» grevé Il fit enquérir dans tout le royaume et

» partout le pays où il pourroit trouver un homme »qui fît bonne et roide justice, et qui n'épargnât »pas plus le riche homme que le povre. »

En ce temps-là, toute la ville d'Angers célébrait les louanges d'un de ses habitants , qui , quoique jeune encore, avait su acquérir, par son intelligence pratique des affaires et par l'austérité de sa vie, une grande renommée de sagesse, de prudence et de fermeté. Il s'appelait Estienne Boyleau, ou Boileaûe, ou Boylesve. On le désigne en ces termes, dans un compte des baillis de France relatif à Tannée 1266 : Stephanus bibens aquam.

Issu d'une noble famille d'Angers, au commencement du xiii0 siècle, il avait épousé, en 1225, Marguerite de la Guérie; et, trois ans après, ayant à partager la succession de son père avec ses deux frères, Geoffroy et Robert, Estienne Boyleau l'avait fait avec tant d'équité, que l'union de la fa-

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mille devint encore plus étroite, à la suite de ce partage. On voyait déjà que, si la Providence l'appelait un jour à dicter des lois à la société, il saurait unir les vertus publiques aux vertus privées, et qu'alors il réaliserait le vrai type du législateur.

Par une belle matinée du mois de juin 1236, la ville d'Angers s'éveilla au bruit des cloches de sa cathédrale et de ses églises, qui sonnaient à toute volée. Grand fut l'émoi du populaire, ne sachant, à quoi attribuer tant de liesse et de festivité , car l'heure de Yangélus était passée. Chacun s'interrogeait du geste et de la voix ; mais les commères de tous les quartiers se trouvaient elles-mêmes prises au dépourvu. Tout-à-coup, des fanfares bruyantes retentirent aux portes de la ville; et une nombreuse cavalcade s'avança bientôt dans les rues étonnées d'un pareil spectacle.

Rien , en effet, de plus solennel que la marche de ce brillant cortège. On apercevait d'abord (1) quatre sergents-d'armes, avec leur bâton d'ébène à tête d'or et recouvert de velours fleurdelisé, qui

(1) Tous les détails suivants sont empruntés à un travail historique extrêmement intéressant, encore inédit, et dû à la plume habile de MM. Alboize et Maurice Alhoy qui ont bien voulu nous communiquer leur précieux manuscrit. Cet ouvrage aura pour titre : Histoire des Prévôts de Paris,

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écartaient le menu peuple; les principaux gentilshommes de l'Anjou, armés de toutes pièces, venaient ensuite; ils précédaient messire le maréchal de Châtillon, gouverneur de la province, qui parut, à son tour, monté sur un cheval de bataille richement caparaçonné et entouré d'écuyers, de pages, de varlets et de damoiseaux portant la livrée de la maison de France. Le maréchal était suivi de tous les échevins de la ville, en costume officiel, des notables bourgeois d'Angers, du corps des métiers et des marguilliers de chaque paroisse marchant bannières déployées.

Ce cortège magnifique traversa plusieurs quartiers silencieusement et en bon ordre : il ne se dirigeait ni vers la cathédrale, ni vers l'Hôtel-de- Ville; aussi le vit-on, non sans ébahissement, s'arrêter devant la maison d'Estienne Boyleau. Sur l'ordre de messire le maréchal de Châtillon, un sergent-d'annes frappa respectueusement, de sa masse d'or, les ais de la porte, en s' écriant :

— Ouvrez, au nom du roy Louis IX, nostre sire.

A ces mots, les portes roulent sur leurs gonds, et Estienne Boyleau paraît aussitôt. 11 avait à peine trente-deux ans. Sa figure expressive, majestueuse et sévère ; ses traits, d'une beauté mâle, tempérés,

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en ce moment, par je ne sais quelle douce mélancolie ; son œil intelligent et vif; son regard pénétrant ; son front , large et plein de pensées profondes, à peine caché par sa toque bleue; son costume sans broderies : tout semblait révéler en lui un de ces hommes que la Providence a formés pour accomplir de grandes choses, et dont la destinée exceptionnelle, unique et multiple en même temps, peut faire marcher de front la vie méditative des cloîtres , la vie militante des cours et la vie active des camps.

Estienne Boyleau descendit rapidement le perron de sa maison, s'approcha du maréchal, et, mettant sa toque à la main, lui parla en ces termes : — « Monseigneur, je suis prêt à entendre » les ordres du roy, nostre sire ; parlez et j'obéi- »rai. »

« — Sachez, Estienne Boyleau, répondit le maréchal de Châtillon, que nostre sire le roy Louis » IX a fait chercher partout son royaume un grand » et sage homme pour lui confier une charge aussi »éminente que périlleuse, et que son choix s'est «arrêté sur vous. Je viens donc vous annoncer, en » son nom, que le roy, nostre sire, par sa volonté

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» suprême, vous a nommé et vous nomme prévost »de sa bonne ville de Paris. »

» — Que la saincte voulenté de Dieu soit faicte, » répliqua Estienne Boyleau, et que celle du roy, » nostre sire , soit faicte également. »

Aussitôt, les écuyers, les pages, les varlets et les damoiseaux, qui entouraient le maréchal, s'avancèrent vers Estienne Boyleau et le revêtirent d'un collier d'or et d'une armure dorée. Ensuite, deux échevins lui mirent sur la tête un casque ombragé de plumes blanches, noires et rouges, formant, à cette époque, les trois couleurs de la ville de Paris. Le maréchal de Châtillon descendit alors de son cheval, ainsi que tous les autres gentilshommes; et il ceignit de ses mains une épée large et splendide au nouveau Prévôt de Paris, tandis que deux pages lui chaussaient les éperons d'or.

Dès qu'il l'eut entièrement armé, le maréchal tira son épée du fourreau ; tous les gentilshommes Angevins l'imitèrent pour former, en croisant leurs glaives, comme une voûte d'acier, au-dessus de la tête d'Estienne Boyleau. Celui-ci mit genoux en terre devant le vieux maréchal qui le frappa sur l'épaule de son épée, en lui disant d'une voix encore éclatante :

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« — Moi , André de Châtillon , maréchal de » France, gouverneur de Picardie et du Hainault, »en vertu des ordres du roy Louis IX, nostre sire, »et par le privilège de ma charge et de mon âge, »je vous fais, messire Estienne Boyleau, et vous «déclare à tous, amis et ennemis, fidèles et infi- » dèles, prévost de la bonne ville de Paris. »

D'unanimes acclamations accueillirent ces paroles qui, par ce titre de prévôt de Paris, transformaient un humble gentilhomme de province, en premier sujet du roi, — quasi a rege prœpositus, — lui donnaient le pas sur les baillis, sur les sénéchaux et sur tous les juges du royaume, et le rendaient l'égal du plus haut comme du plus puissant chevalier.

Estienne Boyleau fut porté en triomphe depuis la petite place où sa maison était située, jusqu'à la porte principale de la ville d'Angers où un cheval, superbement caparaçonné, l'attendait. Il y monta, prit la droite du maréchal André de Châtillon et se dirigea vers Paris en ce magnifique appareil. Quelques jours après, il était déjà installé dans le Palais-en-ïisle, -— l'île du Palais, — demeure ordinaire des prévôts ; et Saint-Louis lui octroyait le titre de Bourgeois de Paris, avant de le mettre à la

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teste de la cour et auditoire du Chastelet, parce qu'il était bien renommé de prudhommie.

On le voit : le prévôt de Paris, homme du roi et chevalier, devait être, en même temps, aux yeux de Saint-Louis, homme du peuple et bourgeois.

Nul, mieux que Estienne Boyleau, n'était digne de réaliser cette haute pensée du monarque populaire, dans l'exercice de sa magistrature. Certes, au point où les choses en étaient venues, la tâche du prévôt de Paris présentait d'énormes difficultés; mais plus la charge devenait lourde, moins le cœur d'Estienne Boyleau se sentait faiblir. D'ailleurs, faire succéder le règne du droit et delà justice à celui de la violence et de l'impunité ; substituer l'ordre au désordre ; châtier le crime et récompenser les nobles actions, est un trop beau rôle à jouer sur la scène du inonde, pour qu'un homme de foi et de bonne volonté ne le remplisse pas, lorsqu'il en a l'intelligence et qu'il l'obtient de son roi, c'est-à-dire, selon l'esprit de cette époque, presque de la main de Dieu!

Le premier soin d'Estienne Boyleau, en arrivant à Paris, fut de s'instruire des devoirs de sa charge et de reconnaître, en détail, la situation exacte de cette capitale. Elle renfermait environ soixante-

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quinze mille habitants; mais un gros tiers de cette population se composait de Juifs, de Truands, de Hutains, vivant d'usure, de rapines et de brigandages. Comme, depuis la minorité de Saint-Louis, la prévôté avait été comprise dans les fermes du roi, et se vendait par conséquent, au plus offrant, le tribunal suprême de justice, loin de réprimer les prévarications, était lui-même tombé au dernier degré de l'iniquité. Le plus grand souci du prévôt qui entrait en charge, était et devait être, dans cette situation déplorable, de regagner d'adord au plus vite l'argent qu'elle lui avait coûté : ensuite de doubler sa fortune personnelle, sans se préoccuper des désordres qui se commettaient, ni de la misère publique.

