CRUCÉ
Crucé ne marche qu'entouré de solides compagnons, afin de mener à bien, avec eux, ses plus exécrables projets.
Sévère dans son costume, il n'a adopté ni pourpoint à manches bouffantes, ni haut-de-chausses noirs, comme ceux qui sont gens de robe ; mais il porte le col rabattu en guise de fraise, un chapelet par-dessus, et un grand manteau de serge brune ou bleue. Il recrute sa troupe indomptable parmi les écoliers de l'Université. On sait combien elle se distingua durant les massacres de la Saint-Barthélémy : eh bien! Crucé fit à lui seul plus de besogne que tous les siens. Il put se vanter d'avoir égorgé quatre cents personnes, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil !
Nous l'avons vu à l'œuvre (1 ) pendant quatre jours et quatre nuits, vêtu d'un mauvais manteau bleu, portant deux poignards à sa ceinture, une dague à chaque main, la double croix de Lorraine (2) sur
(1) Histoire de la Bourgeoisie de Paris, tome II, chap. 3, pag. U6.
(2) Cette croix donna lieu au quatrain suivant :
Mais, dites-moi, que signifie Que les ligueurs ont double croix?
— C'est qu'en la Ligue on crucifie Jésus-Christ encore une fois.
252 crucé.
sa poitrine et sur ses épaules, s'arrêtant à peine dans la rue pour manger un morceau de pain trempé de sang, et souriant à la voix de ses compagnons qui criaient autour de lui : voilà Crucél
On comprend qu'avec un caractère semblable, il soit peu fait pour les intrigues et les temporisations recommandées par les Guises, après la formation de la Ligue jusqu'à la journée des barricades. S'ii est tout fier de ses propres exploits, il est plein de mépris pour ces expédients. A son avis les catholiques ont dégénéré depuis le 24 août 1572; « ils ont perdu les bonnes traditions; ils passent » leur temps en fadaises politiques, qui ne vont pas » au fait : (\ ) » mais vienne une occasion solennelle, une heure de branle-bas général, et Crucé prouvera certainement à ses confrères du Comité, que, malgré les vingt ans qu'il a de plus qu'eux, son bras ni son cœur ne se sont affaiblis ; car il fera, au moment voulu, et pour rien, s'il le faut, autant de besogne que vingt Lorrains payés à triple solde.
Le duc de Guise, qui se connaissait en hommes d'exécution, lui confia le soin de donner le signal de l'insurrection, lorsqu'elle eut été résolue pour
(1) Les Barricades, par M. L. Vitet. Introd. , pag. LX-LXI.
crucé. 253
le 12 mai 1588. Voici comment notre ligueur frénétique organisa le premier soulèvement de la journée des barricades, qui fast appelée depuis l'esmeute de Crucé,
« Sur les quatre heures et demi du matin, dit • Palma Cayet, dans sa Chronologie Novenaire, Crucé »fait sortir trois garsons de sa maison, sans man- » teau , lesquels allèrent par toute l'Université » criant : alarme! alarme! Les bourgeois qui n'es- » toient de la faction des Seize leur demandoient » que c'estoit : — C'est Chastillon^respondoient-ils, » avec ses Huguenots, qui est dans le faubourg Saint- » Germain — et sans s'arrester continuoient leur » cry : alarme! alarme ! Tous ceux de c'este faction » sortirent incontinent avec leurs armes ; chacun »se rend au corps-de-garde de son quartier , «suyvant la résolution qu'ils avoient prise entre » eux plus d'un an auparavant (1). »
Crucé contribua puissamment au triomphe de l'insurrection qui consacra la défaite définitive de la monarchie des Valois au sein de la Bourgeoisie de Paris. A dater de ce jour, il quitta le poignard pour reprendre la parole. Devenu échevin, il ne se
(1) Collection des méin. relat. à l'Hist. de France, par M. Petitot. ïom. xxxvm, page 352-353.
254 <:rucé.
fit remarquer, en effet, que par ses motions démagogiques à THôtel-de- Ville ou par force patenôtres dans les diverses processions de la Ligue. Nous le retrouvons pourtant, encore une fois, au Petit-Châtelet en compagnie de Bussy-le-Clerc : il y vient lire au président Barnabe Brisson, à Larcher et à Tardif, une prétendue sentence qui déclare ces magistrats coupables de lèse-majesté divine et humaine, et qui les condamne à être pendus pour avoir acquitté Brigart en appliquant les principes de la justice. Après avoir lu cette abominable sentence, Grucé la fit exécuter. Ce fut l'un des derniers actes de sa vie publique, commencée par un massacre et finie par un triple assassinat.
BBIGART.
11 n'y avait pas seulement que des gens de robe dans le comité des Seize; on y distinguait aussi de simples marchands et boutiquiers. Sans faire grande figure, ils jouèrent pourtant un certain rôle sur le théâtre de la Ligue.
Si nous omettons Charles Hotteman, qui n'appartenait ni à la robe ni à la marchandise, mais qui, en sa qualité de receveur de l'archevêché, ou mieux, de Monsieur de Paris, préférait les doublons aux pratiques de la Sainte-Union ; au moins faut-il tenir compte de Compan : homme grand et maigre, devenu échevin, comme Crucé, après la journée des barricades. Avant le 12 mai 4588, il était fort suspect à Bussy-le-Clerc, parce qu'il le savait sans caractère. C'est pour cela, peut-être, qu'il le crut capable de marcher sur les brisées de
256 BRIGART.
Nicolas Poulain, en cumulant le métier d'espion avec son état de marchand mercier qu'il exerçait dans la rueGrenelle.
Le petit Brigart est marchand aussi; mais il a sur Compan un avantage énorme : celui d'être cousin de Bussy-le-Clerc et presque aussi ardent dans ses opinions de ligueur, que cet ancien maître en fait d'armes. « Sa boutique, ditM. L. Vitet, »est à l'angle de la rue Aubry-le-Boucher ; ceux de » l'Union n'ontqu'à y aller demander de la canelle, » du piment, de l'eau-de-vie, de l'herbe à la reine » (aujourd'hui du tabac), etc., ils auront un rabais » d'environ trente deniers par livre. Brigart, dans » les réunions du Comité est un peu en sous-ordre. » Ces messieurs de robe en usent cavalièrement » avec les boutiquiers, ils leur font faire leurs com- » misions. »
— Au reste , l'épicier Brigart n'est devenu célèbre dans son quartier et homme politique à l'Hôtel-de-Yille, que parce qu'il était parent de Bussy-le-Clerc. Il partagea longtemps toutes les illusions du Comité, dont il était membre; mais lorsqu'il vit la peste dans Paris, son commerce perdu, sa boutique vide de chalands et de marchandises, et la famine à son propre foyer : ces
BRIGART. 257
cruelles réalités lui suggérèrent bien des réflexions qui ne furent pas du goût de ses compagnons. Accusé d'avoir écrit une lettre à Saint-Denis, pendant que le Béarnais en faisait le centre de ses opérations militaires, Bussy-le-Clerc, nonobstant son cousinage, l'arrêta, l'enferma à la Bastille et ordonna qu'on informât contre lui. Brigart fut acquitté. C'est alors que Bussy prononça publiquement ces paroles sinistres : les juges en mourront. On sait qu'ils furent égorgés le 15 novembre 1591, pour avoir sauvé la vie à Brigart!
Cet illustre épicier doit, à l'assassinat de ses propres libérateurs, l'immortalité dont il jouit depuis plusieurs siècles ; mais il n'est entré dans l'histoire que par ricochet.
Maître Bussy-le-Clerc fut réellement le héros de la Ligue , par son activité , par son intelligence politique et par la manière habile avec laquelle il conduisit les hommes de son parti ; j'allais presque dire : les événements.
Bussy vécut, durant les dix premières années de sa jeunesse, en donnant des leçons d'escrime aux recrues des régiments de Lorraine ; mais comme cette profession était au-dessous de ses facultés et qu'il se sentait, d'ailleurs, un goût très-prononcé pour l'intrigue, il renonça à sa maîtrise en fait d'armes et devint procureur.
C'est seulement vers l'an 1576 que nous le voyons entrer dans la Ligue. Peu à peu il y déploya un rare esprit diplomatique, soit en maniant les conjurés à sa guise, soit en dirigeant leurs en-
treprises générales, en les faisant toujours tourner à son avantage personnel. En 1585, il était déjà un des meneurs du Comité , où il introduisit Nicolas Poulain, son ami depuis vingt ans.
« Grâce à son esprit remuant, dit M. L. Vitet, »il se fit remarquer à l'hôtel Montpensier : on lui » confia des secrets, et bientôt il fut le factotum de »la duchesse et l'agent particulier de M. de Guise. » A l'exemple des aides-de-camp du duc et, en gé- »néral, de tous les ligueurs du parti de Lorraine, »il était peu fanatique, mais néanmoins plus exact «qu'un vrai dévot à remplir ses moindres devoirs »et à entendre, chaque jour , la messe au Petit- • Saint-Antoine, sa paroisse. »
Nous ne répéterons pas les détails biographiques que nous avons publiés ailleurs, dans notre notice sur Nicolas Poulain et dans le deuxième volume de cet ouvrage : il ne s'agit ici que de les compléter. Nos lecteurs savent qu'après la journée des barricades, pendant que le comité des Seize s'installait souverainement à l'Hôtel-de-Ville , Bussyle-Clerc prit le commandement de la Bastille ; il y vécut , sans faire trop le méchant, assure-t-on , jusqu'à la mort du duc de Guise, qui précipita les catastrophes.
Paris , en pleine rébellion , avait détrôné Henri III, au moyen d'un décret de la Faculté de théologie, qui, après une délibération dans la forme ordinaire , et sur la proposition du comité des Seize agissant sous le nom de Messieurs de la ville, déclarait que Henry de Valois , naguères roy de France, estoit deschu de la couronne (7 janvier 1589). Cependant, après un premier moment d'effervescence, le peuple ne prenait plus au sérieux ce décret illégal des sorbonnistes : aussi, les gens de bien, ayant les parlementaires, hommes de la légalité, pour chefs naturels , commençaient-ils à reprendre courage. La situation se présentant sous un mauvais aspect aux yeux des Seize , ils résolurent de frapper un grand coup sur le Parlement, centre de l'opinion royaliste, afin de mettre le peuple en haleine révolutionnaire.
Les ligueurs les plus audacieux approuvaient cette mesure ; mais ils reculaient devant son exécution , car il ne s'agissait de rien moins que de dissoudre le Parlement et de mettre en prison ses principaux membres. Bussy-le-Clerc s'offrit pour mener à bien cette entreprise, qui, jusqu'à nos jours, n'avait pas eu d'analogue dans notre histoire.
262 JEAN BUSSY^LE-GLEftC.
La compagnie de Compan s'assemblait ordinairement dans la cour du Palais, d'où elle se rendait ensuite à ses divers postes. Or, ce jour-là , 16 janvier, elle ne sort pas de la cour. Les conseillers demandent, en arrivant, pourquoi tant d'hommes armés réunis à pareille heure ; et, comme on leur répond qu'ils attendent Compan , ces magistrats vont siéger tranquillement dans leurs chambres respectives.
Vers les huit heures, Bussy- le -Clerc arrive. Quelques instants après, il entre dans la grand'chambre dorée , « accompagné, dit i'Estoile , de » vingt-cinq ou trente coquins, tous, comme luy, » armez de leurs cuirasses, ayant la pistole en la «main, et dit haut et clair : — « Vous, tels et tels » qu'ils nomma , suivez-moy, venez en l'Hostel-de-la- » Ville, où F on a quelque chose à vous dire. » — Et » au premier président et autres, qui luy voulurent «demander de par qui et en quelle puissance il *vouîoit faire cest exploit, il respondit qu'ils se »hastassent seulement, et se contentassent d'aller » avec luy ; et que, s'ils le contraignoient d'user de «puissance, quelqu'un d'eux s'en pourvoit mal trou- »ver. » A ces mots, Bussy-lê-Clerc , tirant de sa poche une longue liste de noms, s'apprêtait à en
donner lecture , lorsque, d'un mouvement unanime, tous les conseillers se levèrent, disant qu'ils ne pouvoient moins faire que de suivre leurs capitaines.
