CHARLES T0USSAC
dit, dans le triple meurtre du comte de Clermont, du seigneur de Conflans et du prévôt de Paris. La populace ameutée sur la place de Grève, advoua le dit faict d'une voix; et le Dauphin lui-même, sous les yeux duquel on avait commis ces abominables attentats, fut obligé de les approuver. Peu de jours après, le duc de Normandie prit le titre de Régent; mais on ne lui accorda pas pour cela plus d'autorité, car « furent mis au con- » seil du dict régent, le prévost des marchans, mais- »tre Robert de Gorbie, Charles Toussac et Jean de • l'Isle, maistres et principaux, après le dict éves- » que de Laon, qui tout gouvernoit ( 1 ). »
Cecise passait le 14 mars 1358. Neuf jours après, le Régent, doublement prisonnier des factieux, et dans son palais et dans son conseil, parvint enfin à leur échapper. Il se rendit à Gompiègne avec Tintention d'y lever une armée et de traiter tout-à-fait en ennemis ceulx de Paris, après les avoir encore une fois prié, mais toujours en vain, que ils voulsissent estre ses amis.
La guerre était déclarée : on se prépara, de part et d'autre, à la poursuivre avec une extrême
(1) Grandes Chroniques , LXV.
88 charf.es toussac.
vigueur. L'échevinage de Paris fit sortir de prison tous les malfaiteurs qui s'y trouvaient, et les enrôla sous sa bannière anarchique. Dès ce jour, la terreur n'eut plus de bornes; les honnêtes bourgeois, qui ne pouvaient approuver moralement les crimes de la faction, furent menacés à chaque instant du supplice ou de l'assassinat.
Ouvrons les Grandes Chroniques ; nous y trouverons la page suivante, datée du 29 mai 1358 et qu'il faut reproduire, o Leprévost des marchans et «les autres gouverneurs de Paris firent couper les » testes et après escarteler les corps en Grève, à Pa- » ris, au maistre du pont de Paris appelle Jehan »Peret, et au maistre charpentier du roy, appelle » Henry Metret, à tort et sans cause ; pour ce, se » comme il disoient, que il dévoient avoir traicté «avec aucuns du dit duc de Normandie, aisné fils » du roy de France, et Régent le royaume, de mettre » gens d'armes dedans la ditte de Paris pour le dit » Régent, et firent pendre les quartiers des dits • maistres aux entrées de la ditte ville de Paris. Et »je qui ceci escris vi que quand le bourel, appelle alors Raoulet, veult coupper la teste au premier
(1) LXXY.
CHARLES TOUSSAC. 89
» maistre, c'est assavoir audit Peret, il chaï et fu » tourmenté d'une cruelle passion tant que il ren- • doit escume par sa bouche; dont plusieurs de » Paris disoient que ce estoit miracle et que il des- » plaisoit à Dieu de ce que on les faisoit morir sans » cause. Et lors un avodcat du Chastelet, appelle » maistre Jehan Godart, lequel estoit aux fenestres »de rHostel-de-Ville, en la place de Grève, dist »haultement, oïant le peuple qui la estoit :
« — Bonnes gens, ne vous veuilliez pas en »esmerveiller se Raoulet est ainsi cheu de mauvaise maladie, car il en est entéchié [affecté) et »en chiet souvent. »
Nous avons tracé ailleurs (1) le tableau de Paris à cette époque fatale, où la disette, la guerre civile et la guerre étrangère, trois fléaux nés de cette seule révolte, décimèrent la Bourgeoisie. Les troupes du Régent menaçaient d'écraser les factieux et, pour échapper à une défaite probable, ils furent obligés d'appeler à leur secours un corps d'Anglais, commandé par le roi de Navarre. Ce prince, accompagné du populaire, vint à l'Hôtel-de-Ville, où « prescha Charles Toussac , et dist que le
(1) Histoire de la Bourgeoisie de Paris, loin, 1er, pag. 233 et suiv.
90 CHARLES TOUSSÀC.
» royaume de France estoit un petit point et avoit » mal esté gouverné, et encore estoit, si estoit mes- »tier que il y feissent un capitaine qui mieux les »gouverneroit, et le y sembloit que meilleur po- » voient-il avoir du roy de Navarre. »
Le populaire applaudit au discours de Charles Toussac ; et il acclama le Navarrois qui fu eslu capitaine de la ville de Paris. Aussitôt , Estienne Marcel parut à son tour et dit que « ceulx de Paris escri- »roient à toutes les bonnes villes du royaume pour «qu'il devint le dit roy capitaine universel partout »le royaume de France. » L'orgueilleux tribun se flattait encore de tout créer à nouveau ; mais quoi qu'il pût faire avec son audace, il ne devait pas même lui être permis de tout détruire.
Nous sommes au 15 juin 1358. Les halles savent que Charles- le-Mauvais, en prenant le titre de capitaine-général 9 a promis de s'ensevelir sous les ruines de Paris ; et pourtant elles se sont tenues à l'écart des joies révolutionnaires qui éclataient, tout-à-1'heure, sur la place de Grève. Un morne abattement règne au cœur de la Bourgeoisie, honteuse d'être asservie au joug du prévôt des marchands, maintenant qu'il s'appuie sur les lances anglaises. Le sentiment national réveille peu à
CHARLES TOUSSAC. 91
peu un noble courage. Le bourgeois armé attaque et repousse le soldat anglais qui vient l'insulter jusque dans son propre foyer, 31 juillet. On n'attend plus que l'occasion d'écraser d'un seul coup tous les terroristes. Encore dix jours, et la civilisation se relèvera, parce qu'un homme sera tombé. Il est vrai que cet homme s'appelle Estienne Marcel !
Mais laissons parler nos Grandes Chroniques :
« Le 31 juillet (jour de la mort d'Estienne
«Marcel), furent pris et mis en Chastelet de Pa- » ris, Charles Toussac, eschevin de Paris et Joce- »ran de Mascon, trésorier du roy de Navarre. Et »le peuple qui les mesnoit, crioit haultement le «dessus cry ( que c'estoit ordennence de Dieu ), »et avoit chacun du dit peuple une épée au • poing
»Le jeudi, secont jour d'aoust, ala le duc de » Normandie, Régent du royaume, à Paris où il fut »reçu à très grant joie du peuple de la dite ville. »Et celui jour, avant que ledit Régent entras t à » Paris, furent les dit Charles Toussac avec Joce- »ran, traisnés du Chastelet jusques en Grève, et »là furent décapités. Et longuement après démoulèrent en la place sur les quarreaux, et après en »la rivière furent jetés, »
92 CHARLES TOUSSAC.
Le supplice de Charles Toussac fut donc l'œuvre d'une réaction populaire : inévitable contrecoup des haines qu'il avait personnellement semées entre les diverses classes de citoyens. Chose remarquable ! nul ne plaignit son affreuse destinée, pas même sa veuve, qui ne témoigna aucun regret de sa mort, tant il parvint à lui inspirer peu d'amour durant sa vie ! Les chroniques nous apprennent que Marguerite Toussac se remaria cinq mois après, avec Pierre de Dormans, échanson du Régent et neveu du célèbre chancelier de ce nom ; et qu'en cette circonstance, le Dauphin rendit à Marguerite les biens de son premier mari, qui avaient été confisqués (1).
Charles Toussac et ses complices, dont la plupart furent condamnés à la peine capitale, subirent le sort commun à presque tous ceux qui, comme lui et comme eux, jouèrent, dans le sang, aux époques les plus diverses, l'existence même des sociétés. Sans doute, il est beau de tenir, en qualité d'homme d'État, de tribun, ou de dictateur, un grand peuple dans sa main, pour le diriger vers le bien ou vers le mal ; mais l'ingratitude est trop
(1) Recueil du Trésor des Chartres, }L S. C. tom. XXVI, déclaration du 7 janvier 1359.
CHARLES TOUSSAC. 93
souvent la récompense du premier, et l'expiation est toujours le juste châtiment du second : loi nécessaire et providentielle, car le bien, outre qu'il trouve son salaire en lui-même, reçoit son apothéose dans le ciel ainsi que sur la terre, c'est-à-dire, dans toute la création; tandis que le mal, quel qu'il soit d'ailleurs, est l'anéantissement de toutes les facultés humaines, et ne peut signifier, ici-bas et là-haut, qu'une seule chose : la destruction du propre but de l'humanité.
A chaque époque périlleuse de son histoire; à chaque révolution qu'elle rencontre sur la route du progrès, quelles que soient d'ailleurs les réactions sauvages des partis qui l'envahissent et la subjuguent tour-à-tour, par le despotisme ou par l'anarchie, la société française trouve toujours un sauveur.
Les événements se chargent donc de justifier notre devise nationale : Dieu protège la Francel
En aucun temps cette auguste protection ne fut plus manifeste qu'au milieu du xive siècle. Tous les pouvoirs publics étaient tombés, pour ainsi dire, aux pieds de la prévôté des marchands, qu'occupait alors un homme dont la pensée indomptable engendra notre premier âge révolutionnaire. C'en était fait, en apparence, de la royauté
française, doublement tombée, à Paris, sous les coups mortels de l'esprit de la révolte; à Poitiers, sous les coups des lances anglaises. 11 ne s'agissait pas seulement, à cette époque ainsi qu'à la nôtre, de changer l'ordre de succession au trône ou de substituer la forme républicaine au principe monarchique, sous prétexte de régénérer le gouvernement : ce qui eût donné pour but aux factieux le triomphe exclusif du parti de Charles- le- Mauvais ou du parti d'Estienne Marcel ; mais bien de bouleverser toutes les conditions d'existence du pays, même par le massacre et le pillage des Jacques, dont le nom est devenu si fatalement générique !
On comprend maintenant pourquoi la révolution du xive siècle, comme toutes celles qui l'ont suivie jusqu'en ces derniers jours, trouva des adversaires parmi ses premiers chefs ou soldats, qui, ne voulant plus prendre part à cette destruction incommensurable, se retournaient contre elle par devoir patriotique ; c'est-à-dire, pour préparer une régénération des anciens pouvoirs publics : œuvre féconde, salutaire, progressive, propre enfin à rétablir la solidarité morale du peuple et du gouvernement.
Telle fut celle de Jehan Maillart. Ayant été du du nombre des bourgeois de Paris qui commencèrent la révolution, il lui appartenait de la finir.
Subjugué, en quelque sorte, par les événements et par certains hommes qui semblaient les diriger, Jehan Maillart, de même que toute ou presque toute la Bourgeoisie, servit hommes et choses de bonne foi, ne croyant pas pouvoir mieux faire, au début de cette révolution qu'il devait abattre en lui coupant la tête. L'audacieuse fécondité d'esprit des meneurs populaires l'éblouit pendant longtemps; et il se laissa bercer de toutes les illusions publiques, jusqu'à ce qu'une réalité affreuse eût fait ouvrir les yeux à tout le monde.
Au reste, Jehan Maillart, « estant garde par le »gré du commun, d'un des quartiers de la ville, » qui estoit ordonnée par quatre capitaines » , relevait plus directement du prévôt des marchands et de l'Hôtel-de-Ville, que de l'hôtel Saint-Pol et du roi ou du Régent. Sous ce rapport purement municipal, il était aux ordres d'Estienne Marcel; et c'eût été manquer à la discipline que de refuser de le suivre ou de rester son allié. D'un autre côté, il avait des raisons de famille pour ne pas se brouiller avec Robert-le-Goq relativement à la politique,
puisqu'il avait marié sa propre fille Jacqueline k Jehan-le-Coq, neveu de l'évêque-tribun. Tout contribua donc à faire entrer Jehan Maillart dans les rangs de la faction ; rien à l'en faire sortir. 11 y resta tant qu'il crut pouvoir s'associer plusou moins honorablement au but qu'elle poursuivait : mais il résolut de s'en éloigner moralement, sinon matériellement, dès que les moyens qu'elle mit en œuvre ne purent plus être acceptés par sa conscience d'homme probe et d'honnête bourgeois.
Selon toute probabilité, Jehan Maillart prit cette résolution après l'odieux massacre des trois officiers royaux qui furent égorgés, par ordre d'Estienne Marcel, dans le propre palais du Dauphin et sous les yeux de ce prince. Quoi qu'il en soit, il agissait de la sorte, non pour s'abstenir de prendre un parti, ce qui est un crime alors que l'existence de la société tout entière se trouve ea péril ; mais pour en choisir un, le seul propre à amortir les passions, à donner pleine satisfaction aux idées progressives comme aux idées conservatrices, et à rassurer les intérêts en mettant d'accord la contradiction politique du passé et de l'avenir. Dans la rectitude de son jugement, il comprenait que la révolution serait contrainte de
choisir ses héros parmi les ambitieux pervers, mais habiles; et parmi les dupes stupides, mais sincères. Jehan Maillart devait aspirer à une plus belle gloire et obtenir un plus grand titre : celui de libérateur de la société !
Pour réussir dans une tentative aussi hasardeuse, Jehan Maillart compte plus sur les événements que sur lui-même. 11 ne brusque rien, pour que tout puisse concourir au succès. D'une part, il modère les impatiences des royalistes, en leur montrant les cadavres de Jehan Peret et de Henri Metret, décapités en place de Grève , parce qu'on les croyait favorables au parti du Régent; d'autre part, il dissipe les méfiances qui pouvaient s'élever dans l'esprit des chefs de la faction, en leur montrant les lettres patentes par lesquelles Charles , Régent de France, donne à « Jehan de » Ghastillon , comte de Porcien , cinq cents livres »de revenu en rente ou en terre, à prendre sur » tous les biens qu'a possédés Jehan Maillart dans » le comté de Dampmartin et qui ont esté confis- »qués sur le dist Maillart, pour ce qu'il a esté et » est rebelle , ennemi et adversaire de la couronne » de France, de monseigneur et de nous, — c'est le » Régent qui parle — ; et se arme en la compagnie
100 JEHAN MAIIXART.
«du prévost des marchans, eschevins et bourgeois »de la ville de Paris, rebelles et adversaires de la »dite couronne de nostre dit seigneur et de nous, » en commettant le crime de lèze-majesté royalle. »
Ces lettres-patentes, datées en l'ost devant Paris, au mois de juillet 1358, ont été reproduites par Secousse; mais l'historien de Charles -le- Mauvais n'est point dupe de cette confiscation, car il déclare qu'elle cache peut-être quelque mystère de politique à l'aide duquel le Régent mettait à couvert son ami, en lui donnant la possibilité de le servir, et dissipait les soupçons de Marcel, en feignant de l'indignation.
Malgré toute sa patience et son apparente inertie, Jehan Maillart ne laissait pas que d'être fort actif, ayant à surveiller ses amis tout autant que ses adversaires, afin de prévenir les fautes des uns et de profiter de celles des autres, jusqu'à ce que l'événement donnât raison à son louable calcul et à ses nobles espérances.
Estienne Marcel, assiégé dans Paris par le Régent, avait préféré livrer la capitale de France au roi de Navarre et aux Anglais plutôt que de se soumettre au Régent. La Bourgeoisie de Paris ne pouvait approuver une pareille trahison. Le 21 juillet,
une rixe sanglante s'éleva entre les bourgeois et les Anglais, qui laissèrent trente-quatre morts sur le pavé. On leur fit quarante-sept prisonniers que Ton enferma , le soir même , dans les cachots du Louvre. Ce succès ne désarma pas la colère des Parisiens; Estienne Marcel et le roi de Navarre se virent contraints , le lendemain, de se mettre eux-mêmes à leur tête pour les conduire contre une autre troupe d'Anglais qui occupaient Saint- Gloud et Saint-Denis , et qui commettaient toute sorte de brigandages dans la campagne.
Les Parisiens furent moins heureux en cette occasion. Soit trahison, soit autrement, la déroute se mit bientôt dans leurs rangs, et six cents d'entre eux restèrent sur le champ de bataille. Charlesle-Mauvais n'osa pas rentrer dans la ville , car il n'augurait rien de bon d'une pareille défaite ; aussi prit-il le chemin de Saint-Denis, abandonnant le prévôt des marchands, qui revint à Paris avec ses alliez. 11 ne recueillit sur sa route que des murmures.
« Et furent, quant ils rentrèrent à Paris, disent «les Grandes Chroniques, forment hués et blasâmes de ce qu'ils avoient ainsi laissié mectre à » mort les bonnes gens de Paris sans les secourir.
»Et dès-lors commencièrent ceulx de Paris for- »ment à murmurer et faisoient forment garder les
• quarante-sept prisonniers anglois qui estoient »au Louvre par le commun de Paris, et volentiers
• les eust le commun de Paris mist à mort; mais »le prévost des marchans et les autres gouverneurs de Paris ne le povoient souffrir. »
Plus les événements se précipitent, en renversant tous les projets d'Estienne Marcel, plus Jehan Maillart persévère dans les siens et modère sa conduite, en dépit des impatiences de la Bourgeoisie et des méfiances du parti révolutionnaire. Néanmoins, son influence redouble à chaque crise qui ruine celle de son adversaire. Celui-ci n'agit ouvertement qu'au seul but de sauver sa personne par un bouleversement social ; tandis que Jehan Maillart n'agit secrètement qu'au seul but de sauver la société en la pacifiant. Il sait, d'une manière positive, que le prévôt des marchands, à bout d'expédients, s'est rendu auprès du roi de Navarre pour lui offrir, outre des sommes extrêmement considérables, la délivrance des Anglais faits prisonniers par les bourgeois de Paris et la
JL'HAN MAir.LART. 103
couronne de France ; il sait qu'il doit lui livrer Paris dans la nuit du 31 juillet au 1er août ; il sait que les Navarrais et les Anglais doivent trouver, durant cette même nuit , la porte de la Bastille Saint-Antoine ouverte, entrer dans la ville et massacrer tous les partisans du Régent, dont les maisons leur seront désignées par une marque particulière ; il sait enfin que Charles-le-Mauvais n'est pas homme à reculer devant aucun de ces moyens atroces que la révolution lui propose par la bouche d'Estienne Marcel !
Jehan Maillart comprend que l'heure est enfin venue de se prononcer. Déjà le pacte conclu entre le roi de Navarre et le prévôt des marchands a reçu un commencement d'exécution , puisque celui-ci a délivré les prisonniers anglais (27 juillet). Ainsi, la trahison n'est plus douteuse : d'ailleurs, tout le monde l'affirme hautement, à l'Hôtel-de-Ville, sur les places publiques, aux halles , dans les ateliers , partout où l'opinion publique trouve un organe. L'exaspération est universelle , selon le témoignage des Grandes Chroniques : « Si en estoit le peuple de Paris forment »esmu en cuer contre le dit prévost des marchans »et contre les autres gouverneurs; mais il n'y
»avoit homme qui osast commencer la riote. » Cet homme existe , au contraire , et il va paraître.
Dès qu'il est initié aux secrets complots d'Estienne Marcel, Jehan Maillart se met ouvertement à la tête de cette réaction patriotique, en faveur de laquelle il peut maintenant disposer de toute la Bourgeoisie de Paris ; et, conséquemment, des destinées de la France. Le dénoûment approche. La journée du 31 juillet a été employée, par le prévôt des marchands et ses alliez, à expédier les ordres nécessaires pour l'accomplissement de son odieuse trahison ; par Jehan Maillart et ses alliez, à organiser une résistance, ou, mieux, une agression définitive : de part et d'autre, il s'agit, cette fois, de vaincre ou mourir.
Une ordonnance d'Estienne Marcel défend qu'on ne veille près les portes et les rues de Paris en ceste nuit; mais « cil Jehan Maillart »ne voult mie que cilz qui en son quartier » estaient establiz pour veiller, laissassent leur » garde, dont Phelippe Gieffart et autres moult «alliez à la trahison le blasmèrent, et voulzent » avoir les clefs de la porte de sa garde, et ses gens » faire retraire, et ses gaitteurs et leur garde lais-
JEHAN MAIF.LART. 105
»sier. Lors cilz Jehan Maillart aperçeut bien la «trahison, et manda Pépin des Essarts et plusieurs » autres bourgeois, et fit drecier la bannière de » France, et crièrent, il et ses gens : Au Roy et au r>dnc Régent! et avec euîx assembla li peuples de » Paris ; et alèrent veoir aux portes et les forte- » resses visiter, et advint que vers la porte Sainct- «Anthoine, ils trouvèrent le prévost des marchans »et aucuns de ses alliez, qui par couverture «crioient : Montjoye au Roy et au Duel si comme » li aultre. A donc Jehan Maillart requist au prévost » des marchans, par devant le peuple, que il mon- » trast les lettres que le Régent leur avoit envoiées. »Mais il ne les montroit mie volentiers, pour ce » que li mandemens lui estoient contraires , et se » cuidoit excuser par paroles (1). »
Comme la discussion se prolongeait inutilement, et que, d'ailleurs, « le prévost des mar- » chans et plusieurs aultres avecques luy estoient »tous armez, » Jehan Maillart fit signe à son frère Simon de monter à cheval ; ensuite, il y monta lui-même. A peine était-il raffermi sur ses étriers,
(1) Jehan de Nouelles, abbé de Saint- Vincent de Laon, auteur d'une chronique inédite, compilée en 1388, et s'arrêtant à l'année 1380. Manuscrit de la Bibliothèque nationale, n° 98e du supplément.
106 JEHAN MAÎLLART.
qu'il « se mut à la riote , tant que aucuns qui là » estaient coururent sus à Phelippe Giefïart qui »estoit avecques ledit prévost, lequel se deffendi » fortement, car il estoit fort armez, et lebacinet en »la teste ; mais toutes voies il fu tuez. Et après fu » tué le dist prévost et un autre de sa compaignie » appelé Simon-le-Paonnier ; et tantost furent dé- »pouillez et estanduz tous nuz sur les quarreaulx »en la voie (1). » Le parti révolutionnaire partagea, cette nuit même, la destinée de son chef, et Paris, qu'on allait livrer au roi de Navarre, fut rendu, le jour suivant, au roi de France et au Régent !
Quant à Jehan Maillart, le Deus ex machina de ce drame célèbre, il voulut rentrer dans l'obscurité, après avoir attaché son nom à la restauration de la monarchie; mais le prince, qui devait monter sur le trône avec le nom de Charles-le- Sage, ne lui permit point de se confondre dans la foule. Jaloux d'honorer, aux yeux du peuple, tant de mérite et tant de modestie , le Régent récompensa Maillart en lui donnant, « outre cinquante » livres de terre à Parisis, à sa vie , sur le tabel-
(1) Grandes Chroniques, manuscrit de la Bibliothèque nationale, n° 8395.
»lionnage et le sel de Meaux (1), » de grandes possessions immobilières et territoriales, à perpétuité, pour lui et ses descendants; l'envoya, en qualité de plénipotentiaire, à Brétigny; devint le parrain d'un de ses fils, pour établir entre le prince héritier de la couronne de France et le bourgeois de Paris un lien religieux, alors presque aussi puissant que celui du sang, etmultiplia, dès son avènement, les dons qu'il avait faits à son cher compère. En effet, il lui octroya les droits de haute, moyenne et basse justice ; il accorda des titres de noblesse à sir Jehan Maillart, à sa femme Isabelle, à leurs deux fils Jehan et Charles, et à leur fille Jacqueline , mariée au neveu de Robert-le-Coq ; et il donna à Simon Maillart des preuves positives de véritable affection, pour avoir coopéré à la grande entreprise contre le « faict des rebelles et traistres existant » à Paris, » avec intention de sauver l'ordre social et la monarchie.
À vrai dire, Jehan Maillart n'a paru qu'un seul jour, sur la scène politique ; mais ce jour a suffi pour lui acquérir une gloire dont il doit jouir assurément durant tous les temps. Nos chroniqueurs
(1) Voir Y Histoire de la Bourgeoisie de Paris, tom. Ier, chap. VII, pag. 241 et suiv. où l'on trouvera divers extraits des ordonnances royales.
et nos historiens, ceux qui écrivaient au xive siècle, comme ceux qui écrivirent beaucoup plus tard , sur les événements de son temps, avaient rendu justice à ce noble bourgeois de Paris , lorsque, le 28 avril 1778, Dacier vint lire, à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, un Mémoire pour prouver que Paris n'avait pas été délivré par Jehan Maillart, mais bien par Pépin-des-Essarts et Jehan de Charny (1). Cette erreur historique, ayant obtenu depuis lors quelque crédit, un savant professeur de l'école des Chartes, M. Léon de Lacabane a cru devoir la réfuter scientifiquement dans un exellent travail que nous avons souvent consulté (2).