« Pour cela, dit Joinville, le menu peuple estoit » foulé et ne pouvoit avoir droit contre les riches «hommes, à cause des grands présents et dons »que ceux-ci faisoient aux prévosts. Dans ce » temps, celui qui disoit la vérité devant le prévost, » ou qui vouloit garder son serment pour n'estre » point parjure touchant aucune dette ou autre «chose, dont il fust tenu derespondre, le prévost «levoit amende sur lui, et le punissoit des grandes injustices et des grandes rapines qui estoient

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• faictes en la prévosté. Le menu peuple n'osoit de- » mourer en la terre du rov et alloit demourer en «d'aultres prévostés et aultres seigneuries; et la «terre du roy estoit si déserte que, quand le pré- » vost tenoit ses plaids, il n'y avoit pas plus de dix «personnes ou de douze. Mais il y avoit tant de «malfaiteurs et larrons à Paris et dehors, que tout » le pays en estoit plein. »

Malheur au riche bourgeois qui aurait voulu se risquer, sans une forte escorte, soit de jour, soit de nuit, non pas seulement dans la rue des Lombards, centre du commerce infesté de faux monnoyeurs et de rogneurs d'espèces ; mais dans quelqu'autre quartier ou carrefour que ce fût, car Paris était entièrement livré aux Truands, aux Hutains, aux tire-laine et aux coupe-bourses. L'épouvante régnait partout. A chaque instant, on n'entendait parler, ici et là, que de bourgeoises battues et violées, de boutiques enfoncées et pillés, ou d'artisans détroussés et tués. La société avait donc besoin d'un vigoureux système de répression criminelle, pour se défendre contre tant d'assaillants et triompher d'un pareil désordre. Aussi, quelques jours après son installation dans le Palais-en-ïisle, Estienne Boyleau, profondément pé-

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nétré de la grandeur de sa tâche, accourut-il auprès de Saint-Louis, et lui parla-t-il en ces termes :

« — En face de tant de maux, sire, j'ai demandé »à Dieu des inspirations ; maintenant je viens desmander au roy des forces et de l'autorité. »

« — Messire Boyleau, répondit Louis IX, c'est » parce que je connaissois très-bien tout ce qui se » passe que je vous ai mis à la tête de ma bonne » ville de Paris pour remédier au maux, ulcères et » lèpres qui l'a dévorent. Vous tenez l'épée de pré- »vost, de moi ; usez-en pour la gloire de Dieu, le » bien de mon peuple et l'honneur du trône. Jugez » et frappez, sire prévost; voici qui vous servira de » garant, ainsi que m'a parole royale. »

Et prenant alors un feuillet de parchemin, le jeune monarque y traça, de sa main, cette maxime célèbre : tout pour justice!

Estienne Boyleau mit un genou en terre pour recevoir ce diplôme qui lui conférait des pouvoirs immenses, et promit d'en faire son unique devise. 11 tint parole ; car cette maxime fut le principe régulateur de toute sa vie. Après avoir exprimé aux bourgeois de Paris ses intentions, bienveillantes pour les bons et très-énergiquement sévères con-

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tre les méchants, il renouvela le corps des archers de la prévôté, organisa une police vigilante et fit élever, sur les bords de la Seine, douze potences à trois branches chacune. Elles servirent toutes durant quatorze jours consécutifs, pendant lesquels on donna une chasse terrible aux larrons et aux malfaiteurs.

Cependant, les truands, les vide-gousset, les coupe-bourses, etc., étaient trop nombreux pour fuir devant les archers du prévôt, sans essayer de leur opposer la moindre résistance. Une émeute éclata bientôt dans les rues les plus mal famées : celles du Trou-Punais, Coupe-Gueule, Mau-Détour, Fosse-aux-Chiens, Mauvais-Garçons, Tire- Chappe et Coups-de-Bâtons. L'insurrection avait sans doute, pour quartier général, la célèbre Courclés-Miracles. Estienne Boyleau ne s'en effraya nullement. Homme d'action, d'énergie et de succès, il se mit à la tête de la population saine de Paris pour écraser cette population gangrenée, et fist merveille.

Le triomphe du prévôt fut complet. « Tellement, » ajoute Joinville , que désormais n'y avoit » larron, meurtrier ni autre malfaiteur qui osast »demourer à Paris que tantost qu'il en avoit co-

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«gnoissance qui ne fust pendu, ou puni à rigueur »de justice, selon la qualité du malfaict. Et finalement, par laps de temps, le royaume de France • se multiplia tellement pour la bonne justice et «droicture qui y régnoit, que le domaine, censif, «rentes et revenus du royaume croissoient d'an »enan de moitié, et en amenda moult le royaume » de France. »

En opérant cette merveilleuse transformation, Estienne Boyleau avait déployé une intelligence et une activité extraordinaires. C'est surtout durant les trois premiers mois de sa magistrature qu'il se montra véritablement infatigable. Après avoir consacré toute sa journée à faire bonne et prompte justice au Grand-Ghâtelet, il y restait encore la nuit, dormant à peine sur un lit de camp dressé dans la salle prévôtale, revêtu de ses insignes et son épée nue à la main. Les archers avaient-ils pris un coupe-bourse dans leur ronde nocturne? ce malfaiteur lui était amené ; le prévôt se levait aussitôt, écoutait ou questionnait le prisonnier, noble ou bourgeois, ouvrier ou truand, avant de rendre son arrêt; et la justice était immédiatement satisfaite, quelle que fût d'ailleurs la condition sociale du coupable.

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La Providence, vers cette époque, soumit Estierme Boyleau à deux rudes épreuves. Au dire de Joinville : « il fist pendre un sien filleul par ce » que la mère lui dist qu'il ne se povoit tenir de »rober. — Item, un sien compère, qui avoit nié » une somme d'argent que son hoste lui avoit baillé »à garder. » — Poursuivant le vol sous toutes ses formes, avec le même esprit de justice et d'impartialité, Estienne Boyleau poursuivit rudement les rogneurs d'espèces et les faux-monnoyeurs : classe nombreuse où vivaient, pêle-mêle, gentilshommes et manants, juifs et chrétiens. Les bourgeois eurent bientôt la joie de voir leurs cadavres se balancer à la même potence. L'égalité du crime entraînait donc, aux yeux de Saint-Louis, l'égalité du châtiment.

Le passage suivant d'un vieux manuscrit de la vie de Louis IX, cité par Eloin et reproduit par les auteurs de la Biographie universelle^ nous montre combien ce monarque était satisfait de la prud* hommie de son prévôt. « Et alloit souvent le roy » Saint-Louis audit Chastelet se seoir près Estienne »Boylesve, le prévost de Paris, pour l'encoura- » ger à donner l'exemple aux autres juges du » royaume. »

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Après avoir ainsi rétabli, sous l'œil bienveillant du roi, l'action générale de la justice et des principes au sein de la société parisienne, EstienneBoyleau s'occupa sérieusement des intérêts, afin de résumer, en l'accélérant, tout le mouvement moral et matériel de son époque. Cette deuxième phase de son existence publique était encore plus difficile à traverser que la première : il ne l'accomplit pas moins de façon à se créer une place à part entre tous les grands hommes d'État qui ont dirigé les destinées de la France.

A cette époque, les arts et métiers n'étaient presque plus protégés par leurs règlements ou usages, car, ces règlements n'étant pas écrits, on les interprétait arbitrairement, lorsqu'on ne les violait pas avec impunité. Il en résultait une anarchie complète qu'il fallait faire rentrer dans l'ordre. Le travail populaire languissait frappé d'impuissance, au lieu de prendre une belle activité sous l'égide du pouvoir royal. La Bourgeoisie tout entière s'appauvrissait donc, faute de trouver la richesse qu'elle était en droit de chercher dans son industrie; et cette situation désastreuse, pour le peuple, réagissait sur le gouvernement, puisqu'il ne répondait

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plus,souscerapport,aubutdesa propre institution. Estienne Boyleau conçut alors la pensée d'affranchir le gouvernement et le peuple, en reconstituant l'ordre social sur le principe de leur solidarité réciproque; et de briser les obstacles qui s'opposaient au libre développement de la richesse publique, en sauvegardant tous les intérêts. A cet effet, il convoqua, dans la salle d'audience du Grand-Châtel, les prud'hommes de chaque mémétier; et un clerc écrivit, sous leur dictée, les us et coutumes suivis dans les diverses corporations, depuis un temps immémorial. Ces usages, ayant été soumis à une enquête solennelle, furent convertis en ordonnances que l'on retranscrivit sur des peaux entières, cousues et roulées. On leur donna le titre de : Livre des Métiers ou Registres des métiers et marchandises de la ville de Paris ( 1 ). C'est le premier recueil qui ait été fait des ordonnances relatives aux corporations industrielles et le plus ancien monument de notre législation commerciale, appliquée aux communautés d'arts

(1) Nous avons longuement analysé le Livre des Métiers, dans le 1er volume de Y Histoire de la Bourgeoisie de Paris,, chapitre iv; il nous suffit donc d'y renvoyer nos lecteurs, et d'appuyer notre propre jugement sur l'autorité de plusieurs critiques aussi savants que recommandables. (Note $e l 'auteur).

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sans» I/original fut détruit en 1737, dans l'incendie 4e la chambre des comptes ; mais il en existe encore plusieurs copies. La plus précieuse est un manuscrit de 290 feuillets dç vélin, format in-4% relié en maroquin rouge, aux armes du cardinal Richelieu. Il est du temps d'Estienne Boyleau. Ce manuscrit a appartenu à la Sorbpnne dont il porte l'estampille ; on le tFouve maintenant à la Bibliothèque nationale. M. Depping Ta publié pour la première fojs, en 1837, dans sa belle collection des documents inédits sur l'histoire de France.

Pour distinguer les ordonnances d'Estienne Boyleau de celles des autres prévôts de Paris qui lui succédèrent jusqu'à la fin a\u xme siècle, les bourgeois désignaient ordinairement 1$ recueil de ses règlements sous Je nom de Premier Livre des Métiers ou de Livre blanc. Voici le jugement qu'en a porté un de nos écrivains les plus érudits et les plus judicieux, M. F. Carrière, dans le principal journal de notre époque.

« Nul ne réglementa plus sagement, dit-il, ce qui touchait toutes les industries qu'Etienne Boileau, le prévôt de Paris, dans son Livre des Métiers. On voit dans ce livre que Paris, à cette époque, comptait déjà vingt-quatre maîtres gantiers et soi-

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xante drapiers. Mais ce qui annonce une civilisation foFt avancée, Paris comptait soixante notaires. Tout prospérait à l'ombre de l'autorité monarchique. Sous un magistrat tel que Boiieau, avec un prince aussi charitable que Saint-Louis, comment le faible serait-il resté sans défense, la pauvre sans secours et sans asile ? Oh ! certes ils trouvaient assistance, et j'en donnerai la preuve d'après des monuments du temps.