« Marchant le premier, ajoute l'Estoile, il » (Bussy-le-Clerc) les mena sur les dix heures du «matin par le Pont-au-Change , comme en mons- »tre et triomphe, jusques en la place de Grève, où » se voulant arrester pour entrer en l'Hostel-de- » Ville, suivant la proposition de maistre Jean le «Clerc, en furent empeschez, et contraints par luy «de passer outre, et menez en la Bastille Saint-An- » toine tout au travers des rues pleines de peuple, » qui espandu par icelles les armes au poing, et les «boutiques fermées, pour les veoir, les lardoient »de mille brocards et vilenies. »
Il nous est impossible de ne pas rapprocher cet événement révolutionnaire de celui qui s'est accompli naguère sous nos yeux : on en appréciera les différences et les similitudes.
La Bourgeoisie venait d'apprendre avec stupeur, le 2 décembre au matin, que le Président de la République avait dissous le pouvoir législatif et que Paris était mis en état de siège. La majorité des représentants du peuple , fidèle à ses devoirs
jusqu'au bout, voulut se réunir au lieu ordinaire de ses assemblées pour prolester contre l'oppression et maintenir les droits qu'elle tenait du pays pour garantir sa liberté ; mais la force armée, qui occupait le Palais-Bourbon, lui en défendit l'approche. Une heure après, les diverses nuances du grand parti de l'ordre, au nombre de trois cent cinquante environ, délibéraient à la mairie du dixième arrondissement, sous la présidence de MM. Benoist d'Azy et L. Vitet, et sous l'autorité morale de nos plus illustres orateurs : MM. Berryer, Falloux,Dufaure, Odilon Barrot, etc. Tout-à-coup la mairie se trouve investie par un régiment de chasseurs de Vincennes , ayant à sa tête M. le général Forey. Celui-ci, n'osant pas agir à la façon de Bussy-le-Clerc, reste dans la cour et fait monter un lieutenant, qui somme les représentants du peuple de cesser leurs délibérations et de se disperser. Après un ou plusieurs colloques entre le président de l'assemblée et cet officier, la police intervient pour appréhender au corps les chefs du pouvoir législatif. Le général Forey put conduire alors seulement, précédées et suivies par des agents de police et entre une haie de simples soldats, toutes nos gloires parlementaires, d'abord à la ca-
serne du quai d'Orsay, ensuite au fort du Mont- Valérien.
Ce n'est pas ici le lieu de juger l'acte du 2 décembre 1851: revenons à la journée du 16 janvier 4589, qui valut à Bussy-le-Clerc le surnom de grand pénitencier du Parlement. Nous avons dit ailleurs (1) de quelle manière il rançonna ses prisonniers, exigeant d'eux trois, quatre et cinq écus pour leur dépense, quoique fort maigre , sans compter « perles et chaînes d'or à madame , vaisselle » d'argent et autres deniers comptant à monsieur,» tant qu'ils restèrent à la Bastille.
Chez Bussy-le-Clerc, depuis les derniers événements, la soif du pouvoir était aussi ardente que la soif des richesses. « Parmi les Seize, dit M. L. »Vitet, la toute-puissance était tombée aux mains »de ceux que le peuple appelait ses amis , tels que »Crucé, surnommé le Résolu, Louchard le Roto- «montadier, ainsi surnommé pour son bavardage »et son ton fanfaron; Sénault le Madré, mauvais «greffier, criblé de dettes : tous gens sans aveu, »mais hommes d'intrigue et de résolution, qui s'é- » taient faits à dessein les compagnons et les fami-
(1) Hist. de la Bourgeoisie de Paris , loin. II. Chap, IV, paç. 202.
»liers des artisans et des portefaix (1). » Le coup de main contre le Parlement, si hardiment exécuté par Bussy-le-Clerc, tourna toutes les têtes les plus exaltées en sa faveur. 11 jouit alors de cette effroyable popularité qu'il sut transformer en dictature horrible et sanglante, sous prétexte de contrefaire, avec les Seize, le Conseil de quelque république (2).
La Bourgeoisie de Paris, naguère si dévouée aux principes d'ordre et de liberté, accepta lâchement l'autorité de cet individu, comme elle a souvent accepté celle de tant d'autres, quoiqu'elle n'exprimât que le despotisme ou l'anarchie. Malheur à quiconque sera soupçonné d'hostilité à son égard! 11 périra sous les coups de sa propre dague, toujours ruisselante de sang; ou bien Bussy-le- Clerc s'emparera lui-même de sa fortune et de sa personne, pour la livrer à des juges, moins courageux que ceux de son cousin Brigart.
On le sait : en apprenant l'acquittement de ce dernier, Bussy-le-Clerc s'écria d'une voix féroce : « Il faut épurer à fond le Parlement ; il faut jouer
(1) Hist. de la Ligue, pag. 283.
(2) Le Manifeste de la France aux Parisiens et à tout le peuple françois, M. D. LXXXIX.
» aux couteaux; les juges de Brigart en mourront.» Le président Barnabe Brisson et les conseillers Larcher et Tardif moururent, en effet, par ses ordres, dans lePetit-Châtelet; un plus grand nombre de personnages, choisis parmi les politiques parlementaires, auraient subi le même sort, si Mayenne ne fût entré dans Paris avec une armée considérable , pour y accomplir le coup d'État libérateur du k décembre 1591. Ses troupes prirent position dans tous les carrefours, dès quatre heures du matin. Plusieurs membres du Comité, notamment Auroux et Louchard, furent pris dans leurs lits, avant le jour, puis étranglés et pendus à la salle basse du Louvre : mais tous les autres purent se sauver par la fuite.
Bussy-le-Clerc disparut avec eux. 11 avait rendu trop de services à la maison de Lorraine, durant sa vie, pour que Mayenne désirât sa mort. Au lieu de le livrer à la justice prévôtale, ce prince le conduisit lui-même sur le chemin de Bruxelles, où il alla reprendre son ancien métier de maître en fait d'armes. On trouva chez lui des richesses immenses : toutes acquises par le meurtre, l'extorsion et la spoliation.
C'est un joyeux compère, en de certaines heures, que Michel La Chapelle-Marteau, descendant d'Estienne Marcel, maître des comptes et gendre du président de Neuilly ! Qui le voit, surtout lorsqu'il vient de toucher sa paie , faire le prodigue, au cabaret de Sanchez, avec les doublons de l'ambassadeur d'Espagne, ou ailleurs, avec les écus de M. de Guise, ne peut pas le prendre pour un méchant homme. Vivant dans l'intimité de Bussyle-Clerc, son cher camarade, ils ne visent ensemble qu'un seul but, la fortune; et, naturellement, ils veulent y parvenir, l'un et l'autre, par les mômes moyens, c'est-à-dire avec la Ligue qui leur permettra de pêcher en eau trouble.
Bussy-le-Clerc est un avare plein de scrupules religieux, et Marteau un dissipateur né pour la
débauche. Le premier remplit ses poches aussi bien que ses devoirs de chrétien; le second est toujours à court d'argent et de prières. L'un a l'esprit subtil et marche résolument en avant, soit dans la conspiration, soit dans le crime et la spoliation manifeste; l'autre n'a pas la moindre clairvoyance, et comme il se laisse toujours aller où le flot des événements l'emporte, il est tantôt ombrageux, tantôt plein d'abandon, selon les circonstances: aussi le voit-on passer de l'excès de confiance à l'excès de découragement (1). Le seul trait d'union de ces deux caractères si disparates, c'est leur mutuel amour de l'or. Soyez sûr qu'ils se montreront bientôt plus favorables aux prétentions du roi d'Espagne qu'à celles du duc deGuise, parce qu'ils auront lieu de savoir que les coffres du Lorrain sont moins bien garnis que ceux de l'Infante.
Michel La Chapelle-Marteau, comme on sait, fut un des premiers fondateurs du Comité occulte dont nous connaissons les œuvres publiques. Il se chargea d'entraîner, dans le parti de l'Union, tous les membres de la Chambre des comptes ; réunit souvent les conjurés en son logis , et assista
(1) M. L. Yitet. Les Barricades, Introd.t pag, LX.
1res - assidûment aux assemblées qui avaient lieu ailleurs, sans jamais oublier de passer, au jour dit , chez ceux qui faisoient la paie de la Ligue. Le 23 avril 1588, il fut envoyé par le Comité auprès du duc de Guise, pour le supplier de venir au plus vite, car le roi, qui savait tout, estoit grandement animé. 11 en revint deux jours après, et rassura ses complices, en leur disant : qu'ils verroient le prince plus tost qu'ils nepensoient.
Après la journée des barricades, le comité des Seize s'étant emparé de l'Hôtel-de- Ville, Michel La Chapelle-Marteau devint prévôt des marchands. C'est à ce titre qu'il fut président de la chambre du Tiers aux États-Généraux de Blois, et qu'il en dirigea les séances de manière à aplanir le chemin, dit Pasquier, en tout ce qui se présentoit contre le roy. Devant tant d'ennemis, Henri III ne pouvait mieux faire que de gagner du temps en louvoyant ; mais il avait l'arrière-pensée de frapper un grand coup à la manière des hommes faibles, c'està-dire, en employant la trahison.
Un jour qu'il dînait avec M. de Guise, il lui demanda à qui ils boiraient.
— A qui il vous plaira,? Sire, répondit le duc; c'est à Votre Majesté d'en ordonner.
— Mon cousin, buvons à nos bons amis les huguenots.
— C'est bien dit, Sire.
— Et à tous nos bons barricadeurs de Paris, reprit le roi en riant; buvons aussi à eux, et ne les oublions pas. « A quoi, dit l'Estoile,, le duc de • Guise se prit à sous-rire, mais d'un ris qui ne » passoit point le nœud de la gorge. » Il avait raison, car Henri III qui n'osait lui donner des juges, selon les belles paroles de M. F. Barrière, arma contre lui des assassins (1). On sait qu'après le double meurtre du duc de Guise et du cardinal de Bourbon, le prévôt de France entra, avec ses archers, dans la salle des États, et, par ordre du roi, fit prisonniers La Chapelle-Marteau et les autres principaux ligueurs, députés comme lui de l'Église, de la Noblesse ou du Tiers. Presque tous furent transférés au château d'Amboise et confiés à Dugart, capitaine des archers de l'hôtel, qui négocia, avec les ligueurs de Paris, la reddition de l'archevêque de Lyon, de La Chapelle-Marteau et du président de Neuilly, dont, au dire de Pasquier, le roi lui
(1) Journal des Débats, 17 février 1852.
« avoit foit présent pour en tirer telle rançon qu'il »pourroit (I). »
Rentré dansParis, après être sorti de prison, La Chapelle-Marteau reprit sa place dans l'IIôtel-de- Ville. Il y vécut assez bien avec les écus de la maison de Lorraine, et, mieux encore, avec les doublons de Mendoza, ambassadeur d'Espagne, en travaillant tantôt pour la cour de Madrid, tantôt pour les Guises; mais il vint un jour où ni écus ni doublons ne purent lui servir à grand chose.
La famine et la disette régnaient alors dans Paris assiégé. Les bourgeois mouraient de faim au coin des rues; et La Chapelle-Marteau, ce joyeux viveur d'autrefois, dépérissait avec tristesse, ne trouvant pas même, en ce moment, dans toute la ville, une seule cervelle de chien pour faire du bouillon à un de ses parents qui allait trépasser. 11 tomba aussitôt dans un découragement profond; et il eût crié, sans aucun doute, comme tant d'autres vieux ligueurs: « du pain ou la paix! » s'il n'avait eu peur de se compromettre auprès de Bussy-le- Clerc et de Crucé; car ils auraient pu lui fermer la bouche à grands coups de dague.
(1) Lettres, liv. XIII. Lettre X.
Quoi qu'il en soit : Michel La Chapelle-Marteau conserva la prévôté des marchands jusqu'au h décembre 1591. Obligé de fuir, à cette époque, pour ne point partager le sort de Nicolas Hameline, avocat au Ghâtelet ; de Jean Aymont, procureur au Parlement; de Barthélémy Auroux et de Louchart, qui furent pendus au Louvre, il alla vivre dans la retraite et l'obscurité; mais il mourut dès lors pour l'histoire.