Il reste donc acquis à l'histoire que Jehan Maillart futle héros de la contre-révolution du M juillet 1358 ; qu'il arracha Paris et le trône de France d'entre les mains des factieux, et qu'il réconcilia la royauté avec la Bourgeoisie, non pour faire opprimer celle-ci par celle-là, mais pour les ramener ensemble à leur véritable but : l'émancipation et le progrès!
(1) Recueil des Mém. de l'Académie des Inscript. , etc. t. xliii, pag. 563.
(2) Mémoire sur la mort d'Estienne Marcel, Bibliothèque de l'École des Chartes, lrc série, tom. 1er, pag. 80.
Lorsqu'une société a été plus ou moins longtemps aux prises avec l'anarchie et que les idées révolutionnaires, à la suite des voies-de-fait les plus formidables, ont prévalu jusque dans le gouvernement, il est bien rare que Tordre renaisse, d'une manière définitive , à sa première restauration.
L'histoire, dès le xive siècle, nous offre, sous ce rapport, des analogies frappantes avec celle du
XIXe.
La révolution semblait être morte avec Estienne Marcel ; et la société, régénérée par la sagesse d'un glorieux monarque, vivait, en apparence, dans la plénitude de ses forces. Charles V avait parfaitement compris , en restaurant l'autorité monarchique et en renouvelant tous les pouvoirs
110 ÎÎUGUES AUBRIOT.
publics, que la main seule de l'insurrection était désarmée, et qu'il lui restait encore un devoir suprême à remplir : celui d'en désarmer l'esprit.
Toute sa vie de Régent et de roi fut consacrée à réaliser cette haute pensée qui lui valut le surnom de sage. Pour mieux relever le gouvernement dans l'opinion publique, il n'entoura son trône que d'hommes énergiques, instruits, vertueux, nobles de cœur et d'intelligence plutôt que de nom et de race, parmi lesquels on remarquait Hugues Aubriot, né à Dijon, d'une famille bourgeoise tout-à-fait obscure et mort également dans l'obscurité, après avoir exercé, d'une manière éclatante, la plus grande magistrature de France.
Avant de paraître à la cour, Hugues Aubriot s'était fait distinguer, par son mérite, dans sa ville natale, où il rendit la justice au nom du roi, en sa qualité de bailli, depuis l'an 1360 jusqu'en 1365, époque à laquelle Charles V l'appela auprès de lui pour lui donner successivement les titres de sousintendant des finances, de capitaine ou gouverneur et de prévôt de Paris.
A cette époque, Paris quittait sa physionomie presque barbare et s'efforçait de prendre un caractère plus en harmonie avec les progrès déjà
obtenus par la civilisation. Hugues Aubriot favorisa énergiqueraent cette tendance. « Comme il avoit «reconnu, dit le moine anonyme de Saint-Denis, » que le roy se plaisoit fort à la décoration des «villes, il employa pour celle de Paris la troisième » partie des subsides que sa majesté lui avoit libre- » ment remise... Il vint à bout avec une dépense «presque incroyable, delà construction du Pont- »Neuf, autrement appelé le pont Saint-Michel, «qu'il fit soutenir de bonnes arches de pierre; et »de celle du Chastelet du Petit-Pont; et pour da- » vantage presser l'aschèvement de ces grandes entreprises, il emprisonna tous les bordelliers et «brelandiers, et tous les filoux et gens sans aveu, » qu'il y fit travailler sous la conduite des princi- »paux ouvriers. Par cette belle et utile police , il » ne pouvoit qu'il ne gagnât les bonnes grâces du «roy Charles V et l'amour du peuple. »
Après avoir résolu de transformer toutes ces classes fainéantes et perverties, qui dégradent la société, en éléments d'appropriation morale et d'utilité publique , Hugues Aubriot ne pouvait mieux faire que de les occuper. C'est pour cela qu'il continua lepland'Estienne Marcel, relatif aux fortifications de Paris, dont on exhaussa les murail-
les, en les hérissant de tours solides, et qu'il compléta ce large système de défense en creusant les fossés de la ville.
Estienne Marcel avait fait bâtir la porte et la Bastille Saint-Antoine dans le but de protéger la faction parisienne contre les attaques du Régent : Hugues Aubriot la construisit sur un plus vaste plan et dans le but de protéger la Bourgeoisie de Paris, ainsi que le gouvernement, contre les agressions de ses ennemis, soit de l'intérieur, s'il en existait encore ; soit de l'extérieur, où il en existait toujours.
Le système d'Hugues Aubriot défendait l'entrée de Paris, par la Seine, tantdu côté d'amont quedu côté d'aval, au moyen de fortes chaînes en fer, placées sur des bateaux. Du côté d'amont, une chaîne partant de la Tournelle, château-fort situé sur le pont qui portait ce nom, traversait le bras de la Seine et l'île de Saint-Louis, scindée en deux parts distinctes par un fossé profond et dominée par la tour de Loriaux; elle allait aboutir à la tour de la porte Bachel. Du côté d'aval, une autre chaîne traversait la Seine, entre la tour de Nesle, située sur remplacement actuel du pavillon orien-
tal du palais de l'Institut, et entre une tour de la ville alors nommée : la tour qui fait le coin.
Cette enceinte, dans sa partie septentrionale, c'est-à-dire, depuis la tour de Billy jusqu'à la tour du Bois, couvrait deux mille cinq cent soixantecinq toises; et, dans sa partie méridionale, c'est-àdire, depuis la Tournelle jusqu'à la tour de Nesle, quinze cent trente-neuf toises. Si l'on ajoutait à cette étendue la largeur entière de la Seine, et du côté d'amont qui était alors de deux cent seize toises, et du côté d'aval qui était de cent trentecinq toises, il en résulterait que Paris, à cette époque, avait quatre mille quatre cent cinquantecinq toises de circonférence. Dulaure prétend que « ces notions sont fondées sur le calcul de celui » qui , sous le règne de Henri II, a levé un plan de «Paris, dit plan de tapisserie (4); » mais il n'ose pas en garantir l'exactitude.
Quoi qu'il en soit, Hugues Aubriot poursuivait sans relâche la construction de cette vaste enceinte qui fut, pendant très-longtemps, le principal embellissement de Paris. Certes, l'entreprise n'était pas facile, car il avait à surmonter d'innombrables
(1) Histoire de Paris, tom. m. pag. 81-82.
114 HUGUES AUBRIOt.
difficultés morales et matérielles, résultant des lois ou des prétentions féodales que lui opposaient sans cesse les possesseurs de fiefs ecclésiastiques ou séculiers, et de la nature même du terrain sur lequel il construisait. Hugues Aubriot brisa ces obstacles, mais il se créa d'autant plus d'ennemis, qu'il sortait souvent des considérations étroites de la simple légalité, à l'effet de prendre un droit absolu, peu pratiqué à cette époque, et en vertu duquel il procédait, sous certains rapports, à l'égard des propriétaires, par voie d'expropriation pour cause d'utilité publique.
« Pendant que l'on estoit occupé à la nouvelle «clôture de Paris, dit Félibien, le grand pont de » Paris étant rompu, Hugues Aubriot, prévôt et » capitaine de Paris, qui avoit la sur-intendance de » ces ouvrages, fit amener à Paris, pour aider à la «réfection du pont, l'un des bacs que les religieux »de Saint -Denis avoient à Neuiily. Les religieux «s'en plaignirent au Parlement comme d'un » attentat à leurs privilèges , et d'un tort j> considérable qui leur estoit fait. Le prévôt ré- «pondit qu'il n'avoit rien entrepris que comme «juge ordinaire et capitaine de Paris, et pour l'utilité publique, dans une nécessité pressante;
HUGUES AUTÎRIOT. 115
» que les religieux avoient encore un autre bac à » Neuilly, qui suflisoit, eu égard à la saison ( c'es- » toit au mois d'avril), qui rendoit le passage «moins fréquenté que dans le temps des vendanges » ou du landit ; enfin qu'il offroit de rendre le bac en » bon estât, quand la ville n'en auroitplus affaire, » et de payer tous les intérêts et le dommage. »
Hugues Aubriot, dans cette circonstance, avait tellement bien posé la question de droit que le Parlement rendit un arrêt conforme le 27 avril 1375. Mais un procès était à peine terminé avec plus ou moins de bonheur pour le prévôt, qu'il lui en fallait bientôt recommencer un autre.
« Dans ces temps de féodalité, dit Dulaure, il » n'est presque aucun établissement de Paris qui » n'ait trouvé des oppositions de la part des sei- » gneurs de cette ville. La construction de ce pont » (le pont Saint-Michel), était avancée ; déjà deux » maisons s'élevaient sur les premières arches, lorsque les moines de Saint-Germain-des-Prés vinrent s'opposer à la continuation des travaux, et, » déclarant que le pont, les maisons qu'on bâtis- »sait dessus, la rivière, son fond, ses rives, ainsi » que leurs revenus, leur appartenaient en vertu »de la donation que leur avait faite le roi Ghilde-
»bert; il fallut plaider. Le procès fut de longue «durée, et n'était pas terminé en 1393. On ignore » quelles concessions, quels arrangements mirent » fin à cette affaire ; mais l'on sait que le pont fut «continué et terminé en 1387 (I). »
Quelque nombreux que fussent les obstacles, Hugues Aubriot ne se laissa pas décourager. Après avoir mis la dernière main aux travaux de l'enceinte de Paris, il en entreprit d'autres moins grandioses, peut-être, mais également utiles, dans l'intérieur même de la capitale. C'est ainsi qu'il facilita l'écoulement des eaux stagnantes dans l'ancien lit du ruisseau de Ménilmontant, qu'on nommait de son temps et qu'on nomme encore aujourd'hui le Grand-Êgout. La stagnation de ces eaux délétères occasionnait de fréquentes maladies parmi les bourgeois et le peuple de Paris; mais dès que, par les soins du prévôt, elles purent s'écouler le long de l'enceinte septentrionale et venir se perdre dans la Seine au-dessous de Chaillot, l'état sanitaire de la ville s'améliora considérablement. Bientôt après , on fit creuser d'autres égouts particuliers qui viennent se joindre à cet égout
(1) Histoire de Paris, tom. Ier, pag. 91.
HUGUES AUP.RIOT. 117
principal; mais, dès l'origine, ils ne furent pas recouverts de maçonnerie, si ce n'est pourtant une partie de l'égout du Pont-Perrin, passant sous la Bastille pour aller se perdre dans les fossés du Temple, d'où il incommodait étrangement la cour, qui résidait alors, soit à l'hôtel Saint-Paul, soit à l'hôtel des Tournelles.
En donnant aux travaux de l'architecture une impulsion aussi considérable, Hugues Aubriot provoqua, dans l'art de bâtir, divers changements qui firent prendre à Paris un aspect nouveau et grandiose. 11 régnait, en ce moment, une telle émulation parmi les architectes ou maistres-ès-œuvres, que c'était, entre eux, à qui créerait une forme artistique plus savante ou d'un meilleur goût; à qui rendrait sa pensée monumentale avec une expression plus ingénieuse et plus coquette; à qui cisèlerait sur ses édifices les sculptures les plus riches et les plus élégantes figures. Heureuse époque pour l'art! car la foi lui inspirait alors ces pages merveilleuses que nous aimons à lire sur le portail deSaint-Germain-l'Auxerrois ou dans l'église Saint- Étienne-du-Mont; et que nous admirons encore dans l'hôtel de Cluny, parce qu'elles expriment la
plénitude du sentiment et du génie qui animèrent tout le moyen-âge !
Hugues Aubriot, le conservateur si énergique des droits du peuple et de ceux du roi, dans le domaine administratif, judiciaire et politique, fut l'âme de cette révolution architecturale. Déjà Paris lui doit, outre la physionomie imposante qu'il vient de prendre par son enceinte fortifiée et par ses monuments, la salubrité dont il jouit depuis la construction de ses égouts; maintenant il va lui devoir encore des ordonnances propres à relever son caractère moral aux yeux du monde chrétien et policé.
Durant les troubles qui signalèrent l'administration et le gouvernement de Paris sous Estienne Marcel, tous les règlements relatifs à la prostitution étaient tombés en désuétude. Il devenait d'autant plus urgent d'y remédier que les femmes publiques, richement vêtues, se répandaient dans tous les quartiers de la ville, où elles se trouvaient confondues avec les plus honnêtes bourgeoises qui couraient ainsi le risque d'être insultées à chaque heure et chaque jour. Hugues Aubriot, désirant surtout restaurer l'ordre moral dans la capitale et y effacer les dernières traces de l'anarchie,
HUGUES AUBRIOT. |(f
remit en vigueur les anciens règlements de Saint- Louis. 11 ordonna, aux femmes publiques, de rester à l'abreuvoir deMascou (allant de la rue de la Huchette au pont Saint-Michel) ; en la Boucherie (près la rue de la Huchette) ; rue Froid-Mentel (près le carrefour du Puits-Certain) ; près du Clos-Brunel en Glatigny (rue nommée aussi Val d'Amour); en la court Robert-de-Paris (rue du Renard-Saint-Merry); Tyron (près l'église du Petit-Saint-Antoine) ; en la rue Chapon (allant de la rue du Temple à la rue Transnonain ) ; et en Champ -F leur y ( près du Louvre ).
a Si les femmes publiques, ajoutait l'ordonnance »du prévôt, se permettent d'habiter des rues ou » quartiers autres que ceux ci-dessus désignés, » elles seront emprisonnées au Chastelet, puis bannies de Paris, et les sergens, pour salaire, pren- » dront sur leurs biens huit sous parisis.
Mais pendant que Hugues Aubriot travaillait, avec tant de zèle, à réformer la vie générale de cette époque, la mort de Charles V vint tout bouleverser. Un enfant de douze ans montait sur le trône de France; et le conseil de Régence, composé des ducs d'Anjou, de Berry et de Bourgogne, les trois frères du feu roi, après quelques dissidences,
120 HUGUES ÀUBRIOT.
ne s'était mis d'accord qu'en promettant, le jour même de l'avènement de Charles VI, la suppression de tous les impôts et subsides, qui devait s'effectuer après la cérémonie du sacre.
Dès que cette consécration religieuse de l'autorité monarchique eut été faite, le peuple réclama sérieusement des princes l'exécution de leur folle promesse. Or, le duc d'Anjou, prince avare et suspect à toutes les classes bourgeoises, ayant été nommé président du conseil de Régence, ne put tenir un pareil engagement. Le bruit courut bientôt, à Paris, que, non content de retirer sa parole, relativement à la suppression des subsides, et quoiqu'il se fût emparé, disait-on, de tous les trésors de Charles V, il avait encore le dessein d'augmenter les impositions publiques.
Cette nouvelle, vraie ou fausse, devait être ouvertement exploitée par les vieux débris des factions, qui vouaient un culte secret à la mémoire d'Estienne Marcel et qui voulaient faire revivre sa tradition révolutionnaire avec d'autant plus d'acharnement, qu'on avait détruit, à THôtel-de- Yille, toutes les pièces relatives à l'administration du fameux prévôt des marchands. D'ailleurs, quel levier puissant qu'un pareil bruit, pour soulever
HUGUES AUMUOT. 121
les masses populaires! Il ne s'agissait donc plus que de raviver le feu qui couvait depuis si longtemps sous la cendre, à l'effet d'enflammer l'esprit toujours incandescent de la Bourgeoisie de Paris. Les factieux y réussirent au-delà même de leurs espérances. Bientôt l'exaspération du peuple fut à son comble ; on pilla les caisses publiques ; on dispersa brutalement les commis chargés de recueillir les impôts; on accusa les grands officiers de la couronne de pactiser avec les juifs pour mieux se gorger de richesses, et de conspirer avec le duc d'Anjou l'appauvrissement de tout le royaume.
En sa qualité de prévôt et de capitaine de Paris, Hugues Àubriot avait assez de forces pour résister à une émeute ; mais il n'en avait pas assez pour combattre et vaincre une révolution. Dès ce jour sa réputation d'énergie et d'habileté fut définitivement compromise. On ne vit plus en lui ce magistrat intelligent, actif et dévoué, qui consacrait ses soins à des travaux et à des réformes dignes de fixer les sympathies, les applaudissements et l'estime de tout le monde; chacun, au contraire, faisait retomber sur sa tête les malédictions que l'on était en droit d'adresser au duc d'Anjou.
Gomment se fait-il que le ministre, si populaire
naguère, partage maintenant toute l'impopularité du chef de l'État?
C'était l'époque où l'Université de Paris, corporation distincte du droit commun, exerçait une influence absolument prépondérante sur les pouvoirs publics et sur l'opinion. Hugues Aubriot, homme de gouvernement et d'autorité, résolut de mettre des bornes aux envahissements politiques de ce corps célèbre, et de surveiller le Préaux-Clercs, centre des mutineries les plus effrénées. A cet effet, il voulut étendre sa juridiction jusque dans le domaine de l'Université. Il fît construire au Petit - Châtelet deux cachots , qu'il appelait par allusion : le clos Bruwau et la rue du Fouare , du nom des deux endroits où s'attroupaient séditieusement chaque jour les écoliers les plus tapageurs, en sortant déboire à la taverne Notre-Dame. Or, le conservateur des privilèges desdites Universités, ayant seul le droit, comme nous l'avons dit (1), de mander devers luy, en vertu de mandement et de commission , les estudiants coupables de quelque délit que ce fût, plaida contre Hugues Aubriot en se fon-
(1) Histoire de la Bouryeoisie de Paris, loin. Il, pag. 30.
dant sur telle ordonnance de Philippe-Auguste qui défendait à la justice prévôtale de les arrêter et de les juger, car c'était encore un de leurs privilèges d'être pendus chez eux. Hugues Aubriot n'en tint pas compte ; il passa outre, et fit emprisonner quelques écoliers pris en flagrant délit de sédition.
Dès ce moment, l'animosité du recteur et de tous les docteurs contre le prévôt devint implacable. Habiles à saisir l'occasion qui leur était offerte de s'immiscer dans les affaires de l'État, ils exigèrent qu'on informât de sa vie et de ses mœurs. Hugues Aubriot s'en moqua d'abord ; mais le conseil royal, menacé par les passions populaires toujours prêtes à réagir contre lui-même, crut les détourner en autorisant toutes les poursuites, et en livrant à la fureur des mécontents un magistrat qui lui était odieux , parce qu'il avait mérité l'estime de Charles V.
L'Université cita le prévôt devant l'évêque de Paris, et se rendit partie civile. On conduisit cette procédure avec tant d'artifices et tant d'acharnement, que Hugues Aubriot fut mis en prison, malgré sa qualité de prévôt de Paris. Abandonné du gouvernement et de ses amis, les partisans de la maison d'Orléans, en haine de celle de Bourgogne,
\2h HUGUES AUBRIOT.
se joignirent à ses persécuteurs. « On profita, dit r> Petitot, de l'envie qu'excitaient ses richesses pour » attaquer sa vie privée ; on prétendit qu'il entrete- » nait un commerce scandaleux avec de jeunes jui- » ves, et ce crime, qui passait alors pour énorme, » fixa pour quelque temps la curiosité avide des Parisiens (1).
Certains mémorialistes ont déclaré que Hugues Aubriot fut reconnu coupable d'hérésie ; Courtépée, prêtre-historien, a repoussé cette assertion dans les termes suivants : « Il fut victime de » son amour pour l'ordre public. Ayant fait mettre »en prison des écoliers insolents, l'Université jura »sa perte en 1381. Voilà la cause de sa disgrâce, »et non pas pour s'être fait juif et renégat, comme » l'avance Piganiol et le laisse entendre Crévier »dans son Histoire de l'Université (2). »
Ces deux derniers avaient sans doute adopté la version de Félibien, que nous devons retranscrire.
« Lorsque les princes qui le protégeoient davan- » tage, dit-il, virent qu'il estoit atteint de crimes «énormes, ils l'abandonnèrent à la justice de l'é-
(1) Collect. des Mém. rel. à V Histoire de France, tom. VI, pag. 185.
(2) Descript. du duché de Bourgogne, liv. VII, pag. 163-16/i.
«vesque. Il fut pris, mis en prison, et son procès «instruit; d'où il résulta (si on ne l'accuse pas à 7>faux) qu'il estoit coupable d'infamies et d'im- «piétez punissables du fer. Mais ses juges modérèrent sa sentence, à la sollicitation de quelques «seigneurs. Il fut conduit au parvis de Notre- » Dame , où estant monté sur un échaflaut , il de- « manda, à genoux et sans chaperon, l'absolution «de l'évesque, avec promesse de satisfaire à tout «ce qui lui seroit imposé. Le recteur de l'Univer- «sité et les docteurs estoient présents aussi bien «que l'inquisiteur de la foy, qui fit publiquement » la lecture des crimes et impiétez dont le coupable «avoit esté convaincu. Après quoy l'évesque, re- » vestu de ses habits pontificaux, lui donna l'abso- «lution, et pour pénitence, le condamna à une «prison perpétuelle, et à jeûner au pain et à «l'eau (I). »
Et pendant que Hugues Aubriot était ainsi dégradé publiquement, l'Université, sans pitié pour sa noble victime, célébrait son propre triomphe par des chansons, où le prévôt de Paris se trouvait insulté de la manière la plus grossière (2).
(1) Histoire de Paris, tom. il, liv. XIV, pag. 670.
(2) Voir la note B, pag. 130.
On le renferma d'abord à la Bastille ; ensuite, on l'en fit sortir brutalement pour le transférer dans les prisons de l'évêque de Paris, désignées alors sous le nom ft oubliettes. La Régence, qui avait lâchement abandonné cet auguste magistrat aux rancunes de l'Université, le livrait, pour ainsi dire, une seconde fois au pouvoir ecclésiastique. Le peuple devait le délivrer, non pour lui faire subir des tortures nouvelles, mais pour lui donner un commandement révolutionnaire pendant l'insurrection dite des Maillotins que le poète Eustache Deschamps a très-bien caractérisée dans une ballade (I).
Le duc d'Anjou qui inaugura dans l'État, envahi par son égoïsme, le règne de la cupidité, avait remis de nouveau le gouvernement royal à la merci des classes populaires insurgées. Les portes de Paris se trouvaient fermées : on massacrait les Juifs et les partisans qui paraissaient, à tort ou à raison, complices du conseil de régence. Toute la Bourgeoisie, prise de terreur, et, par conséquent, impuissante pour le rétablissement de l'ordre, suivait avec anxiété les progrès de l'anar-
(1) Voir la note G, pag. 134.
chie. La révolution était donc plus que jamais triomphante; mais, quoique le gouvernement fût en fuite, les meneurs de ce mouvement comprenaient qu'ils avaient besoin d'un chef habile, afin d'assurer leur propre succès. Gomme le principal instrument de leur victoire consistait dans les maillets qui avaient été faits, sous le règne de Charles V, par les ordres de Hugues Aubriot, ils se souvinrent de lui et résolurent de l'arracher de sa prison pour le mettre à leur tête. C'est ainsi qu'après avoir été victime des fureurs universitaires, il devint accidentellement le héros des enthousiasmes démagogiques.
Hugues Aubriot avait trop d'expérience et, surtout, il se respectait trop lui-même, pour qu'il se fît la moindre illusion sur l'issue et la moralité de cette révolte. Heureux de reconquérir sa liberté, il s'en servit de manière à ne pas se rendre l'esclave d'une multitude furieuse et aveugle. Contraint de se mettre à la disposition des factieux, il n'accepta cette condition de salut qu'à contre-cœur et avec Parrière-pensée de s'en affranchir au plus tôt. Hugues Aubriot employa le jour de sa délivrance à donner quelques ordres insignifiants ; et, la nuit suivante,
il se déroba furtivement aux ovations redoutables de ses libérateurs. Revenu à Dijon, sa patrie, il y mourut oublié de ses contemporains, mais non pas de Phistoire qui devait réhabiliter sa renommée.
En remplissant ce pieux devoir envers Hugues Aubriot, elle ne fait que rendre justice au magistrat dont l'administration, intelligente et créatrice, a laissé des monuments encore debout, et qui constitua, durant cette civilisation ténébreuse, un système de police digne des temps les plus éclairés (1).