» On lit en effet dans le règlement de l'Hôtel- Dieu, sous Saint-Louis: « Le malade nouvellement » admis sera porté dans nos lits et traité comme le » maître de la maison ; il sera servi, avant les Frè- »res, de tout ce qu'il souhaitera s'il se peut trou- »ver, et s'il ne lui est pas contraire. » Comme le maître de la maison ! Voilà pour les soins donnés au malade ; voyons pour la protection du faible. — Annuler les charges féodales n'était pas au pouvoir du roi, mais il voulait du moins que les seigneurs tinssent leurs obligations. En plein jour on vole un marchand sur un chemin de la seigneurie de Vernon. Arrêt au profit du marchand contre le seigneur, parce que, touchant un péage, il devait sûreté sur la route jusqu'au soleil couché. — Aider le pauvre , punir l'oppresseur! quels scé-

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lérats que tous ces rois et leurs ministres ( 1 ) ! »

Estienne Boyleau avait donc parfaitement compris qu'il ne suffît pas à l'homme d'État de remédier aux maux du présent, mais qu'il lui faut encore assurer la charité et le bien-être, l'ordre et la sécurité publique d'une manière inébranlable, et déterminer, sous tous ces rapports, les tendances de l'avenir. « De là » dit M. S. Laurentie, jeune et brillant écrivain (2), «l'organisation en jurandes » ou corporations de toutes les branches des commu- » nés et de l'industrie. De là, le Livre des Métiers, » œuvre immortelle, titre de gloire que partagent »le saint roi et le bourgeois ministre... C'est, à » vrai dire, la constitution complète de la Bour- » geoisie. A cette époque tout s'organise ; rien ne » reste éparpillé et solitaire. Or, quoi de plus dé- • mocratique que le système des corporations? Le » pouvoir ne paraît pas. Tout se fait par l'élection. » L'État n'est qu'un protecteur, ce n'est pas un «maître. C'est bien là le rôle de L'État dans une » société réglée. Mais à mesure que les liens com- » muns se relâchent, le despotisme de l'État s'ac-

(1) Journal des Débats du 3 octobre 1851 (1er article).

(2) Journal V Union, 13 novembre 1851.

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» croit Quand ils se dissolvent, il ne reste plus dans » le monde que des individus épars, sans appui.

• L'État les absorbe. Le communisme est le triste

• corollaire de l'isolement des individus.

» L'organisation de la Bourgeoisie était loin d'être » purement humaine. Dans les âges de foi, comme » on les a appelés, il n'y avait rien de purement hu- »main. L'homme seul ne se croyait capable de rien » fonder qui eût chance de vie. 11 aimait à mêler » la main de Dieu dans ses luttes laborieuses. Gha- »que corporation est une communauté républi- » caine ; mais elle veut un chef céleste, et vous la » voyez aussitôt se ranger sous la bannière d'un » saint, qui sera le patron de la confrérie chrétienne. On sait que la naïveté spirituelle de nos » pères sut le plus souvent trouver, dans le choix » de ses protecteurs, des analogies piquantes. L'ar- » niée des cieux avait ses ouvriers ; n'était-il pas •juste que le travail allât s'encourager aux autels

• des travailleurs béatifiés?»

Enregistrons maintenant l'opinion de M. Louis Blanc, qui parodia naguère, en plein Luxembourg, au nom d'une république anti-sociale et commumuniste, l'œuvre sociale et réformatrice du célè-

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bre prévôt de Paris; cela ne l'empêche point de rendre pleine et entière justice aux institutions de notre ancienne monarchie.

« Lorque, rassemblant les plus anciens de chaque métier, dit-il (4), Etienne Boileau fit écrire les vieux usages des corporations, le style même se ressentit de l'influence dominante de l'esprit chrétien. Souvent la compassion pour le pauvre , la sollicitude pour les déshérités de ce monde se font jour à travers la concise rédaction des règlements de l'antique jurande. « Quand les maîtres »et jurés boulangers, y est-il dit, iront par la «ville accompagnés d'un sergent du Châtelet, ils » s'arrêteront aux fenêtres où est exposé le pain à » vendre, et si le pain n'est pas suffisant, la four- » née pourra être enlevée par le maître. » Mais le pauvre n'est point oublié, et les pains qu'on trouve trop petits, on les distribue au nom de Dieu : « Ceux que l'on trovera trop petits, lé juré feront 9 doner por Dieu le pain. »

» Le pieux législateur, ayant surtout à cœur de protéger les faibles contre les forts, avait voulu expressément que les denrées exposées au marché,

(1) Hist. de la Rvv. Tout 1er, pag. 478.

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fussent bonnes et loyales et que les marchands ne pussent acheter des vivres qu'après tous les autres habitants de la cité, afin que le pauvre en pût obtenir sa part au meilleur prix. Il avait recommandé la probité aux mesureurs, de même qu'il avait défendu au tavernier, sous quelque prétexte que ce fût, de hausser le prix du gros vin, commune boisson du menu populaire.

» Et si, en sortant du marché et en pénétrant au sein des jurandes, on y reconnaît, ajoute M. Louis Blanc, l'empreinte du christianisme, ce n'est pas seulement parce qu'on les voit, dans les cérémonies publiques, promener solennellement leurs dévotes bannières et marcher sous l'invocation des saints et du paradis ; ces formes religieuses cachaient le sentiment que fait naître l'unité des croyances. Une passion qui n'est plus aujourd'hui, ni dans les mœurs ni dans les choses publiques, rapprochait alors les conditions et les hommes : la charité ; l'église était le centre de tout ; autour d'elle, à son ombre, s'asseyait l'enfance des industries. Elle marquait l'heure du travail, elle donnait le signal du repos. Quand la cloche de Notre-Dame ou de Saint-Méry avait sonné Y angélus, les métiers cessaient de battre, l'ouvrage était suspendu, et la

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cité, de bonne heure endormie, attendait le lendemain que le timbre de l'abbaye prochaine annonçât le commencement des travaux du jour.

» Ainsi, l'esprit de charité avait pénétré au fond de cette société naïve. On ne connaissait point alors cette fébrile ardeur du gain qui enfante quelquefois des prodiges, et l'industrie n'avait point cet éclat, cette puissance qui, aujourd'hui, éblouissent ; mais du moins la vie du travailleur n'était point troublée par d'amères jalousies, par le besoin de haïr ses semblables, par l'impitoyable désir de le ruiner en le dépassant. Quelle union touchante, au contraire, entre les artisans d'une même industrie ! Loin de se fuir, ils se rapprochaient l'un de l'autre, pour se donner des encouragements réciproques et se rendre de mutuels services. Dans le sombre et déjà vieux Paris du xme siècle, les métiers formaient comme autant de groupes ; les bouchers étaient au pied de la tour Saint-Jacques ; la rue de la Mortellerie rassemblait les maçons; la corporation des tisserands donnait son nom à la rue de la Tixeranderie qu'ils habitaient; les changeurs étaient rangés sur le Pont-au-Ghange , et les teinturiers sur le bord du fleuve. Or, grâce au principe d'associa-

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tion, le voisinage éveillait une rivalité sans haine. L'exemple des ouvriers diligents et habiles engendrait le stimulant du point d'honneur. Les artisans se faisaient, en quelque sorte, l'un à l'autre une fraternelle concurrence. *>

Ainsi, de l'aveu même de tout le monde qui confirme notre jugement particulier, l'organisation du travail humain, dont on a tant parlé de nos jours, avait autrefois pour mobile un principe d'ordre et de progrès qu'Estienne Boyleau substitua à l'esprit de routine et d'anarchie; et pour but, le libre développement des intérêts et des éléments de richesse dont la France était déjà douée. Le Livre des Métiers disait, en effet, aux ouvriers qui voulaient faire acte de maîtrise et sortir du prolétariat pour entrer en bourgeoisie : // est permis à cil gui voudra ; et mieux encore : Le puet franchement. Mais, dans la suite, les fâcheux écarts de la civilisation ayant porté aux mœurs, telles que le célèbre prévôt les avait rétablies, une atteinte profonde, on opposa aux formules libérales, cet axiome de l'oppression : S'il a de coi. Aussitôt, une perturbation fatale, provoquée par les passions, l'ignorance et la cupidité des individus, régna dans l'ordre social qui

ESÎ1ENNE BOYLEAU. 31

exige pour se développer, selon la loi de sa création, une stabilité conservatrice et une marche régulière, de même qu'une grande liberté de mouvement, communiquée aux hommes et aux choses elles-mêmes.

Tel était le but qu'Estienne Boyleau se proposait en établissant la solidarité réciproque du Gouvernement et du peuple : base fondamentale de notre ancienne monarchie ; principe générateur et régénérateur de tout corps politique ou État régulièrement constitué ; car il lui assure le présent d'une manière infaillible et, en même temps, la durée, l'existence prospère, la grandeur, la prépondérance dans l'avenir.

Ce noble remaniement de tous les usages et de toutes les institutions, qui forme le caractère distinctif d'Estienne Boyleau et de son époque, loin de blesser les intérêts, produisit, au contraire, les plus heureux résultats. « La terre du roy com- » mença à amender, dit Joinville, et le peuple y »vint, à cause du bon droit qu'on y faisoit ; il s'y

• multiplia tant et tant, s'y amenda si bien, que » les ventes, les saisies, les achats et les autres levées versoient le double que le roy y prenoit par

* avant,..» C'estque le prévôt de Paris, faisantàcha-

32 ESTIENNE BOYLEAU.

cun la part de ses droits et de ses devoirs, veillait à la défense ou à l'accomplissement des uns aussi bien que des autres; et que le peuple, étant sûr de trouver, dans l'autorité vénérable et vénérée de ce magistrat suprême, tous les principes d'une régénération morale et d'une progression de bienêtre physique, se félicitait de participer à l'entier développement de la civilisation.

L'histoire générale n'a jamais enregistré d'aussi vastes réformes ni d'événements aussi remarquables, que le furent ceux qui se résument dans la vie d'Estienne Boyleau ; ils forment la véritable gloire, non-seulement du règne de Saint-Louis, mais encore de notre monarchie. Peu de temps suffit au roi et à son ministre pour fixer, sur des bases inébranlables,, — car elles exprimaient les conquêtes progressives de toute l'humanité, — la théorie des droits et des obligations de l'État ou de la société vis-à-vis de l'individu, et ceux de l'individu vis-à-vis de la société et de l'État, fondés sur une loi nouvelle, c'est-à-dire le principe de la solidarité humaine. L'application de ce principe indiquait à la Bourgeoisie de Paris le seul but digne de son existence ici-bas. Elle s'efforça de l'atteiiidre. L'ordre succéda, comme par en-

ESTIENNE ROYLEAU. 33

chargement, à l'anarchie ; la sécurité à la crainte, la justice à l'iniquité, le bien-être à la défaillance morale et physique, la fortune publique à la misère, la liberté à la violence. Lorsque ces derniers résultats furent obtenus, Estienne Boyleau, n'ayant en quelque sorte plus rien à faire dans sa prévôté de Paris, put suivre Saint-Louis à sa première croisade (1218). Soldat intrépide autant que sévère magistrat, il tint un rang si éminent dans l'armée chrétienne, par son courage et par sa chevalerie, qu'ayant été fait prisonnier au siège de Damiette (1249), les Sarrasins exigèrent pour sa rançon la somme de deux cents livres d'or, somme énorme en ce temps-là.