Parmi les meneurs de la Ligue , nous n'avons distingué que des gens sans aveu, presque tous flétris par les passions les plus basses et par un sordide égoïsme; en revanche, nous ne trouverions, parmi les vrais parlementaires, que de trèshonorables gens, tous considérables et considérés également pour la beauté de leur caractère ou pour la grandeur de leur patriotisme.
Il nous faudrait plusieurs volumes, si nous voulions étudier, à la manière de Plutarque, les faits et gestes de ces hommes illustres qui, au péril de leur vie , se tinrent noblement à l'écart de la lutte ardente des factions, et qui proclamèrent bien haut , mais avec beaucoup de calme , le respect dû à la loi, pour mieux flétrir les illégalités et les voies-de-fait déjà si fréquentes à cette époque.
C'est qu'ils savaient que chaque acte immoral , ou chaque idée perverse, est toujours le germe d'une catastrophe.
Puisque nous ne pouvons faire entrer dans le cadre de notre livre la plupart de ces figures splendides, on nous permettra du moins de mentionner, spécialement et avec amour, celle d'Achille de Harlay : gendre et successeur du premier président Christophe de Thou ; car l'histoire impartiale nous le présente comme le type du politique honnête homme.
Autour de lui se groupaient Auguste de Thou, l'historien, Jean Bodin, Pithou, Etienne Pasquier, et plusieurs autres magistrats ou avocats au Parlement : hommes de science et de transaction, mais royalistes « par principes , par conscience, » selon M. L. Yitet, ou , d'après une expression du temps, conservée par l'Estoile, ayant « les fleurs de lys » gravées bien avant dans le cœur. » Après avoir souffert, dans leurs personnes et dans leurs biens, aussi longtemps que dura la Ligue, ils eurent le bonheur de contribuer à la restauration de la société française, comme à la popularité que le beau règne de Henri IV garde encore dans les souvenirs de la France monarchique.
Il n'en fut pas ainsi de Barnabe Brisson, quoiqu'il « eût peut-être plus de savoir qu'eux tous, » dit encore M. L. Vitet; « mais il avait l'âme moins )> ferme et le cœur moins droit. Il n'avait pas le » courage de rester dans les rangs des vaincus. » C'est toujours une grande faute pour les hommes de valeur, qui se rapetissent ou se dégradent en devenant les très-humbles serviteurs des événements et des partis, qu'ils devraient dominer plutôt de toute la hauteur de leur raison et de leur intelligence. Brisson fit cette chute dont il ne se releva jamais. Achille de Harlay, qui avait déjà le droit d'être sévère à l'égard de ses collègues, l'appelait Barrabas, au lieu de Barnabas.
Malheureusement pour cette époque et, disonsle aussi, pour d'autres époques analogues , « on » comptait dans le Parlement et parmi les riches » bourgeois de Paris plus de Brisson que de Harlay »et de Pithou : (1), » —braves gens d'ailleurs, mais peu soucieux du bien public, pourvu que leur ambition fût assouvie, faisant taire la voix de leur conscience afin de mieux entendre celle de leur intérêt personnel , ne rompant avec aucun parti
(t) M. L. Vitet, les Barricades, Introd.y pag. LIV.
afin de rester en commerce avec tous, et jetant déjà les premiers principes d'une science qui, depuis, s'est tant perfectionnée à l'usage des hommes que les partis prennent pour girouettes et non pour drapeaux !
Considérez maintenant « le naturel, la vie et les «faits de Messire Barnabe Brissonque je vous présente ; » ils sont extraits d'un Discours pindarique, publié à Paris, en 4595, sur la mort tragique du premier président du Parlement de la Ligue, par Denyse de Vigny, sa veuve.
« Messire Barnabe Brisson, chevalier, conseiller »du roy en son conseil d' Estât et privé, président » en sa Court de Parlement de Paris, estoit natif de » la ville de Fontenay en Poictou, ville qui a nourry «d'aussi grands esprits qu'aucune du royaume, et » principalement en ce dernier siècle, auquel elle »a fait voir comme flambeaux lumineux, desquels » la clarté rayonne en tous les endroits de la France.
«Maistre François Brisson, son père, estoit assesseur de Fontenay. Homme fort iudicieux qui » ayant remarqué aux petites estincelles du bon «naturel et inclination de Messire Barnabe Brisson, «que Dieu l'auoit doué d'un esprit capable des «sciences les plus hautes, à fin de ne laisser ceste
» bonne terre infertile, à faute de labour et culture » luy voir produire des espines et des ronces, il le «ietta aux collèges dès l'aagede sept ans, où comme »cher nourrisson des Muses, il fut recueillyde ces «Vierges immortelles. Il repeut si bien son esprit »de ce doux nectar, qu'en peu de temps avant » temps et aage, il emporta le dessus et deuança » tous ceux de son exercice : Esprit rare et beau «duquel la promptitude indéfatigable parcourut » en un moment tous les arts et les sciences, si que » s'estant arresté à la Iurisprudence, à laquelle il se » plaisoit comme digne de retenir un grand cer- »veau, un ferme et entier jugement, en l'aage de » 21 ans, il montra le premier fruit d'une si bonne «culture, et fit imprimer les deux premiers livres » Selectarum ex jure civili antiquitatum (pour prou- » ver qu'on pouvait emprunter beaucoup delumière «de l'antiquité. Puis l'autre livre même matière r>ad legem juliam de adulteris et trois livres^ solu- » tionibus et liberationibus, digne des grands chefs- • d'œuvre qu'il vous a fait voir depuis en la ma- «turité de son aage.)
» Estant continuellement occupé des affaires du «public en l'exercice du Palais, auquel il se don- «noit si assiduellement et si dignement, il pouvoit
280 ÏURNABÉ MUSSON.
» desrober du loisir pour composer de si parfaicts «ouvrages... Toutes affaires luy estoient agrées, » les plus difficiles esquelles il se plaisoil le plus, «comme un bon atlethe, lequel méprise les moins » forts, et ne fait estât de luy ter que contre les » plus roides , estimant les débiles indignes de son » occupation. Car, dès son commencement au bu- » reau de la Court de Parlement de Paris, les affai- » res lui vindrent en affluence, et pour la bonne » opinion qu'un chacun avoit de sa suffisance, non- » seulement les particuliers, mais aussi les princes «et grands seigneurs le recherchoyent, et fut prié » se charger et prendre le soin de la maison et des «affaires de grande importance de M. le prince de «la Roche-Guiyon, et de celles de M. de Soubize. « — Le jour ne lui estoit assez pour son estude ; » la nuit, le repos des autres estoit son travail, tant »il prenoit de plaisir à juger les discours les mieux «polis des anciens, des opinions plus sérieuses et «graves des jurisconsultes. Aussi, fit-il incontinent éclore ce grand labeur, et, fruit de ses veil- » les, les Commentaires de Verborum significatione, «œuvre autant beau et parfait, que l'antiquité en «aye laissé, et que la postérité en recommandera, «qui cache plus de richesses que le front et le
» tillre du livre n'en descouvre. Parcourant tous «ces beaux escrils, il prit plaisir en la recherche «des façons et coustumes des anciens, au faict des » nopces et du mariage, et désirant nous faire part • de sa curieuse observation en Tan 4563, estimé » dès-lors un des plus fameux advocats, il fit im- » primer deux Traictez de ritu nuptiarum et de »jure connubiorum , et n'estoit alors aagé que de » vingt-huit à trente ans. »
Au mois de janvier 1571, « il pleut au roy «Charles l'honorer du titre de l'un de ses advo- » cats, charge laquelle il a exercée non-seulement »au contentement du roy, mais de tout le peuple, » si clignement que la mémoire en sera immortelle. » Cet honneur ne fut qu'un degré d'une plus grande » gloire qu'il reçut six ans après qu'il pleut à Sa «Majesté, en récompense de tant de bons et agréa- » blés services qu'il avoit faicts en la charge d'ad- «vocat-général, l'honorer de la dignité de Président »en sa Court de Parlement. »
Interrompons un instant ce curieux panégyrique pour dire que Brisson fut le premier avocatgénéral qui vendit sa charge, en cette dernière circonstance (1583). Aussi, a-t-on eu quelque raison de l'accuser d'avarice, de vénalité, et surtout
d'ingratitude envers Henri III, dontil obtint des faveurs sans nombre, et qui prétendait « qu'il n'y avoit » aucun prince dans le monde qui pût se vanter d'a- )> voir un homme aussi savant que son Brisson. »
Laissons la parole à sa veuve :
« Mais ce n'estoit pas assez que cet esprit parût » en la seule France, c'eust esté envier le bonheur » des nations estrangères, et principalement des » alliez. Si on ne leur eust donné subiect de se » resiouir avec nous et nous congratuler de ce di- »vin esprit... Sa Maiesté le députa en Angleterre, «pour y accompagner MM. les princes qui s'y » acheminoient par son commandement, et leur «assister de son conseil. Là il acquit tant de réputation et d'honneur, que l'Angleterre depuis ce «voyage l'a estimé l'un des plus accomplis personnages de l'Europe; un Brisson seul effaçoit le re- «nom des plus grands esprits, Brisson seul estoit » nommé entre eux , Brisson l'honneur des beaux- » esprits, l'ornement de la France, n'eût-on pas «pensé qu'au milieu de tant d'affaires d' Estât, des «quelles il estoit chargé, comme celuy sur lequel «on se reposoit du tout, il eust oublié ses muses? » Non, non, il desroboit ses nuicts au sommeil pour » les donner au public, l'utilité duquel, et le prouf-
«fit, il se mettoit tousiours devant les yeux. Il era- » ploya ses veilles en la composition de ce tant ad- «mirable ouvrage de Formulis, qu'il fit imprimer »en l'an 1383, œuvre qui véritablement sent son » huile, œuvre qui ne montre rien de précipité, » ains toute maturité.
» Le roy dernier deffunct, de très-heureuse mé- » moire, et tout son conseil le choisirent entre tant » d'hommes de la France, comme le plus capable «pour rédiger, à la façon du Gode Justinien, les «ordonnances de nos rois, ce qu'il exécuta si » promptement, qu'en l'an 1587 il feut imprimé. Il » n'eut plus guère de repos ez années suivantes. «Les clairons, les trompettes et tabours effraioient «de leur son ses pacificques muses. Toy peuple de i> Paris tu courois aux armes sans raison. Arma Acurrens poscis nec sat rationisinarmis, tu te sous- » lève contre ton prince, tu le chasse de la ville, » tu mets la main sur son Sénat, sur sa Court de «Parlement? Aveuglé, qui te laisse conduire à » l'ambition des plus factieux, de ceux qui te pré- «cipitent en ruine, pour d'icelle bastir et relever » leur fortune au plus haut. Néanmoins parmy cest » orage de la guerre civille, vray pillotte et sage » conducteur, il n'abandonne le vaisseau Ix la mercy
»des ondes, il retient ferme le gouvernail, et cherche le moyen de sauver du naufrage cest Estât «misérable. 11 revoit et lit diligemment les anciennes monarchies, considère leur commence- » ment, leur accroissement, et les suit iusquesà leur «fin : de la mieux policée, et de celle qui a eu véritablement le nom de monarchie, la Persienne, » il en composa un formulaire de regno et statu Per- Tisarum, auquel il donne à voir lesuz etcoustumes, » la façon de gouverner des Perses, et il le met en «lumière en 1591. Et prévoyant revenir le calme » que les vents de la tempeste civile commençoient » à s'apaiser, et nostre France remonstrer la teste «au-dessus des ondes, vray Halcyone, il se remit »au travail de son estude, revit et augmenta son » livre de Verborum significatione, qu'il a si exacte- »ment reveu, et s'est tellement pieu à l'embellir »de nouvelles et rares recherches, qu'il en faisoit » un œuvre du tout divers et dissemblable du pre- »mier, luy donnant une autre forme, et l'aug- » mentant de si beaux membres, qu'il sembloit «que le premier ne fent qu'un proiect et formu- • laire du second, comme les premiers et rudes » crayons de ce beau chef-d'œuvre, auquel non plus » qu'au tableau* d' Appelles n'auseroit apporter la
«dernière main, tant ces rudes crayons, au juge- » ment de l'ouvrier, sont de parfaicts linéamens.