Le xive siècle, si fécond en catastrophes générales et en catastrophes particulières, fit subir, à plusieurs personnages historiques, tant de cruelles vicissitudes et tant de supplices, que le sort de Hugues Aubriot, quelque déplorable et scandaleux qu'il fût, sous tous les rapports, passa presque inaperçu. La plupart de ces illustres victimes, honneur et gloire du Tiers-État, avaient été longtemps ministres de la royauté, sans cesser d'être néanmoins les protecteurs désintéressés du peuple. Prévôts, conseillers ou officiers royaux, quels que fussent d'ailleurs les services qu'ils eussent rendus
(1) Hist. de France, par. M. Laurentie, loin. IV, pag. 8t.
au pays et au monarque, ils périrent pour n'avoir pas voulu favoriser les spoliations du conseil de Régence ni s'associer, eux, hommes de liberté autant que d'autorité, à un régime despotique incompatible avec les mœurs de la nation.
Cette crise était d'autant plus fatale, que l'esprit humain, bien loin de suivre sa course providentielle dans la voie du progrès, semblait s'immobiliser au milieu des ruines ; et que personne, en considérant la succession des événements, ne voyait flotter, au-dessus de cet immense désordre, tombeau du présent, l'idée nouvelle destinée à être le berceau de l'ordre à venir.
Note B.
Nous trouvons, à la fin des Grandes Chroniques de France, publiées par M. Paulin Paris, une chanson assez curieuse, relative au jugement de Hugues Aubriot. Elle est extraite d'un manuscrit du Fonds latin , coté n° /i,6/jl — B, f° 150.
« Cy s'ensuit un dit rimé qui fu fait pour un prévost de Pa- » ris nommé Hugues Aubriot, lequel ot moult de fortunes en la » fin de ses jours. Et de chascun article (couplet ou stance) es- » crit est au derrain vers qui fait un notable (proverbe). »
Hugue Aubriot bien me recors
Quand fus prévost premièrement ,
Que j'oïs à cris et à cors
Dire de ton avènement :
« Bien me viengne par qui haultement
» Dès or justice régnera,
» Or est venu qui l'aimera ! »
Lors les droits garder tu juras
Du roy et d'université ,
Et puis après asséuras
Maintenir ceux de la cité.
Or, n'as pas tenu vérité ;
Car chascun de toy se démente.
Trop tost se vente qui aulx plante.
Ce fu très bon commencement :
Se amés eusse prudence.
Ne t'y tenis pas longuement
Par ta foie oultrecuidance
Qui ores te met en balance
De fenir ta vie à grant honte.
Cil prent mal coup qui trop hault monte.
Quant en hault degré te véis
De tout te voulus entremettre ,
Et trop d'ordonnance féis
Sur femmes (1) et gens saichans lettres,
(1) On sait que Hugues Aubriot avait rendu, en 1367, de célèbres ordonnances contre les prostituées pour les chasser de la plupart des rues de Paris. Le chansonnier fait ici allusion à ces règlements.
Pour ce, en prison font fait mettre Comme raison les y contraint.
Qui trop embrasse pou estraint.
Tant com le grant Charles a vescu Tu t'es porté trop fièrement , En tous cas estoit ton escu.
Or va maintenant aultrement ; Car par ton fol dévoiement Aucun ne t'aime né ne prise.
Tant va le pot à l'eau qu'il brise.
Par Paris aler tu souloies
Sur mule et frison d'Allemaigne ;
Gras coursiers, gros roussin avoies
Et tes sergens à la douzaine ;
Or n'y a nul qui ne se paine
Toy grever festes et dimenches :
Bon fait bas voler pour les branches.
Tu souloies emprisonner Les gens, or es emprisonnés; Riens ne vouloies pardonner ; Ne sçay se riens t'iert pardonnes.
De rigueur fus abandonnés Contre chascun plus qu'à sa coulpe.
Bien dois avoir d'autel pain soupe.
Je vis ta chambre bien parée De riches dras moult noblement, Et ta maison bien painturée Et hault et bas communelment ; Mais tu es logiés autrement Et as petite compaignie :
Hélas ! au dessoubs est qui prie.
Courrouciés es de tes oiseaux Qu'oïr ne pues chanter, en caige ; Mais bien pues faire les appeaulx Pour chanter en ton géolaige ; Tu as perdu ton poil volaige Par trop estre à vent et à pluie, Et dist-1'en : Beau chanter ennuyé.
Je ne voy pas nulle manière Cornent tu puisses eschapper ; Car cil qui puissance auplenière
Mieulx ne t'en pourroit destrapper.
Bien a esté fait toy happer Pour justicier et mettre en cendre, En la fin faut-il rendre ou pendre.
Tu t'es niellés en toute guise ,
Par ton barat particulier,
De descort mettre par l'Églyse
Encontre le bras séculier.
En mauvaistié es singulier
De ton ventre nuls biens n'en vist,
Tant gratte chievre que mal gist.
A Petit-Pont as ordené Faire un chastelet fort et rude ; Et aux Chartres (1) les as donné Les noms des rues de l'Estude (2) ; Tu y sera mis, bien le cuide ; Car chascun dist que bien avient , Tant crie l'en Noël qu'il vient.
Tu as fais mains faus jugemens Par ta pure forsennerye, Et si as mené proprement , Tout ton temps, de Néron la vie , Créssus es qui ne sumilie Que fortune jus abatti :
Médium te ne beati.
Tu te plains de faulx hérésie Qui est en toy très grant diffame ; Tu es maistre de Sodomie , Si com dient homes et femmes ; Tu as dampné de ceulx les âmes Que tu as aux Juifs rendus :
Dignes es d'être ars ou pendu.
Et quant aucun te disoit : « Sire, » De raison faites le contraire, »
Tu respondoies par grant ire :
« Or voie, or voie, laissiez-me faire ; » Laissiez crier qui vouldra braire. »
(4) Chartres-prisons.
(2 Hugues Aubriot renfermait, comme on l'a vu , les écoliers condamnés dans des cachots qu'il avait fait construire au Petit-Chàtelet et qu'il appelait dérisoirement le clos Bruneau et la rue du Fuuare, du nom des deux plus fameux endroits du Préaux-Clercs.
Plus n'en vouloies escouter :
Mais seure chose est tout doubter.
Tu as fait le moine voler Par force de tesgrans richesses ; Mais riens n'y vaut le flaioler Ne te fie point en promesses :
Pour toy aidier ne t'esléeses, Savoir faut de toy n'auront cure :
Tant vault amour corne argent dure.
Bien l'a fait Turquain parcevoir
Ton bon amy espécial ;
Par or as cuidé décevoir
Et parvetir l' officiai ,
Mais le vaillant juge et loyal
L'a mis en prison sans poursuite.
Selon seigneur magnie duite (1).
Je croy bien tu as ainsy fait
A tieulx qui n'en font pas semblant ,
Afin d'anéantir ton fait ;
Mais ils n'en parlent qu'en tremblant,
Et aucunes fois en emblant.
Car tel cuide abaissier sa honte ,
Ou vengier, il acroist et monte.
Avise se de l'autrui bien As pensé, de le bientost rendre ; A ceulx ne donne pas tes biens Que cy ne te pevent deffendre ; Tes faits sont de si grant esclandre Ne sçay comment il en ira.
Mal acquis, mal départira.
Quant tu aloies par les rues ,
Ne sçay se t'en es advisés,
Chascun en disoit, neis tes drues (2) :
« Bien doit estre cil desprisiés. »
Si es-tu ore et pou prisiés.
Et disoient aucuns souvent :
Petite pluye abat grant vent.
Laisses maisons, femmes, nepveus, Et soies pour t'ame esveilliés,
(1) Tel maître , tel valet.
(2) Neis tes drues, même tes maîtresse».
De rendre à Dieu grâces et veus ; Mieulx ne pues estre conseilliés.
Je tien ton corps pour essilliés, Car chascun le dit, bien y pert (1) Qui trestout convoite tout pert.
Je ne te veuil plus faire plait, Aubriot, à Dieu te commant ; De tes folies me desplait, Or en ira ne scay cornent.
L'en feroit bien un grant romant De tes fais, mais cy je m'afin :
De bonne vie bonne fin.
Note C.
Ballade d'Eustache Deschamps sur l'insurrection des Maillotins. 1382.
L'an mil CCC ung avec quatre vins
Le premier jour du doulteux mois de mars ,
Leva grant vent de pillars et coquins
Qui à Paris couru de toutes pars.
Es halles fu leur douloureux essars (2),
Les Chastellet despouillèrent adonc
Les prisonniers. Lors me dist uns coquars (3)
« Fuiez ! fuiez ! pour les maillés de plonc ! »
Esbahy fu ; de là au bois m'en vins; Ne demourasse à Paris pour cent mars ; Mais, Dieu mercy, chevaulx et harnoiz prins, Et m'en fouy comme lièvres couars.
Là veissiez les gens du roy espars Qui fuioient au travers et au lonc Pour yssir hors. Lors crioient les gars : « Fuiez ! fuiez ! pour les maillés de plonc ! »
(1) Y pert, y paraît.
(2) Essart, ravage, destruction.
(3) Coquarts, synonyme pour nous de dandys . ainsi nommés parce qu'ils portaient des chapeaux redressés à la façon d'une crête de coq.
Prélas, noble conseil, par les mastins, Laissent Paris, fuient comme renais, L'une par Saine, l'autre à autres chemins. Telz fu goûteux, qui saut corn lipars (1), Chaude yane craint cilz qui a este ars; Il fault ploier cotre force le jonc, Et, quant temps yert, c'om die à telz paillars : «Fuiez ! fuiez ! pour les maillés de plonc ! »
Au derrenier sera maie leurs fins.
Sur ces poins ait le prince ses regars, Et que faveur, ne amitié, n'or fins, Contre s'onneur ne soit escu, ne dars Aux malheureux, fors tant qu'à maie hars Soient pendus ou taillez sur le tronc Pour l'exemple monstrer à telz musars : « Fuiez ! fuiez ! pour les maillés de plonc !
Car pis ont fait que ne font Sarrasins ; Saint Germain ont assailli les sotars (2), Destruiz les biens et gourmandez les vins, Maisons faictes, mortes ygnoscens chars Cloz leur portaulz, et retenus les chars L'oncle du roy, de Bourgongne. Et selonc Ce que je voy, à dire me dépars :
« Fuiez ! fuiez ! pour les maillés de plonc 1 »
Prince, je suis à vous d'escripre enclins Que long-temps fu justice sans affins, Que tout ala de travers et de lonc (3), En la cité où votre nom fu prins.
Pugnisseiz ceulx disans (qui ont mesprins): « Fuiez ! fuiez ! pour les maillés de plonc ! »
(1) Léopards.
(2) Sotars, augmentatif de sot, insensés. Ils envahirent l'abbaye de Saint-Germain.
(3) De lonc, sans doute.
11 n'est pas toujours bon , pour un homme raisonnable, de se tenir à l'écart des partis au moment de leur plus folle colère, c'est-à-dire, en temps de révolution, quoiqu'on ait la conviction profonde que l'ordre positif des sociétés se trouve en dehors de leur étroit domaine. Le seul exemple de Jehan Desmarets suffirait pour le prouver, quand bien même nous n'aurions pas vu mille fois les partis les plus opposés, triomphant à tour de rôle sur la scène politique, envelopper dans leurs sanglantes réactions, non-seulement leurs propres vaincus, mais encore les intelligences d'élite qui, à l'instar de ce bourgeois célèbre, n'intervenaient en ces tristes débats qu'au nom de l'humanité.
Jehan Desmarets, jurisconsulte, magistrat , di-
plomate et philosophe, ne fut jamais homme de parti; mais il fut toujours, auprès des rois et des princes, comme auprès de la Bourgeoisie de Paris et de la multitude , homme de liberté. Il vécut avec ce sentiment du droit humain jusque sur Téchafaud où le conseil de Régence fit rouler sa vénérable tête, sachant très-bien qu'il ne la courberait pas devant ses iniquités !
La biographie ne dit rien sur la vie privée de Jehan Desmarets ; aussi faut-il avoir recours à l'histoire générale si l'on veut trouver quelques détails qui lui soient particuliers.
Le premier trait qui nous frappe en contemplant cette figure austère, embellie par le rayonnement d'un noble cœur, c'est la mansuétude : emblème de la tolérance qu'il professait pour les opinions honnêtes et conciliatrices. C'est là une vertu bien rare à toutes les époques révolutionnaires, surtout lorsqu'elle n'exclut pas la fermeté. Jehan Desmarets la possédait au plus haut degré; aussi, quoiqu'élevé au milieu des partis, ne prit-il jamais d'engagement qu'envers la société.
Pendant les troubles nombreux qui agitèrent Paris et la France, après la bataille de Poitiers, la vie de Jehan Desmarets fut pleine, calme, active, in-
dépendante, une. Elle s'écoula majestueusement, à côté des révoltes sanglantes, des prises d'armes de toute sorte, des complots les plus monstrueux, sans rien perdre de sa sérénité. Le conseiller du Parlement ne subit le joug d'aucune faction. Il servit le roi Philippe et le roi Jehan ; mais il ne servit ni Estienne Marcel, ni Robert- le-Coq. Si le crime impuni marchait tête haute sous la protection impitoyable du chef de la Bourgeoisie de Paris, notre légiste, dont la voix avait déjà tant d'autorité au sein de l'ordre des avocats , se tenait également à l'écart des hommes et des événements pour ne pas être confondu dans les rangs de l'anarchie. C'est alors qu'il entreprit son recueil, longtemps célèbre, des Décisions notoires, estab lies par enquestes, par Tourbes, de 1300 à 1581, et auquel il travaillait encore la veille de sa mort. Les textes et la tradition le consolaient ainsi des dures épreuves subies dans le présent et des conditions cruelles que l'esprit novateur imposait à la société; mais il se promettait bien de refouler ce débordement de la dépravation humaine, si la Providence lui en offrait les moyens dans l'avenir.
Étranger aux intrigues également coupables, soit du parti populaire, soit du parti de la cour, il
ne recherche que ce qui est légitime et se lie, dans ce but, avec quiconque partage, sous certains rapports, la supériorité de son esprit pratique ou de ses sentiments. 11 est probable qu'il fut initié, dès l'origine, aux projets de Jehan Maillart et qu'il en favorisa le succès, puisqu'il fut désigné, en quelque sorte, comme arbitre entre la Bourgeoisie et la cour, pour qu'il opérât lui-même le rétablissement du pouvoir royal après le renversement de la faction municipale.
« Lors de la pacification du royaume, dit Secousse (1), le régent convoqua les Parisiens, » leur disant, en leur récitant le traité de paix, — 23 »août 1359, — qu'il ne vouloit pas faire venir à Pa- »ris le roi de Navarre, sans en avoir parlé aux habitants, et, si ce n'étoit de leur bon gré y et qu'il » ne feroit jamais à l'égard de ce prince et de ses » gens, rien qui dût leur déplaire.
«Maître Jehan Desmaretz, avocat au Parle- »ment (où se tenait la réunion), lui répondit au • nom du prévôt des marchands et de la ville , que »la paix nouvellement conclue avait répandu une »joie générale parmi tous les habitants de Paris,
(1) Histoire de Charles-le- Mauvais, loin. Ier, pag. 394-395.
JEHAN DESMARETS. lftl
» qu'il leur plaisoit bien qu'il fît revenir le roi de * Navarre lorsqu'il le voudroit, mais ce que les » bonnes gens de la ville le supplioient de ne pas per- » mettre qu'il y amenât certains traîtres qu'il nom- »ma tout haut; et il ajouta que s'ils y venoient, il »pouvoit assurer que le peuple ne souffriroit pas » qu'ils y restassent. Les traîtres que Desmaretz » nomma au régent, étoient maître Robert-le-Coq, »évêque de Laon, maître Michel Tasce, chancelier »de l'église de Noyon, Jean de Saint-Ade, Pierre »de la Court, messire Vincent du Maurichier, «Pierre des Barres, Geoffroy le Flamant du porche » Saint-Jacques et quelques autres. Le régent ré- » pondit qu'il n'avoit point intention de faire revenir ces traîtres à Paris; que le roi de Navarre » lui avoit demandé grâce pour eux, mais qu'il »avoit refusé et qu'il refuseroit toujours de leur » pardonner leurs crimes. »
A partir de ce jour, le régent traita Jehan Desmarets, comme l'avait déjà fait le roi son père, avec faveur et distinction ; et toute la Bourgeoisie de Paris, qui se sentait honorée dans sa personne, l'élut prévôt des marchands, aux lieu et place de Gencian Tristan, le remplaçant immédiat d'Estienne Marcel. Un an après, — le 8 mai 1360,—
il se trouvait en compagnie de Jehan Maillart et de Guillaume de Dormans, à Brétigny, pour signer, avec le titre de plénipotentiaire , un traité de paix entre Edouard, prince de Galles, et Charles, dauphin de France, relativement à la délivrance du roi Jehan, délivrance qui ne s'effectua jamais, car le monarque français était destiné à mourir prisonnier de l'Angleterre.
A l'occasion de son avènement, Charles V récompensa Jehan Desmarets des nombreux services qu'il avait rendus à l'État, en lui accordant le titre d'avocat-général au Parlement et en lui octroyant des lettres de noblesse transmissibles à sa famille. Nul magistrat ne montra , dans l'exercice de ses fonctions personnelles , plus de zèle et de dévouement au bien public ; aussi appuya-t-il Hugues Aubriot de toute la force des lois, dans tout ce que le prévôt royal voulut entreprendre pour la réforme si intelligente de la justice et de l'administration.
La mort seule du roi pouvait devenir fatale à ces deux grandes existences, et compromettre, d'une manière terrible, les destinées du royaume. Après les funérailles de Charles V, qui se firent « en l'église de Saint-Denis, patron du royaume,
JEHAN UESMARETS. » 143
«les ducs d'Anjou, de Berry et de Bourgogne, frè- »res du feu roy, et le duc de Bourbon, son beau- » frère, encore qu'ils fussent dans les premiers • iours de leur deuil, dit le Laboureur, ne laissè- » rent pas d'assembler au palais les prélats, les ba- »rons, et plusieurs autres personnes de sçavoir et «d'expérience, pour prendre leurs conseils, et «mandèrent pareillement à la délibération quel- «ques notables, tels que Présidens des chambres «du Parlement. Ce seroit une nouveauté merveilleuse, qu'une affaire de ceste importance, et où il «se rencontroit tant d'interest si différents, se fût » terminée par une prompte uniformité de suffra- «ges. Le duc d'Aniou, le plus âgé des trois frères, » prétendoit que son droit d'aînesse lui devoit » donner la régence du royaume et la tutelle du «roy son neveu, iusques à ce qu'il eust atteint «l'aage de quatorze ans selon la loy, depuis peu «establie en France, et après qu'il eut proposé ses » raisons avec beaucoup d'éloquence, maistre Jehan » Desmarets obtint permission de donner son advis, »et fit ce discours à l'assemblée :
« C'est en cette occasion icy, très grands et «très illustres princes, que je devrois particulièrement souhaitter que Dieu m'eût fait quelque
Ikk JEHAN DESMARETS.
» part des talens du Père des Orateurs, pour louer «dignement la prudence du feu Roy de très glorieuse mémoire, et pour vous faire admirer cet «esprit pénétrant, qui le porta à suppléer à la » prévoyance de ses prédécesseurs par une Loy » nouvelle pour la succession de nos Roys. Après » avoir si heureusement maintenu cet Estât contre » les secousses terribles de tant de tempêtes, après » l'avoir encore accreu par votre valeur et par vos » grands exploits, il le voulut establir contre les «hazards de l'avenir ; et considérant sagement les »inconveniens des minoritez, il fit reflexion sur «les advantages d'une naissance royale, qui a fait «dire au Poète, que la vertu des Césars devance »les années. Il en jugea par sa propre expérience, » et il y fut confirmé par l'Histoire sainte, et décida » par l'exemple de Joas et de Jonathan , qui régnèrent «tous deux, l'un à huit, et l'autre à sept ans, que » tous les grands courages, et que ceux qui nais- «sent pour le commandement, n'ont pas besoin «d'un aage si avancé pour commencer leur des- » tinée, et pour estre capable de gouverner. Cette » vérité n'a pas moins pareu dans notre Histoire, » où c'est assez s'arrêter sur le bonheur du règne «de St Louis, et souvenez-vous s'il vous plaist,
• messeigneurs, que le feu Boy vous a toujours fait «ressouvenir à dessein, et pour le sujet qui nous » tient icy assemblez, que St Louis avoit esté couronné à l'aage de 14 ans. Comme il rapportoit le
• futur au passé, ou bien, s'il m'est permis de dire » la vérité, comme il considéroit les progrès conti- » nuels de la malice humaine ; cet Estât s'estoit
• touiours mal trouvé d'un gouvernement étran- » ger ; ce fut pour y pourvoir, et ce fut encore par
• vos sages avis, messeigneurs , qu'il ordonna par
• une Loy désormais inviolable, que les enfans » des Roys qui leur succéderoient à l'aage de 1 A
• ans, seroient déclarés majeurs, et habiles à ré- » gner par eux-mesmes. Monseigneur d'Aniou icy » présent, voudroit de tout son cœur que ce temps » prescrit par la Loy fust écheu ; mais, en atten- »dant ce bonheur-là, son honneur l'oblige, moins »par avarice et par ambition, que par le seul inté-
• rest du droit d'aisnesse qu'il se doit conserver
• incontestablement de vous représenter ses iustes
• prétentions à la régence de ce royaume. »
Malgré un discours très -habile de messire Pierre d'Orgemont, qui parla en faveur des ducs de Bourgogne et de Bourbon, l'opinion de Jehan Desmarets prévalut. On sait de quelle manière le
duc d'Anjou pratiqua le gouvernement que la loi lui attribuait. Au lieu de maintenir l'ordre dans le royaume en s'inspirant des véritables droits et devoirs qui incombent à toute autorité, il ne sut que compromettre la sienne propre à force d'avarice, de violences, d'iniquités; et donner, pour ainsi dire, une raison d'être à l'anarchie.
Au milieu de ces pénibles circonstances, le rôle de Jehan Desmarets devint sublime. Alliant dans son âme le respect de la légalité avec le sentiment le plus pur de la justice, il voulut être et il fut réellement un médiateur désintéressé entre le peuple et le régent, dont la scission s'aggravait de plus en plus. Une première révolte ayant éclaté au sujet des impôts, les insurgés s'étaient rendus en foule chez Jehan Guldoë, prévôt des marchands, et l'avaient entraîné malgré lui au Palais. Jehan Desmarets se hâta d'intervenir, en cette occasion, pour éviter des catastrophes ; et il obtint du duc d'Anjou un édit qui abolissait tous les subsides établis depuis le règne de Philippe-le-Bel. L'ordre reparut dans Paris après la publication de cet édit; et le nom de Jehan Desmarets, plus populaire que jamais, semblait exprimer une phase gouvernementale plus conforme aux vrais intérêts du pays.
Cependant le duc d'Anjou n'avait pas renoncé à ses cupides espérances. 11 assembla, coup sur coup, les notables de la ville et s'adressa particulièrement à Jehan Desmarets, qui, par son influence, pouvait seul faire accepter de nouveaux impôts à la Bourgeoisie, sans qu'elle se soulevât de colère. Ces démarches impolitiques et cette persévérance à suivre un système odieux, amenèrent la révolte des Maillotins. La cour fut obligée de quitter Paris; mais Jehan Desmarets y resta pour empêcher le pillage, prévenir de plus grands désastres et sauver encore une fois, s'il était possible, la cause de la liberté, en la séparant de celle de l'anarchie, dans ce conflit suprême qu'elle soutenait contre la tyrannie du Régent.
Dès que l'armée royale reparut sous les murs de Paris , précédée par la victoire de Roosebecke et par le récit des châtiments qu'elle avait fait subir à la ville de Rouen, pour s'être déclarée, comme tant d'autres, en faveur de la capitale, une grande terreur s'empara de tous les esprits. « L'U- «niversité de Paris, dit le Laboureur, fille de nos * roys, creut qu'il estoit de son devoir d'opposer »ses prières aux premiers mouvements de la cogère de ce prince, et elle obtint de sa bonté
» qu'on procédèrent avec moins de chaleur pour le » discernement d'entre ceux qui lui avoient esté i* fidèles ou désobéissans. Après cette première grâce, «les plus sages et les principaux bourgeois s'as- » semblèrent avec les plus célèbres docteurs pour «aviser aux moyens d'appaiser la iuste indignation du roy. » Mais le conseil de Régence imposait les plus dures conditions.