Estienne Boyleau mourut vers Tan 1269; mais son œuvre constitutive, exprimée par l'établissement de la police de Paris et par le Livre des Métiers, vécut aussi longtemps que la monarchie, ou mieux, vit encore, sinon dans le domaine des faits, du moins dans la pensée des hommes. 11 a fallu l'abattre en 1789, pour démolir notre ancienne société ; il faut qu'on la relève aujourd'hui si l'on veut jeter les fondements d'une civilisation nouvelle. Pour créer un état social durable , n'est-il pas nécessaire, en effet, de rétablir la so-

3& ESTIENNE BOYLEAU.

lidarité morale de toute l'espèce humaine et de garantir son existence, en faisant, non du mensonge , comme cela se pratique depuis un siècle, mais de la vérité, Tunique lien de toutes les rétentions des hommes entre eux, quelles qu'elles soient d'ailleurs, ou quelles qu'elles puissent être. Remarquons-le avant de finir : la législation qu'Estienne Boyleau promulgua au xme siècle renfermait un si grand principe de vie et une forme tellement en harmonie avec les besoins permanents de l'humanité, que la Révolution a pu la renverser, mais non l'anéantir, pinsi que nous le prouverons plus loin (1). C'est qu'il y a, pour tout ce qui est dans le monde, comme pour tout ce qui doit y être absolument, des conditions d'existence nécessaires et, par conséquent, immuables: telles sont les règles fondamentales de l'ordre et de la justice au sein de la civilisation. Quelques prétendus législateurs ont eu beau vouloir détruire ces règles et ces conditions, elles survivent encore à leurs décrets, parce que le temps, qui modifie l'homme et les sociétés selon les époques et les circonstances, n'est pourtant que la manifestation

(1) Voir à la fin de ce volume noire étude sur Turgot.

ESTIENNE B0YEEAU, 35

et le développement des lois éternelles, primordiales et finales sur lesquelles Dieu a bâti notre univers.

Le grand mérite d'Estienne Boyleau, celui qui a fait la fortune de sa mémoire ou de son nom historique, c'est d'avoir reconnu cette haute vérité, en dehors de laquelle toute résolution du problème social devient impossible. Il n'en fallait pas davantage pour marquer sa place parmi les instituteurs des peuples.

La statue de cet homme célèbre figure, avec celle de plusieurs autres prévôts ou bourgeois, sur la façade de l'Hôtel -de-Ville de Paris; très-bien : mais il ne suffit pas d'honorer ainsi des vertus et des talents d'un pareil ordre, il faut encore dire et répéter aujourd'hui, bien haut, de quelle manière ils ont agi sur tant de siècles pour les préserver de l'anarchie !

L'auteur de l'article Estlenne Boyleau, dans la Biographie universelle de MM. Michaud, nous assure que sa famille s'est perpétuée jusqu'à notre époque, après s'être disséminée successivement, à Paris, en Anjou, en Touraine et en Angleterre;

36 EST1ENNE BOYLEAU.

et il ajoute même que Boileau Despréaux, l'auteur satirique du xvne siècle, était un descendant du fameux prévôt de Paris du xnT. Quoi qu'il en soit, le lieutenant de Saint-Louis fut plus véritablement artiste que le poète servile de Louis XIV. Celui-ci poursuivait les travers de son époque, en meurtrissant l'amour-propre de quelques hommes ; celui-là, au contraire, châtiait sévèrement les forfaitures individuelles ; mais, du moins, il assurait le bien-être à tout un peuple en lui créant des institutions.

Pour les sociétés politiques, de même que pour l'homme considéré sous le rapport individuel, les destinées sont bien diverses!

Tantôt, sûrs l'un et l'autre de leur propre but icibas, chacun d'eux se repose, en quelque sorte, dans le bonheur de tous. L'individu et la société marchent alors de conserve, traversant avec allégresse un long âge de prospérité matérielle et de foi, sous l'égide tutélaire d'un gouvernement respectable autant que respecté: emblème humain de la Providence.

Tantôt, au contraire, la société et l'individu sont incertains, l'un autant que l'autre, de leur tendance mal définie ; et l'individu se révolte contre l'ordre général de l'univers. Aussi, chacun marche-t-il alors, contradictoirement, dans les sen-

tiers les plus obliques ; et l'humanité traverse une ère de calamités, de misère, de doute ou de négation , en l'absence d'une autorité morale quelconque , et sous la pression sanglante de l'anarchie : emblème terrifiant de la Fatalité.

A voir ces revirements étranges, accomplis quelquefois en une heure ou en un jour, et détruisant le travail accumulé de plusieurs générations ou de plusieurs siècles, l'auguste loi du progrès s'oblitère au fond de notre conscience. Faut-il donc croire que toute l'histoire de l'humanité se résume et trouve son explication dans l'ouvrage symbolique de Pénélope ?

Loin de nous une pareille pensée , car elle est contraire à l'esprit du christianisme : principe et fin absolus de l'homme aussi bien que des sociétés. Quelque triste que soit le spectacle de tant de contrastes sociaux qui se déroule souvent dans la vie d'un seul personnage, nous devons l'envisager sans découragement comme sans joie, mais avec fermeté; car le passé peut servir quelquefois de leçon et d'exemple à l'avenir.

Tel est le sentiment que nous éprouvons en pré-

sence de Robert-le-Coq, figure terrible et sinistre, qui traversa le milieu du xive siècle pour scandaliser l'Église et pour bouleverser l'État. Avocat et tribun, homme de cour et prélat, il fut successivement, ou à la fois, serviteur égoïste des princes et chef de faction , méchant évêque et mauvais citoyen. Né à Montdidier, d'une famille bourgeoise, « ledit Robert, combien que il ne fu pas estrais de » grans gens, ne de riches d'ancienneté (1) », n'en devint pas moins, dès sa jeunesse, l'objet particulier des faveurs royales. « Son père a touz «jours esté au service de roys de France, et de ce » a eu toute sa chevance et son estât. » Il dut à la libéralité de Philippe-de- Valois, auquel il était personnellement attaché, de pouvoir soutenir le jeune Robert aux écoles d'Orléans : ville savante , d'où sa famille était originaire.

Au sortir de ces écoles, si célèbres durant une grande partie du moyen-âge , Robert-le-Coq voulut se fixer à Paris ; il entra dans la corporation des avocats ou praticiens. « Si tost comme il vint

(1) Articles contre Robert-le-Coq, évesque de Laon , pièce conservée à la Bibliothèque nationale au cabinet des manuscrits et publiée par M. Douët d'Arcq, Biblioth. de l'École des Chartres, lre série. Tom. H.

» d'Orliens, il vint au parlement du roy, auquel il » a gaaignié toute sa chevance et son estât, qui par «avant estoit assez tenue et petite. Et y a long «temps esté advocat du roy; et li donna le roy «Philippe, que Dieux absoille, la provende de Pa- » ris, et li fist plusieurs autres biens.

«Après la mort du roy Philippe », ajoutent les commissaires rédacteurs des articles contre Robertle-Coq (officiers royaux dont les États obtinrent la destitution au temps des troubles et qui nous ont transmis les détails les plus précieux sur la vie de ce redoutable agitateur), « après la mort du roy Phi- » lippe, le roy, nostre sire, qui est à présent, le fist » maistre des requestes de son hostel, et le premier «des clercs. Et pour la grant amour qu'il avait à « li, et la grant loyauté que le roy y cuidoit en lui, «il le mena à Avignon avec lui, et quant le roy «s'en parti, il le laissa à Avignon pour ses be- «songnes. »

On trouve, au cabinet des titres de la Bibliothèque nationale , certaines lettres écrites par Jean-le-Bon, qui autorise le receveur de Nîmes à payer à Robert-le-Coq et à Mathieu Guéhéri, secrétaire du roi, ce qu'ils demanderont pour leurs dépenses. Ces lettres portent la date du 30 janvier

1351, et la quittance porte celle du 22 juillet de la même année. Au reste, la munificence du roi, à l'égard du maistre des requestes de son hostel, était sans bornes. Après l'avoir fait préchantre de l'église d'Amiens, il lui conféra encore la trésorerie de l'église de Rouen, vacante en régale, par lettres du 18 janvier 1351.

Sur ces entrefaites, « l'éveschié de Laon vacqua «par la translation de messire Hugue Darcy faite » à l'archeveschié de Reins ; à laquelle avoit le dit » Robert tendi de tout son povoir. Et pour ce que »le roy pria moult affectueusement pour maistre » RegnautChauviau (protégé du connétable Charles «d'Espagne), lors évesque de Chalon; et pour » ceste cause y envoya messire Simon de Bucy à » Avignon, le dit Robert tint et cuida que sa pro- » motion et son estât fussent retardez et empeschiez » par le roy et par la messagerie du dit messire «Simon. »

S'il faut en croire le témoignage de ses accusateurs,— le seul que nous puissions invoquer, puisqu'il n'en existe pas d'autre, — quoique Robertle-Coq eût obtenu l'évôché de Laon, et, par suite, le titre de pair qui y était attaché, malgré l'opposition des puissants protecteurs de Régnaut Chauviau,

ardents à soutenir la candidature de ce dernier, il n'en conçut pas moins dès lors « grande rancune » contre le roy et son estât, contre le dit Simon, et » contre tous les conseillers du roy. » Le nouvel évoque ne fut consacré qu'à son retour d'Avignon, après qu'il eut assisté, le 27 octobre 1351, aux préliminaires de paix arrêtés dans cette ville, entre le dauphin de France et Amé VI, comte de Savoie. Disons-le en passant : les hostilités de ces deux princes avaient pour cause une délimitation de territoire. Humbert, dernier dauphin de Viennois, ayant cédé son pays au fils aîné du roi de France (1349), les petits États delà maison de Savoie se trouvaient enclavés dans ceux de notre monarchie, déjà grande et puissante. Pour obtenir une paix désirable, le roi Jean offrit sa médiation aux deux princes qui l'acceptèrent. Les premières négociations eurent lieu à Avignon , et les dernières à Paris, dans la chambre du parlement, où fut signé un traité définitif par lequel le comte de Savoie dut renoncer à toutes ses possessions territoriales situées entre le Rhône, l'Isère et le Guiez ; en compensation, le Dauphin lui céda les seigneuries de Faucigni et de Gex. Robert-le- Coq assista à cette assemblée , qui eut lieu le

31 juillet 1354; mais son nom ne figure pas dans l'acte authentique dressé le 5 mars 1355. Après être monté si rapidement au faîte des grandeurs, serait-il déjà tombé en disgrâce?