Sans partager ce naïf enthousiasme de madame Denyse de Vigny pour les œuvres de son défunt mari, nous devons cependant adopter l'opinion générale relativement aux écrits de ce grand jurisconsulte ; mais nous ajouterons avec Dreuxde-Bordier : « Les livres de Brisson ressemblent »à ces garde-meubles où l'on trouve de quoi orner »des palais, et où l'on ne trouve pas un endroit où » passer un instant agréable. »
Si nul ne conteste le mérite scientifique de Barnabe Brisson , en revanche, tout le monde s'élève contre la conduite qu'il tint après la journée des Barricades. Il n'était encore que président à mortier, et il convoitait depuis longtemps la charge de premier président qu'occupait alors avec tant de noblesse le vénérable Achille de Harlay, successeur de son beau-père Christophe de Thou. Averti sans doute de ce qui devait se passer le 16 janvier janvier 4 589, Barnabe Brisson ne se rendit pas au Palais ce jour-là ; mais il s'y présenta le lendemain, «nonobstant l'empressement des »plus saines et meilleures parties de la Cour,-» dit l'Estoile, « et fut tenue l'audience par lui, qui coin-
286 BARNABE BRISSOJN.
«bien qu'il fût des plus suspects par quelque «promesse aux Seize, se garantit et sauva des pri- » sons, et demeura toujours en la Cour, exerçant de » faict Testât de premier président. »
Toutefois, s'entendant accuser, par tous les gens de bien, d'avoir indirectement contribué à la captivité d'Achille de Harlay, dans le seul but de s'emparer de sa charge ; se voyant contraint , après une défection aussi honteuse qui le rendait premier président de la Ligue, d'autoriser par sa présence tant d'iniquités à l'égard du roi son protecteur, et craignant surtout, dit l'Estoile, « une catastro- »phe de trajédie à ruine de lui et de sa maison, » il ne trouva rien de mieux, pour tranquilliser ses intérêts et sa conscience, que de protester, dans les termes suivants, non pas de manière à ce que la société tout entière pût l'entendre, mais par-devant deux notaires :
« Je soussigné, déclare qu'ayant consulté et » tenté tous les moyens à moi possibles pour sortir » de cette ville, afin de m'exempter de faire ou dire «quelque chose qui pût offenser mon Roy et sou- » verain seigneur, lequel je veux servir, respecter n et reconnoître toute ma vie, et persévérer en la » fidélité que je dois, détestant toute rébellion con-
»tre luy, il m'a été impossible de me retirer et «sauver, pour être mes pas observez de toutes per- » sonnes, guettez et gardez, et que d'ailleurs on a • emprisonné le général Lecomte, mon gendre, «saisi sa maison et dénié l'entrée dicelle à ma «fille, qui a été contrainte de se réfugier chez ses «amys, à raison de quoy étant contraint de de- » meurer en cette ville et adhérer es délibérations « aux quelles le peuple nous force d'entrer, je pro- » teste devant Dieu que tout ce que j'ay fait, dit » et délibéré en la cour de Parlement, et ce que je «feray, diray et délibéreray, jugeray et signeray » ci-après, a été et sera contre mon gré et volonté, » par force et contrainte, y violenté par la terreur «des armées et licence populaire qui règne à pré- » sent en cette ville , et aussi par le conseil des » gens de bien et d'honneur, bons et fidèles servi- «teurs du Roy, exposés à mêmes périls et injures, «qui me conseillent et exhortent de temporiser et » m' accommoder au désir et vouloir du peuple, «quoy qu'ils soient injustes et déraisonnables et « contre le devoir des sujets, et ce, tant pour sauver » ma vie et ma femme et enfans, que seroient en «péril et danger indubitables, et nos biens en »proye, que pour tacher, avec le temps, de profi-
» ter quelque chose pour la réconcilation et réduc- » tion dudit peuple avec le Roy, quand l'occasion «se pourra présenter d'en parler, dont à présent »on n'oseroit ouvrir la bouche à peine de hasarder » sa vie, et afin qu'à l'avenir ma demeure et rési- » dence en cette ville et mes actions et départe- «ments ne me soient imputés à blâme, dont j'ap- » pelle Dieu à témoin, qui connoît la pureté de » mon cœur et la candeur intérieure, et la sincérité de ma conscience, j'ai écrit et signé la pré- » sente protestation, en continuant la précédente »jà par moi faite , voulant que la présente serve, «une fois pour toutes, pour tout le temps fu- » tur.
«Fait à Paris le 21 janvier 1589.
«Signé Brisson. »
Et plus bas on lit :
« Aujourd'hui, messire Barnabe Brisson , sei- » gneur de Granville, conseiller du Roy, et prési- «dent en sa cour de Parlement, a reconnu et dé- «claré avoir écrit et signé de sa main la disposition et ordonnance de dernière volonté cy-dessus «et de l'autre part contenue, qu'il veut et entend «sortir son plein et entier effet, selon la forme et
RARNABÉ BUISSON. 289
• teneur; dont il a requis le présent acte à lui délivré. Fut fait à Paris, après midi, en la maison
• dudit sieur président, Tan 1589, ce 22e jour de » janvier, et a signé Brisson, signé aussi Lusson et » Le Noir, notaires. »
Grâce à cet acte notarié, prenant l'air d'une victime qui a dû céder aux violences les plus pénibles, mais qui reste constante dans ses opinions, Barnabe Brisson changeait de camp et de drapeau et faisait librement ses affaires, tandis que tous ses collègues et les politiques de marque étaient en prison ou quittaient Paris; car les amis de l'ordre étaient obligés de chercher leur salut bien loin de ce foyer d'anarchie. Une occasion solennelle s'offrit bientôt à Brisson de prouver au roi qu'il n'avait renoncé à aucun de ses anciens attachements, pour en contracter de nouveaux avec la Ligue. Henri III, au mois de février suivant, après avoir enjoint aux « officiers et juges royaux de ne plus exercer aucune juridiction» , transféra le Parlement à Tours. Les magistrats les plus distingués et les plus honnêtes s'y rendirent; mais ceux qui avaient brûlé leurs vaisseaux restèrent à Paris. Barnabe Brisson fut de ce nombre. Il est vrai qu'il n'avait 'plus be-
soin d'être circonspect dans ses allures, puisqu'en vertu de son acte notarié, ses déportements ne pouvaient lui être imputés à blâme.
Croyant, sans doute, que cette voie de retour lui restera toujours ouverte, Brisson ne craint pas de se la fermer, en ordonnant une information « contre les meurtriers et assassinateurs de MM. les » cardinal et duc de Guise, et tous ceux qui se trouveront chargés et coupables, et leur chef, Henri »de Valois; » et en donnant à cette ordonnance le titre suivant : Arrest de la cour souveraine des Pairs de France^ qui attribue au Parlement l'exercice de la souveraineté nationale contre la Royauté.
Après avoir fait cette incroyable concession à la fraction démocratique de la Ligue dont la violence était extrême, Barnabe Brisson essaya de la contenir en groupant les gens considérables de ce parti autour de Mayenne qui allait prendre le titre de lieutenant-général de Y État royal et couronne de France. Les vieux parlementaires objectaient à Brisson, l'inventeur de cette singulière dignité, « qu'on peut bien être lieutenant d'une personne, »mais non d'une chose; » néanmoins ils se rangèrent à son avis lorsqu'il leur eut dit que ce titre vague était d'autant plus avantageux à l'autorité
royale, qu'il exprimait une sorte d'hommage métaphysique à la personne du roi. «Mayenne, dit »M. L. Vitet, y voyant un hommage bien réel à » sa propre personne, approuva la rédaction (1.)» et prit le titre. Les lettres en furent enregistrées au Parlement le 14 mars 1589 ; et cinq jours après, le « lieutenant-général de l'État, » introduit avec pompe dans la grand' chambre , prêtait serment entre les mains du président Brisson qui passa, dès lors, pour être vendu à Mayenne.
Nous ne signalerons pas, une à une, les voltefaces consécutives de Barnabe Brisson , car nous avouons notre impuissance à opérer ce dénombrement du genre homérique. En effet , il servit Mayenne, comme il avait servi tour-à-tour le parti démocratique et Henri III, c'est-à-dire sans dignité, sans conscience, afin de sauvegarder ses intérêts personnels, et non en vue du bien public. Aussi, lorsque les partisans de Henri IV eurent acquis une certaine prépondérance au sein de la Bourgeoisie de Paris , il demanda l'un des premiers « qu'une assemblée eût lieu pour advi- »ser aux affaires et remontrer à M. de Mayenne ce
(1) Hist. de la Ligue , pag. 296.
«qui serait jugé plus expédient. » L'assemblée fut tenue. On y reconnut qu'il était indispensable au roi de Navarre de se faire catholique s'il voulait devenir roi de France ; mais à cette manifestation noble et calme de l'opinion royaliste, Mayenne opposa une nouvelle explosion des fureurs démagogiques : elle devait être fatale à Barnabe Brisson.
Jean Bussy-le-Clerc envahit brutalement la scène politique ; et Mayenne se retire pour lui laisser le champ libre, quitte à le lui reprendre plus tard. Le meurtre règne dans Paris où la chasse aux politiques remplace la chasse aux huguenots. Jamais circonstances plus sinistres. Bussy-le-Clerc renvoie son cousin Brigart devant le Parlement pour qu'il soit condamné. Brisson qui veut plaire au Béarnais, acquitte l'ancien ligueur. Dès ce moment, Bussy-le-Clerc prit ses mesures pour se débarrasser du premier président de la Ligue, parce qu'il tournait au véritable royalisme.
Nos lecteurs connaissent tous les détails de la journée du 15 novembre 4 591 qui éclaira cette atroce vengeance (1). Barnabe Brisson demande
(1) Histoire de la Bourgeoisie de Paris, tom. II, chap. V , pag. 226-227.
à ses bourreaux le temps d'achever un livre sur l'instruction de la jeunesse, qu'il a commencé avec amour; le haineux Bussy-le-Clerc ne lui laisse que le temps de se confesser. Ce magistrat, dont la vie fut pleine de faiblesses, voulut montrer quelqu'énergie en face de la mort; mais il lui prit une telle sueur, lorsqu'il sentit s'appesantir la main du bourreau sur ses épaules, que sa chemise en fut toute mouillée, comme si on l'eût trempée dans l'eau. S'accusant néanmoins , à cette heure suprême, de n'avoir pas rempli les devoirs de sa haute magistrature avec une conscience irréprochable , il se mit pieusement à genoux et s'écria : a 0 Dieu! que tes jugements sont grands ! »
Pendant trois jours, son cadavre, ainsi que ceux deLarcher et de Tardif, magistrats assassinés avec lui et pour la même cause, furent pendus à la place de Grève, ayant chacun un écriteau.
Le sort tragique de Barnabe Brisson produisit une sensation pénible parmi les bourgeois de Paris ; toutefois il fut peu regretté dans le monde politique. En parlant de sa mort, Mézerai se borne à
dire: « Cette catastrophe était indigne d'un homme
»si docte et si excellent; mais elle est ordinaire à
• ceux qui pensent nager entre deux partis. »
Quoique Mayenne eût vengé Barnabe Brisson, en faisant pendre quatre de ses meurtriers, Denyse de Vigny, sa veuve, n'en obtint pas moins plusieurs arrêts contre certaines personnes « qui avoient
• aidé et assisté les massacreurs. » Ces arrêts se trouvent reproduits dans son « Discours sur la mort » du président Brisson » dont nous avons cité de longs fragments.
11 faut juger maintenant cet homme sans foi religieuse ni politique, partant sans moralité, qui criait un jour: Vive le roi\ un autre jour: Vive la Ligue \ et qui allait chaque matin à la messe, chaque soir au prêche.