Le roi, disait-il, ne pouvait rentrer à Paris que lorsque ses habitants auraient consenti à déposer leurs armes, à ouvrir les portes de la ville et à ne plus tendre les chaînes, la nuit, tant que le monarque y séjournerait. Les Parisiens avaient trois jours pour accepter ces propositions; leur réponse devait être apportée à Melun par six ou sept d'entre les plus riches et les plus notables bourgeois de la capitale.
Toute la Bourgeoisie de Paris fut convoquée en assemblée générale pour entendre la lecture de ces conditions , qui soulevèrent une répulsion énorme parmi les petites gens, dont le nombre était le plus fort. Ils allèrent jusqu'à menacer les principaux de la ville « du massacre et du pillage s'ils »doubtoient seulement. Si bien qu'à grand peine • s'en put-ii trouver six qui osassent accepter la
» commission de s'aller présenter au roy avec une »si mauvaise nouvelle. »
Les commissaires ne trouvèrent à Melun que menaces et incrédulité ; aussi la cour envoya-t-elle à Paris messire Pierre de Villiers, dont le nom était populaire, avec ordre de ne parler que dudroit de gabelle et de la douane ; « mais, tout aimé qu'il fût »de la ville, sa prudence lui défendit d'en faire «aucune ouverture. » Il dut repartir au plus vite, et représenter au Régent l'état révolutionnaire de Paris sous des couleurs encore plus sombres que les commissaires n'avaient osé le faire ; car, selon lui, la force armée pouvait seule en triompher.
Le duc d'Anjou préféra ne rien brusquer et tout attendre de sa diplomatie cauteleuse. Une conférence devait avoir lieu à Saint-Denis sous le double prétexte de prévenir le pillage de Paris, où s'agitaient les hordes les plus menaçantes, et le pillage de la banlieue où les troupes royales coupaient les blés et menaçaient l'existence des habitants. Armand de Corbie, premier président du Parlement, fut désigné de la part du roy, et messire Jehan Desmarets fut désigné de la part des Parisiens, pour ménager un accommodement. Désirant donner à cette affaire un caractère solennel, le conseil de Régence
voulut que la conférence s'ouvrît en présence «des grands et illustres personnages, dans la grand' » salle de l'abbaye, c'est à sçavoir l'evesque de Pa- »ris, l'abbé de Saint-Denis, messire Iacques le- » Riche » , Enguerrand sire de Coucy et Pierre de Villiers.
Messire Armand de Corbie ouvrit la discussion et n'oublia rien, ajoutent les Chroniques (1), pour faire les affaires du roy. Messire Jehan Desmarets, lui répondant avec une noble éloquence ,
* remontra l'amour et l'affection des Parisiens, «dont il étala les exemples, et, pour preuve, offrit » cent mille francs qui furent acceptés » . « Ainsi fi- »nit la conférence, dont on alla aussitôt rendre » grâce à Dieu devant les corps des bienheureux
• martyrs; où tant de religieux se rendirent, et où » Ton chanta avec beaucoup de joie le Te Deum de »la paix, qui fut le lendemain publiée dans toutes » les places et carrefours de Paris. »
A son retour de Saint-Denis, Jehan Desmarets, prévoyant des réactions terribles, songea nonseulement à sauver les personnes compromises, mais encore à garantir les libertés publiques
(1) V anonyme de Saint-Denis, traduit par le Laboureur.
JEHAN DESMARFTS. 15l
menacées par le despotisme de la cour. Sur sa prière, révoque de Paris et les chefs de l'Université se rendirent auprès du jeune roi, etle prièrent de pardonner aux habitants de sa bonne capitale. Une amnistie générale fut promise ; on ne devait en excepter que les plus me se hante s gens, désignées à la justice pour avoir forcé les prisons du Ghâtelet.
Persuadé qu'aucune mesure violente ne serait prise Jehan Desmarets se lit porter en litière dans les rues de Paris, pour annoncer aux bourgeois cette heureuse nouvelle ; et grande fut la joie de tout le monde. Les Parisiens ne pensèrent plus qu'à fêter le retour du roi. Le prévôt des marchands, à la tête d'une députation de notables au milieu desquels on apercevait la noble figure de l'avocatgénéral au Parlement, et suivi de vingt mille bourgeois avec armes et bannières, vint supplier le monarque d'entrer dans sa capitale à son plaisir et voulenté; mais le connétable de France les reçut durement. Il leur enjoignit de mettre bas les armes , s'ils vouloient que le roy descendît à Paris.
Quoique les tuteurs du roi eussent refusé de recevoir la soumission du prévôt des marchands et
de la Bourgeoisie, l'entrée de Charles VI donna lieu pourtant à des réjouissances qui ne peuvent se descrire. « Chaque maison des rues où il passa, dit le «Laboureur, estoit un chœur de musique pour «louer sa clémence et ses autres vertus, mais cela »ne put adoucir la fierté toujours opiniâtre et re- » gimbante d'un tas de factieux, ennemis de Tordre »etde la paix qu'ils avoient troublée, qui demandèrent arrogamment, le jour suivant, que le clergé » portât sa part de l'imposition des cent mille francs v qu'on avoitpromise.Lesmalheureuxqu'ilsestoient «ne prévoy oient pas qu'ils hastoient la punition «qu'ils avoient méritée, et qu'ils faisoient eux- » mêmes violence à la nécessité d'étouffer dans leur «sang le venin de leur rébellion. »
Heureux d'avoir un prétexte pour n'accorder aucune amnistie, malgré leur engagement formel, les princes ne songèrent plus qu'à satisfaire tous leurs désirsde vengeance par des mesures violentes. Une morne et silencieuse terreur se répanditdans Paris, où des bourgeois accusés d'avoir tenu de mauvais langages ..dit Juvénal des Ursins, « furent pris aussitôt «etpendus à leurs fenestres. «11 fautentendre de la bouchedu même chroniqueur, le récit de cette sanglante réaction pendant laquelle les duc deBerry et
de Bourgogne « chevauchèrent dans la ville et firent «pendre bien trois cents habitants. » Parmi eux se trouvait le prévôt des marchands lui-même, Nicolas-le-Flamand « qui eust aux Halles le col » couppé : » triste symbole de la liberté politique et de la liberté civile qu'on immolait à la fois pour conserver le despotisme dans toute sa plénitnde!
«C'estoit pitié de voir la perturbation qui es- » toit à Paris, » surtout lorsque les bourgeois apprirent que « messire Jehan Desmaretz, conseiller et advocat du roy au Parlement , avoit été «saisi et emprisonné au Chatelet. Il ne lui fallut » guères de procès, et à peine sans examiner, ni «dire les motifs, il fut déclaré qu'il auroit le col » couppé (1).»
L'attitude de l'illustre accusé que l'on traitait comme un criminel, resta noble, digne, admirable devant ses juges comme devant ses bourreaux. Ce n'est pas la main qui frappe, en des circonstances pareilles ou analogues, qu'on a le droit de maudire, mais bien l'esprit qui la dirige et la volonté coupable dont elle n'est que l'instrument:
(1) Juvcnal des Ursins, Hist, de Charles VI, pag. kl et suiv.
Jehan Desmarets le comprenait à merveille. « Il «n'avoit rien négligé pour sauver sa teste, dit le «Laboureur; mais toutes voies il eut beau récla- » mer le privilège de cléricature pour estre renvoyé par devant l'ordinaire, une seule faute Tem- » porta sur toutes les considérations et de la pratique judiciaire, et de son propre mérite. Il avoit » esté presque toute une année l'arbitre entre le » roy et le peuple, il avoit souvent calmé la fureur » populaire, ou du moins peut-on dire qu'il l'avoit «arrestée, et qu'il avoit souvent conservé le res- » pect qu'on devoit au roy et aux princes par de «belles remontrances. On remarque encore qu'il «avoit toujours retenu les factieux par la terreur » des supplices que mériteroit leur emportement, «et parmy tant de précautions pour autruy, il se » laissa réellement surprendre à la créance que «cette folle multitude avoit en luy, que de demeu- «rer dans Paris, à jouïr de l'applaudissement du « peuple, au lieu d'en sortir comme firent tous les «autres de sa profession. On l'accuse aussi d'avoir • parlé trop librement, et d'avoir conseillé de mu- » nir la ville et de se défendre: et tout cela ne pou- » voit que déplaire aux princes.
» Voilà ce que Ton allégua pour le rendre digne
» de la mort. Ainsi celuy qui avoit honorablement «employé soixante-dix années d'une heureuse vie, «parmylesroys et les princes, etqui jouïssoit d'une «belle réputation qu'il avoit acquise dans le mi- «nistère des plus grandes affaires du royaume.Ce- »luy, dis-je, qui ne devoit rien de ses honneurs à «la fortune, ne laissa pas de tomber sous sa tyran- » nie comme une de ses victimes, et d'expier sur » un échafaud le malheur de s'estre trop fié aux «engagements de la cour. »
D'autres écrivains contemporains prétendent que Jehan Desmarets ne fut pas tué pour avoir osé vivre à Paris, pendant et après l'insurrection des Maillotins ; mais pour avoir soutenu, lors de la formation du conseil de Régence, contre les ducs de Berryet de Bourgogne, le duc d'Anjou qui avait quitté Paris et se trouvait alors en Italie, où il tachait de conquérir le royaume de Naples. C'est aussi l'opinion de Juvénal des Ursins ; l'histoire doit donc en tenir compte.
« Et estoit commune renommée, dit-il, que ce » n'estoit pas pour cause qu'il eust esté consentant » des séditions et commotions qui avoient couru, » car elles lui étoient moult déplaisantes et y eust » volontiers mis remède, mais es brouillis et diffé-
»rence qui avoient esté entre le roy de Sicile (duc » d'Anjou), cuidant bien et loyaument faire, les » ducs de Berry et de Bourgogne avoient conçu » grande haine contre luy ;et luy imposa-t-on qu'il «avoit esté comme des dites séditions. »
Quoiqu'il en soit, Jehan Desmarets marcha au supplice avec le courage d'un héros et avec la résignation d'un martyr du bien public. Ne voyant que des bourreaux auprès de lui sur la terre, il adressait la prière suivante au juge suprême qui est dans le ciel: Judica me, Demi En le voyant debout sur la fatale charrette et entouré de douze autres bourgeois que l'on conduisait également à la mort, le peuple de Paris ne put contenir ses larmes ni ses sanglots, qu'en lui disant d'une voix suppliante :
« — Maistre Jehan, criez au roy qu'il vous par- » donne. »
Et lui, de répondre:
« — J'ay servi au roy Philippe, son grand aïeul, tau roy Jehan et au roi Charles, son père, bien et » loyaument, ne oncques ces trois rois ne me sçu- » rent que demander, et aussi ne feroit cestuy s'il » avoit connaissance d'homme: à Dieu seul veux » crier mercy. »
JEHAN DESMÀRETS. 157
L'histoire a recueilli ces fières paroles de Jehan Desmarets, parce qu'elles renferment, pour ainsi dire, son testament politique. Déclaré coupable par un régime qui innocentait les plus monstrueuses iniquités, ce magistrat vertueux resta fidèle aux sentiments de la justice et aux opinions libérales, jusque sur l'échafaud. 11 y tomba plutôt qu'il n'y mourut ; c'était, dit un éloquent historien, finir noblement une vie pleine de gloire, (1)
Le corps de Jehan Desmarets, après son supplice, ne subit aucune profanation. Une honnête famille de bourgeois le recueillit en secret et le conserva pieusement durant vingt-quatre ans, c'està-dire jusqu'au jour où Paris tout entier, assistant à de magnifiques funérailles, put le voir ensevelir dans l'église Sainte-Catherine du Val-des- Escoliers.
Jehan Demarels fut, durant l'une des époques les plus douloureusement critiques de notre histoire, le type du véritable citoyen, dans l'acception auguste que le christianisme donne à ce mot. Précurseur de Michel del'Hospital, de Christophe de Thou, d'Achille de ïïarlay, de Mathieu Mole
(1) M. Laurentie, Hist. de France, tom, IV, pag. 89.
et de mille autres, avec lui commence, au milieu de la Bourgeoisie de Paris, cette longue génération de grands hommes qui traversa plusieurs âges de notre ancienne monarchie et qui finit avec d'Àguesseau, presqu'à l'origine de notre société nouvelle. C'est enprenantpour exemple cette vie d'abnégation personnelle et de patriotisme que la magistrature française détermina, peu à peu, le développement progressif de nos destinées politiques et nationales. Organes du droit commun, tant d'officiers royaux n'ont acquis l'immortalité dans la conscience des peuples, que pour avoir tous protesté, avec la même intelligence, sinon avec la même destinée, contre le despotisme des princes et contre celui de la multitude, en faveur de la liberté : fille de la civilisation chrétienne et mère de notre patrie!
Le despotisme n'a jamais porté bonheur à la société française, parce qu'il a toujours exprimé la négation absolue du noble but que notre nation doit poursuivre sur la terre. Or, ce but consiste dans la conquête du vrai par l'autorité, au moyen de son enthousiasme pour le bien qui est le caractère providentiel de la liberté, et la justification même de ce beau nom de France: joie, orgueil, espoir et triomphe de la civilisation moderne I
Un poète, se faisant l'écho du sentiment national, a donc eu raison de dire :
Lïair de la servitude est mortel aux Français !
Et ce vers est d'autant plus remarquable dans la bouche d'Alexandre Soumet (1) que, refusant de
(1) Jeanne d'Arc, pag. 501.
participer aux événements politiques ou aux luttes des partis, il ne professa que des principes d'ordre, pour prévenir le retour de l'anarchie, sachant très-bien qu'elle est toujours grosse d'un despotisme, comme le despotisme est gros d'une anarchie plus ou moins immédiate.
Certes, jamais pareille assertion ne fut mieux justifiée qu'au commencement du xve siècle! Une démence cruelle régnait dans les conseils de la couronne; et Charles VI, le roi fou, était sans doute plus sensé que son conseil de Régence. Le monarque avait, de temps en temps, quelques lueurs de raison, tandis que ses tuteurs persévéraient sans relâche dans leurs complots liberticides. En l'absence de tout principe d'autorité dans le monde politique, une dictature sanglante écrasait les forces morales du pays et ne lui ofrait aucune chance de salut.
On l'a déjà vu : d'effroyables proscriptions suivirent le triomphe de l'armée royale. Maintenant, par une réaction inévitable désormais, des proscriptions encore plus barbares vont signaler le triomphe d'une faction populaire, à laquelle Simonet Caboche donnera son nom. Tous les historiens, s'accordent à le dire: « la Bourgeoisie
«avait été décimée et ruinée; on ne voyait plus à » Paris ces riches marchands, dont l'esprit était » développé par l'habitude des grandes affaires, «dont l'indépendance était garantie par une fortune égale à celle des seigneurs, dont la réputa- •> tion était un patrimoine précieux qu'ils voulaient » léguera leurs enfants. Les chefs du peuple étaient «maintenant des bouchers, riches il est vrai, mais » grossiers et brutaux, qui donnaient aux insurrections un caractère féroce, et qui ne pouvaient «s'élever à une politique libérale et éclairée. Ils » s'étaient encore associés avec des docteurs en «théologie qui se présentaient habituellement «comme les orateurs du parti, et les rédacteurs «des Mémoires qu'il adressait aux princes. »
Ainsi, le mouvement politique et social se faisait en allant d'une dictature à une autre dictature, de la terreur sanglante à la barbarie féroce. Les ducs de Berry et de Bourgogne avaient exprimé la première avec une égale conformité de tyrannie, de cruauté, de cynisme, lorsque le duc d'Orléans et Jehan-sans-Peur essayèrent de se disputer la seconde au moyen de la guerre civile. Celui-ci croit rester maître de Paris et de toute la France, après avoir fait immoler celui-là; mais
la tombe du duc d'Orléans, chef de l'aristocratie en tant que frère du roi, devient bientôt le berceau politique deSimonet Caboche : valel ou garçon écorcheur de bêtes qui fit tomber les hommes et la civilisation dans les embûches de sa barbarie.
« Depuis la punition des Maillotinsi et leur dé- «sarmement, dit M. Michelet, les seuls des habi- » tants qui eussent le fer en main et l'assurance » que donne le maniement du fer, c'étaient les bou- » chers ; les autres avaient refusé de reprendre leurs »centeniersde crainte de porter les armes. Les gen- » tilshommes du comte de Saint-Pol n'auraient pas » suffi, ils auraient même été bientôt suspects si »on les eût vus toujours à côté d'une milice bru- »tale, il est vrai, violente, mais après tout pari- » sienne et intéressée à défendre Paris du pillage. «Quelque peur qu'on eût des bouchers, on avait »bien autrement peur des innombrables pillards
• qui venaient jusqu'aux portes observer, tâter la » ville, et qui auraient fort bien pu, si elle n'eût
• pris garde à elle, l'enlever par un coup de main.
» C'était une chose terrible pour la gent innocente et pacifique des bourgeois, de voir du haut » de leurs clochers le double flot du Midi et du Nord
• qui battait leurs rues, on eût dit que les pro-
STMONET CABOCHF. 1fi3
» vinces extrêmes du royaume, longtemps sacrifiées » au centre, prenaient leur revanche. La Flandre «se souvenait de sa défaite de Roosebeke. Le «Languedoc n'avait pas oublié les guerres des «Albigeois, encore moins les exactions récentes » des ducs d'Anjou et de Berry. Ce que le centre » avait gagné par l'attraction monarchique, il le «rendit avec usure. Le Nord, le Midi, l'Ouest, en- «voyèrent ici tout ce qu'ils avaient de bandits (1). »
La bonne ville de Paris était devenue, après tant d'événements transformateurs, une sanglante arène où se débattaient les destinées critiques de la civilisation. Pour l'asservir, chaque parti désirait s'emparer de la Bastille et du poste militaire de Charenton, qui assurait les arrivages de la Haute-Seine et, par suite, les approvisionnements. Des Essarts venait de l'occuper au nom du Dauphin. Il pouvait donc affamer Paris, si les bourgeois de cette ville refusaient de se déclarer contre Jehan-sans-Peur.
Puisque le parti conservateur levait son drapeau avec une audace inaccoutumée, le duc de Bourgogne qui, d'ordinaire, ne reculait devant au-
(1) Hist. de Franee, tom. IV, pag. 197-198.
\fttl SIMONET CABOCHE.
cune extrémité, devait planter le sien propre au milieu du parti révolutionnaire. Bientôt un immense flot de peuple soulevé par lui , se heurta aux portes de l'Hôtel-de-Ville, exigeant, à grands cris, l'étendard de la Commune pour aller attaquer Des Essarts et délivrer Paris d'une menace aussi formidable que celle de la famine. Grant foison de ce populaire, qui sortait des boucheries et des échorceries, pénétra dans l'Hôtel-de- Ville; mais on s'arrêta devant la résistance courageuse du clerc. Il n'en fut pas ainsi le lendemain, car les partisans du duc de Bourgogne étant revenus à la charge, la foule plus nombreuse prit l'étendard et se rua sur la Bastille.
Laissons encore la parole à M. Michelet. Quoique nous ne partagions nullement les opinions de cet historien , il faut pourtant reconnaître, en toute bonne foi, qu'il a souvent jugé avec beaucoup de sagacité les événements révolutionnaires du xvc siècle et les motifs qui portèrent les bouchers de Paris à venir assiéger la Bastille. « Ils auraient eu peine à la forcer, dit-il, mais »le duc de Borgogne aida. Il décida Des Essarts • effrayé à sortir, lui répondant de la vie : il lui fit nune croix sur le dos de sa main et jura dessus.
SIMONET CAROCHE. 165
«Leduc croyait mener le peuple, il vit bientôt «qu'il le suivait.
«Ceux qui venaient de planter l'étendard de la «Commune contre une forteresse royale, n'étaient «pourtant pas, autant qu'on pourrait croire, « des ennemis de Tordre. Ils ne mirent pas la main » sur Des Essarts, ne lui firent aucun mal ; ils vou- » laient qu'on lui fît son procès. Ils le menèrent au » château du Louvre, et lui donnèrent une garde » demi-bourgeoise et demi-royale.
» Ces hommes modérés dans la violence même,
• n'étaient pas des gens de la bonne Bourgeoisie de
• Paris, de celle qui fournissait les échevins, les » cinquanteniers. Cette Bourgeoisie avait parlé «par l'organe de Benoît Gentien, parlé modéré - «ment, vaguement; elle était incapable d'agir. Les «cinquanteniers avaient fait ce qu'ils avaient pu «pour empêcher qu'on ne marchât sur la Bastille. «Il y avait des gens plus forts qu'eux, et que la » foule suivait plus volontiers, gens riches, mais
• qui, par leur position, leur métier et leurs habi- » tudes, se rapprochaient du petit peuple. C'étaient » les maîtres bouchers , maîtres héréditaires des
• étaux de la Grande-Boucherie et de la Boucherie «Sainte-Geneviève. Ces étaux passaient, comme
• des fiefs, d'hoir en hoir, et toujours aux mâles. «Les mêmes familles les ont possédés pendant «plusieurs siècles. Ainsi les Saint- Yon et les Thi- «bert, déjà importants sous Charles V (1376), — comme les Gentien dans la haute Bourgeoisie — «subsistaient encore au dernier siècle. Ce qui, «malgré leur richesse, leur conservait encore les » habitudes énergiques de leur métier, c'est qu'il
• leur était enjoint d'exercer eux-mêmes, de sorte » que, tout riches qu'ils pouvaient être, ces sei- «gneurs bouchers restaient de vrais bouchers, «tuant, saignant et détaillant la viande.
«C'étaient, du reste, des gens rangés, réguliers, «et souvent dévots. Ceux de la Grande-Boucherie
• étaient fort affectionnés à leur paroisse. Vilain, » dans son Histoire de Saint- Jacques de la Boucherie, «cite le boucher Alain, qui y acheta une lucarne «pour voir la messe de chez lui, et le boucher »Haussecul,une clef de l'église pour y faire à toute » heure ses dévotions.
«Dans cette classe honnête, mais grossière et «violente, les plus violents étaient les bouchers de «la Boucherie Sainte-Geneviève, les Legoix sur- » tout. Ceux-ci, anciens vassaux de l'abbaye, vécurent assez mal avec elle. Ils s'obstinaient, malgré
SIMONET CAROCHE. 167
• l'abbé, à vendre de la viande les jours maigres, »et, de plus, à fondre leur suif chez eux, au risque »de brûler le quartier. Établis au milieu des éco- » les et des disputes, ils participaient à l'exaltation » des écoliers. La Boucherie Sainte-Geneviève était «justement près de la Croix des Carmes, et, par » conséquent, à la porte du couvent des Carmes ; »les Legoix étaient aussi voisins, amis sans doute, » de ce violent moine Eustache de Pavilly, le harangueur de l'Université, grand dénonciateur » des hommes de son temps.
• La force des maîtres bouchers, c'était une ar-
• mée de garçons, de valets, tueurs, assommeurs,
• écorcheurs, dont ils disposaient. Il y avait, parmi » les garçons , des hommes remarquables par leur » audace brutale, deux surtout : l'écorcheur Cabo- *che, et le fils dune tripière. C'étaient des gens » terribles dans une émeute ; mais leurs maîtres, »qui les lançaient, croyaient toujours pouvoir les » rappeler. — Il était curieux de voir les maîtres » bouchers, ayant un moment Paris entre les mains, » Paris, le roi, la reine, le Dauphin, comment ils «useraient de ce grand pouvoir. Ces gens, honnêtes »au fond, religieux et loyaux, regardaient tous les * maux du royaume comme la suite du mal du roi,
»et ce mal lui-même, comme une punition de » Dieu ; Dieu avait frappé, pour leurs péchés, le » roi et le duc d'Orléans son frère. Restait le jeune «Dauphin. Ils mettaient en lui leur espoir. Toute • leur crainte était que la punition ne s'étendît «jusqu'à celui-ci, qu'il ne ressemblât à son père. » Ce prince, tout jeune qu'il était, leur donnait, «sous ce rapport, bien des inquiétudes. Il était «dépensier, n'aimait que les beaux habits; ses ha- «bitudes étaient toutes contraires à celles des bour- «geois rangés. Ces gens, qui se couchaient de «bonne heure, entendaient, toute la nuit, la musi- » que du Dauphin ; il lui fallait des orgues, des «enfants de chœur pour ses fêtes mondaines. Tout « le monde en était scandalisé. — Ils avisèrent , dans «leur sagesse, qu'ils devaient, pour réformer le » royaume, réformer d'abord l'héritier du royaume, «éloigner de lui ceux qui le perdaient, veiller à sa «santé corporelle et spirituelle. »
Si nous reproduisons ce long fragment où le scepticisme révolutionnaire, se mêlant à quelques aperçus très-ingénieux, essaie de justifier les crimes des hommes et ceux des partis, c'est pour mieux faire connaître l'origine et la tendance de la faction des écorcheurs, à laquelle M. Michelet prétend don-
ner un but civilisateur. Elle ne servit positivement que les passions des hommes les plus féroces parmi lesquels on distinguait le chirurgien Jehan de Troyes, Denis Chaumont, les trois fils du boucher Legoix et le bourreau Capeluche : tous lieutenants du valet Simonet Caboche, qui faisait trembler les princes et les bourgeois depuis qu'il était devenu l'ordonnateur suprême des insurrections.