Les monuments historiques semblent l'attester.

Nous lisons dans l'article 13 de son accusation: « Que quand il fu retourné d'Avignon, il mist «grant paine à estre avanciez à la court: et senti » bien l'indignacion que le roy avait a li. Et pour » ce que il peust estre si avant comme il vousist, »et que il veoit qu'il en estoit eslongiez, et aussi »que il sceust bien qu'il avoit esté en grant indi- » gnacion du roy, pour les paroles qu'il avait dist » du connestable. Et grant envie et haine contre » ses officiers. »

Dès ce moment , Robert-le-Coq, dont l'orgueil et l'ambition augmentaient à chaque succès comme à chaque défaite , et qui , par spécial^ a touz jours tendu à estre chancelier de France, chercha des protecteurs parmi les adversaires du roi et les ennemis du royaume. Passant, en un jour, de la soumission hautaine à la révolte sournoise, notre évêque se montrait déjà disposé à tout saccager dans la société pour la satisfaction de son égoïsme. « Il savoit » que le roy de Navarre étoit grant et puissant , s'ac-

hh ROBERT-LE-COQ.

«cointa de lui, et sema la discorde de lui et du » connestable. Et li dist que par lui estoit-ildéshé- » ritez, et qu'il y empêchoit toutes ses besongnes »en court, et que il ne joïroit du roy tant comme > ledit connestable vesquist. Et tant l'esmut et >enflamba contre le connestable, qu'il fu son • mortel anemy. »

Non-seulement Robert-le-Coq provoquait personnellement le Navarrais à la haine et au mépris des grands officiers de la couronne, mais encore « par plusieurs fois li envoia messagier parmaistre «Robert de Bréteville, augustin, afin de li mou- » voir et machiner contre le roy nostre sire et con- »tre sa personne. » En vain Jean-le-Bon espérat-il le détourner de ses mauvais desseins, en l'associant de nouveau à sa politique ; Robert-le-Coq, au lieu d'apporter tout son zèle et un peu de probité dans le gouvernement, n'y apporta que la trahison et le parjure.

Après avoir été désigné, en sa qualité de conseiller du roi, avec Jean d'Esqueri, doyen de l'église de Noyon, et trois autres maîtres des requêtes, pour aller recevoir l'hommage-Iige que la comtesse de Hainaut devait à la couronne de France (année 4353), parce qu'elle possédait la

terre d'Ostrevant, Robert-le-Coq fut envoyé à Mantes, le 6 janvier 4354, avec le Guy, cardinal de Boulogne, oncle du roi, Pierre Itr, duc de Bourbon, Jean VI, comte de Vendôme, Geoffroy de Charny et Lorris, pour y traiter avec Charles-le- Mauvais, relativement à l'assassinat du connétable Charles d'Espagne. Le cardinal de Boulogne et le duc de Bourbon étaient munis de pleins pouvoirs; mais Robert-le-Coq et les autres, simples commissaires, n'avaient élé délégués qu'au seul effet d'assister à la négociation.

Loin de s'acquitter dignement de sa charge en défendant les intérêts de son prince , l'évêque de Laon ne songea qu'à suborner ses collègues et leur fit signer une convention entièrement défavorable à la monarchie. « On négocia pen- »dant quelque temps, dit Secousse; et enfin, »il fut conclu un traité qui fut très-avantageux, »en tous ses points , pour le roi de Navarre... Ce

• traité ne pouvait être plus avantageux au Navar- »rois : aussi ceux qui le conclurent, au nom du

• roi, furent-ils, non-seulement soupçonnés, mais » même en quelque sorte convaincus d'avoir » trahi ses intérêts pour favoriser le Navarrois...

• Peu de temps après, le cardinal de Boulogne

» perdit les bonnes grâces du roi, et ce fut sans » doute par cette raison. Et le roi ayant promis par »le traité de Valognes de pardonner à tous les «adhérents du roi de Navarre, on en fit une liste à » la fin de laquelle il y a : et tous ceux qui étoient de y>par le roi au traité de Mantes; à sçavoir, le cardi- »nal de Boulogne, le duc de Bourbon , l'évêque de y> Laon, Geoffroy de Char ny et Lorris (1). »

La liaison de Robert-le-Coq avec le Navarrais n'était plus un mystère, ni pour le roi Jean, ni pour personne dans le monde officiel; aussi le ministre infidèle jura-t-il une haine implacable au prince régnant et à la société monarchique. D'abord , il essaya de brouiller le Dauphin avec le roi, car il savait que le meilleur moyen de bouleverser un État politique, c'est de diviser la dynastie qui le gouverne. Tous ses efforts furent dirigés vers ce but unique.

Le Dauphin se trouvait alors à Rouen avec le Navarrais. Celui-ci l'engageait à se séparer de son père et à se retirer chez son oncle , l'empereur, d'où il donnerait le signal d'une révolte à la faveur de laquelle on s'emparerait de tous les conseillers du roi. L'évêquedeLaon était l'âme de cet odieux complot.

(1) Histoire de Charles-le-Mauvais} tom. 1er, pag. 41-Z|3.

ROBERr-LE-COQ. bl

« Par le moïen du roy de Navarre, le dit Robert »devoit estre chancellier du dauphin, et aleravec » lui et porter son scel. Et si tost comme le chan- » cellier seroit prinset déposé, il devoit estre chan- » cellier de France, à quoi il a toujours tendu de » tout son povoir. »

Ces trames perfides n'échappaient point à l'œil vigilant de Jean-le-Bon; mais, loin d'être sévère envers son fils, il voulut lui donner une nouvelle preuve d'affection en le nommant duc de Normandie. C'était porter un coup mortel à la faction naissante. Robert-le-Goq, si orgueilleux naguère, quant il vit qu'il avoit failli à s1 entente, en fut atterré.

Toutefois, il y avait trop de haine dans son cœur, pour qu'il n'espérât pas encore étouffer l'amour filial dans celui du Dauphin. « Assez tost que » Monseigneur le duc fu fait duc de Normandie, il » ala par devers lui et li dist en plourant ces paro- » les ou semblables en substance :

» — Ah! mon très-chier seigneur, vous estes un n> enfant et un innocent. Certes, le roy ne vous a fait »duc que pour vous endormir; car soïez certains » que il vous quiert que à vous faire morir,et vrai- » ment il vous fera murdrir et tuer un de ces jours,

» vous et vostre frère de Navarre. Pour Dieu ! ne «laissiez pas ce voïage que vous aviez entrepris » par devers monseigneur vostre oncle l'empereur.

Le Dauphin, malgré son extrême jeunesse, ne se laissait pas émouvoir par ces artificieuses paroles; mais Robert-le-Coq n'en continua pas moins: «—Certes, votre père dissimulera et feindra son co- • rage, disait-il, j usques à tant que vous l'aïez oublié, »et puis vous fera morir; car il n'a conscience ne » comme un chien, ne feroit conscience défaire » morir vous et vostre frère de Navarre par le con- » seil de ce bouchier messire Simon de Bucy, qui » n'a désir fors de espandre le sanc de France. »

Lorsqu'il vit que le Dauphin restait inébranlable dans ses devoirs de fils et de prince royal envers le roi son père, l'évêque de Laon se doubta bien que le duc ne H en sçeust mauvais gré, si regarda comment il pourroit nuire au duc et lui diffamer; il est vrai que Jean-le-Bon, étant venu à Rouen pour s'emparer de la personne de Charles-le-Mauvais, et le conduire prisonnier au Louvre, mit ses alliés dans la nécessité d'ajourner leurs criminels projets (1).

(1) Histoire de la Bourgeoisie de Paris, tom. 1er, cliap. V, pag. 186-187,

ROBERT-LE-COQ. ftO

Plus que jamais suspect au roi, son ancien protecteur, qui, de simple avocat et conseiller-clerc, l'avait fait évêque dans l'Église et pair dans l'État, Robert-le-Coq se voyait contraint de renoncer momentanément à la vie politique, ou, tout au moins, de s'isoler, lorsque l'ordonnance du 28 décembre 1255 proclama la convocation immédiate des États- Généraux. L'heure des grandes crises avait sonné pour la France, menacée à la fois, dans son propre territoire, et par les lances anglaises et par les complots des factieux ; mais le roi Jean espérait encore pouvoir repousser ces deux redoutables agressions, et triompher, par suite de Panarchie, en faisant éclater, dans son expression la plus majestueuse, l'alliance intime de l'autorité avec la liberté: principe et fin de tout ordre social.

Si les amis du bien public applaudirent à cette politique généreuse, les factieux, au contraire, toujours égoïstes, multiplièrent leurs obstacles. Robert-le-Coq fut de ce nombre. Devenu membre influent des États-Généraux, en sa qualité de pair, il ne recula devant aucune audace contre le gouvernement, et se mit à la tête de l'opposition la plus avancée. Jusqu'à présent, il n'a employé les ressources de son intelligence ténébreuse qu'à

nouer et à dénouer des intrigues de cour; maintenant il va l'appliquer au jeu terrible des révolutions, où ceux qui gagnent sont toujours moins estimés que ceux qui perdent.