Barnabe Brisson , en occupant la place du premier-président au Parlement de Paris pour le compte d'une faction, mit le trouble et la honte dans le corps le plus honorable et le seul régulier de l'État; mais nous devons reconnaître qu'il racheta par sa mort tous les scandales de sa vie. Revenus de leurs faiblesses et de leurs erreurs, après cet événement tragique, les parlementaires de la Ligue ne suivirent plus désormais que les conseils
d' Achille dellarlay, qui, prisonnier ou libre, n'avait jamais cessé d'être le véritable chef de la magistrature. Sous cette influence morale et, par conséquent, régénératrice, le Parlement reconquit son ancien lustre et une prépondérance décisive sur la société : c'est ainsi qu'il devint à la fois l'axe et le pivot d'une nouvelle civilisation monarchique.
Durant les plus beaux jours de son règne, Henri IV avait bien raison de dire : « — Ces robins, »avec leurs bonnets carrés, m'ont été plus utiles » que mes soldats. »
FRANÇOIS MIftON.
Au nombre des statues que Ton remarque sur la façade principale de l'Hôtel-de- Ville, se trouve celle de François Miron, lieutenant civil et prévôt des marchands sous Henri IV. Un pareil honneur lui était bien dû, puisque le cardinal de Retz le range parmi « ces martyrs de l'État qui ont le «plus dissipé de factions, par leurs bonnes et » saines maximes, que l'or d'Espagne et d'Angle- » terre en a fait naître. »
Issu d'une maison bourgeoise du Roussillon, mais originaire de Catalogne, qui avait fourni, depuis Charles VIII , à tous les rois de France, leurs premiers médecins, François Miron continua la célébrité de sa famiile et la rendit encore plus éclatante, lorsqu'il fut choisi pour être le premier magistrat de la Bourgeoisie de Paris.
L'Hôtel-de- Ville était de nouveau rentré en jouissance de toutes ses anciennes franchises. Henri IV, à peine installé au Louvre, avait déchiré les lettrespatentes du mois de mai 1589, par lesquelles son prédécesseur révoquait tous droits et privilèges octroyés par ses ancêtres. En outre , il avait supprimé les impôts excessifs établis par Mayenne sur le débit du vin dans Paris et sur les autres denrées. Non content de signaler sa reconnaissance pour les services à lui rendus avant la pacification générale, en nommant présidentde la Chambre des comptes, Jean Lhuillier, prévôt des marchands, le roi avait encore multiplié ses bienfaits au milieu des Parisiens, afin de réparer, autant que possible, les immenses dévastations qui avaient eu lieu , durant la guerre civile, dans son principal foyer.
C'est ainsi que le 28 septembre 159i, il défendit aux gens de guerre de se loger dans Paris, ou aux environs, à moins de sept lieues ; et qu'au mois d'octobre 1595, il abandonna aux officiers municipaux, la moitié des amendes et des confiscations qui étaient dues à la couronne depuis 1586, en ne leur imposant d'autres conditions que celles de réparer, de fortifier et d'embellir sa bonne ville de
Paris. Ces vastes travaux s'accomplirent sous la direction habile de François Miron.
Considéré sous ce rapport, le règne de Henri IV présente des analogies frappantes avec celui de Charles V. L'œuvre de François Miron ressemble également à celle de Hugues Aubriot; mais la destinée du prévôt des marchands fut bien différente de celle du prévôt de Paris. En effet, Hugues Aubriot a élevé dans notre capitale, durant sa longue magistrature, des constructions et des monuments qui durent encore ; et il y consacra la troisième partie des subsides de la couronne. François Miron, prévôt des marchands, en 1601 et en 1605, fit construire durant ces deux années, les quais, les porls, une grande quantité de places publiques et la belle façade de l'Hôlel-de- Ville de Paris, avec la remise des amendes que la municipalité devait à la libéralité royale, et aussi par pure générosité , car il y consacra tous les émoluments de sa charge. Hugues Aubriot tomba victime d'une intrigue universitaire, pour avoir voulu réprimer les séditions du Pré-aux- Clers ; François Miron s'est élevé au plus haut degré de la popularité , pour avoir maintenu la meilleure police dans Paris, en temps de trou-
bles, et pour avoir résisté à tous les empiétements de l'autorité royale, en faisant triompher le principe de la liberté civile.
« Henri IV, qui ne se défiait pas des lois, dit le car- » dinal de Retz, parce qu'il se fiait en lui-même, mar- » qua combien il les estimait, par la considération «qu'il eut pour les remontrances très-hardies de «Miron, touchant les rentes de l'Hôtel-de-Ville. » Il est surtout curieux de voir aujourd'hui, par le temps de servilisme et d'abaissement intellectuel qui court, avec quelle indépendance et quelle haute fierté François Miron parlait à son roi:
« Sire, s'écriait-il, cette plainte est pour les • rentes de la ville de Paris, qui par divers recule- » ments et autres articles, sont en effet ôtées à vos «pauvres sujets innocents et fidèles à Votre Majesté, qui n'ont rien mérité de vous que leur con- »servation en leurs biens, pour laquelle Dieu vous » a couronné le front de cette souveraine puissance » que vous avez.
»... Par infinies difficultés et peines, on les lasse » tous les jours en la demande de leur bien ; de » paroles, on le leur accorde; en effet, on leur re-
«fuse: et enfin ils voient des commissaires pour » retrancher ou abolir leurs rentes. Il faut laisser » ces façons aux mauvais garnements, qui enlèvent «par tromperies interposées, de l'argent, et après «avoir fait un trou à la nuit, se plaignent de leur « propre malice.
» Prenez garde, Sire, que tant de veux et de prières «faites à Dieu pour vous, par tant de personnes «innocentes, ne se changent en prières contre vous, » en exécrations et imprécations, que Dieu ne mé- « prise point lorsqu'elles sortent de la bouche de » l'innocent en oppression. Ces gens ne ressemblent » point aux assassins qui frappent les Roys d'un «glaive meurtrier. Vostre Personne est assurée » contre leurs mains : mais ils frappent le ciel de «leurs cris, et le contre-coup du ciel est plus dan- » gereux contre votre tête, que toutes les mains des «hommes conjurés contre vous.
«Sire, ces plaintes sortent de la bouche des ha- » bitants de votre ville Capitale; que pourront espé- » rer vos peuples éloignez? Si au cœur du royaume » ils voient un tel traitement, combien plus redou- »bleront-ils leurs cris, quand ils sauront que dans » Paris il se fait une si juste plainte, à la quelle, si • vos oreilles sont sourdes, ils n'espéreront pas
» qu'il se puisse plus trouver de soulagement pour «eux.
«Quand l'Empire Romain était une protection «plutôt qu'une domination, c'était honneur pour » tout le monde que d'être dit Romain ; quand par » les surcharges et rigueurs, il fut proche de sa «dissipation, c'était un grand avantage d'être Bar- »bare, et les sujets de cet Empire que l'on nom- » mait Romain , ou appelaient les Barbares , ou «allaient demeurer sous eux. Autrefois le nom de » Français était un nom si doux que les étrangers » y désiraient avoir part ; maintenant les soupirs » enfermés dans l'estomac des Français, le font être » un nom d'opprobre et de la honte qu'ils portent «sur le front (1). »
Ces énergiques remontrances de François Miron, adressées au Roi en 1G05, exprimaient l'éLat réel de l'opinion publique touchant la réduction des rentes sur l'Hôtel-de-Ville. Henri IV ne voulut
(1) Ces remontrances, présentées sous forme de requête, ont été publiées, avec tout ce qui est relatif à cette grave question historique et financière, dans les Œuvres de Jacques Leschassier, parisien, avocat au Parlement. Paris, M. DC. XLIX, pag. 241.
pas assumer sur sa tête la responsabilité d'une pareille mesure, parce que les magistrats municipaux la considéraient comme essentiellement contraire au droit et à l'équité. S'il ne se plaignit point de la sévérité de langage que le prévôt des marchand avait tenue à son égard , c'est qu'il connaissait assez l'illustre magistrat pour savoir que la vivacité de son opposition, en cette circonstance, était motivée par un impérieux besoin de rectifier les projets du gouvernement.
D'ailleurs, comme nous l'avons déjà dit (1), en sa qualité de prévôt des marchands, François Miron était le conservateur naturel des rentes de l'Hôtel-de-Vilieque Henri IV voulait supprimer. Cette spoliation inique eût consacré un véritable abus de pouvoir et une tyrannie incompatible avec les mœurs libérales de la Bourgeoisie. Yoilà ce qu'il fallait faire ressortir avec force: aussi trouve-t-on, dans les remontrances de François Miron , quelques allusions à Néron, preuve irrécusable de la crise qui existait alors. Il appartenait au monarque populaire de la conjurer en protégeant les intérêts
(1) Histoire de la Bourgeoisie de Paris , tom. H , chap. V, pag. 259.
moraux et matériels qu'il avait alarmés d'une manière intempestive.
Lorsque François Miron eut rempli ses deux années de magistrature municipale, il sortit de l'Hôtel-de- Ville ; mais il n'en conserva pas moins ses entrées à la cour, jusqu'au 4 juin 1609, c'est-àdire, jusqu'au jour de sa mort. Il emporta dans la tombe, avec l'estime du roi, l'affection du peuple et de la Bourgeoisie.
Quelques années plus tard, le suffrage des Parisiens donna la prévôté des marchands à Robert Miron, son frère : magistrat également illustre qui présida le Tiers aux États-Généraux de 1614, et qui, en rédigeant le programme réformiste de la Bourgeoisie dans cette assemblée, eut la gloire de révéler à l'esprit humain tous les principes généraux du droit politique moderne.
Nous avons consacré, dans le second volume du présent ouvrage, un long chapitre à l'analyse de ce travail précieux, parce qu'il caractérise l'une des époques les plus remarquables de l'histoire politique du Tiers-État : il nous suffira donc d'y renvoyer nos lecteurs.
Ajoutons seulement que la conduite de François Miron à l'Ilôtel-de- Ville, comme prévôt des marchands, et celle de Robert Miron, comme prévôt des marchands aussi et comme président du Tiers aux États-Généraux, n'expriment ensemble qu'une seule pensée, qu'un seul but, particulier, non pas à cette illustre famille, mais à la Bourgeoisie, qui sollicitait le développement simultané du bien-être et de la justice, de l'autorité et de la liberté; c'està-dire : le progrès par la monarchie et la monarchie par le progrès!
Si , en retraçant les caractères et les portraits des hommes célèbres de l'ancienne Bourgeoisie de Paris, nous nous proposions de flatter et non de redresser les travers d'esprit de notre temps, il nous serait facile d'attaquer, à l'occasion de Pierre Broussel, toutes les assemblées délibérantes. Mais, en conscience , trop de gens se sont chargés d'un pareil soin pour qu'il nous offre le moindre attrait. D'ailleurs, — faut-il le dire? — il est triste de voir une foule de prétendus hommes d'État, qui ont voulu se distinguer durant notre dernière monarchie, en se faisant les chefs de l'opposition parlementaire et en propageant la licence, à pleins discours, sous prétexte de servir la liberté, vouloir aujourd'hui, les premiers et sans pudeur aucune, exalter le despotisme à haute
voix, parce que la tribune française a présentement disparu dans une éclipse !
Laissons-les donc ramper tout à leur aise, puisqu'ils ne peuvent plus se tenir debout. Quant à nous, poursuivons notre œuvre d'historien-biographe, et tâchons de séparer la cause d'un brouillon niais et ridicule de celle d'une de nos plus puissantes institutions politiques.
Quelque burlesque qu'elle paraisse, la Fronde eut un grave motif : c'était le soulèvement d'un grand peuple qui cherchait à reconquérir ses libertés. Il faut entendre le cardinal de Retz s'expliquer à ce sujet :
« 1 1 y a plus de douze cents ans que la France a des «rois; mais ces rois n'ont pas toujours été absolus «au point où ils le sont aujourd'hui (1). Leur autorité n'a jamais été réglée, comme celle des rois » d'Angleterre et d'Aragon, par des lois écrites; «elle a seulement été tempérée par des coutumes «reçues et comme mises en dépôt, au commence- «ment dans les mains des États-Généraux, et de-
(1) Mémoires, liv. II, pag. 121 et suiv. N'oublions pas que Retz écrivait ces pages sous le règne de Louis XIV.