Dès le principe de cette crise, le duc Jehan-sans- Peur dirigeait la populace; peu de temps après, il la suivit. A ses yeux, son plus redoutable adversaire était le Dauphin, car il exprimait, pendant la démence du roi son père, la véritable autorité politique. Le Bourguignon, ne pouvant lui contester le droit, lui opposa un fait révolutionnaire. C'est dans ce but qu'il souleva le peuple contre ce prince, en le menaçant ainsi dans son existence comme dans sa liberté.
Pendant que les masses populaires assiégeaient encore la Bastille, les bouchers et les écorcheurs, ayant à leur tête Simonet Caboche, homme d'action brutale, et Jehan de Troyes, grand orateur de carrefour, se dirigèrent vers l'hôtel Saint Paul. Le duc de Bourgogne les y attendait. D'après son
conseil, le jeune duc de Guienne (Dauphin), que la populace ameutée appelait à grands cris, parut au balcon de l'hôtel ; et le vieux chirurgien lui tint ce langage :
« Monseigneur, vous voyez vos très-humbles «sujets, les bourgeois de Paris, en armes devant »vous. Ils veulent seulement vous montrer par là » qu'ils ne craindroient pas d'exposer leur vie pour » votre service, comme ils l'ont déjà su faire; tout «leur déplaisir est que votre royale jeunesse ne «brille pas à l'égal de vos ancêtres, et que vous «soyez détourné de suivre leurs traces par les • traîtres qui vous obsèdent et vous gouvernent. » Chacun sait qu'ils prennent à tâche de corrompre «vos bonnes mœurs et de vous jeter dans le dérèglement. Nous n'ignorons pas que notre bonne » reine, votre mère, en est fort mal contente ; les » princes de votre sang eux-mêmes craignent que, » lorsque vous serez en âge de régner, votre mau- » vaise éducation ne vous en rende incapable. La «juste aversion que nous avons contre des hommes «si dignes de châtiment, nous a fait solliciter as- » sez souvent qu'on les ôtât de votre service. Nous » sommes résolus de tirer aujourd'hui vengeance
»de leur trahison, et nous vous demandons de les «mettre entre nos mains (1). »
Ces paroles, atrocement significatives, furent accueillies par la populace avec des applaudissements frénétiques;le Dauphin sut y répondre avec beaucoup de calme et de fermeté :
« Messieurs les bons Bourgeois, je vous prie de » retourner à vos mestiers et de ne point montrer » cette furieuse animosité contre des serviteurs qui » me sont attachés. »
» Si vous connaissez des traîtres, ajouta le chancelier du Dauphin, on les punira; nommezvies!... »
» Vous , d'abord ! » lui crient à la fois Jehan de Troyes, les Legoix et Simonet Caboche, qui enfoncent les portes de l'hôtel, envahissent les appartements, remettent entre les mains du chancelier une liste d'officiers royaux qu'ils ont proscrits, et veulent les prendre sur-le-champ, môme dans le palais du roi, où nui ne saurait désormais trouver asile.
Dans cette liste de proscription remise au chan-
(1) M. de Barante, Hist. des ducs de Bourgogne. Traduction des Religieux de Saint- Denis.
celier du Dauphin, le nom de cet officier avait été inscrit le premier.
Cependant, le Dauphin s'adresse vivement à Jehan-sans-Peur. « Beau-père, dit-il, cet outrage » m'est fait par vostre conseil , et ne vous en pou- »vez excuser, car gens de vostre hostel sont les «principaux. Si sachez sûrement qu'une fois vous » en repentirez, et il n'ira pas toujours ainsi la be- » sogne, à vostre plaisir. » Loin de se justifier, le duc de Bourgogne court vers la populace comme pour l'apaiser; puis il revient auprès du Dauphin lui jurer, sur la croix d'or que portait sa femme, qu'il n'arriverait malheur à aucun de ses officiers. Ce serment n'empêcha point les cabochiens d'en égorger un certain nombre.
Le lendemain, Simonet Caboche conduisit les écorcheurs à l'Hôtel-de-Ville, où les échevins et les gros bourgeois se trouvaient réunis; et il leur fit désigner quelques-uns d'entre eux, pour accompagner plusieurs docteurs de l'Université auprès des princes, et pour leur dire que tout s'était passé de bonne intention. Les bourgeois avaient cédé; le Dauphin seul résista et ne craignit pas d'écrire aux princes une lettre par laquelle il les invitait hautement à venir le délivrer. Les cabo-
chiens redoublèrent alors de surveillance et à l'hôtel Saint-Paul, dont Jehan de Troyes fut nommé concierge, et aux portes de la ville, tandis que Denisot commandait le fort de Saint-Gloud et Simonet Caboche celui de Charenton, « poste le plus dan- » gereux, le plus fortifié, le plus important. »
« Garder son roi et l'héritier du royaume, dit »M. Michelet, les tenir en geôle, c'était une situation nouvelle, étrange, et qui devait étonner les » bouchers eux-mêmes ; mais quand ils se seraient » repentis, ils n'étaient plus maîtres. Les héros du » parti étaient les écorcheurs, le fils de la tripière, » Caboche et Denisot. Ils avaient pour capitaine un «chevalier bourguignon, Hélion de Jacqueville, » aussi brutal qu'eux. La garde des deux postes de • confiance, Charenton et Saint-Cloud, les écor- »cheurs se l'étaient réservée à eux-mêmes. Apparemment les maîtres bouchers n'étaient plus ju- » gés assez sûrs. »
En effet, la question politique ne se débattait plus entre le roi et la Bourgeoisie ou le vrai peuple, mais bien entre la populace et le Dauphin. Simonet Caboche, désigné, par son audace brutale, comme le héros du mouvement insurrectionnel, essaya de renouer la tradition révolutionnaire en
arborant le blanc chaperon de Gand, que Paris avait adopté pour la première fois lors de la révolte des Maillotins. Le roi et les princes, l'Université et le Parlement, tout le monde fut contraint de le porter, comme, plus tard, on porta le bonnet rouge au temps de la Terreur, a Et en preindrent hommes » d'Église et femmes d'onneur, marchandes, qui à «tous vendoient les denrées (1). » Malheur à qui- » conque l'aurait mis de travers ; le duc de Guienne » ayant tiré en bas une corne de son chaperon pour » qu'il figurât une bande (signe des Armagnacs), les «cabochiens s'écrièrent aussitôt : « Regardez ce «bon enfant de Dauphin, il en fera tant qu'il nous «mettra en colère (2).
Simonet Caboche poursuivait sa fortune au milieu des catastrophes publiques; chaque jour augmentait sa puissance formidable parce qu'il ne rencontrait aucun obstacle. Ses ordres, quels qu'ils fussent, étaient exécutés sur l'heure. C'est ainsi qu'ayant besoin d'argent pour l'entretien de sa faction, il fit prendre et rançonner soixante Bourgeois désignés parmi les plus riches et les plus modérés, et qui, à ce double titre, étaient doublement sus-
(1) Journal d'un bourgeois de Paris, pag. 183, édit. Buchon.
(2) Juvcnal des Ursins, pag. 253, ibid.
SIMONE r CABOCHE. 175
pects aux yeux de cet implacable dictateur. Laissons encore la parole à M. Michelet, car le panégyrique du pillage, dans la bouche de cet historien, est d'autant plus digne d'être remarqué, selon nous, qu'il exprime l'opinion de tout un parti.
« On avait commencé, dit-il, par emprisonner les «courtisans, les seigneurs. Déjà, on en venait aux » bourgeois. On ne pouvait deviner où s'arrêteraient » les violences. Les petites gens prenaient peu à » peu goût au désordre, ils ne voulaient plus rien » faire que courir les rues avec le chaperon blanc ; » ne gagnant plus il fallait bien qu'ils prissent. » » Le pillage pouvait commencer d'un moment à » l'autre.
«Les gens de l'Université, qui avaient mis tout «en mouvement, sans savoir ce qu'ils faisaient, «n'étaient pas les moins effrayés. Us avaient cru » réformer le royaume en compagnie du duc de » Bourgogne, du corps de ville et des bourgeois les » plus honorables, et voilà qu'il ne leur restait que » les bouchers, les valets des boucheries, les écor- «cheurs. Ils frémissaient de se rencontrer dans les «rues avec ces nouveaux frères et amis qu'ils » voyaient pour la première fois, sales, sanglants,
» manches retroussées, menaçant tout le monde, «hurlant le meurtre. »
Pour rompre une aussi monstrueuse alliance qui subordonnait les docteurs aux assommeurs de bœufs, puisque Simonet Caboche restait le maître de la situation, les gens de l'Université se réunirent au couvent des Carmes ( situé à la place Maubert ), sous la présidence d'Eustache Pavilly, orateur des cabochiens à l'église et aux États-Généraux. Ce moine leur avait offert sa cellule. Après une discussion préalable, plus ou moins longue, plus ou moins calme et plus ou moins orageuse, ne sachant en réalité quel parti prendre, ces pauvres docteurs résolurent de consulter des femmes visionnaires.
L'une d'elles prétendit avoir vu trois soleils dans le ciel ; une seconde voyait flotter sur Paris de sanglantes nuées, tandis qu'il « faisait beau au midi, vers les marches de Berry et d'Orléans. » Voici le dire d'une troisième : « Je vois le roy d'Angleterre »en grand orgueil au haut des tours Notre-Dame, »il excommunie sire le roy de France, et le roy, » entouré de gens en noir , est assis humble- » ment sur une pierre dans le parvis. »
Ces visions étaient donc terrifiantes pour l'avenir ; aussi les docteurs songèrent-ils à consul-
SÏMONET CABOCHE. 177
ter, de guerre lasse, Ju vénal des Ursins, ancien garde de la prévôté des marchands, homme de paix et de conciliation. Celui-ci voulait qu'on priât les princes, dont la division, alors comme toujours, était si fatale à la société, de s'unir d'intérêt et de sentiment patriotique. Tout le monde applaudit à ce noble conseil qui exprimait positivement le désir des esprits honnêtes; Pavilly seul, prêtre impitoyable et mauvais citoyen, déclara qu'il resterait toujours avec la populace dans la voie révolutionnaire, et qu'il ne se soumettrait jamais aux princes.
En sortant de cette conférence, il alla trouver le prévôt des marchands et les échevins, tous cabochiens déterminés, et les entraîna suivi, par grant foison de partisans, jusqu'à l'hôtel Saint-Paul où il devait prêcher devant le roi. Voici le langage abominable qu'il osa tenir en pleine chaire :
« Il y a encore au jardin du roy et de la reine, «très-mauvaises herbes et périlleuses, c'est à savoir quelques serviteurs et servantes, qu'il falloit «sarcler et oster ; la bonne ville de Paris, comme »un sage jardinier doit oster ces herbes funestes, » qui étoufferoient les lis. »
A peine eut-il fini cet étrange sermon que le chancelier de France lui demanda au nom de qui
il venait de parler. Le Carme lui répondit qu'il agissait au nom de la ville de Paris ; et le prévôt des marchands ni les échevins, la plupart bouchers ou écorcheurs, n'étaient point hommes à le désavouer, surtout en présence de Jehan-Sans-Peur. Le chancelier observa que cette députation était trop peu nombreuse pour représenter toute la Bourgeoisie de Paris ; mais les cabochiens, qui faisaient marcher de force avec eux les plus notables de la ville en appelèrent quelques-uns. Ceux-ci étaient jusque-là restés dans la cour du palais, tremblant de peur et de honte. Lorsqu'ils se virent en présence du roi, ils se mirent à genoux, et, par leur humble contenance, protestèrent hautement contre la brutalité des meneurs.
Cependant, Jehan-sans-Peur, voyant la populace furieuse augmenter autour des princes, commence à s'épouvanter des propres desseins de ses alliez. Il leur dit que tant de tumulte peut nuire à la santé de Charles VI, et les engage à s'en aller, puisqu'ils ne veulent que son bien. Mais Jean de Troyes, le farouche lieutenant de Caboche, refuse de donner le signal de la retraite, avant d'avoir accompli un grand acte révolutionnaire. Il exhibe alors une nouvelle liste de proscription, où le nom de Louis
STMONET CABOCHE. 170
de Bavière, frère de la reine, se trouve en tête. Jehan-sans-Peur implore pour lui ; Isabeau , femme de Charles VI, verse des larmes; Louis de Bavière, qui va se marier, demande qu'on lui laisse encore huit jours d'existence, promettant de marcher à la mort au bout de ce temps : les cabochiens sont inflexibles. Ils prennent, l'un après l'autre, tous les proscrits, et emmènent également avec eux treize dames attachées au service de la reine ou de la dauphine (24 mai 1413).
Le duc de Berry et les parents des prisonniers s'adressent aussitôt à l'Université pour qu'elle intervienne en leur faveur; mais ce corps illustre, manquant de courage civil au milieu de cette crise, qui était en partie son ouvrage, répondit « que de » ce elle ne vouloit en rien s'entremettre, ni empé- » chier. » A peine les docteurs, appartenant au conseil du roi, osèrent-ils déclarer « que la chose »ne leur plaisoit pas. » Le crime triomphe dans toute sa barbarie ; les princes sont contraints d'approuver les excès de la populace ; ils font signer au roi un décret qui amnistie les assassins et les proscripteurs. Le jour d'après, on lisait solennellement, devant la cour et devant tous les ordres réunis, « une grande ordonnance de réforme » qui
transformait l'administration générale du royaume au point de vue démocratique. Pour servir les intérêts de l'anarchie, « tous les partis y ont pris «part, dit M. Michelet : les violents ont exigé et • quelquefois dicté; les modérés ont écrit. •
En parlant ainsi, M. Michelet attribue à la société du xvc siècle ce qui est seulement l'œuvre deSimonet Caboche et de sa troupe. Nous trouvons dans un excellent article de la Biographie Universelle, écrit par M. Laurentie, la remarque suivante : « C'était » Simonet Caboche qui dirigeait ces atrocités. Il avait » arraché au Dauphin le commandement des ponts » de Charenton, de Saint-Cloud, et il était resté maî- » tre absolu de la capitale. Non content de ce rôle, » il voulut être législateur, et obtint des États-Gé- » néraux, réunis par ses ordres, la sanction d'une or- »donnance qui est restée comme une flétrissure » dans nos archives historiques, sous le nom d'or- » donnance cabochienne.
Pour s'ériger en législateur, Simonet Caboche fit compiler tous les anciens règlements et refondre d'un seul jet les diverses administrations du royaume, sous prétexte de donner un but entière-
ment démocratique à l'état monarchique. Remontant jusqu'à Estienne Marcel afin de formuler une sorte de droit révolutionnaire appuyé sur la tradition, il recueillit dans ses ordonnances, de l'aveu même de M. Michelet, une foule d'articles hostiles aux individus et peu favorables à la société. Néanmoins, les princes, prélats, barons et bourgeois durent lever la main; et le roi déclara que cette constitution serait désormais obligatoire, inviolable. Elle le fut pendant trois mois, c'est-à-dire tant que les cabocliiens purent en surveiller l'exécution.
Maîtres de la commune de Paris, où l'échevinage, plein des Sainct-Yon, des Denis de Chammont, des Jehan de Troyes, fonctionnait, à cette époque, sous les ordres de Simonet Caboche, ils écrasent d'impôts les honnêtes bourgeois avant de les rançonner. Les gens d'Église et les conseillers du Parlement ayant refusé de payer les contributions exorbitantes que la faction voulait prélever sur eux, virent, en quelque sorte, le pillage de leurs propriétés particulières s'élever à l'état d'institution politique. La maison de Gerson, chancelier de Notre-Dame, fut pillée en même temps que celle de Juvénal des Ursins; et ce dernier personnage se laissa emprisonner plutôt que de contri-
182 SÎMONET CABOCHE.
buer, pour une part quelconque, et en quoi que ce fût, à rétablissement ou au maintien de ce régime brutal et sauvage, fondé sur la puissance dictatoriale d'un écorcheur!
Plus heureux que Juvénal des Ursins, le vénérable Gerson put se dérober aux fureurs de Simonet Caboche en se cachant dans les voûtes de Notre- Dame. Mais déjà l'Université, dont cet ecclésiastique devait fonder la gloire, ayant pris une noble initiative, contraignait les cabockiens, qui avaient fait main-basse sur l'argent de la foire du Landit bien qu'il appartînt aux moines de Saint-Denis, à rembourser celui qu'ils avaient prélevé sur quelques-uns de ses suppôts. Obligés de s'exécuter de bonne grâce, parce que l'opinion publique désapprouvait hautement leurs pilleries et leur brigandage, les partisans de Caboche résolurent de hâter le supplice de leurs prisonniers. Une commission fut instituée pour donner une apparence de justice à ce qui ne pouvait être, en réalité, que le résultat d'une vengeance. Parmi les premiers suppliciés se trouvait Des Essarts : on le traîna en place de Grève. « Depuis qu'il fust mis sur la claye jusques à sa » mort, dit le Journal d'un bourgeois de Paris, il ne » faisoit toujours que rire. » Quoique les condam-
nations allassent grand train, Simonet Caboche trouva que les juges n'opéraient pas assez vite, et le supplice juridique fut remplacé par l'assassinat. Un tel expédient plaisait infiniment mieux à la main exercée des écorcheurs, qui allèrent chercher leurs victimes jusque dans le palais de Charles VI.
« Cette violation de l'hôtel du roi, dit M. Mi- » chelet, détacha bien des gens de ce parti, qui ne » respectait rien. La religion de la royauté était » encore entière. Les bons bourgeois assurèrent le «Dauphin de leur douleur et de leur dévoue- »ment. Les bouchers avaient lassé tout le monde. »Les artisans même, les derniers du peuple^ com- »mençaient à en avoir assez. Plus de commerce, «plus d'ouvrage; ils étaient sans cesse appelés à » faire le guet, excédés de gardes, de rondes et de «veilles.» Une réaction était donc inévitable; elle eut lieu. Comme le peuple paraissait très-content d'être délivré de Simonet Caboche et de tous les écorcheurs, les princes profitèrent de cette disposition de l'esprit public pour déposer les armes; et le Dauphin, chef naturel du parti conciliateur, ayant fait des propositions pacifiques à l'Université, au Parlement et à tous les grands corps de
l'État, eut la joie de les voir adoptées, malgré les menaces furieuses des bouchers.
Il fut décidé qu'on tiendrait une grande conférence à laquelle tous les princes assisteraient, et que toutes les questions, générales et particulières, y seraient résolues pour le bien du pays. Afin d'empêcher cet accommodement qui anéantissait sa détestable fortune, Simonet Caboche jura, devant ses partisans, « par le sang distillé goutte à goutte » de Jésus-Christ, qu'il tiendroit pour ennemis de »la bonne ville de Paris quiconque recevroit ceste » paix fourrée, couverte de peaux de brebis. » Cependant, ajoute M. Michelet, «l'éloquence deCa- » boche, qui pérora dans un brillant costume de «chevalier, ne persuada personne; ses menaces » eurent peu de succès. » Jehan de Troyes, les Sainct-Yon et les Legoix applaudirent, il est vrai, lorsqu'il les requit de voir les articles du projet d'accommodement, et d'assembler « sur iceux ceux » de la ville, car la chose, dit Juvénal des Ursins, »les touchoit grandement; toutefois, il fust res- » pondu, que le Roy vouloit la paix, et qu'ils en- »tendroient lire les articles, s'ils vouloient, mais » qu'ils n'en auroient aucune copie. »
Le premier échec subi par Caboche devait por-
SIMONE r CABOCHE. 185
ter un dernier coup à sa puissance révolutionnaire. C'est ce qui eut lieu le lendemain, 1er août 1413. Dès la veille, les juges-commissaires, qui jugeaient les seigneurs renfermés au Louvre, suspendirent leurs condamnations, tandis que le Parlement enregistrait comme « juste, saint et nécessaire, » le projetde pacification que Ton devait discuter, le lendemain (2 août) , dans la grande salle de l' Hôtel de-Ville, en séance publique. L'avocat Jehan Rapiot, « bien notable homme, quiavoit belle parole et » haute, » osa dire, en cette assemblée, que le prévôt des marchands et tous les échevins désiraient la paix; mais les cabochiens, au dire de Juvénal des Ursins , répondirent « qu'il estoit bon que , » préalablement, voire nécessaire, qu'on montrast «aux seigneurs d'Orléans, Bourbon et Alençon, les «mauvaistiez et trahisons qu'ils avoient fait et «voulu faire, afin qu'ils cogneussent quelle grâce »on leur feroit d'avoir paix à eux. EL aussi qu'on » leur montrast et leust les articles au dit lieu. » « Et les tenoit , » ajoute le même chroniqueur, qui fut l'un des acteurs les plus énergiques de cette grande scène , « et les tenoit maistre Je- »han de Troyes, — l'un des échevins, — en une » feuille de papier en sa main. Lors, il fut, par un
«de la ville, dit : Que la matière estoit grande et «haute, et que la meilleure seroit que le lende- «main, qui estoit jeudy, les quarteniers, qui es- «toient présents, assemblassent les quartiers, et » que là pourroit-on lire ce que tenoit le dit de «Troyes au lieu où les assemblées des quartiers se » faisoient »
Aussitôt, chacun s'écrie : Aux quartiers\ Simonet Caboche repousse cette proposition , parce qu'il comprend que son parti, si puissant par la terreur qu'il inspire, mais si faible par le nombre, car il ne renferme qu'une petite minorité du peuple parisien, disparaîtrait devant la première manifestation du suffrage universel. Pour empêcher leur éparpillement dans les quartiers, Caboche s'adresse aux écorcheurs en ces termes : « Il y en »a ici qui ont trop de sang; ils ont besoin qu'on
«leur en tire ; il en faudra venir aux couteaux
» La chose se décidera en place de Grève. »
Un charpentier, encore inconnu, mais qui devait s'illustrer dans les fonctions d'échevin et de prévôt des marchands, répondit à cette menace furieuse , avec un admirable sang-froid. « Nous «verrons bien, dit-il, s'il y a à Paris autant de » frappeurs de cognée que d'assommeurs de bœufs.»
Simonet Caboche, frémissant de rage, se vit obligé de subir ce qu'il ne pouvait empêcher. Malgré ses efforts pour terrifier la Bourgeoisie, le projet de pacification fut adopté par tous les quartiers, sauf celui des Halles et de l'Hôtel-de-Ville, que le duc de Bourgogne habitait. La réaction anti-cabochienne était si complète, que les bouchers ne purent pas même agiter la question d'amnistie, quoique Juvénal des Ursins eût dit, dans le quartier de la Cité : « Le roy veut que toutes choses dictes ou » faictes aux temps passés, soient abolies de part et «d'autre, et que rien ne puisse les rappeler. »
Au reste, nulle résistance, ni matérielle ni morale, n'était possible ce jour-là , car « les bons » bourgeois , dit Félibien, se mirent sous les armes » toute la nuit, firent des feux dans tous les quar- » tiers, et crioient qu'ils vouloient la paix. Les ca- » bochiens, au désespoir, assemblèrent quatre cents «hommes armez, avec une nombreuse suite d'ar- «balestriers, et, la nuit, s'emparèrent de l'Hostel- » de-Ville, résolus de s'y bien défendre (1). » Sur ces entrefaites , le duc de Bourgogne courut au quartier Saint-Germain-l'Auxerrois , où les bourgeois armés se réunissaient autour de Pierre Au-
(1) Hist. de Paris, liv. XV, pag. 769.
gier, homme d'ordre et de patriotisme. Il les exhorta vainement à rentrer dans leurs foyers, mais il ne parvint à convaincre personne : tout le monde était déjà prêt, soit pour le vote, soit pour une bataille.