A peine fut-il entré dans cette voie fatale et si fertile en forfaitures, qu'il se trouva face à face avec Etienne Marcel, le téméraire prévôt des marchands : nature bien digne de celle de l'évêque, et certainement supérieure sous le rapport brutalement révolutionnaire. Ces deux hommes s'entendirent très-vite ; ils étaient faits l'un pour l'autre. Correspondant secrètement avec le Navarrais, encore prisonnier au Louvre, ils en recevaient le mot d'ordre, ou mieux, le mot de désordre, conformément aux rôles qu'ils se distribuaient en public. Robert-le-Coq lui avait promis d'intéresser à la cause de ce prince le clergé de Paris et de l'assemblée, ainsi que la noblesse, avec laquelle il s'était mis si souvent en contact, soit à la cour,soit dans les ambassades ; et Etienne Marcel se chargeait de rallier à son parti l'échevinage de Paris et les députés des bonnes villes. Enfin le but de cette conspiration était, dans la pensée de l'évêque de Laon, sinon dans celle du prévôt des marchands, d'agir « afin que le roy de Navarre fust roy de

ROBERT-r.E-COQ. 51

» France, et le roy, nostre sire, et sa ligniée fus- » sent deshéritez du royaume de France, spéciale- »ment que il se doubtoit bien que jamais il ne fust »bien en la grâce du roy, nostre sire (1). »

Mais, pour qu'une semblable révolution pût avoir lieu, il était nécessaire de bouleverser toutes les idées reçues, jusqu'alors, en matière de gouvernement. Les meneurs s'efforcèrent donc d'augmenter leurs adhérents par des promesses, et de capter la majorité des États pour faire voter une série de décrets qui changeraient les rapports des sujets avec leur propre souverain, en donnant à l'assemblée des trois ordres, devenue l'expression des sentiments les plus anarchiques, un pouvoir constituant que les siècles avaient constamment laissé entre les mains de la royauté. Or, le succès des factieux dépassa leurs espérances. Cachant leur but personnel sous le masque du patriotisme , ils ne montrent que des intentions avouables en apparence, et réclament le principe de l'égalité des suffrages, qui émancipe le tiers-état à l'égard des deux premiers ordres, ou mieux, qui les affranchit tous ensemble de leurs

(1) Article 15e de l'acte d'accusation constamment cité dans la présente étude biographique.

devoirs envers le trône. Lorsque cette législation révolutionnaire eut été adoptée, grâce à l'influence toute- puissante de Robert-le-Coq et d'Etienne Marcel, le roi Jean fut obligé de la sanctionner, parce qu'il avait hâte de se mettre à la tête des troupes et de se mesurer avec les Anglais, espérant bien recouvrer la plénitude de son pouvoir, seul véritablement émancipateur, par le vote d'une future assemblée qui devra défaire l'œuvre despotique et usurpatrice des précédents États, lorsqu'il aura lui-même rétabli le royaume dans l'intégrité de son territoire (1).

On le sait: la victoire de la faction, à Paris, fut le résultat de la défaite de Poitiers. Dès que Robert-le-Coq eut appris que le roi Jean, fait prisonnier sur le champ de bataille, avait été conduit à Londres, il répéta tout haut, à qui voulut l'entendre, ce qu'il disait depuis longtemps tout bas à ses complices; ajoutant « que il n'estoit pas di- » gne de venir au royaume , et que l'on essauçast »ce vray et bon sanc de Navarre, et cette bonne » et saincte ligniée; et que au roy de Navarre estoit » deu le royaume de France. »

(1) Histoire de la Bourgeoisie de Paris, tom. 1er, chap, V, pag. 192-193.

Sur ces entrefaites, il apprend que le duc de Normandie, échappé au désastre de Poitiers, accourt bravement à Paris, pour y représenter, s'il se peut, l'autorité absente; et il l'accuse Savoir lâchement déserté en présence de l'ennemi. Plus la calomnie s'attaque à ses actes, et moins le Dauphin montre de méfiance à l'égard de l'esprit public; aussi, ne craint-il pas de faire un loyal appel au pays, durant cette crise, en convoquant de nouveaux États-Généraux, qui l'aideront, sans doute, à réduire une révolte locale.

Mais la situation politique se compliqua, au lieu de se simplifier; car Robert-le-Coq , dont l'influence fatale pesait déjà sur toute la société, « fist » tant par son pourchas que les esleuz et la plus » grante partie estoit de la secte du roy de Navarre • et tendans à sa délivrance; » nullement à celle du roi de France, captif entre les mains de l'Anglais.

A peine les trois ordres furent-ils réunis en la chambre du Parlement (octobre 1356) que Robertle-Coq, désireux de jouer un des premiers rôles avec Estienne Marcel, sur la scène révolution-

5k ftOBERT-LE-COQ.

naire, conseilla aux députés de délibérer et d'agir en secret, que chose que il feissent ou traictassent. 11 les lia tous à ses projets au moyen d'un serment, ce qui est une manière de conspiration; ensuite, il se chargea de porter lui-même leurs doléances à la tribune; de blâmer, en leur nom, ce qui avait été fait jusqu'alors, et, finalement, d'exiger la délivrance du Navarrais, la destitution d'un certain nombre d'officiers du conseil royal, surtout celle du chancelier Simon Bucy, et la formation d'un autre conseil uniquement pris dans les rangs des trois ordres, c'est-à-dire : le bouleversement complet de l'État monarchique.

Le Dauphin essaya de négocier avec les principaux meneurs, afin d'obtenir le concours de l'assemblée et le rétablissement de la paix publique à de moins dures conditions ; mais Robert-le-Coq engendroit tant de séditions, descors, divisions et rebellions au peuple, qu'il fallut se résigner en apparence. Un premier jour avait été fixé pour répondre aux demandes impératives des États-Généraux : c'était le lundi, 31 octobre; et l'on savait que Robert-le-Coq devait porter la parole. Au jour dit, les députés se rendirent en la chambre du Parlement, et grant foison de peuple les y suivit.

Une indicible fermentation régnait dans les esprits ; mais le Dauphin, calme et résolu, devant le danger, au lieu de venir à la séance, manda par devers lui les membres les plus influents de l'assemblée, au milieu desquels il distingua la figure sombre, atrabilaire, menaçante de l'évêque de Laon. Le prince leur déclara qu'en raison des nouvelles qu'il avait reçues du roi, son père, et de l'empereur, son oncle, il ajournait sa réponse au jeudi suivant. Ce délai fut accepté, non sans peine, car les meneurs de la faction avaient hâte de frapper un coup décisif contre le Dauphin ; mais celui-ci ne leur en laissa pas le temps. Sur l'avis de son conseil, le mercredi, 2 novembre 1356, il ordonna aux États de se séparer.

Le Dauphin devait être obéi.

Cet acte d'autorité ruinait les projets de l'évêque de Laon, qui avait promis la couronne de France au roi de Navarre. Néanmoins, craignant qu'il ne lui arrivât malheur, le cauteleux chef de la révolte « s'inclina devers Monseigneur, li supplia » que, se il avoit dit ou fait aucune chose qui li des- » pleust, il li vousist pardonner. Et entre les autres «choses, monseigneur le duc li dist qu'il s'en alast »en son éveschié... ce non-obstant le dit Coq, de

• son autorité et à son pourchas, le lendemain, qui »fu le jeudi après la Toussains, fist assembler aux » Cordeliers les personnes des trois États, et là, » publiquement, leur fist un grant sermon et pres- »chement, pour entremouvoir contre le roy, contre monseigneur le duc, et contre l'onneur du » royaume et de la couronne de France. Et combien

• que pour coulourer son mauvais propos, il leur »dist aucunes bonnes paroles, toutes voies leur

• dist et il prescha plusieurs choses qui n'estoient

• pas vraies, et plusieurs choses des qu'elles le » commun des trois États n'avait oncques oy par- » 1er, et de quoy riens n'avoit esté chargé à leurs «députez... notamment qu'on avait bien vu autre- » fois que les Trois-États du royaume avaient des- » posé le roy de France. (\ ) »

Lorsque cette « fausse et mauvaise parole lui fut issue de la bouche, » un de ses amis lui marcha sur le pied. Robert-le-Goq vit bien qu'il était allé trop loin ; il se rétracta de la manière suivante : « Ce que j'ay dict que autrefois les Trois-États des- » posèrent le roy de France, je entendois à dire » que le peuple le desposa à la requeste des Trois-

(1) Articles contre Robert-le-Coq.

» États. » Mais les députés, reconnaissant eux-mêmes que leur congrégation était illicite et que toute l'autorité qu'ils avoient de eulz s'assembler estoit failli, depuis la veille, préférèrent obéir aux ordres du Dauphin que suivre les inspirations révolutionnaires de Robert-le-Coq. Ils se séparèrent donc, attendant, pour se réunir et pour rentrer dans la voie de l'illégalité, une convocation légale qui eut lieu le 5 février \ 357.

Abandonné par les députés des trois ordres, l'évêque de Laon se retourna du côté de la multitude avec l'espoir d'y fomenter de nouvelles séditions. « Il dit à aucuns bourgeois de Paris : — Gardez- » vous bien que vous ferez. Certes, l'en ne vous «fait que endormir, car certes quelque pardon ou «rémission que l'en vous face, ne quelque lettre » que l'en vous baille, encore vous en fera-t'en mo- » rir de maie mort ; et supposé que l'en ne deist » pas que ce fut pour ceste cause, si querroit l'en «avant buquettes contre vous. » Ces preschements provocateurs exercèrent une influence très-grande sur l'esprit de la bourgeoisie et du menu populaire, qui se prononcèrent bientôt contre les actes du Dauphin et pour ceux de la faction. L'émeute grondait chaque jour dans Paris, depuis la publi-

cation d'un édit relatif à l'altération des monnaies: triste ressource au moyen de laquelle on espérait prendre aux artisans l'argent refusé par les baillis royaux. Tous les corps de métiers, rangés en armes autour d'Estienne Marcel, prévôt des marchands, et fidèles à l'appel révolutionnaire de l'évêque de Laon, se disaient : « Or, il est temps d'a- » gir pour conserver notre fortune particulière et »empeschier la ruine publique. »

L'autorité du Dauphin était fatalement compromise; aussi fut-il obligé de rappeler les États- Généraux en ce moment critique où il ne pouvait plus compter sur la fidélité ni sur le désintéressement de personne. On sait déjà, car nous l'avons dit ailleurs, quelle fut la situation respective des partis au sein de cette assemblée ( 1 ) si profondément révolutionnaire; ne mentionnons donc ici que la position prise par Robert-le-Coq vis-à-vis du gouvernement.