PIERRE RROUSSEL. 309
» puis dans celles des Parlements. Les enregistre- «ments des traités faits entre les couronnes et les «vérifications des édits, pour les levées d'argent, » sont des images effacées de ce sage milieu que » nos pères avaient trouvé entre la licence des rois »et le libertinage des peuples. Ce milieu a été con- » sidéré par les sages et les bons princes comme un «assaisonnement de leur pouvoir, très-utile même «pour les faire goûter aux sujets: il a été regardé » par les mal-habiles et les mal-intentionnés comme » un obstacle à leurs dérèglements et à leurs ca- » priées.
»Le renversement des anciennes lois, l'anéan- » tissement de ce milieu qu'elles ont posé entre les «rois et les peuples, l'établissement de l'autorité «purement et absolument despotique, sont ceux » qui ont jeté originairement la France dans ces «convulsions dans lesquelles nos pères l'ont vue. » Nous connaissons le caractère général de la Fronde : étudions maintenant le caractère particulier de Pierre Broussel, qui en représente le côté simplement bourgeois.
Dans toutes les pages de ses Mémoires, le cardinal de Retz ne le désigne que sous le nom de bon-
homme Broussel. Conseiller au Parlement depuis
Tannée 1G37, perdu pour ainsi dire au milieu d'une compagnie qui se composait de plus de deux cents magistrats et qui agissait de concert avec trois autres compagnies, où il y avait presque une fois autant d'officiers , qui donc eût pu croire, avant la Fronde, qu'on trouverait un jour Broussel sur le chemin de la célébrité?
Esprit étroit et presque timide, mais conscience intègre, il semblait destiné à ne jamais se compromettre, lui magistrat-bourgeois ou bourgeoismagistrat, dans les cabales et les intrigues de tant de princes rebelles. C'est ce qui eut lieu pourtant : il est vrai qu'on lui donna un parti à conduire, parce qu'il avait lui-même besoin d'être dirigé.
Remarquons-le tout de suite : l'honneur même du Parlement était en jeu dès le début de la Fronde, car Mazarin procédait ou voulait procéder à l'assiette et à la levée des impôts par des moyens indignes et que la conscience publique repoussait. Les bourgeois de Paris avaient couru aux armes après la publication de l'édit suranné ,mais remis à neuf pour les besoins de la Régence, qui leur défendait de bâtir des maisons dans les faubourgs de la capitale, « à peine de démolition des-
» dites maisons , confiscation des ma tériaux et amen- » des arbitraires, si mieux n'aimaient payer une » taxe calculée par chaque toise de construction » faite depuis près d'un siècle. L'opposition de la grand'chambre contre cet acte du gouvernement, outre qu'elle était conforme au véritable esprit de justice, avait pour but d'éviter l'effusion du sang et d'empêcher peut-être une révolution.
En des circonstances analogues, quiconque agit avec le plus de force et de liberté dans le vrai sens de l'opinion qui réprouve, quel qu'il soit d'ailleurs, est désigné sur-le-champ à la reconnaissance publique et devient un héros pour le peuple. Autrement, qu'auraient pu faire, dans une compagnie remplie d'hommes supérieurs par leur intelligence autant que par leur patriotisme, Broussel et Viole, c'est-àdire, selon l'observation profonde et originale du cardinal de Retz : deux desplus simples et des plus communes têtes de tout le corps ?
« Le président Viole, » ajoute le même auteur, qui fut l'un des acteurs de ce drame sanglant et burlesque, « avait été toute sa vie un homme de » plaisir et de nulle application de son métier. Le «bonhomme Broussel avait vieilli entre les sacs, «dans la poudre de la grand'chambre, avec plus
312 PIERRE RROUSSEL.
» de réputation d'intégrité que de capacité. Vous » jugez bien que s'il y avait eu de la cabale dans la » compagnie, l'on n'eût pas été choisir des cervelles de ce caractère au milieu de tant d'autres qui • avaient, sans comparaison, plus de poids; et que »ce n'est pas sans sujet que je vous ai dit que l'on »ne doit rechercher la cause de la révolution que »je décris que dans le dérangement des lois, qui a » causé insensiblement celui des esprits et qui fit «qu'avant que l'on se fût presque aperçu du chan- » gement, il y avait déjà un parti. 11 est constant » qu'il n'y avait pas un de tous ceux qui opinèrent «dans le cours de cette année (1645) au Parlement »et dans les autres compagnies souveraines, qui » eût la moindre vue, je ne dis pas seulement de ce »qui s'en est suivi, mais de ce qui en pouvait suivre (1). »
Pierre Broussel, « tout simple qu'il était, même «en vérité jusqu'à l'innocence, et facile comme un «enfant, » donna le signal de cette opposition, repoussa énergiquement les édits fiscaux, surtout celui qui établissait un nouveau droit sur toutes les denrées nécessaires à l'approvisionnement de
(1) Mémoires, tom. 1er., liv. II, pag. 196-197.
PIERRE BKOUSSEL. 313
Paris, et, devenu lldole de la Bourgeoisie frondeuse ou militante, se laissa faire grand homme. Sa popularité n'eut bientôt plus de bornes, car Ton mettait sur son propre compte les audaces de la chambre de Saint-Louis, qui s'arrogeait le droit de limiter la puissance royale au moyen d'un édit sous forme de loi, et qui exprimait une coalition de toute la magistrature. Anne d'Autriche espéra sortir de cette situation pleine de périls pour le gouvernement, en faisant arrêter Broussel et les autres chefs de l'opposition. Comminges, lieutenant des gardes de la reine, se présenta chez le vieux conseiller, et le prit au moment où il allait se mettre à table pour dîner. Sa servante descendit aussitôt dans la rue et fit attrouper le peuple, pendant que Comminges conduisait son maître à la prison de Madrid, dans un carrosse. Chemin faisant, le carrosse, par deux fois, se rompit; les bourgeois, qui reconnurent Broussel, s'écrièrent avec rage : « On nous enlève notre dé- » fenseur, notre père ! »
« Je ne puis, dit le cardinal de Retz, vous expri- » mer la consternation qui parut dans Paris le pre- » mier quart d'heure de l'enlèvement de Broussel, et • le mouvement qui s'y fit le second. La tristesse ou
» plutôt l'abattement, saisit jusqu'aux enfants. L'on »se regardait et l'on ne se disait rien. On éclata «tout d'un coup, on s'émut, on courut, on cria, »et l'on ferma les boutiques. » Mille attroupements se formaient en divers quartiers ; ils se dirigèrent, comme d'un commun accord, vers le Palais-Royal et ne prononcèrent que ce double cri : — Bromsel et liberté! Cette émeute, premier signal d'une insurrection qui devait être générale, fut dispersée avant la nuit; mais le lendemain le peuple prit sa revanche. Dès lors, « ce mouvement, dit » le cardinal de Retz, fut comme un incendie subit » et violent qui se prit du Pont-Neuf à toute la ville. «Tout le monde sans exception prit les armes. » L'on voyait les enfants de cinq et six ans, le poi- » gnard à la main ; on voyait les mères qui les è leur apportaient elles-mêmes. Il y eut dans Paris «plus de deux cents barricades en moins de deux » heures, bordées de drapeaux et de toutes les ar- » mes que la Ligue avait laissées entières. »
Cependant le Parlement, réuni le lendemain matin, délibère sur les événements qui ont eu lieu la veille au soir, car Anne d'Autriche a fait arrêter deux présidents et trois autres conseillers, en même temps que Brousse!* Après une longue discussion,
il est arrêté que les magistrats iront en corps et en habit, au Palais-Royal, redemander les prisonniers; qu'il sera décrété contre Comminges; qu'il sera défendu à tous gens de guerre, sous peine de la vie, de prendre des commissions pareilles et qu'il sera informé contre ceux qui ont conseillé l'arrestation de Broussel et autres « comme contre des pertur- » bateurs du repos public. » Cet arrêt fut exécuté sur l'heure. Le Parlement sortit avec solennité; on l'accueillit dans toutes les rues « avec des ac- » clamations et des applaudissements incroyables ; » mais, arrivé au Palais-Royal, Anne d'Autriche le reçut « avec un ton de fureur plutôt que de colère.» Elle répondit à Mathieu Mole, premier président, qui venait de lui représenter «toute l'horreur de Pav ris, armé et enragé, » par ces paroles menaçantes: « Je sais bien qu'il y a du bruit dans la ville ; mais » vous m'en répondrez, messieurs du Parlement, • vous, vos femmes et vos enfants. »
« Le Parlement étant sorti du Palais-Royal, ajoute » le cardinal de Retz, et ne disant rien de la liberté »de Broussel, ne trouva d'abord qu'un morne si- » lence au lieu des acclammations passées. Gomme il »fut à la barrière des Sergents, où était la première » barricade, il y rencontra du murmure,qu'il appaisa
316 PIERRE BKOUSSEL.
» en assurant que la reine lui avait promis satisfaction. Les menaces de la seconde furent éludées par » le même moyen. La troisième, qui était à la Croix «du Trahoir, ne voulut pas se payer de cette mon- «naie, et un garçon rôtisseur, s'avançant avec deux «cents hommes, et mettant la hallebarde dans le «ventre du premier président; lui dit: « tourne, «traitre; et si tu ne veux être massacré toi-même, » ramène-nous Broussel, ou le Mazarin et le chancelier en otage. «Vous ne doutez pas, à mon opi- » nion, ni de la confusion, ni de la terreur qui sai- » sissait presque tous les assistants, Cinq présidents »à mortier, et plus de vingt conseillers se jetèrent » dans la foule pour s'échapper. Le seul premier » président, le plus intrépide homme à mon sens, »qui ait paru dans son siècle, demeura ferme et «inébranlable. Il se donna le temps de rallier ce » qu'il put de la compagnie, il conserva la dignité «de la magistrature et dans ses paroles et dans «ses démarches, et il revint au Palais-Royal au «petit pas, dans le feu des injures, des menaces, » des exécrations et des blasphèmes. »
Mazarin et toute la cour était d'avis qu'il fallait céder; mais Anne d'Autriche restait encore inflexible. On ne put arracher que cette parole de sa
PIERRE RROUSSEL. 317
bouche : « Hé bien, messieurs du Parlement, voyez rdonc ce qu'il est à propos de faire. » — Après «une courte délibération, l'on donna arrêt par le- »quel il fut ordonné que la reine serait remerciée »dela liberté accordée aux prisonniers. Aussitôt • que l'arrêt fut rendu, on expédia des lettres de » cachet. Le premier président montra au peuple » les copies qu'il avait prises en forme de l'un et de » l'autre, mais l'on ne voulut pas quitter les armes «que l'effet ne s'en fût suivi. Le Parlement même » ne donna point d'arrêt de les faire poser qu'il » n'eût vu Broussel dans sa place. Il y revint le «lendemain, ou plutôt il y fut porté à la tête du «peuple avec des acclamations incroyables; l'on » rompit les barricades, l'on ouvrit les boutiques, et » en moins de deux heures, Paris parut plus tranquille » que je ne l'ai jamais vu un Vendredi-Saint ( 1 ). » Cette opinion d'un frondeur ne peut pas être acceptée par l'histoire. En effet, dès que Broussel fut rentré au Parlement, Anne d'Autriche sortit de la ville et porta sa cour à Saint-Germain, attendant une meilleure occasion de négocier avec la révolte triomphante, ou bien d'en finir avec elle. 11 y eut
(1) Mémoires, tom. 1er, liv. II, pag. 191-193.
transaction. La cour revint à Paris en octobre; mais elle fut contrainte d'en repartir : ce qui eut lieu à minuit, le jour des rois ( 1649 ) : elle fuyait devant une autre insurrection. Les bourgeois, commandés par des princes et par des magistrats rebelles, s'emparèrent de la Bastille , dont Broussel devint gouverneur. Prenant au sérieux la comédie tristement bouffonne qu'on lui faisait jouer, notre bonhomme exigea que le héraut, envoyé par la cour avec des propositions pacifiques , fût renvoyé sans avoir pu rien obtenir.