Le duc se rendit aussitôt à l'IIôtel-de-Ville, et annonça aux cabochiens que la résistance était inutile, puisque la Bourgeoisie entière venait de se prononcer de la manière la plus énergique; et que, en outre, le Dauphin, à la tête de trente mille Parisiens armés, et revêtu de sa cotte de mailles, mar~ chait vers le Louvre pour délivrer les prisonniers. Simonet Caboche n'était pas homme à céder le terrain à ses ennemis, sans vouloir le leur disputer. Il fit descendre les écorcheurs sur la place de Grève, et leur cria : « Que ceux qui veulent la paix passent »à droite! » Il ne resta presque personne à gauche, dit M. Michelet. Chacun s'éloignait du chef de parti pour aller grossir le cortège du Dauphin, chef légitime de la société. Ceux devant qui tout tremblait hier dans Paris, s'effraient aujourd'hui pour eux-mêmes. Un des Troyes et deux bouchers, qui avaient trop joué de leurs couteaux pendant les massacres, furent condamnés à mort. Simonet Caboche et ses féroces compagnons auraient subi,
SiMONET CABOCHE. 189
sans doute, la même destinée, s'ils n'eussent pris la fuite dès le début de cette réaction. Leurs maisons furent pillées; on y trouva une liste de quatre cents personnes , dont les noms étaient marqués d'un ï, d'un B ou d'un R, ce qui voulait dire : lue , banni ou rançonné, La Bourgeoisie et les classes populaires, heureuses d'être enfin rendues à elles-mêmes, assistèrent à une procession générale, allant de Notre-Dame à l'église Saint-Martin-des- Champs, pour remercier Dieu de leur délivrance, qui pouvait être définitive, mais qui ne fut pas de longue durée!
Paris n'échappait au despotisme de Jehan-sans- Peur, ou mieux , à la dictature de Simonet Caboche et aux violences des écorcheurs, que pour tomber, après la mort du Dauphin survenue dans cet instant critique, sous celles du comte d'Armagnac et de six mille Gascons, qui formaient son armée. Nous avons caractérisé ailleurs (1) les actes de ce fier connétable. Il perdit la monarchie française en voulant la rendre trop autocratique, si l'on peut ainsi parler ; tandis qu'il l'aurait sauvée, en dégageant de l'anarchie les élé-
(1) Histoire de la Bourgeoisie de Paris , lom. rr. Chap. VIII, pag. 502 et suiv.
ments de véritable liberté, nécessaires à l'existence de tout État chrétien.
Trois à quatre cents bourgeois de Paris ayant été bannis, allèrent aussitôt reconslituer le parti de Simonet Caboche dans le camp même du duc de Bourgogne. Jehan-sans-Peur,, entouré des écorcheurs et des Anglais, marcha contre la capitale, et mit son avant-garde sous les ordres de Caboche, qui eut encore pour lieutenants les Jacqueville, les Chaumont, les Legoix et les Sainct-Yon. Pendant que ceux-ci guerroyaient ouvertement aux portes de Paris , les débris de leur ancienne faction se réorganisaient , dans la ville , en sociétés secrètes. Le comte d'Armagnac eut donc à se défendre contre deux adversaires également terribles : la guerre et la conspiration. Il crut qu'il les écraserait à la fois par les proscriptions , par les supplices, par la force, en épouvantant tout le monde; mais il ne fit que favoriser l'exécrable trahison de Perrinet-le-Clerc, qui livra Paris au couteau des cabochiens et aux lances anglaises.
11 y eut, dans cette occasion fatale, plus de massacres que l'histoire n'en peut raconter. « Sous prétexte de juger à Paris les prisonniers qui étaient »dans le château de Vincennes, dit M. Laurentie,
»on les mit dans des voitures, et des assassins »apostés les égorgèrent sur la route. A Paris, on » tuait dans les rues, pêle-mêle, femmes, enfants, » vieillards; les femmes enceintes n'étaient pas » même épargnées, et, selon l'expression des histo- » riens, les cabochiens, prenant plaisir à les éven- »trer, disaient : —Voyez ces petits chiens qui re- » muent! [Biographie universelle, art. Caboche.) »
Pour compléter ce tableau esquissé de main de maître, il nous suffira de dire que seize cents personnes furent égorgées en un seul jour.Les enfants jouaient dans les rues avec de grands cadavres laissés sans sépulture ; quelque temps après , on les jeta pêle-mêle dans une immense fosse , qui resta ouverte au Marché-aux-Pourceaux. Nul ne songeait encore à la recouvrir, lorsque plusieurs épidémies éclatèrent dans Paris et dans la banlieue. Dès lors, un abattement universel succède aux fureurs de la faction; la mortalité humaine devient plus grande que les assassinats politiques ne l'ont jamais faite. L'heure de l'expiation a sonné pour tous; chacun interroge sa propre conscience avec anxiété. « Les meurtriers surtout, dit M. Mi- » chelet, ne résistèrent pas ; ils repoussaient les «consolations, les sacrements; sept à huit cents
» moururent à l'Hôtel - Dieu désespérés. On en «vit un courir les rues en criant : je suis damné \ »et il se jeta dans un puits, la tête la pre- »mière (1). »
L'alternative des massacres et de l'épidémie dure depuis trois mois environ; et pourtant les chefs des cabochiens trouvent que la mortalité n'est pas suffisante ou qu'on n'en a pas tué assez. Ils recommencent leurs tueries. Le 21 août , un rassemblement formidable se dirigea vers les prisons toujours pleines, jamais vides, quel que fût d'ailleurs le nombre des personnes déjà égorgées. On attaqua d'abord le Grand-Châtelet ; mais les prisonniers, encouragés parleurs propres geôliers, s'y défendirent avec un acharnement admirable ; ils eussent même repoussé leurs assaillants s'ils n'avaient pénétré dans cette prison par le toit. Prisonniers et geôliers furent immolés, selon l'ordre de Capeluche, bourreau de Paris qui conduisit ensuite les assassins au Petit-Châtelet, aux prisons du Temple, de Saint-Éloy, de Saint-Magloire, de Saint-Martin-des-Champs et à la Bastille, où la
(1) Hist. de France, tom. IV, pag. 339.
même scène se renouvela successivement, mais avec des épisodes différents. Le duc de Bourgogne, qui avait eu le triste courage de fraterniser avec Capeluche, lors des premiers massacres, tenta vainement de lui disputer quelques victimes, en cette dernière occasion. Tous les prisonniers furent massacrés : aussi trouva-t-il que ce misérable allait trop loin !
Jehan-sans-Peur comprenait , mais trop tard pour sa fortune, la répulsion morale que son parti et lui - même inspiraient à la société : il s'en épouvanta. Désirant rompre son alliance avec les écorcheurs et renouer des relations politiques avec la Bourgeoisie proprement dite, il lui rendit ses armes et ses privilèges, afin d'obtenir son estime. Après s'être débarrassé de ses ennemis . sa première pensée fut de se débarrasser de ses amis, dont la férocité compromettait l'avenir de son gouvernement. Il en détacha un corps considérable qu'il lança sur les partisans du duc d'Orléans, qui venaient faire des reconnaissances militaires jusque sous les murs de Paris ; mais les cabochiens, plus habiles à l'assassinat qu'à la bataille, furent mis en déroute. Rentrés dans la ville, ils crièrent à la trahison, en accusèrent leurs chefs et les
égorgèrent. « Ce massacre, dit Anquetil, dé- » barrassa le duc des plus dangereux. Sous le » même prétexte d'aller affronter les Orléanais, il » en fit sortir encore six mille. Ils furent aussi bat- »tus, et s'enfuirent; mais quand ils voulurent » rentrer dans Paris, ils trouvèrent les portes fer- » mées. Alors, ils se dispersèrent dans la campa- » gne; les troupes bourguignonnes, qui avaient des «ordres, les poursuivirent comme des bêtes féro- »ces, et en tuèrent un grand nombre. Capeluche «lui-même fut jugé par le duc propre à servir «d'exemple avec plusieurs de ses principaux » complices. L'exécution eut lieu aux Halles, en «présence d'un peuple nombreux qui ne fit pas «même entendre un murmure. Il s'y passa une » chose que l'histoire ne doit pas omettre, quoi- » qu'elle regarde un personnage avili. Le valet de «Capeluche, devenu son successeur, devait lui «trancher la tête. Comme il n'avait pas encore «fait d'exécution, son maître lui fit la leçon sur «l'échafaud, lui enseigna les mesures à prendre » pour ne pas le manquer, se mit à genoux, et re- «çut le coup sans avoir laissé échapper le moindre «indice d'émotion. Ce fut le dernier acte de la «tragédie auquel on peut cependant ajouter la
• peste. En trois mois de temps, de la Nativité de » la Vierge à la Conception, la contagion enleva » dans Paris cent mille personnes des deux sexes, «dans toute la vigueur de l'âge; et ses ravages » comblèrent les malheurs du peuple, toujours vic- » time de la séduction et puni de sa crédulité. »
Mais que devient Simonet Caboche au milieu des réactions qui ruinent son parti?
A cet égard, l'histoire et la biographie restent également muettes. Nous savons néanmoins qu'il sauvegarda sa vie et sa fortune, acquise par tant de catastrophes sociales , pendant que le duc de Bourgogne essayait de rétablir un gouvernement régulier sur les débris de sa propre faction. Il nous est même permis de croire que Jehan sans-Peur , voyant , avec une inquiétude profonde , que les seigneurs , les magistrats et les riches bourgeois de Paris, échappés aux massacres, et qui tous avaient à lui reprocher l'assassinat d'un parent ou d'un ami , se groupaient autour du Dauphin, comprit la nécessité de conserver autour de sa personne les chefs les plus habiles, fussent-ils les plus compromis. D'ailleurs, il en avait laissé périr assez
pour que les bourgeois et les principaux artisans, auxquels il assurait le travail et la tranquillité, lui pardonnassent la présence dans leur ville de quelques anciens fauteurs d'anarchie, devenus subitement les serviteurs actifs du nouvel ordre de choses. Quoi qu'il en soit, le parti cabochien, et Simonet Caboche lui-même, qui s'étaient élevés sous les pas redoutables de Jehan-sans-Peur, devaient rester, en quelque sorte, debout aussi longtemps que la cause bourguignonne. Il est donc vrai de dire que ce parti féroce ne succomba pas à Paris sous la politique de ce prince, mais bien à Montereau , de la propre main de Tannegui-Duchâtel , anéanti par le coup de hache qui terrassa Jehansans-Peur. En effet, à la suite de cet événement, les derniers chefs des écorcheurs, « mis en jugeaient, dit M. Laurentie, furent pendus; et Cabo- » che périt du même supplice, laissant dans l'his- » toire un exemple frappant de la justice céleste, et » un nom digne d'être opposé à celui des plus cruels » de nos démagogues. »
En écrivant cette notice, nous n'avons pas eu la prétention d'esquisser la biographie d'un homme dont le nom est justement voué à l'exécration de
l'histoire ; mais nous avons voulu tracer la biographie d'un parti qui, après avoir d'abord anéanti la société, eut le fatal privilège de porter un coup mortel à la nationalité française , au xv* siècle ; d'arrêter la marche de la civilisation, au moyen d'une vaste boucherie humaine, et de transformer enfin Paris, centre de la vie publique ou politique, en un immense abattoir !
Entre tous les bourgeois célèbres de Paris , il n'en est pas dont le nom soit plus populaire que celui de Nicolas Flamel , parce qu'il n'en est pas dont le nom ait été plus discuté , sinon durant sa vie, du moins après sa mort.
Pendant plusieurs siècles, en effet, ce grand alchimiste a eu le privilège de partager l'opinion des hommes qui se sont occupés de lui, pour apprécier son caractère, sous le rapport de la science et sous le rapport de la vertu. Ceux-ci n'ont vu dans Nicolas Flamel qu'un véritable sage ; ceux-là, qu'un véritable fou. Les uns en parlent comme si c'eût été un homme de haute spéculation ; les autres, comme s'il ne se fût livré qu'aux passions les plus basses et les plus sordides. Là, on prétend qu'il sut acquérir positivement, au moyen de la
pierre philosophale, une fortune presque imaginaire, tant elle était prodigieuse; ici, au contraire, on prétend que ce fut un mauvais riche, et que cette fortune, acquise par la fraude ou par de honteuses délations, était fondée sur la ruine d'une quantité de dupes et de victimes. Si les partisans de l'illustre souffleur défendaient sa mémoire en montrant son nom et son portrait représentés dans une foule d'inscriptions ou de bas-reliefs, pour attester la popularité dont il jouissait même de son vivant, ses adversaires se hâtaient de répondre que ces sculptures, bien loin d'être un titre de gloire en faveur de Nicolas Flamel, ne pouvaient exprimer que sa vanité personnelle, et qu'elles cachaient mal son amour pour la réclame, — si l'on peut ainsi parler, — dans un temps où l'imprimerie était encore à découvrir.
En vérité, nous ne saurions aujourd'hui quel parti prendre, à l'égard de cet étrange philosophe, si le journal chrétien, qui se publiait durant la première moitié du xvme siècle, n'eût inséré les lignes suivantes : « On justifie INicolas Flamel au «sujet des accusations portées contre lui ; il paraît » que ce bourgeois fut un honnête homme qui ne » fut pas si riche qu'on l'a dit plusieurs fois. » Sa
réputation se trouve ainsi rétablie aux dépens de sa fortune; mais n'importe, cela nous suffit, car nous pouvons être bienveillants pour le disciple d'Hermès en toute sûreté de conscience.
Un de nos plus charmants écrivains a esquissé naguère le portrait de Nicolas Flamel, « natif de »Pontoise et bourgeois de Paris, poète, philosophe »et surtout grand alchimiste, » avec tant de bonheur que nous devons le reproduire, quoiqu'il n'exprime point toute notre opinion.
t La figure de Nicolas Flamel tranche vivement, dit-il, avec les types profonds et grandioses des alchimistes du moyen-âge que nous avons déjà évoqués. C'est un honnête et simple écrivain public, travailleur, économe, pieux et rangé. Il jouit dans son corps d'état et dans sa paroisse de la meilleure réputation ; il est bon époux, bon chrétien et fidèle sujet. Ce n'est plus là le moine ou le docteur ardent et exalté, qui , du fond d'une cellule ou d'un laboratoire, penché sur des fourneaux inextinguibles, observe avec angoisse les transformations du magistère et découvre un à un tous les acides, les iodures et les sulfates qui font la richesse de la chimie moderne. Ce n'est plus l'infatigable alchimiste altéré de science, qui interroge, pour trou-
ver l'absolu, la terre et le soleil, et ne pose jamais de point d'arrêt à sa course vers l'inconnu. Nicolas Flamei est enfanté par un tout autre ordre d'idées que celui qui produisit Albert-le-Grand, Roger Bacon, Arnaud-de- Villeneuve, ou Raymond Lulle. C'est tout simplement le bourgeois de Paris du xive siècle. Il cherche la transmutation métallique patiemment, sans abandonner son état de libraire et d'écrivain. Il la désire, non par amour de la science, mais par amour de la richesse et de la longue vie. Il voit dans la pierre philosophale le moyen de créer assez de livres et de sols parisis pour compter parmi les notables de sa bonne ville, acheter des maisons, doter des couvents et des hôpitaux , fonder des rentes, faire construire des églises et des hôtelleries, où il pourra se faire portraire dans toutes les attitudes, accompagné de sa femme, voire même de sa servante » (1).
Nicolas Flamei naquit vers le milieu du xive siècle. En sa qualité d'escrivain public à Paris, il consacra les premières années de sa jeunesse, ou mieux de son âge mûr, à copier les manuscrits en même temps que les enquestes et les requestes; car
( 1 ) Les Chercheurs d'or au moyen-âge , par M. Claude Vignon. Voir V Assemblée Nationale du 30 décembre 1851.
cette profession était alors identique à celle du notaire actuel. C'est ainsi qu'il acquit peu à peu « des » biens immeubles avant son mariage et durant »icelui, et eust sa vie honnestement selon son » estât. »
On le sait : Nicolas Flamel habitait une petite maison à l'extrémité de la rue des Escrivains, où il s'établit définitivement dès qu'il eut obtenu le privilège de libraire juré de l'Université de Paris. Ce meslier, plus ou moins productif, le rendit, moyennant deux florins, possesseur d'un livre mystérieux que les Juifs avaient laissé dans Paris, lors de leur dernière expulsion de cette ville, et Nicolas Flamel put croire que Dieu, par un effet de sagrâce infinie, voulait développer en lui un ardent amour des sciences occultes et révéler son génie à toute la terre.
L'authenticité de ce fait nous est garantie par Jacques Gohorry, dit le Parisien; et le livre luimême existe encore, à l'état de copie, dans la bibliothèque de certains antiquaires. « Les feuillets » en estaient d'écorces d'arbres, gravées d'une très sgrante industrie et escrites avec une pointe de »fer; l'escripture latine, belle, nette et colorée.» 11 était symboliquement divisé en trois fois sept
feuillets, plusieurs d'entr'eux contenaient de superbes figures enluminées. La couverture, de cuivre bien ouvragé, formait deux carrés bien faits, et chargés de caractères mystérieux et d'hiéroglyphes égyptiens , à l'instar de la table emblématique d'Isis. Entr'autres symboles, on y remarquait trois mains réunies, dont l'une était noire; un bœuf égaré dans un champ semé de caractères hébraïques, éthiopiens, arabes ou grecs ; et enfin, deux anges prosternés devant une croix, signe de rédemption et de salut qu'il fallait adopter avec ferveur, si l'on voulait échapper aux sataniques influences de la cabale.
Sous cette couverture, dont la copie exacte nous a été transmise par Nicolas Flamel, et sur le frontispice du livre, on lisait :
« — Habraham, juif, prêtre, lévite, astrologue »et philosophe, à la nation des juifs que l'ère de » Dieu a dispersés dans les Gaules, salut! »
Ce livre ne renfermait pas seulement des consolations dictées par le ciel à ce peuple sur qui retombent toutes les abominations de la terre; il contenait aussi quelques instructions de l'ordre le plus élevé sur la transmutation des métaux. Mais l'auteur de ce chef-d'œuvre avait omis d'énoncer
en paroles vulgaires, le corps ou l'esprit qui devait servir d'agent ou de principe à cette transmutation.
Un pareil oubli semblait rendre à jamais impossible la conquête du savoir hermétique, tant sollicité par toutes les intelligences aventureuses; aussi Nicolas Flamel, qui eût été si heureux de l'accomplir à lui seul, vivait-il dans une affliction profonde. Écoutons ses naïves lamentations.
« Ayant chez moi, dit-il, ce beau livre, je ne fai- »sois nuict et jour qu'y étudier, ne sachant point » avec qu'elle matière il falloit commencer, ce qui »me causoit une grande tristesse, me tenoit soli-
• taire, et me faisoit soupirera tout moment. Ma
* femme Pernelle, laquelle j'avois épousée depuis »peu, estoit toute estonnée de cela, me consolant » et me demandant de tout son courage., si elle pourvoit me délivrer de fâcherie. Je ne pus tenir »ma langue que ne lui disse tout. Je lui découvris «les belles couvertures, graveures, images et pour- «traicts: elle en fust autant amoureuse que moi- » mesme. Ensuite, je les montray à plusieurs grands «clercs, la plupart d'iceux se moquèrent de » moi. »
Or, INicelas Flamel vécut, durant vingt-un am,
dans cette continuelle contemplation des hiéroglyphes d'Abraham, tantôt priant, tantôt pleurant, et travaillant toujours sur les métaux, mais inutilement, hélas ! car il ignorait le principe qui avait la puissance de les transformer. N'espérant jamais acquérir de lui-même cette science, « il fit un vœu à Dieu, et à monsieur Saint-Jacques de Gallicie, » d'aller à Compostelle s'instruire auprès de quelque juif, 11 partit, en effet ; et parvenu au terme de son pèlerinage scientifique, il s'agenouilla fort dévotement devant l'image de Saint-Jacques pour adresser au ciel cette prière célèbre, devenue depuis l'acte et le symbole des alchimistes,
« — Dieu tout puissant, laissez-moi connoistre, »je vous prie, vostre éternelle sagesse qui régit les » arts célestes et occultes ; que par elle, je possède »tout sçavoir: que, par votre esprit, j'aye la véri- » table intelligence ; que je procède infailliblement » dans l'art noble auquel je me suis consacré, dans » la recherche de la bénite pierre des sages que » vous cachez au monde, mais que vous descouvrez »à vos eslus. Que ce grand œuvre que j'ay à faire » ici-bas, je le commence, je le poursuive et je l'a- »chève heureusement. Que content, j'en jouisse à «toujours. Je vous demande par Jésus-Chrit, la
«pierre céleste, angulaire, miraculeuse et fondée »de toute éternité. »
La prière de Nicolas Flamel fut exaucée, puisque en revenant de Gompostelle, il fit à Léon, ville des Asturies, la rencontre de maistre Candies, médecin juif, « fort savant en sciences sublimes et » emporté de grande ardeur et joie, » qui lui expliqua les principaux hiéroglyphes de son livre, sans le voir ; et qui consentit à venir avec lui à Paris pour y dissiper les dernières ténèbres de son intelligence avec les clartés du chandelier à sept branches. Mais hélas! encore hélas! trois fois hélas ! maistre Candies tomba malade à Orléans et y mourut, avant d'avoir fait parcourir à son adepte les autres degrés de l'initiation.
On ne saurait comparer la douleur de Flamel, en celte circonstance, qu'à la joie qu'il éprouva le jour où il revit Claude Pernelle, « sa femme, la- » quelle il aimait autant que lui-même. — Qui vou- » dra voir Testât de mon arrivée , dit-il , qu'il »nous contemple tous deux enceste ville de Paris, » sur la porte de la chapelle Saint-Jacques-de-lao Boucherie, du costé et tout auprès de ma maison »où nous sommes peints, » c'est-à-dire, sculptés. Après avoir rempli ses devoirs d'époux, il ne son-
gea plus qu'à remplir ses devoirs de savant. Les premières connaissances qu'il avait acquises de Canches, pouvaient être suffisantes pour qu'il acquît de lui-même, les dernières et les plus hautes: à cet effet, il se renferma dans son laboratoire avec la pensée de n'en sortir que lorsqu'il aurait accompli le grand œuvre.
C'est ainsi que Nicolas Flamel parvint à découvrir les pro fondîtes de tous les secrets.