A la séance du 3 mai 1357, en présence du Dauphin et de ses frères, les comtes d'Anjou et de Poitiers, devant tous les députés des États réunis

(1) Histoire de la Bourgeoisie de Paris, tom. 1er, chap. VI , pag. 210.

dans une salle du Parlement, l'évêque de Laon, orateur du clergé, prononça d'une voix allière sa trop fameuse harangue, véritable programme de révolution qui semblait dicté par l'amour du peuple et qui n'exprimait que sa propre haine contre le prince. Après avoir fait le plus sombre tableau des calamités actuelles du pays, dont il ne trouve la source que dans les dissipations de la cour, dans les dilapidations des finances, dans les prévarications des juges et dans quelques autres vieux abus, il en rejette l'odieux sur la tête de vingt-deux officiers du roi, qu'il dénonce nominativement à la vindicte publique. S'étant résumé en ces termes : « Il y a tant de mauvaises herbes que les bonnes »ne peuvent fructifier ni amender, » Robert-le-Coq ajouta qu'il fallait suspendre tous les officiers du royaume de France et nommer des réformateursgénéraux par voie de scrutin , attendu que c'était aux trois ordres réunis qu'il appartenait désormais de décider souverainement toutes les questions relatives à la guerre et aux finances publiques.

Jehan de Pecquigny, au nom de la noblesse, Estienne Marcel et Golart-le-Caucheteur au nom du Tiers-État, approuvèrent « toutes les paroles

«issues de la bouche de monseigneur l'évêque de »Laon. »

En conséquence, dès le vendredi 10 mars , les États décrétèrent rétablissement du fameux conseil des Trente-six qui fut investi de tout pouvoir (1). On épura le Parlement ; la chambre des comptes, entièrement dissoute, se trouva remplacée par quatre factieux qui, reconnaissant bientôt leur propre inexpérience dans ce nouvel emploi, se retirèrent pour rendre leur place à quelques anciens maîtres.

Sur ces entrefaites, le roi écrivit une lettre pour défendre aux États de se réunir durant la quinzaine de Pâques , ainsi qu'ils l'avaient résolu par un décret, et pour s'opposer au paiement des subsides qu'ils avaient voté. L'ordre du roi-captif fut méconnu ; les États, où l'opinion républicaine se trouvait déjà représentée par le prévôt des marchands, foulèrent aux pieds toutes les lois de la monarchie et firent prévaloir tous leurs décrets révolutionnaires. La Bourgeoisie de Paris fémissait durant ces jours de crise; mais Estienne Marcel et Robert-le-Goq, devenus maî-

(l) Voir à la fin de cette Étude les noms des membres de ce conseil, et quelques détails biographiques qui les concernent.

très de la situation, étaient à l'apogée de leur puissance. Moment redoutable pour les tribuns; car, dès qu'ils ne peuvent plus monter sur la brèche des événements, ils tombent !

C'est une terrible épreuve que celle du gouvernement, lorsqu'on parvient à le conquérir au moyen d'une opposition violente ou à la suite d'une révolution ! En effet, on a dit si longtemps au peuple que la direction imprimée aux affaires publiques était mauvaise et funeste à ses intérêts les plus chers, qu'il accueille d'abord avec joie tout changement qui semble devoir lui être favorable. Les meneurs habiles peuvent, alors, intimider ou proscrire les agents du pouvoir, sur qui retombe toujours le poids des iniquités réelles ou fictives; et s'investir eux-mêmes d'une autorité absolue, aux applaudissements de la grande multitude. Mais bientôt la scène change; et les applaudissements se transforment en sifflets, parce que les nouveaux acteurs savent moins bien jouer leur rôle que les anciens. Ils ont promis au peuple de guérir toutes ses souffrances morales et physiques, comme par enchantement ; toutefois, loin de diminuer,les impôts augmentent et le travail disparaît avec le crédit ; aussi les chefs de la faction ne voient-

ils plus autour d'eux qu'une défiance générale. L'allégement des revenus publics a été la cause de leur élévation primitive, et les voilà menacés d'une chute définitive, parce qu'on impute à leur mauvaise volonté ce qui n'est que le résultat de leurimpuissance.

Telle était la situation de Robert- le -Coq et d'Estienne Marcel, peu de temps après rétablissement de leur dictature personnelle, quoiqu'ils eussent fait manœuvrer, à leur guise, tout le conseil des Trente-Six, Non-seulement la Bourgeoisie de Paris ne leur épargnait déjà aucun signe de répulsion ; mais encore de nombreuses défections avaient lieu, au sein même des États, parmi le clergé, la noblesse et le tiers ; de sorte que tout le monde se retournait du côté du Dauphin, prêt à lui prêter main-forte, au cas où il voudrait renverser l'omnipotence des factieux.

Lorsque le duc de Normandie eut reconnu qu'il n'avait qu'à vouloir énergiquement pour accomplir le salut de la société , il manda au Louvre Eslienne Marcel et Robert-le-Coq, leur parla d'un ton ferme, et leur défendit de se mêler désormais des affaires du royaume. C'était agir en maître avant que de l'être : mais il devait plus

ROBliUT-LE-COQ. 63

tard le devenir. Après cet acte de vigueur, le Dauphin s'éloigna de Paris; il allait se mettre à la tête de l'armée, afin de mieux dominer les événements. Robert-le-Coq jugea prudent alors d'abandonner une partie qu'il croyait avoir perdue : « et s'en ala le dist évesque de Laon en son éves- » chié, car il véoit bien qu'il avoit tout honny. (1 j »

Le prévôt des marchands resta seul, ou à peu près, au milieu de la Bourgeoisie de Paris qui partageait , en ce moment , l'entraînement des bonnes villes de province pour le Dauphin. Aussi essaya-t-il de l'attirer sous sa main en lui faisant les plus belles promesses. Il s'engageait, par exemple, à contribuer à la paix de l'État au moyen des subsides, et à ne plus demander l'expulsion des officiers, ni la délivrance du roi de Navarre.

Ces propositions parurent sincères au cœur honnête du Dauphin, qui rentra dansParis vers le 1er octobre ! 357 ; mais les factieux qu'il épouvantait de loin, reprirent aussitôt de l'audace. Loin d'exécuter leurs engagements, ils devinrent plus exigeants qu'auparavant; c'est ainsi qu'ils contraignirent le duc de Normandie à faire une convocation immédiate des États-Généraux et à rappeler Robert-

(1) Grandes Chroniques de France , chap. XXXVII.

le-Coq. Celui-ci fit d'abord quelques difficultés hypocrites ; mais enfin il consentit à reprendre le chemin de Paris pour venir siéger au conseil du prince. « Et n'y avoit lors homme au conseil »du dist monseigneur le duc qui luy osast contre- »dire (1). » Dès ce moment, l'autorité du Dauphin s'efface positivement devant la fougue révolutionnaire de l'évêque de Laon, qui répond pour lui aux demandes des meneurs de Paris, qui le trahit pour mieux servir le roi de Navarre, et qui le force à passer par tout ce que voudra ce mauvais génie de la civilisation !

« Et toutes voies, ajoutent les Grandes Chroniques (2), le dist évesque de Laon, par lequel les »diz de Paris se conseilloient et gouvernoient prin- » cipalement et qui tout estoit au roy de Navarre, » estoit principal conseiller du dist duc et estoit tout » fait par luy et par son ordenance. Moult de gens » estoient esbahis, et disoit l'en que il estoit la be- »saguë qui fiert des deux bous. Et vraiment » l'en disoit que le dist evesque faisoit savoir au dist »roy tout ce qui estoit faict au conseil de Monseigneur le duc. »

(I ) Grandes Chroniques de France, c'iap. XLI» (2) lbid, chap. XLV.

Robert-le-Coq ne retenait ainsi le Dauphin sous son propre joug que pour délivrer plus vite Charlesle-Mauvais , alors détenu au château d'Orleux , dans le Cambrésis. 11 donna ses ordres de manière à ce que l'élargissement du Navarrais coïncidât avec la réouverture des États-Généraux. Les députés se réunirent le 7 octobre; et le lendemain, Jehan de Pecquigny, gouverneur de l'Artois, enlevait le roi prisonnier et lui rendait une liberté qui devait être si fatale à la monarchie!

Dès que cette nouvelle fut connue, le parti du Dauphin comprit que la situation lui échappait ; aussi les députés de Champagne et de Bourgogne, abandonnèrent-ils leur poste, préférant céder la victoire à leurs ennemis, plutôt que de s'exposer à une défaite certaine. Le duc de Normandie , n'étant plus entouré que de révolutionnaires, brava seul le danger et se montra toujours prêt à sacrifier sa personne pour sauver le principe de l'autorité.

Quoique le Navarrais eût été délivré le 8 octobre 1357, et qu'il se trouvât, par le fait, à la tête d'un grand mouvement d'opinion, il n'osa point faire son entrée à Paris, avant le 29 novembre suivant. Robert-le-Coq attendait son arrivée avec

impatience pour agir révolutionnairement. Estienne Marcel, Robert de Corbie et une foule d'autres factieux, se présentèrent, le 1er décembre, au palais du Dauphin, et le sommèrent de rendre ses bonnes grâces au roy de Navarre. L'évêque de Laon leur parla au nom du conseil, et engagea le duc de Normandie, malgré lui-même, en répondant à ses complices, que, de son propre» plai- » sir et voulenté, le dist duc feroit au Navarrois «comme bon frère à aultre doibt faire. »

Cette réconciliation ne pouvait paraître durable aux yeux de personne, car les deux princes représentaient, vis-à-vis de tout le monde, l'antagonisme de deux dynasties. Sur ces entrefaites, le bruit courut, à Paris, que le roi Jean venait de signer, à Londres, un traité qui lui rendait sa liberté et son royaume. Aussitôt le roi de Navarre prit la route de Rouen; et, Robert-le-Coq , ayant en vue de lui donner un prétexte d'armer au plus vite, fit ordonner par le Dauphin des levées de troupes. Les événements allaient se précipiter.