Jusqu'à présent Pierre Broussel a entraîné, pour ainsi dire, le Parlement après lui; et Mathieu Mole s'est vu contraint de suivre ce pauvre hère, lui qui était né pour diriger toute son époque. Mais homme d'énergie et surtout homme du devoir, à peine eutil reconnu le péril que courait la monarchie , en apprenant la mort de Charles Ier condamné par un parlement régicide, qu'il eut honte d'être le premier président d'un autre parlement révolté. Mole traite aussitôt avec la Régente ; il sacrifie les prétentions de son parti pour sauver toute la société. La magistrature approuve entièrement sa conduite patriotique, à l'exception de Broussel, qui se sépare de ses collègues, et se réunit au coadjuteur
et au duc de Beaufort, pour jouer, au sein de la haute aristocratie de cette époque, le même rôle que le marquis de Lafayette remplissait, il y a vingt ans, au sein de la petite Bourgeoisie.
Cette alliance ne lui porta pas bonheur, car il fut impliqué, de même que le duc de Beaufort et le coadjuteur, dans une accusation de tentative d'assassinat dirigée contre le prince de Gondé. Sur la plainte de ce dernier, le Parlement évoqua l'affaire. Le duc de Beaufort, Broussel et le coadjuteur, comparurent donc devant cette cour. Le coadjuteur porta la parole pour tous les trois; mais il parla plutôt en accusateur qu'en accusé.
« M. le cardinal Mazarin, dit-il, qui ne reconnaît (en fait de lois) que la vengeance qu'il mé- »dite contre les défenseurs de la liberté publique, » a forcé M. Le Tellier, secrétaire d'État, d'écrire » des brevets infâmes pour nous accuser. Nous en «demandons justice; mais nous ne vous la demandons qu'après vous avoir très-humblement sup- » plies de la faire à nous-mêmes la plus rigoureuse »que les ordonnances les plus sévères prescrivent u contre les révoltés, s'il se trouve que nous ayons » directement ou indirectement contribué à ce qui » a excité ce dernier mouvement. Est-il possible,
«messieurs, qu'un petit- fils de Henri-le-Grand , «qu'un sénateur de l'âge et de la probité de • M. Broussel, qu'un coadjuteur de Paris, soient «seulement soupçonnés d'une sédition où l'on n'a »vu qu'un écervelé à la tête de quinze misérables «de la lie du peuple? Je serais honteux de m'éten- » dre sur ce sujet. »
La sainte cohue des enquêtes couvrit l'habile orateur de mille applaudissements ; mais elle faillit étouffer le premier président, lorsqu'on l'entendit s'écrier : « Patience, messieurs, allons avec ordre. «MM. de Beaulbrt, le coadjuteur et Broussel, vous «êtes accusés ; il y a des conclusions contre vous : «sortez de vos places. » Le duc de Beaufort et le coadjuteur s'étaient déjà levés ; Broussel les pria de se rasseoir. « Nous ne devons sortir, messieurs, «dit-il, ni vous ni moi, jusqu'à ce que la compa- »gnie l'ordonne. M. le premier président, que «tout le monde sait être de notre partie, doit sor- » tir si nous sortons. » Puis se tournant aussitôt du côté de Mathieu Mole, dont la figure calme contrastait avec l'animation générale, car le feu était monté au visage de tout le monde, le bonhomme Broussel l'attaque aussitôt avec un emportement sans exemple. De l'aveu même du car-
dînai de Retz : • le premier président répondit très- » sagement à toutes les paroles les plus piquantes » qui lui firent dites, et les souffrit avec une patience incroyable, croyant, avec raison, que nous • eussions été bien aises de l'obliger à quelque » départie qui eût pu fonder ou appuyer une récusation. «Les trois accusés furent seuls récusés, et Broussel dut renoncer à sa vengeance contre Mathieu Mole. D'ailleurs, il pouvait bien encore exercer quelque influence dans la rue et auprès des bons bourgeois de Paris ; mais il n'en exerçait plus désormais au sein du Parlement.
Quelque temps après, Mazarin sortait du ministère, et le Parlement enregistrait une déclaration portant que tous les étrangers seraient exclus des conseils; lorsque le bonhomme Broussel, « qui allait toujours plus loin que les autres » , dit le cardinal de Retz, ajouta dans son opinion : « Et tous les cardinaux, parce qu'ils font serment »au pape. Le premier président, s'imaginant qu'il »me ferait grand déplaisir, admira le bon sens de » Broussel, et approuva son sentiment. »
Par ce dernier trait, on peut juger de la considération moraledont Broussel jouissaitdans le Parlement et dans le monde politique. Amis comme
ennemis, chacun connaissait le faible poids que pesait dans la balance des idées et des événements, sa médiocrité turbulente et sa ridicule popularité. Donnant aveuglément dans chaque panneau qu'on lui tendait, il était toujours prêt à prendre quelque qualité ou quelque titre qu'on lui offrît ; car il avait la prétention du commandement ; mais il ne fut que le jouet des princes et le ridicule instrument de leurs complots ou de leurs soumissions intéressées !
A la suite du sac de THôtel-de-Ville, s'étant laissé nommer prévôt des marchands en 1652, Broussel croyait être, en toute réalité, le chef d'un gouvernement démocratique, à l'instar d'Estienne Marcel, tandis que le prince de Condé cherchait à établir, dans Taris subjugué, couvert de sang, jonché de ruines, sa dictature personnelle, avec le concours de l'anarchie. Mais l'excès du mal produisit une réaction salutaire et une tendance décisive vers le bien. La société, lasse de troubles, cherchait un sauveur. Louis X1Y, majeur, se présenta pour mettre fin aux bouleversements; et tout rentra dans l'ordre aux applaudissements de la civilisation.
Pierre Broussel, que tous les biographes ont
surnommé te patriarche de la Fronde, quitta aussitôt l'Hôtel-de-Ville ainsi que la Prévôté des marchands. Ayant vainement essayé de faire de l'opposition, au Palais, contre les édits royaux, il se réfugia dans le Marais, asile toujours ouvert aux rancunes parlementaires. Notre frondeur y resta tranquille, mais tout-à-fait oublié des Parisiens. Quoiqu'ils l'eussent longtemps aimé jusqu'à en devenir idolâtres, pour les turbulences de sa vie, ils n'en reçurent pas moins, bientôt après, la nouvelle de sa mort avec la plus complète indifférence.
Cette popularité, avouons-le, était bien justifiée par le caractère propre de Pierre Broussel, qui fut, au xviie siècle, l'expression absolue du bourgeois de Paris, simple, naïf, crédule, agitateur sans but reconnu, et jouant, comme un enfant terrible qu'il est, avec le feu des révolutions au risque d'incendier l'univers ! Ce n'est donc pas là qu'il faut chercher le vrai type du parlementaire, j'ai presque dit de l'homme d'État; mais bien parmi les rangs de ses adversaires, groupés autour du magistrat courageux qui porte dans l'histoire le grand nom de Mathieu Mole ! Voilà, sans contredit, l'homme
de sagesse, de raison et d'autorité; l'homme-institution , si Ton osait parler de la sorte. Celui-là du moins traversera la guerre civile comme Bayard traversait les phalanges ennemies, en restant sans peur et sans reproche, parce qu'il n'a d'autre prétention que celle d'élever ses droits à la hauteur de ses devoirs et ses devoirs à la hauteur de ses droits : but sublime, vers lequel il marche sûrement, l'œil toujours fixé en avant, jamais en arrière, car il sait qu'on ne trouve les traces du progrès de l'espèce humaine que sur le chemin qui conduit à la liberté!
Mathieu Mole restera, pour ainsi dire, l'homme de tous les temps. Pierre Broussel, au contraire, est passé avec la Fronde. Pourquoi donc a-t-on essayé de le ressusciter d'entre les morts vulgaires, cet homme des agitations stériles? Aurait-on, par hasard, l'intention de travestir notre histoire parlementaire, le plus beau monument des temps modernes, en quelque chose de mesquin, de burlesque, d'odieux, afin de mieux tarir, dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, cette source providentielle de notre indépendance politique et de notre grande civilisation?
Puisse un pareil but ne prévaloir jamais dans
PIERRE RROUSSEr. 325
le monde, car ce serait un signe infaillible de l'abrutissement des générations humaines et d'une chute irréparable pour elles, puisqu'il ne leur resterait aucun moyen de salut. Privés, sous tous les rapports, de notre libre arbitre, après en avoir trop abusé, sans doute, il nous faudrait nousmêmes accepter,comme un devoir moral et absolument obligatoire, les rudes épreuves de la tyrannie ; et nous n'aurions alors qu'un seul droit, celui de dire, avec le cardinal de Retz : « L'habitude »qui a eu la force, en quelques pays, d'accoutu- »mer les hommes au feu, nous a endurcis à des » choses que nos pères ont appréhendées plus que » le feu même. Nous ne sentons plus la servitude » qu'ils ont détestée. »
Qu'on ne s'étonne point de voir Biaise Pascal figurer parmi les bourgeois célèbres de Paris, quoiqu'il n'ait été ni prévôt des marchands , ni président de Chambre au Parlement, ni ministre d'État. S'il passa toute sa vie loin du monde civil ou politique pacifié, c'était pour mieux se livrer à l'étude des sciences et conquérir le monde religieux, après y avoir soulevé les plus violentes tempêtes. Mais il n'en a pas moins fourni son principal argument à l'un des deux grands partis sociaux qui, sous les noms de parti du droit divin et parti du droit humain, expriment, en fait et en principe, l'antagonisme actuel des sociétés européennes, et sont appelés, en vertu de cet antagonisme, à concourir, dans leurs vues respectives, aux développements généraux de l'humanité.
Considéré sous ce rapport, Biaise Pascal représente parmi nous tout un côté de la civilisation.
Telle est, sans nul doute, l'opinion de M. A. -S. de Montferrier , lorsque, dans son grand ouvrage, il juge les travaux de cet illustre écrivain avec toute l'indépendance de sa raison.
« La haute opinion qu'on s'est faite de Pascal, » dit-il, aussi bien comme philosophe et géomètre, » que comme littérateur et apologiste de la religion «chrétienne, est tellement accréditée, qu'il peut «paraître audacieux d'examiner sur quels fonde- » mens elle repose. La plupart de ses biographes, «même ceux qui, sous quelques rapports, se sont «montrés des adversaires implacables de ses opi- » nions, n'hésitent pas à lui assigner dans l'his- «toire de la science une des places les plus émi- »nentes où le génie puisse aspirer. Il y a plus de «sentiment que de raison dans ce jugement. Sans «doute, cette noble et pure intelligence dans ce » corps frêle et souffrant, cette rare fermeté unie à » tant de douceur et de bienveillance, ce talent fier »et élevé qui semblait vouloir se dévouer aux ap- » plaudissements de la foule en s'enveloppant de » tant de modestie et de simplicité, cette merveilleuse enfance, cette jeunesse si active et labo-
» rieuse, celle Iristesse rêveuse qui domine le cours » silôl arrêté de celte vie vouée au travail et à la »> sou (Iran ce, enfin tout ce qu'il y a de beau, d'ex- » traordinaire, de touchant dans le caraclère, l'or- «ganisation et le génie de Pascal sera toujours «digne du plus vif intérêt, de l'attention la plus «sérieuse. Cependant, quand on ne craint pas de «comparer Pascal à notre grand Descartes, de l'as- «similer aux hommes qui, comme lui, ont ouvert » à l'esprit humain la carrière sans limites où il «est aujourd'hui engagé, on s'exagère évidemment «l'importance réelle des travaux de cet illustre «écrivain. Nous ne venons pas toutefois chercher «à rabaisser cette renommée si belle et si nalio- «nale; mais les intérêts de la vérité nous parais- «sent supérieurs à toutes les considérations qui «auraient pu nous faire accepter sans examen les «jugements dont les productions du génie de Pascal ont été l'objet (1). »
Nous sommes d'autant plus heureux de reproduire cette belle et large appréciation du caraclère et des travaux de Biaise Pascal, qu'il n'entre point
(1) Dictionnaire des Sciences Mathématiques. Art. Pascal, loin. Il , pag. 282.
dans notre pensée de les analyser longuement; nous ne voulons que les résumer. Il y avait deux hommes en lui : le géomètre et le chrétien. Nous parlerons peu du premier, afin de pouvoir davantage en dire sur le second.