« Tant il y a que par l'intercession de la benoîte » Vierge Marie, dit-il, je sçus ce que je désirois, » c'est-à-dire, les premiers principes, non toutes fois » leur première préparation qui est une chose fort » difficile sur toutes celles du monde, mais je l'eus «encore à la fin, après les longues erreurs de trots »ans ou environ, pendant lesquels ne faisois qu'étu- »dier, travailler, prier Dieu le chapelet à la main, » lire attentivement, essayer diverses opérations. » Finalement je trouvay ce que je désirois. La pre- «mière fois que je fis la projection, ce fut sur du «mercure dont je convertis demi-livre ou environ »en pur argent meilleur que celui de la Minière. j> Ce fut le 1 7 janvier, un lundi, environ midi, en ma » maison, présente Pernelle seule, l'an de larestitu- » lion de l'humain lignage, 1382. »
Cette première projection produisit de l'argent, parce que Flamel l'avait faite un lundi : jour consacré à la lune. Mais la création de l'argent n'était point le véritable but de la philosophie hermétique. Pour l'atteindre, il fallait, de toute nécessité, produire de l'or,c'est-à-dire, prendre souverainement possession de l'univers, car l'or est en tous lieux la représentation la plus complète de la jouissance et du bien-être dans la vie humaine. Mais pour faire de l'or, il était nécessaire d'agir sous l'influence du soleil. Nicolas Flamel n'opéra cette découverte qu'après cent trois jours d'expériences nouvelles. « En présence de Pernelle seule , dit-il , en la » même maison, le vingt-cinq avril suivant de la » même année, sur les cinq heures du soir, je » transmuay véritablement en quasi autant d'or « pur, meilleur que l'or commun, semblable quan- » tité de mercure. »
Dès qu'il eut réussi, tous les mystères de la création lui furent dévoilés. N'ayant désormais plus rien à conquérir dans le domaine hermétique, Flamel voulut consacrer ses triomphes par des monuments remarquables et il fit élever deux arcades du charnier des Innocents, un tombeau pour sa femme, le petit portail de l'église Saint-Jacques-de-la-Bou-
chérie, celui de Sainte-Geneviève-des-Ardents, et celui de la chapelle de Saint-Gervais, pendant qu'il essayait de dissiper les dernières ténèbres de l'esprit humain en écrivant « le grand éclaircissement »de la pierre philosophale, et la vraie pratique de » la noble science d'Alquimie. »
Les sculptures du célèbre alchimiste, à la deuxième arche qu'il bâtit au charnier des Innocents, ont été l'objet de bien des controverses mystiques parmi les savants ; Pierre Arnaud publia lui-même en 1612, un travail sur « les figures hiéroglyphi- » ques de Nicolas Flamel avec l'explication d'ycelles » par icelui» qui s'y était fait représenter, ainsi que sa femme Pernelle, à toutes les époques de leur vie. Les uns ne veulent voir, dans ces groupes, que Jésus-Christ , bénissant l'humanité de sa main droite et portant le globe dans sa main gauche ; saint Pierre, saint Paul, quelques anges et la résurrection des morts; les autres, au contraire, n'y trouvent « qu'un homme tout noir, emblème de «Saturne, voyant merveille, «c'est-à-dire, la transmutation des métaux. L'écritoire de Nicolas Flamel, ciselée sous la corniche, a été aussi le sujet des plus graves discussions. Ceux-ci l'ont prise pour des armoiries insignifiantes ; ceux-là veulent,
au contraire, qu'elle représente un vase emblématique, ayant trois parties distinctes et ne formant qu'un seul tout, comme la Trinité, expression d'un seul Dieu !
En réalité, ce symbolisme se retrouve généralement dans les ouvrages qui ont la prétention de résumer toutes les fictions de la science hermétique. Chaque chercheur du grand secret étant obligé de se réfugier, en quelque sorte, dans l'allégorie, afin d'échapper aux foudres de l'Église qui l'accusait de compromettre la vérité, leurs révélations ne pouvaient se produire qu'à l'état d'énigmes. Ainsi fit Nicolas Flamel pour qui « les sciences » n'avaient rien de si caché qui ne lui fust manifeste. »
« Cependant, dit M. Claude Vignon, le bruit de » la fortune et des acquisitions de Flamel parvint «jusqu'à la cour. On était alors au temps le plus «critique du règne désastreux de Charles VI, et «plus d'une fois les gens du roi furent obligés de «mettre à contribution les plus riches bourgeois. • Comme on le pense bien, Flamel ne fut pas ou- » blié, et messire Gramoisy, maître des requêtes, » vint lui demander un riche denier. Cette demande »se renouvela, dit-on, plusieurs fois, et ce ne fut
» qu'avec grand'peine et beaucoup de pétitions et »de remontrances que l'adepte conserva son repos «jusqu'à sa mort, arrivée le 2 mars 1H8. »
Claude Pernelle, deux fois veuve avant d'épouser maistre Nicolas Flamel, était défunte depuis longtemps (11 septembre 1397), lorsque notre illustre alchimiste passa de vie à trépas, il mourut avec la piété d'un chrétien et il octroya, par testament, force legs à des abbayes, églises et hôpitaux ou force rentes, afin que l'on y célébrât des prières à perpétuité pour le repos de son âme. Nous lisons dans un livre publié en 1578, sur les fondations de Saint-Jacques-la-Boucherie, que l'on célébrait encore à cette époque, en son honneur, douze grand'messes par an, et que les Quinze- Yingts se rendaient, le 2 janvier de chaque année, »à un obitde vigile à trois leçons,une messe haute »de requiem, à diacre et sous-diacre, où assistent » M. le curé, son vicaire et quatre grands chape- » lains, le chefvecier et les deux clercs; et ils doi- » vent réunir treize pauvres aveugles de l'hôpital »des Quinze-Vingts de cette ville, accompagnés »dvun chapelain et d'un clerc dudit hôpital, lequel » chapelain pendant ladite messe haute dira sa » messe basse de requiem en ladite église Saint-
NICOLAS FL&gfEL. 21 ?>
«Jacques, et les dits aveugles iront à l'offrande et » donneront un denier de leur argent, le tout suivant la fondation de Nicolas Flamel, du 21 novembre 1416. »
Nicolas Flamel fut enterré à Saint-Jacques-dela-Boucherie , avec Claude Pernelle qui avait été premièrement inhumée au Charnier des Innocents. On sculpta leurs deux portraits en plusieurs endroits de l'église, notamment sur la porte qui s'ouvrait au bas de la tour carrée, en face de la rue des Écrivains. Cette porte fut murée en 1781, les figures et les sculptures disparurent ; mais on pouvait lire encore sur la nef, l'inscription suivante :
«Feu Nicolas Flamel, jadis escrivain, a laissé «par son testament, à l'œuvre de cette église, certaines rentes et maisons, qu'il a acquestées et » achetées de son vivant, pour faire certain service » divin et distribution d'argent, chascun an par au- »mosne, touchant les Quinze-Vingts, Hôtel-Dieu » et autres églises de Paris.»
Pour être alchimiste, c'est-à-dire chrétien ré-
fractaire, Nicolas Flamel n'en était pas moins l'un
des membres les plus assidus de neuf confréries.
Il faisait publiqueuent des actes de foi, mais, en
secret, il doutait de tout, sauf des sciences occul-
tes. Quoiqu'il ne reculât devant aucune audace de la pensée, il ne s'occupait exclusivement que de la pierre philosophale; en un mot, il cherchait, avec une ardeur qui le fit mourir d'épuisement, l'agent universel de la vie humaine, pour obtenir l'immortalité sur la terre, et, par conséquent, pour émanciper l'humanité vis-à-vis de Dieu. Mais il fallait bien se garder de publier cette doctrine sous l'œil sévère de la papauté; bien des hérétiques avaient péri sur un bûcher pour moins que cela. Aussi Nicolas Flamel, ce philosophe qui imposa la livrée de l'hérésie à l'église Saint-Jacques-de-la- Boucherie, fut-il l'un des principaux bienfaiteurs de cette paroisse, afin de se préserver personnellement des foudres et des anathèmes de l'Église.
Quoi qu'il en soit, Nicolas Flamel et Claude Pernelle, n'eurent rien à démêler avec l'autorité ecclésiastique. On s'étonnera, peut-être, de nous entendre parler de la femme, à propos des actes du mari ; mais nous ne pouvons séparer leur mémoire, puisqu'une légende merveilleuse, attribuant à tous deux la même destinée, prétend que ni l'un ni l'autre ne sont morts, et que seulement ils ont disparu.
Cette version paraîtra peu vraisemblable par le
temps (rincrédulite qui court. Pour notre part, nous n'oserions pas exprimer ici le moindre doute, car il est de croyance parmi les adeptes, — et leur nombre est aujourd'hui même plus considérable qu'on ne le pense, — que Pernelle et Flamel vivent encore. L'histoire hermétique fourmille à ce sujet de témoignages plus ou moins sérieux et de raisons plus ou moins plausibles.
D'ailleurs, pendant que les astrologues et les souffleurs de tous les pays visitaient mélancoliquement les tombeaux de Nicolas Flamel et de Claude Pernelle, l'un et l'autre faisaient le tour du monde en menant joyeuse vie. Selon la légende, ils quittèrent chacun secrètement la France, le jour même de leur enterrement; et l'on inhuma, par deux fois, une bûche, au lieu d'un cadavre. La femme attendit patiemment son seigneur et mari, en Suisse, pendant vingt-un ans: laps de temps qui s'écoula entre la prétendue mort de l'un et celle de l'autre; mais ils ne se sont plus quittés, depuis qu'ils se sont rejoints.
Paul Lucas, antiquaire de Louis XIV, les a rencontrés dans son voyage en Grèce, Ce savant apprit, de leur propre bouche, comment ils avaient été rajeunis en pleine vieillesse et guéris en pleine
216 NICOLAS Ff.AMEt.
agonie, par l'usage de Yélixir parfait ou médecine de l'ordre supérieur. Pour récompenser en eux tant de science réunie à tant de piété , dit-il , Dieu a voulu qu'ils vécussent aussi longtemps qu'Abraham.
Depuis lors, nul ne les a revus ici-bas ; mais à ce compte, ceux qui nient leur mort ont certes bien le droit d'affirmer que Nicolas Flamel et Claude Pernelle doivent avoir encore positivement plus de cinq siècles d'existence.
Après le règne de Charles VI et avant le règne de Louis XVI, il n'y en a pas, dans notre histoire, de plus malheureux que celui de Henri III ; mais il est vrai de dire que chacun de ces trois règnesexprime une des phases les plus critiques des sociétés humaines : la chute du Moyen-âge, le conflit prolongé du Catholicisme et du Protestantisme, la Révolution française.
La Bourgeoisie de Paris opposa une longue résistance aux envahissements du Protestantisme, en adhérant à la Ligue : association longtemps secrète, dont la première pensée fut conçue par le cardinal de Lorraine en 1562, et dont Henri de Guise fut le véritable chef en 1576, époque où elle devint publique, sans perdre néanmoins son caractère de conspiration.
« Un de ses chauds partisans, » dit M. Vitet dans l'introduction de son beau livre sur les Barricades, « le sieur de Humières , riche et puissant «seigneur de Picardie, convoqua à Péronne pres- «que tous les nobles et les magistrats de cette province, et leur donna lecture d'un traité en douze
«articles fait au nom de la Très-Sainte Trinité
» Tous les seigneurs et magistrats donnèrent leur «signature. De Péronne l'acte de la nouvelle asso- » dation se répandit dans toute la Picardie. On en «fit passer des copies en Champagne, en Brie, «dans la Bourgogne, dans le Lyonnais et jusque «dans le Haut-Poitou.
» À Paris, on choisit pour solliciter les signatures «un bourgeois nommé la Boche-Blond, qu'on savait tout dévoué à la maison de Guise... La Boche- » Blond s'associa Pierre Labruyère, parfumeur, et » Mathieu Labruyère, son fils, conseiller au Châte- »let. Ils eurent grand succès auprès des docteurs, «prêtres et prédicateurs.. En moins de huit jours » tous les curés de Paris leur avaient donné parole. «Ils enrôlèrent aussi bon nombre de gens de petite » condition ; mais ils trouvèrent moins de zèle «parmi les riches bourgeois... » Le but des confédérés était religieux en apparence et révolution-
NICOLAS TOULAIN. 219
naire clans le fond, cnr Henri de Guise voulait que Ton déposât le roi de France et qu'on lui offrît la couronne.
Pour faire avorter le projet des factieux, Henri III s'étant déclaré le chef de la Ligue, et le pape Grégoire XIII ayant refusé d'en sanctionner les principes parce qu'ils étaient subversifs de l'autorité monarchique, il ne fut plus question de cette sainte union depuis 1577 jusqu'en 1585, époque où la mort du duc d'Anjou rendait Henri de Navarre, huguenot, successeur présomptif du roi très-chrétien.
L'appréhension de voir un jour le trône de France entre les mains du Béarnais devint si grande, parmi les catholiques zélés, que la Ligue , morte depuis huit ans, ressuscita en une semaine dans tout le royaume. Les enrôlements, les assemblées et les comités se réorganisèrent avec une ardeur incroyable, sous l'influence des prédicateurs, des confesseurs et des docteurs : acteurs véhéments de ce drame. Animés tous d'une seule idée, celle d'enlever la couronne de France au roi de Navarre pour la donner au duc de Guise, ils avaient besoin de recevoir une impulsion unique. A cet effet , un aide-de-camp du Balafré , le gentil-
homme de Mayneville, s'entendit avec six bourgeois entreprenants : Charles Hottman, receveur de Tévêché de Paris; Jean Bussy-le-Clerc, qui, de maître en fait d'armes, était devenu procureur; La Chapelle-Marteau, maître aux comptes, Crucé, ancien avocat , si célèbre depuis la Saint-Barthémy; etCompan, simple marchand, fondateur du comité des Seize.
A peine ce comité était-il organisé que Bussyle-Clerc y proposa l'admission d'un nouveau membre , le lieutenant de la prévôté , nommé Nicolas Poulain, qui fut agréé. Ce personnage, dont le rôle sera bientôt caractérisé, nous a transmis un « Procez-verbal qui contient l'histoire de » la Ligue, depuis le 2 janvier 1585 iusques au iour
• des barricades, escheûes le 12 may 1588. » Laissons-le raconter lui-même la manière dont il fut initié aux projets des ligueurs.
« L'an 1582, le 2, iour de ianvier, furent à moy «Nicolas Poulain, lieutenant de la prévosté de «l'Isle de France, natif de Saint-Denis en France, «envoyez de la part du party de messieurs de la » Ligue de Paris : Maistre Jean le Clerc, procureur »en la cour de Parlement, et Georges Michelet,
• sergent à verge au Cbàtelet de Paris, qui me
MCOLAS POULAIN. 221
»cognoissoient de vingt ans et plus, et avec lcs- » quels Tavois ordinairement fréquenté. Et après » m'avoir parlé de plusieurs affaires, me firent entendre qu'il se présenloit une belle occasion, où »si ie voulois il y auroit moyen de gaigner une » bonne somme de deniers pour se mettre à son » ayse, avec la faveur de plusieurs grands seigneurs »et personnages de la ville de Paris : Et d'ailleurs, » qui avoient moyen de me faire advancer, pour- »veu que ie leur fusse fidèle en ce qui me seroit • donné par eux en charge, qui n'estoit sinon » pour la conservation de la foy catholique, apostolique et romaine. Ce que ie leur juray et promis » faire. Et sur cette asseurance il me fust donné jour »par le dict le Clerc le lendemain en son logis, et » le dict iour du lendemain 3, du dict mois, sur les »huit heures du matin, me serois transporté au » logis du dict le Clerc, où estoient aucuns des ha- »bitants de la dicte ville, qui estoient du party, et »avec eux un gentilhomme nommé le seigneur de «Mayneville, qui leur estoit envoyé (comme ils «disoient) par le duc de Guise, pour leur commu- »niquer de leurs affaires et entreprises ; en la présence duquel me fust dict par le dict le Clerc, » que la religion catholique estoit perdue, si ou n'y
» donnoit ordre et prompt secours, pour empêcher » ce qui se préparoit pour la ruyner, et qu'il y au- »roitplus de dix mil Huguenots aux faux-bourgs • Saint-Germain, qui vouloient couper la gorge » aux catholiques, pour faire avoir la Couronne au »roy de Navarre, et qu'il y en avoit plusieurs tant »aux faux-bourgs que dedans la ville, attiltrés, qui » tenoient son party, moitié huguenots, moitié politiques : Que plusieurs du conseil et de la cour »de Parlement favorisoient le roy de Navarre, à » quoy il estoit besoin de pourvoir ; mais aussi » qu'il estoit très-nécessaire que les bons Catholi- » ques prissent les armes secrètement , pour se » rendre les plus forts et empêcher telles entrepri- »ses... Qu'il y avoit desia un bon nombre d'hom- »mes secrètement pratiquez dans Paris qui avoient » tous iuré de mourir plutost que de l'endurer : Ce »qui leur seroit facile, car ils n'avoient affaire » qu'à rompre et ruyner les forces que le roy avoit » dans Paris, qui estoient faibles et en petit nom- »bre, asçavoir deux ou trois cents de ses gardes » qu'on mettoit en garde au Louvre, le prévost de » l'hostel et ses archers et le prévost Hardy, qui » estoient toutes les forces dont le roy se pouvoit »ayder dans Paris. Et quant au prévost Hardy qui
• estoit vieil, ils sçavoient qu'il ne faisoit les exécu-
• tions des mandements qui luy estoient donnez et » qu'il les renvoyoit à moy ; et que si ie voulois »estre de leur party auquel ie pouvois servir, ie ne »manquerois de moyens. Ce que ie leur iuray et » promis. »
Une fois enrôlé sous la bannière de la Sainte- Union, Nicolas Poulain eut des relations suivies avec les autres membres du comité, tant anciens que nouveaux, car les ligueurs faisaient force recrues. En sa qualité de prévôt, Poulain paraissait devoir leur être d'un secours précieux pour achetter des mousquets, des piques, des hallebardes. Cet achat aurait donné l'éveil à l'autorité, si tout autre en avait été chargé, « d'autant que le roy, » dit-il, avoit faict défenses à tous Quinqualliers et y> Armuriers de Paris de vendre aucunes armes ou » cuirasses, sans sçavoir à qui ; et me donnèrent un » prétexte pour acheter les dictes armes : à sçavoir » de dire, au cas que ie vinsse à estre descouvert, »que c'estoit pour aller en une commission se- » crette en une maison forte, où il estoit besoin rae- » ner quantité d'hommes ; et me donnèrent des mé- » moires, où eux-mêmes sçavoient qu'il y avoit des «armes et des gens atliltrez par eux, qui faisoient
» semblant de les vendre secrettement. Et toutes fois »ie faisois le prix des dictes armes sans dispute, et » les faisois payer soubs main par un autre, et les » faisois porter la nuit en certaines maisons, qui «estoient l'hôtel de Guise, du Clerc, Compan, » Commissaire Lombart de Bart, Rolland, Crucé,et » autres lieux en tous les quartiers de la ville. Et »en fust par moy achepté en six mois six mil s escus suivant l'arrest qu'ils en avoient faict : Et » comme ie m'enquerois un iourdu dit le Clerc, qui » bailleroit l'argent pour payer les dictes armes, il »me respondit que c'estoient tous gens de bien qui »ne se vouloient déclarer qu'au besoin, crainte »d'estre descouverts :Et toutes fois il m'en nomma » plusieurs, et entre autres, un seigneur de Paris, » duquel ie tairay le nom, qui avoit baillé des pre- »miers dix mil livres, avec d'autres encores qu'il »voulust déclarer. »
Cependant, les autres membres du comité, non moins actifs que Poulain, pratiquaient les enrôlements. La Chapelle -Marteau recruta ses confrères de la Cour des Comptes ; le président Lemaistre, tous les conseillers au Parlement; Bussy-le-Clerc, tous les procureurs; Senaut, tous les clercs du greffe de la Cour; le Leu, huissier, tous les huis-
siefs; Choulier, tous les clercs; Roland, tous les généraux des monnaies; Mathieu Labruyère, tous les conseillers au Châtelet; Crucé, tous les avocats et une grande partie de l'Université : soit écoliers, soit professeurs ; de Bart et Michelet, sergents à verges, tous les mariniers et garçons de rivière, francs vauriens, dont le nombre s'élevait à près de six cents ; le charcutier Gilbert, tous les bouchers et charcutiers de la ville et des faubourgs, s'élevant à près de quinze cents ; et, enfin, le commissaire Louchart, tous les marchands et courtiers de chevaux, qui formaient un autre groupe de près de six cents : « A tous les quels l'on » faîsoit entendre que les Huguenots vouloient » couper la gorge aux Catholiques, et faire venir le • roi de Navarre à la Couronne. » En moins d'un an, les deux tiers des bourgeois de Paris se trouvaient engagés dans la Ligue.
Dès que le comité se vit, en quelque sorte, maître de la capitale, il tourna ses efforts vers les meilleures villes du royaume. On expédia plusieurs de ses membres en Beauce, en Touraine, en Bourgogne, dans le Maine, etc., afin d'organiser les ligueurs de province à l'instar de ceux de Paris et
d'établir avec eux des correspondances directes(l). Les frais de voyage lurent couverts par des quêtes. « Les ligueurs n'osant déclarer ouver- » tement à quelle fin ils faisoient leurs questes, dit » l'Estoile, avoient des moyens assez ingénieux d'en » cacher le motif et mesme le montant : ils escri- » voient en teste du rolle, pour les boues de la » ville; et ceux qui se taxoient à trente escus, par «exemple, ne portoient que trente sols; ceux qui • donnoient six escus, six sols, et ainsi de suite, «afin que la somme ne fust pas disproportionnée »au but supposé. »
Poulain certifie le témoignage de l'Estoile, en disant : « Riches et pauvres saignèrent leur bourse : »à Paris seulement, il fust baillé, en plusieurs »fois, trois cent mille escus (2). » De son côté, le roi d'Espagne n'épargnait pas ses doublons : l'argent s'accumulait donc avec abondance dans les coffres de la Ligue. Bientôt on fut obligé d'instituer un payeur dans chaque quartier de Paris pour solder, semaine par semaine, tous ceux du peuple qu'elle avait besoin de tenir en haleine jusqu'à l'heure décisive.
(1) M. L. Vitet, les Barricades. Introd., pag. xxix.
(2) Journal de l'Estoile. Procès-verbal de Poulain , deux publications réunies en un volume.
«Toutefois,» observe très-judicieusementM. L.Yitet, dont les études historiques ont jeté un si grand jour sur les intrigues de cette époque, « toutefois, » comme en les enrôlant on leur avait promis un «moyen plus prompt de s'enrichir, le pillage des «maisons des politiques, les plus impatients ne » tardèrent pas à murmurer, disant que la catastrophe se faisait trop attendre. Le comité fut «forcé de leur remontrer que la précipitation » pourrait tout perdre ; que les chefs n'étaient pas » encore prêts, et qu'il fallait donner le temps aux «provinces de s'organiser; mais ils répondaient «que si on ne se battait, ils finiraient par être » découverts et que le roi les ferait tous pendre. »
Cet argument parut assez plausible au comité, qui bientôt perdit lui-même patience. Le duc de Guise résista prudemment à l'ardeur de ses partisans afin de ne point compromettre sa fortune. Ce ne fut que longtemps après qu'il répondit aux sommations itératives des ligueurs, en leur envoyant son frère, le duc de Mayenne, qui devait tâter le terrain et sonder l'opinion publique.
Dès son arrivée à Paris, Mayenne eut une conférence avec les meneurs. Nicolas Poulain, s'y trouvait et il en parle en ces termes : « Les
«principaux de la Ligue le furent trouver à »dix heures du soir en l'hostel de Sainct-Denys, où »il estoit logé, mais en petite compagnie, luy com- » muniquèrent leurs desseins ; et comme le duc de » Guise son frère leur a voit promis de les assister »et ne les abandonner point: mais qu'ils crai- » gnoient en cela la longueur et d'estre descou- » verts par le Roy, qui les pourroit surprendre si »on n'y donnoit ordre promptement. Lequel Duc »de Mayenne trouva bon, et leur promit assistance »de sa vie et de ses moyens mesmes, sur la plainte «qu'ils luy firent d'un des leurs, nommé la Mor- » lière, prisonnier en l'Hostel-de-Ville, par le com- » mandement du Roy, pour avoir usé de quelques «menaces. Et fust luy-même chez le prévost des * marchands, Perreuse , et l'intimida tellement » qu'il fust contraint le mesme iour mettre la Mor- » lière en liberté.
» Depuis le temps fust ad visé entre eux du » moyen qu'ils dévoient tenir pour se saisir des «places fortes de la ville: en premier lieu, pour «avoir la Bastille, ils dévoient aller sur la mi- -nuit au logis du Chevalier du Guet, à la Cousture » Saincte-Catherine, lieu fort écarté, et là faire heur- » ter un homme à la porte, qui demanderoit à par-
» 1er à luy de la part du Roy, ce qui lui seroit rap- » porté par un de ses Archers, pratiqué de leur intelligence, qui luy diroit que le Roy le mandoit, » comme il faisoit souvent, et leur feroit ouvrir la » porte, où estans entrez au nombre de cent ou six- » vingts, monteroient et se feroient ouvrir soubs » espérances de grandes récompenses et d'avoir la »vie sauve. Ce qui estant accomply, ils lui coupe- «roientla gorge. Autant en devoient-ils faire à » Monsieur le premier Président, au Chancelier, au «Procureur-Général, à messieurs de la Guesle »et plusieurs autres, lesquels ils dévoient faire «mourir et pillier tout leur bien.