Jusqu'à présent, l'évêque de Laon a joué le principal rôle sur le théâtre de la révolution ; maintenant, c'est le tour du prévôt des marchands. Il ne s'agit plus, en effet, pour trancher le nœud d'une

ROBERT-LE-COQ, f)7

situation aussi problématique , d'organiser une guerre de tribune plus ou moins parlementaire ; il faut, au contraire, soulever le peuple, armer les gens sans aveu, épouvanter tout le monde par l'assassinat de quelques ofïiciers royaux et de quelques partisans du Dauphin, et généraliser la révolte, en faisant de chaque ville, de chaque commune de France un centre d'insurrection formidable où l'idée plébéienne luttera, pour la première fois, contre le principe monarchique; où les vilains et les manants, sous le nom de Jacques, sortiront de leurs cabanes pour envahir les châteaux et massacrer les gentilshommes; où l'on interprétera enfin, la société régulière par le chaos; la propriété par le pillage, l'ordre par l'anarchie, et la vie humaine par la destruction physique et morale de tout ce qui constitue l'humanité. Cette œuvre révolutionnaire, longtemps incomparable, et restée sans analogue jusqu'à la fin du xvnr siècle, fut réalisée par Estienne Marcel !

Nous avons tracé ailleurs le portrait de cet homme fatalement célèbre, pour qui Robert-le- Goq et le parti du roi de Navarre ne furent qu'un double instrument et dont le seul but était de substituer une république à~la monarchie de Glo-

vis, de Charlemagne et de Saint-Louis. Dans cette situation, si absolument subversive et si largement conduite, il n'y a place que pour Estienne Marcel ! L'évêque de Laon disparaît, derrière cet homme et derrière les événements terribles qu'il soulève, à ce point que son nom ne figure presque plus dans l'histoire.

Pour le retrouver, en effet, nous devons quitter Paris avec les députés des bonnes villes que le régent convoque à Gompiègne. Robert-le-Coq ose s'y montrer sans vergogne, espérant peut-être que le ressentiment des calamités qu'il avait attirées sur la nation, s'était éteint dans la conscience publique, aussi bien que la notion du devoir, dans son propre cœur. « Mais plusieurs nobles, dit Secousse, prièrent instamment le régent de ne plus admettre, • dans son conseil, un homme qui le trahissait de- » puis si longtemps, et qui était la principale cause «des maux qui affligeaient le royaume (4). » Robert-le-Coq ne comprit toute la répulsion morale qu'il inspirait autour lui, que lorsqu'il eut couru personnellement de grands dangers. Alors, ajoute Secousse, « il se retira secrètement à Saint-De-

(1) Histoire de Charles-lc-Mauvaist tom. 1er, pag. 219.

RORKRT-LE-COQ. 69

»nys, d'où il envoya demander une escorte pour » l'amener à Paris. »

En ce moment, Estienne Marcel, ayant luimême épuisé toutes les ressources révolutionnaires que donne la dictature, à vouloir réaliser son plan de République, était obligé de revenir à une combinaison semi - monarchique et traitait avec Charles-le-Mauvais. L'évêque de Laon servit, une dernière fois, de trait d'union entre ces deux hommes fatalement voués à la discorde. On sait que cette alliance, appuyée sur les lances anglaises , ne porta bonheur ni à l'un , ni à l'autre. Une émeute sanglante éclata contre les Anglais à Paris (21 juillet 1358); le roi de Navarre, le prévôt des marchands et l'évêque de Laon firent des efforts inutiles pour désarmer les bourgeois de Paris, qui avaient toujours l'épée à la main (\). Ceux-ci frappaient les alliés de la faction, en attendant l'heure de frapper la faction elle-même, dans la personne d' Estienne Marcel, l'aïeul de nos révolutionnaires.

Robert-le-Goq, voyant que Paris ne lui offrait pas plus de sécurité que Gompiègne, se rendit aussitôt à Laon dans le but de livrer cette ville aux Navar-

(1) Hist. de Charles-le-Mauvais , tom. 1er, pag. 303.

rais. « Aussi, assez tost après la punition de la

• ville d'Amiens, en 1358, dit Froissart, par cas «semblables en furent traînés et justiciés, six des «plus grands bourgeois de la ville; et si l'évesque » du lieu eust esté tenu, il eust esté mal pour luy ;

• car il en fust accusé, et depuis ne s'en vint-il » point excuser. Mais il se partit adoncques se- » crètement ; car il eust amis en voie qui luy annoncèrent ceste avenue. Si se traist tantost par » devers le roy de Navarre à Maante-sur-Seyne, qui » le recust liement (1). »

L'évêque de Laon ne partagea donc point le sort tragique du prévôt des marchands et de la plupart de ses complices. Il parvint à sauver sa tête; mais il ne sauva pas sa renommée, car voici en quels termes les conseillers du Régent ont résumé leur acte d'accusation contre lui, dans le 91e et dernier article de ce manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale :

«... Que par les choses dessus dictes appert la

• trahison, desloiauté, fausseté, et parjure du dist » Robert ; que il a desservi de estre déposez et priiez de tout office, dignité et parrie, estât et bé-

(1) Livre Ier, part. 2e, chap. LXXYIII.

» néfice, et de estre comdempnez, puniz et miz en «chartre perpétuelle, si comme raison le donne.

» Et si on vouloit parler des prévarications que » le dist Robert a fait au temps qu'il fu advocat »du roy, et de celles qu'il a faites depuis qu'il fu »du conseil du roy, et autres estats que d'avoca- »tion, et de révélacions de consaulzdu roy, qu'il * a faites tant par bouche que par escript, et aussi » des oppressions et extorsions qu'il a faites en » son éveschié, et aussi des détractions et mespar- » lements qu'il a fais et dis de toutes bonnes per- » sonnes, a painnes pourroit estre contenu en xx » peaux de parchemin. »

Ce document important, qui confirme, à chaque ligne, le précieux témoignage de nos grandes Chroniques nationales, nous donne le portrait fidèle de Robert-le-Coq ; aussi n'avons-nous rien à y ajouter, et, encore moins, à y retrancher.

Lorsqu'après avoir signé la paix de Pontoise (21 août), le Régent, rentré dans Paris, demanda à la bonne Bourgeoisie de recevoir Charles-le-Mauvais ; Jehan Desmaretz , avocat au Parlement, insista au nom de la ville pour que Robert-le Coq ne pût jamais y rentrer. La municipalité parisienne fut satisfaite ; car nous lisons , au second article

de la confirmation du traité de Calais, portant la signature du roi de Navarre et la date du 12 décembre 1361 : « — Quant est de l'évesque de »Laon, il joira de l'espiritualitez et sera translatez »hors du royaume de France; et ses gens, qui, à » cause de l'espiritualitez auront à faire, pourront » venir seurement sans aucun empeschement. Et se » en la dite espiritualitez est mis aucun empesche- »ment de par le roy, le roy Postera; et s'il y estoit » mis par autre, il procurera qu'il sera ostez. »

A la suite de ce dernier traité, le Navarrais remit au Régent une liste de trois cents personnes qui avaient suivi son parti et auxquelles on promettait d'accorder des lettres de rémission. Le nom de Robert-le-Coq avait été inscrit dans cette liste, mais seulement au second rang. Le Régent ne tomba pas dans ce nouveau piège que lui tendait son ancien adversaire ; l'évêque de Laon, rayé du rôle, n'obtint ni grâce , ni pardon. Charles-le- Mauvais, ne sachant plus qu'en faire, l'envoya dans l'Aragon et le recommanda vivement à Pierre-le- Cruel, qui lui confia l'évêché de Calahorra. C'est là que mourut, plus ou moins pieusement, ce prélat conspirateur dont YOrbis christianus a recueilli l'épi taphe : Robertus privilégia firmavitanni 1366.

Congregatione burgensi sub rege rétro Crudeli adfiiil obiit anno 1368.

Pour résumer d'un seul mot l'existence entière de cet évêque tribun, dont l'âme fut si perverse et le cœur si corrompu , nous dirons avec saint Augustin, qu'il tomba en lui-même, — incidit in semetipsum, — et qu'il ne parvint jamais à se relever dans l'esprit de l'humanité. Chargé de conduire chrétiennement son pays vers le salut, à la manière des apôtres, il le conduisit odieusement vers sa perdition , à la manière de Satan. Après avoir détruit les rapports qui existaient ou devaient exister entre Dieu et lui , par le sacerdoce, il bouleversa tous les rapports des hommes entre eux , qui constituent ou doivent constituer l'ordre positif dans les sociétés.

Le malheureux ! comme il n'avait aucune de ces vertus qui servent de base à la véritable grandeur, parce qu'elles émanent de l'humilité chrétienne, il voulut posséder tous les vices qui dégradent les individus, parce qu'ils émanent de l'égoïsme etde l'orgueil ! ennemi de toute autorité, parce qu'il craignait de perdre la sienne propre, et jaloux de toute lumière depuis sa chute morale, il ne répandit que mensonges et séditions autour de lui,

en haine de la vérité. Autant aveugle que coupable, de quelque manière qu'on le considère , ce prélat mérite d'être réprouvé, car les ténèbres de son âme, intérieures et guérissables quant à luimême, avant sa mort, ne Tétaient déjà plus pour son pays, puisqu'elles étaient devenues., selon les menaces de l'Évangile, extérieures et inguérissables dans la vie à venir.

En effet, si les bourgeois de Paris remontent à Estienne Marcel pour trouver l'origine des révolutions qui, tant de fois, ont déchiré notre pauvre France ; nous devons remonter à Robert-le-Coq pour découvrir la source de l'esprit de secte et de parti qui travaille depuis si longtemps notre société et la submerge presque périodiquement dans un fleuve de sang et de pleurs, après y avoir détruit le but suprême de toute civilisation.

Note A.

Conseil des Trente-Six.

Le décret des États-Généraux qui organisa cette sorte de gouvernement républicain au sein de notre ancienne monarchie, portait que le Conseil des Trente-Six serait formé de douze prélats ou abbés, de douze nobles et de douze bourgeois, pris au sein des trois Ordres. Toutefois, il se trouva constitué de la manière suivante : douze évêques ou abbés, six nobles et dix-huit bourgeois. Voici la liste de ses membres, telle qu'elle a été publiée par M. Douët d'Arcq, dans la Bibliothèque de l'École des Chartres (1). Il nous a été impossible de la compléter.

Gens d'Eglise.

l'archevesque de rains.

l'archevesque de lyon, l'évesque de langres.

l'évesque d'évreux.

l'évesque de laon.

l'abbé de ferrières.

l'abbé de sainct-riquier.

l'abbé de sainct-omer.

louis thézart.

jehan de gonnelieu.

PIERRE D'àUGERAUT.

Nobles.

WALERAN DE LUCENBOURC.

MARESGHAL DE CHAMPAIGNE.

JEHAN DE PICQUEGNY.

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