«Pour le regard de l'Arsenal, ils s'en assureroient «par le moyen d'un fondeur qui estoit dedans, et «quelques autres pour eux. Touchant le grand et «petit Ghastelet qui leur estoit nécessaire, ils les » dévoient surprendre par des commissaires et ser- » gens qui feindroient y mener de nuit des prison- «niers. Quant au Palais, ils trouvoient aisé de le «prendre à l'ouverture d'iceluy. Le Temple et « l'Hostel-de-Ville de mesme façon. Mais quant au » Louvre qu'ils trouvoient un peu plus malaisé, ils le «dévoient assiéger et bloquer par les avenues des
» rues, puis deffaire les gardes du Roy, ou les affa-
» mer afin de se saisir de Sa Majesté, et de ceux » qui seroient dedans le Louvre.
» Sur quoy il leur fust remontré qu'il y avoit » dans la ville une grande quantité de voleurs et » de gens méchaniques, qui passoient le nombre »de six, voire de sept mille qui n'estoient advertis » de l'entreprise, lesquels il seroit mal-aisé de re- » tenir, s'estant une fois mis à piller, que leur » bande seroit une pelote de neige, qui grossiroit » tousiours et apporteroit enfin ruine et confusion «totale à l'entreprise et aux entrepreneurs.
»Sur cest advis, qui sembla considérable, et • très pertinent, fust proposée l'invention des barricades, suivies et approuvées, finalement conseilles, asçavoir que joignant chacune chaîne, il » seroit mis des tonneaux pleins de terre pour era- » pescher le passage : et que si tost que le mot se- » roit donné, nul ne pourroit passer par les rues, » que ceux qui auroient le mot et la marque, pour » passer. Et que chacun en son quartier feroit la barricade suivant les mémoires qu'on leur enverroit. » Seulement quatre mil hommes passeroient parles «dites barricades, tant pour aller au Louvre rom- » pre les gardes du Roy, qu'es autres lieux où il y
«auroitdes forces pour Sa Majesté, par le moyen » desquelles barricades ils empescheroient aussi » que la noblesse, qui estoit logée en divers quartiers neluy pourroient donner secours, auxquels »on devoit couper la gorge, et à tous les politiques »qui tenoient le party du Roy, spécialement aux «suspects de la religion.
» Gela faict, on devoit crier par les rues, vive la » Messe ; et ce afin d'inviter tous les bons Catholi- » ques à prendre les armes : Aussi qu'au mesme iour «toutes les villes du party seroient adverties de «faire le semblable. Qu'aussitost qu'ils se seroient «rendus maistres du Roy et du Louvre, ils tûe- «roient son conseil, et luy en donneroient un au- «tre à leur dévotion, suivant sa personne, à la «charge qu'il ne se mesleroit d'aucunes affaires. »Et quant à l'armée qui venoit d'Espagne, elle » seroit envoyée avec autres forces en Gascogne, » pour faire la guerre au roy de Navarre et aux Hé- » rétiques, iusques à ce qu'ils les eussent rognez »et exterminez du tout. Bref, chacun se délibe- »roit de meurtrir, piller, et se vanger à toutes res- » tes, et s'enrichir du bien de son voisin. Les princi- »paux se promettoient le premiers estats et digni- «tez de la République, au moyen des confiscations
»qui proviendraient des massacres des premiers » Officiers du Roy. »
Rentré en son logis, au sortir de cette conférence tenue, comme tant d'autres, à l'hôtel Saint-Denis, centre de tous les conciliabules, Nicolas Poulain fit les réflexions suivantes sur ce qu'il venait d'entendre :
« Après avoir longuement considéré ceste mes- » chante et danmable entreprise et que ce n'estoit «qu'une pure volerie : aussi que les Princes et les » grands faisoient jouer ce jeu par le petit peuple, » pour déposséder le Roy de sa couronne, et en in- » vestir ceux de Lorraine, après avoir coupé la » gorge aux vrais héritiers d'icelle, et aux princi- » paux membres et Officiers de ceste couronne. » L'horreur de ceste entreprise m'estonna, et tant » de sang qui se devoit espandre se représentant » continuellement à mes yeux, etmesmes quand ie » pensois prendre mon repos, m'effroya tellement » et me donna une si grande appréhension, inquié- » tude, et remords de consciance, que ie pensois » dès lors à bon escient de me tirer de la Ligue
»et compagnie de tels meschans : me pro-
» posant en moy mesme que si ie pouvois avec la » grâce de Dieu estre cause d'empescher un si
KlCOLAS POULAIN. 2*3
» grand carnage de gens de bien, qui estoit la »ruyne et dissipation de cest Estât, ie ferois une «bonne œuvre, aussi bien que les grandes riches- «ses qui m'estoient promises par tels voleurs et » rebelles, ne profiteroient en rien. Que ie pouvois «mourir, et au partir de là aller doit en enfer, qui » estoit le grand chemin de la Ligue. le remettois » après devant les yeux, que moy qui estois François naturel, de la première ville de France, où »mon roy souverain avoit pris sa couronne, et que »ie luy aurois preste le serment de fidélité, messies lorsque ie fus receu en l'Estat de lieutenant » de la prévosté de l'Isle-de-France. Tellement que » s'il se brassoit quelque chose contre son Estât, «i'étois tenu soubs peine de crime de leze Majesté » l'en advertir. Ioint que ie vivois des gages et t proffits que me donnoit Sa Majesté. Toutes ces «considérations, dis-je, jointes ensemble, me tou- » chèrent tellement le cœur, qu'après avoir invo- »qué Dieu à mon ayde ie pris la résolution d'en » advertir le roy : mais m'en proposant la manière, «ie me trouvay si fort perplex et troublé sur les «dificultez qui s'y présentoient, outre la peur que «i'avois d'estre descouvert par les conspirateurs, «que ie demeuray tout court...
»11 me souvenoit d'ailleurs, qu'on en avoit faist » mourir tout plein pour avoir dit la vérité, et que «i'avois affaire à des Princes et à une maison de »Guyse , contre laquelle les plus grands n'osoient » parler. Et ainsi ie demeurois entre deux selles le » cul à terre : ne scachant à quoy me résoudre : » mais enfin une nuit que ie me mis à prier Dieu, » le priant de me vouloir bien conseiller et forti- »fier, ie me senty tellement résolu en mon esprit, «qu'il me tardoit grandement qu'il ne fust jour, »pour en advertir Sa Majesté. »
Dès que le jour parut, Nicolas Poulain, reprenant tout son courage, alla trouver le chancelier et lui déclara qu'il avait « une affaire de consé- «quence à luy dire, qui concernoit l'Estat et la «personne du roy, la vie de luy et de tous les siens »et de plusieurs autres. » M. deGhiverny, alors attendu au conseil, ne put l'écouter ; mais il lui donna heure au lendemain matin. Poulain écrivit au chancelier ce qu'il n'avait pu lui dire ; il ajouta qu'il fallait le mettre en prison , et puis , le faire mener le soir en son logis par le commissaire Chambon, et cinq ou six sergents : ce qui eut lieu. Avant la nuit, Poulain était introduit chez le chan^ celier. 11 • luy fit entendre bien au long tout ce
«qui se passoit, » et le pria de lui administrer quelques réprimandes en présence du commissaire Chambon , afin que celui-ci ne se doutât point du sujet de sa visite.
En effet, le chancelier, en le remettant entre les mains de Chambon , dit sévèrement à Nicolas Poulain :
— Vous avez commis une grande faute en » vostre estât, vous deviez informer du faict de la » commission qui vous avoit esté donnée, ou bien « faire bons et suffisants procès verbaux. Le roy «est courroucé contre vous. Il faust résoluement • que vous vous défassiez de votre office, ou autre- « ment on vous le fera perdre. »
Et Nicolas Poulain de répondre à M. de Chiverny :
— Il me faudra faire premièrement mon procès.
Le lendemain, Bussy-le-Glerc, La Chapelle et quelques autres ligueurs vinrent le visiter au Châtelet et lui demander la cause de son emprisonnement. Ils voulaient savoir surtout ce qui s'était passé dans le cabinet du chancelier; mais la grâce de Dieu ne laissa jamais Nicolas Poulain despourveu de response. Bussy-le-Clerc, quelqu'inlelligent et
diplomate qu'il fût, se laissa prendre au piège. « Patience et courage, s'écria-t-il, devant qu'il » ne soit quatre ou cinq iours nous l'empescherons » bien qu'on ne t'enlève ton office. Et nous te vieni drons quérir en bonne compagnie. »
En parlant ainsi, maître Bussy-le-Clerc faisait allusion à l'accomplissement de leur entreprise. Poulain en écrivit sur-le-champ à M. de Chiverny, qui l'envoya prendre par le commissaire Golletet, après le coucher du soleil, pour le conduire chez le roi afin qu'il lui dénonçât de vive voix les dangers auxquels il était exposé.
Henri III « n'y fit pas grande attention, dit »M. L. Vitet, non par fanfaronnade de bravoure, » mais parce qu'il donnait ce soir-là un bal de cour
• auquel il tenait beaucoup. Néanmoins, pendant » qu'il dansait, son chapelet de têtes de mort et son » fouet de pénitent au côté, ses conseillers faisaient
* renforcer les gardes, lever les ponts-levis et doubler les patrouilles par toute la ville (1). »
Au point du jour, les portes de Paris, le grand et le petit Châtelet, l'Arsenal, Saint-Cloud, Charenton et Saint-Denis, tous les postes enfin, étaient
(1) Les Barricades. Introd., pag. xxxv.
remplis de troupes, « dont ceux de la Ligue se troublèrent étonnés.» « Et craignoient si fort, dit Pou- » lain, que le roy ne les fist pendre et punir, ne «sachant le moyen par lequel ils avoient esté «descouverts. Or avoient-ils opinion sur La » Bruyère le père, pour ce que le roy l'avoit envoyé » quérir.
»Sur ces entrefaictes, ie sortis de prison, pour- » suit -il, sur une simple requeste que ie présentayà » M. le lieutenant civil, pour estre amené par la ville »à mes affaires, à la charge de retourner coucher «chacun iour à la prison , et par ce moyen ie de- » meuray libre iusques à ce que ie sortis de Paris. »
Le duc de Mayenne , qui n'avait point paru au Louvre depuis plus d'un mois, alla voir le roi et soutint son rôle jusqu'au bout. Il prétendit qu'il n'y avait rien de vrai dans tout ce que l'on disait à la cour et prit congé de Henri III. Avant de quitter Paris, il revint à son hôtel où les principaux ligueurs l'attendaient. Après les avoir priés d'être patients et de ne rien brusquer pendant qu'il allait aviser , avec son frère, sur ce qu'il y avait à faire désormais , il les engagea toutefois à tenter fortune de leur côté. Il s'agissait de s'entendre avec les officiers lorrains qui resteraient dans la
ville et d'enlever le roi lorsqu'il irait dîner à l'Abbaye, ou à la foire de Saint-Germain. Mais Poulain en ayant donné avis, le roi ne se rendit nulle part. Le duc d'Épernon, qu'il fit sortir à sa place, fut insulté par une bande d'écoliers et de sorbonnistes. Quant aux ligueurs, furieux de ce nouveau désappointement, ils se bornèrent à afficher des placards contre le roi ou à écrire des vers satiriques à l'adresse du premier président, Achille de Harlay, et contre tous les politiques.
En voyant échouer successivement toutes les entreprises, « les conspirateurs, se sentant frustrer, «furent contraints de renvoyer leurs capitaines, »ausquels fust à chacun d'eux baillé argent pour »se retirer secrètement et à petit bruit. » Mais quelques mois après, le duc de Guise, qui tenait la campagne dans le Gatinais, ayant remporté deux succès considérables sur les Allemands, aussitôt, les ligueurs reprirent de l'audace. « Continuant »donc en leur rébellion, dit Poulain, ils dressèrent » une nouvelle entreprise, que Sa Majesté, le iour »du Carême-Prenant, alloit en masque par la ville • comme de coustume, ils se jetteroient sur luy et »sur le duc d'Épernon et sa troupe : ce qu'ils trou- » voient plus aisé en un tel iour qu'en un autre.
» De quoy il fist advertir incontinent Sa Majesté » (pour ce qu'il ne m'estoit possible ce jour-là d'aller au Louvre) qu'il ne sortist point ce jour-là. »
Plus que jamais découragés et« croignant d'es- » tre prévenus par le Roy » , les membres du comité écrivirent au duc de Guise pour le prier de tenir ses promesses et de ne point différer davantage , attendu que : « leurs gens estoient prêts, «forts, et en bon nombre, et que rien ne leur » manquoit que sa présence. » Le duc, dans sa réponse, leur dit qu'ils eussent à savoir positivement quel était leur nombre ; qu'ils organisassent leurs quartiers ; et qu'ils « ne se souciassent de demeu- » rant, car tout iroit bien. »
C'était vers les premiers jours d'avril 1588 ; tout semblait annoncer un conflit prochain entre les deux partis qui se trouvaient en présence. Les plus impatients, parmi les ligueurs, pensaient que la crise aurait lieu durant les derniers jours du mois. Leur comité se réunit aussitôt, non plus comme cela se pratiquait ordinairement, chez les jésuites de la rue Saint-Antoine , ou chez le curé de Saint-Benoît, ou chez le prieur des Jacobins, ou dans le cabaret de Sanchez, espion de l'ambassadeur d'Espagne; mais bien au logis de
Santeuil, vis-à-vis l'église Saint-Gervais. La séance fut ouverte, en présence de Bussy-le-Clerc, Nicolas Poulain, La Chapelle-Marteau, Crucé, Gompar, Hottman, Roland et plusieurs autres, par la lecture de la lettre du duc de Guise. Ensuite, La Chapelle-Marteau prit la parole, disant, selon Nicolas Poulain, « qu'il fallait se diviser les quartiers, et, «dans chaque quartier, nommer un colonel et » quatre capitaines, afin qu'en l'exécution de leur «entreprise, il n'y eust aucune confusion. » A l'instant il sortit de sa poche un plan de Paris et de ses faubourgs, et, sur sa proposition, il fut convenu que la ville serait partagée en cinq quartiers, au lieu de seize. On nomma, séance tenante, les cinq colonels et les vingt capitaines ; on leur remit des mémoires où se trouvait écrit ce que chacun d'eux aurait à faire, et où Ton désignait également les lieux qui servaient de dépôts d'armes pour en remettre à ceux qui en avaient besoin. Ensuite, on fit le dénombrement général des forces de la Ligue, et l'on put répondre au duc de Guise que le parti disposait positivement de trente mille hommes armés, n'attendant que le signal de l'insurrection.
Quelques jours après, 15 avril, Nicolas Poulain
NICOLAS POULAIN. 2/jl
se rendit au logis de Bussy-le-Clerc qui avait reçu des nouvelles du duc de Guise, et il apprit nonseulement que ce dernier «estoit en bonne délibération de les assister bientôt », mais encore que Ton avait résolu de tenter un coup de main. Il Vagissait cette fois de faire entrer, durant la nuit du dimanche de Quasimodo, les cavaliers du duc d'Aumaie par la porte Saint-Denis dont ils avaient les clés; de tomber sur le duc d'Épernon qui faisait ordinairement sa ronde habituelle depuis dix heures du soir jusqu'à quatre heures du matin; de le laisser se débattre avec deux de ses gens payés pour l'assassiner; de marcher droit au Louvre; d'y passer au fil de l'épée tous les gardes qui prendraient les armes; de s'emparer d'abord du château et de la personne du roi , ensuite de tout Paris; et de barricader les rues pendant que ledit Bussy-le-Gierc « meneroit trois mil hommes par »la ville pour aller aux bonnes et fortes mai- » sons. »
Nicolas Poulain se hâta d'en avertir Henri III, qui le manda au Louvre et le fit monter dans son cabinet, le vendredi 22 avril, à cinq heures du matin, sans qu'il fût vu de personne. « Sitôt que le »Roy m'aperceut, dit-il dans son Procès-verbal, il
» appela monsieur d'O, et lui dit : Voilà celuy «qui m'a donné tous les advis de ce que ceux de «la Ligue font contre moy... Vrayement, Sire, il * mérite bien une bonne récompense. Le Roy dist «qu'il m'avoit promis vingt mil escus, et qu'il me «les feroit bailler avec le temps; puis, me de- » manda ce qui se passoit. Incontinent, ie luy fis «entendre tout ce que le Clerc m'avoit dit... Il me » commanda de le rédiger par escrit, et le bailler à » monsieur d'O le plus promptement qu'il me se- »roit possible...
» Et après m'avoir licencié, ie sortis du dict ca- «binet sans estre aperceu d'aucun; mais estant «dans la cour du Louvre, ie trouvay cinq à six es- » pions de la Ligue, qui me demandèrent d'où je » venois. le leur fis response que ie venois de voir «si ie pourrois donner une requeste à cet homme » de bien d'O, pour présenter au conseil, afin d'avoir » mes gages, qu'on avoit saisi comme on avoit faict » à tous ceux desprévosts des Mareschaux. Laquelle «requeste i'avois en main pour excuse, leur disant «que le dict d'O estoit entré au cabinet, et qu'il «me faudroit retourner après dîner : ce que i'au- «rois fait, et aurois baillé le mémoire à monsieur «d'O, que le Roy m'avoit commandé le matin en
» la présence de quatre ou cinq de la Ligue, qui » estaient là, ce que i'avois fait tout exprès. Car » baillant le dit mémoire, ils pensoient que ce fust »ma requeste. Aussi, ie dis à monsieur d'O (qui «entendit incontinent mon jargon), que c'estoit » une petite requeste pour avoir mes gages, et que • je le suppliois d'avoir pitié de moy. Il me fist res- »ponse qu'on me feroit justice. »
Le lendemain, Henri III envoya prendre à l'Arsenal une grande quantité d'armes et de cuirasses. Nicolas Poulain en fit avertir Bussy-le-Clerc qui vint le rejoindre au Louvre, sur le soir et le trouva encore aux escoutes. Ils se séparèrent assez tard, pour se retrouver de bon matin. Bussy était consterné par l'arrivée de quatre mille Suisses et par le départ du duc de Guise, venu jusqu'à Gonesse, mais reparti aussitôt pour Soissons :
« — Tout est descouvert, mon cher Nicolas, » s'écriait-il ; il y a quelque traistre qui a tout dé- » celé. le n'en puis soupçonner que le Comte » (échevin) lequel a refusé les clefs de la porte «Saint-Martin, le m'en vais au Conseil au logis de » La Chapelle adviser ce que nous aurons à faire. » le l'en prie, viens me voir après disner. »
Aussitôt, Poulain en avertit le roi, « espérant
«qu'il les feroit prendre ; » mais Henri III ne voulut pas agir. 11 envoya dire à Poulain « qu'il » eust à descouvrir seulement » ce que Bussy-le- Clerc et La Chapelle-Marteau « auroient arresté en » leur conseil. » A cet effet, il se promena auprès de ce logis, afin qu'en sortant ses compagnons le trouvassent là. Bussy- le -Clerc vint bientôt lui confirmer son premier dire et lui annonça que La Chapelle « s'en alloit vers » le duc de Guise pour aviser à la situation critique de la Ligue, car le peuple murmurait contre ses meneurs dont les projets, avortant sans cesse, n'excitaient plus le moindre enthousiasme parmi les hommes d'action, souvent découragés au moindre insuccès. D'ailleurs, le duc de Guise éprouvait lui-même des revers aux sièges de Sedan et de Jamets ; aussi les plus ardents ligueurs, loin de penser à quelque entreprise nouvelle, ne songeaient-ils plus qu'à prendre le chemin des Pays-Bas pour échapper aux légitimes vengeances de Henri III.
Cependant, de semblables projets étaient loin de préoccuper l'esprit du roi, en l'absence de d'Épernon, seul homme d'énergie d'une cour vouée à la mollesse. Après le départ de d'Éper non, qui était allé prendre possession de son gouvernement de INor-
mandie , entre tous les courtisans , celui que Henri III écoutait le plus volontiers, c'était Renée deVillequier, gouverneur de Paris, « vendu à tous » les partis, dit M. L. Vitet, et dévoué à la mai- » son de Lorraine. » Profitant de ce secours inespéré, les ligueurs relevèrent fièrement la tête et écrivirent au duc de Guise une lettre impérative, afin qu'il vînt les secourir, s'il étoit prince de foi.
Déjà les complots reprennent leur train; mais Nicolas Poulain poursuit ses révélations. Un jour la duchesse deiMontpensier avait imaginé de donner « à disner à cinq ou six cuirasses, » dans une maison située hors la porte Saint-Antoine, pour surprendre le roi venant du bois de Vincennes, sans gardes, et seulement accompagné de quatre ou cinq laquais. Il s'agissait de l'enlever et de répandre, à Paris et partout, le bruit que les huguenots l'avaient pris et voulaient lui couper la gorge, « afin d'avoir l'occasion de se ruer chaudement sur les politiques, comme ils eussent » fait, les massacrant et tous ceux du party du roy «non-seulement à Paris, mais par toutes les villes liguées, auxquelles on avoit donné le mot. »
Bussy-le-Glerc apprit ce complot à Poulain eu
lui recommandant le plus grand secret ; mais celui-ci ne perdit pas un moment : il accourut à Vincennes, avertit le roi du guet-à-pens qu'on lui tendait et ruina ainsi, une dernière fois, le cruel espoir des conspirateurs. Je dis une dernière fois, car, dès lors , Catherine de Médicis et Yillequier s'entendirent pour forcer Nicolas Poulain à sortir de Paris, au moment où le duc de Guise allait y rentrer. Le prévôt Hardy, créature du gouverneur , envoya quérir Poulain ; il lui dit qu'on avait « trouvé ses » mémoires et qu'il seroit pendu avant qu'il fust «trois jours. «Celui-ci vit bien « qu'il partait à la «traverse. «Néanmoins, craignant d'avoir été découvert, Poulain resta deux jours sans voir Busssyle-Clerc. « Mais le mardy au soir, dit-il, sur les six » à sept heures je trouvay un mémoire, par lequel il » me mandoit que je ne fisse faute le lendemain au «soir, qui estoit le mercredy, veille des barrica- » des , de le venir trouver avec la compagnie que »je leur avois promise.
» Ce même jour, comme je revenoisdu Louvre, »je trouvay La Chapelle qui me voulut mener » faire la révérence au duc de Guise, de quoy je » m'excusay fort bien craignant un coup de poi- » gnard. Et le lendemain voyant que je ne pouvois
» satisfaire à la demande du Clerc, et par ce moyen » je demeurois tout-à-faict descouvert, je fus trouver monsieur d'O, auquel je fis sçavoir tout ce «que je savois, qui me fit response qu'il y donne- »roit bon ordre. Après laquelle response je sortis » de la ville, et gagnay les champs, attendant les » nouvelles qui demeureroit le plus fort.
» Les barricades achevées, qui réussirent à la fin » que chacun sçait, ceux de la Ligue voyant que je «n'avois satisfoit à ma promese, ils sedoubtèrent » que je les avois descouverts, et furent en mon lo- » gis saisir mes papiers, et y pillèrent ce que bon » leur sembla : mais ils ne trouvèrent rien des mé- » moires qu'ils cherchoient. En vengeance de quoy
• ils mirent ma femme prisonnière : De sorte que » depuis mon départ de la ville de Paris, j'ay toujours suivy Sa Majesté selon son commande- » ment.
» Mais je loue Dieu, et luy rends grâces de ce » qu'il m'a toujours assisté en un si bon œuvre, » préservé des mains de tous ces meurtriers et vo-
• leurs, et m'a fait la grâce d'avoir donné des avis » si à propos à Sa Majesté, qu'ils ont sauvé la vie à » beaucoup de gens de bien, de ses serviteurs, et » subjets, m'estimant plus heureux d'estre pauvre
» pour le service de mon roy et du public, que le » premier et le plus riche de la terre, en donnant » contentement à une si malheureuse entreprise, »et ne désespère point que quelque jour mes ser- » vices ne soient reconnus du roy et des gens de »bien. »
On le voit : Nicolas Poulain se donne, dans son Procès-verbal^our le plusvertueux et le plus honnête homme du monde. Nous n'avons pas voulu le contredire, afin de ne point interrompre son curieux récit, qui renferme tant d'anecdotes relatives à la biographie de ses compagnons. Maintenant, après l'avoir lu ou entendu et avant de lui dire adieu, on nous permettra de croire, avec le savant M. L. Vitet, « que l'amour du gain le fit parler » pour le moins autant que sa vertu. Néanmoins il • s'acquitte de son métier d'espion avec adresse et » parfois avec courage. »