Biaise Pascal naquit, le 19 juin 4623, à Clermont, capitale de la province d'Auvergne. Il était fils unique d'Estienne Pascal, homme d'un rare mérite, président et conseiller du roi à la Cour des Aides en cette ville. Biaise montra une si grande intelligence, dès son plus bas âge, que son père vendit sa charge en 1631, et vint se fixer à Paris afin de mieux diriger son éducation. Ayant reconnu son aptitude pour les mathématiques, et craignant surtout que de trop fortes études n'altérassent sa faible santé, il dut lui interdire l'usage des livres qui traitaient de cette branche du savoir. Si l'on ajoutait foi à un récit apocryphe, il faudrait dire que le jeune Pascal n'en consacra pas moins ses loisirs à poursuivre ces études, et qu'il parvint à découvrir de lui - même la trente deuxième proposition d'Euclide, démontrant que la somme des trois angles d'un triangle est égale à deux droits. Son père l'ayant surpris, dit-on, au milieu de ces étonnantes investigations, céda à son
penchant irrésistible, et lui donna des maîtres après lui avoir rendu ses livres.
A l'âge de seize ans, Biaise Pascal écrivait son Traité des Coniques; à dix-neuf ans, il inventait une machine, à l'aide de laquelle on peut faire toutes sortes de supputations sans connaître aucune règle arithmétique. Plus tard, en 1654, il publia son Triangle arithmétique, premier fondement du calculées probabilités. Ce travail lui fut inspiré par les combinaisons auxquelles il dut s'appliquer avant d'écrire son Histoire de la roulette appelée autrement trochoïde ou cycloïde.
Tout le monde connaît la fameuse expérience relative au vide que Pascal fit, en 1648, sur le Puy-de-Dôme, pour constater la théorie de la pesanteur de l'air émise par Toricelli ; on sait aussi que Descartes écrivit à cette occasion , afin de réclamer la priorité de cette expérience dont les résultats ultérieurs ont tant influé sur les progrès de nos sciences physiques.
Bien qu'il n'ait jamais opéré aucune des ces découvertes qui font époque dans l'humanité, Biaise Pascal était déjà un grand mathématicien et un grand physicien, lorsqu'il aborda les questions métaphysiques. Nous avons parlé ailleurs de ses
relations avec Port-Royal (1), et nous y reviendrons lorsqu'il s'agira d'aborder l'examen de ses ouvrages. On assure qu'entraîné par des chevaux fougueux sur le pont de Neuilly, il faillit mourir dans la Seine où sa voiture fut précipitée , et que, depuis cet accident, il crut voir sans cesse un précipice à ses côtés. Cela ne l'empêcha point de se mettre à la tête d'une affaire industrielle, devenue populaire sous le nom de carrosses à cinq sous.
M. de Montmerqué, très-érudit membre de l'Institut, a écrit, sur les carrosses à cinq sous , une notice extrêmement intéressante; et M. Edouard Fournier, écrivain plein d'avenir, en a fait une analyse remarquable dont nous citerons les passages suivants :
« Le xvii0 siècle, dit-il, qui nous a légué les » fiacres, eut aussi des omnibus; on les appelait les * carrosses à cinq sous. L'invention en était due, «suivant Sauvai, à l'illustre Pascal, aidé des con- «seils et de l'argent de son ami le duc de Roanncz, »etle privilège en avait été accordé par le roi, le »7 février 1622, à ce même duc de Roannez, en
(1) Histoire de la Bourgeoisie de Paris, loin. II, chap. VII, pag. 392 et suiv.
CLAISE PASCAL. 333
«société avec le marquis de Sourches el le mar- «quisde Crénan, grand échanson de France. Ces » carrosses établis à l'instar des coches de la cam- » pagne, dit l'ordonnance, pour faire tous les jours » les mesmes trajets dans Paris d'un quartier à ïau- » tre, se mirent en marche, pour la première fois, »le samedi 18 mars 1662, à 7 heures du matin. Ils «étaient au nombre de sept, chiffre bientôt trouvé «insuffisant; et leur ligne def trajet, commençant à la «porte Saint-Antoine, aboutissait au Luxembourg, «en passant par la porte Saint-Merri, dans la rue » de la Verrerie.
«Chaque carrosse contenait d'abord six, puis » huit personnes à l'aise. Les cochers étaient vêtus » de casaques bleues, armoriées sur l'estomac en «broderies aux armes du roi et de la ville. Sur les «traverses soutenant la voiture, au lieu de numé- «ros, étaient apposées par une, deux, trois, etc.. «selon le nombre de carrosses de la route, des «fleurs de lys d'or à fond d'azur. Aux deux ex- «trémités du trajet se trouvait un bureau où «des commis étaient prêts à recevoir les ré- » clamations et les plaintes. Le prix de la route, «comme l'indique le nom de ces voitures, était » de cinq sous marqués ; mais, selon l'ordonnance
» royale, « pour empêcher les longueurs des changements de monnaie, » défense était faite aux «cochers d'accepter de l'or. Quant à la forme »de ces voitures, M. de Montmerqué, qui a écrit «sur elles une si curieuse notice, ne l'indique «pas, faute de dessins et de gravures du temps. » Nous croyons pourtant l'avoir trouvée précisée »dans un passage du P. Labat, qu'on applique «trop souvent à la description de nos anciens fiacres, » quoiqu'il n'y soit positivement parlé que des- car- » rosses à cinq sous. « Six personnes pouvaient y «être, dit-il, parce qu'il y avait des portières qui «se baissaient comme on en avait aux coches et «aux carrosses de voiture. Le carrosse avait une «lanterne placée sur une verge de fer, au coin de «l'impériale, sur la gauche du cocher (1). »
L'entreprise des carrosses à cinq sous obtint, dès le premier jour, un tel succès que chaque rue de Paris, tant soit peu considérable, voulut être comprise, ou dans la deuxième ligne qui fut créée le 11 avril suivant, pour aller, disait l'ordonnance, « de la «rue Saint-Antoine, vis-à-vis la Place-Royale, jus- «qu'à la rue Saint-Honoré, vis-à-vis l'église Saint-
(1) Encyclopédie du XIXe siècle. Art. Omnibus, tom. XVJI, pag. 634-636.
» Roch ; * ou dans la troisième ligne, qui fut également créée le 22 mai suivant, pour aller du carrefour de la rue Neuve Saint-Eustache jusqu'au Luxembourg en passant par la rue Goquillière, la Croix-du-Trahoir, le pont Saint-Michel, la rue de la Harpe, etc.
A l'origine, il s'écoulait une demi-heure entre le départ de chaque carrosse ; mais, après la création de ces deux nouvelles lignes, il y eut plus de célérité, car le nombre des voitures s'étant accru, il ne s'écoula plus qu'un demi-quart d'heure entre le départ et l'arrivée de chacune ; et les voyageurs étaient libres de descendre ou de monter, en tel lieu de la route qu'ils le désiraient.
Il ne faut pas croire cependant qu'il fût permis à tout le monde, indistinctement, de faire usage des carrosses à cinq sons. Le Parlement rendit, en cette occurrence, un arrêt de vérification dont la teneur suit : « Défenses sont faites à tous sol- »dats, pages, laquais, à tous gens de livrée, man- » œuvres, et gens de bras d'y entrer, pour la plus » grande liberté des bourgeois. »
La magistrature rendait cet arrêt, disait-elle, dans l'intérêt de la bourgeoisie parisienne; mais il paraît avoir été dicté par un sentiment plus égoïste,
car s'il faut en croire M. Edouard Fournier : « Grâce à ces exclusions, les carrosses à cinq sous « ne furent guère employés que par les gens de «robe, les auditeurs et maîtres des comptes, les «conseillers du Châtelet et de la Cour, souvent » même par les grands seigneurs, le duc d'Enghien » entre autres, qui, suivant Sauvai, s'en servit par «occasion. Cette noble clientelle fit qu'on put sans «peine augmenter d'un sol le prix des places, «en le portant au taux de six sous, ce qui donne «à nos omnibus une ressemblance de plus avec «eux. »
Quoi qu'il en soit, le succès des carrosses à cinq sous fut d'abord immense, comme le prouvent une lettre de madame Périer, sœur de Pascal , adressée à M. Arnault de Pomponne, et recueillie par M. de Montmerqué ; un fragment de la Muse historique de Loret et un passage de Sauvai ; il fut néanmoins de courte durée. La mort de Biaise Pascal étant survenue le 49 août 1662, c'est-adire cinq mois après la fondation de cette entreprise, à partir de cette époque, elle périclita de jour en jour pour disparaître complètement deux ans après. Elle reparut un long siècle et demi plus tard, en 4828, non plus sous la direction d'un
TiLAlSE PASCAL. 337
homme de génie, mais sous le patronage de Son Altesse Royale madame la duchesse de Berry qui parcourut la ligne des boulevards avec toute sa suite, dans un omnibus, pour en inaugurer l'établissement.
Paris doit donc ses omnibus au génie de Biaise Pascal. Il est curieux de voir l'auteur des Provinciales et des Pensées sur la Religionse transformer en directeur des carrosses à cinq soas,et le plus mystique de nos philosophes se doubler, pour ainsi dire, d'un industriel. Néanmoins, celui-ci n'exerça aucune influence positive sur celui-là, soit qu'il travaillât à son grand ouvrage dont on parlera toujours; soit qu'il écrivît son pamphlet contre les jésuites, dont on a beaucoup trop parlé.
M. A. -S. de Montferrier apprécie admirablement le rôle que Pascal joua dans la querelle du jansénisme et du molinisme : « Quoique tous les «écrits publiés par Pascal, dit-il, sur les matières «théologiques qu'il eut alors à traiter1, lui aient «acquis la plus brillante renommée, nous n'hési- » terons pas à dire que la vérité n'était nullement «intéressée dans cette discussion puérile, malgré «son caractère religieux , et qu'on doit gémir de «l'entraînement qui arracha Pascal à la science
» pour le jeter dans cette polémique qui serait ou- » bliée depuis longtemps , s'il n'était venu lui prê- » ter l'appui de son éloquence (1). »
Après le polémiste vient le philosophe ; mais nous ne rencontrons , à vrai dire , qu'un mystique enthousiaste. En effet , ouvrez son beau livre des Pensées, vous n'y trouverez, comme le remarque très-judicieusement le célèbre M. Victor Cousin, que « le travail douloureux de son âme... » oui, c'est par l'âme que Pascal est grand , et «comme homme et comme écrivain (2). » N'est-il pas étrange de voir ce puissant enfant qui s'élevait, dit-on, à la systématisation des mathématiques , avant même de les connaître, tomber dans le mysticisme, faute de pouvoir systématiser la morale d'une manière scientifique et conforme à la raison, dès qu'il est parvenu à un âge mûr? Si Biaise Pascal a tant déclamé sur la vanité des sciences, c'est qu'il n'embrassait que le côté passif de son vaste problème , au lieu d'en considérer, simultanément, le côté actif, c'est-à-dire, d'en embrasser tous les côtés à la fois.
(1) Dictionnaire des Sciences Mathématiques. Art. Pascal,
tom. H, pag. 183-184.
(2) Des Pensées de Pascal, avant-propos, pag. Vl-vn.
Le livre des Pensées parut après la mort de Pascal, sous le patronage de Port-Royal , ou mieux, d'Arnauld,de Nicole, de l'abbé Périer et du duc de Roannez, qui lui firent subir des altérations de tout genre, ainsi que M. Victor Cousin Ta démontré dans un de ses meilleurs ouvrages. Il s'agissait, pour eux , d'opposer au Vatican , c'est-à-dire , au centre même de l'activité catholique, la doctrine passive et mystique du jansénisme, en l'établissant sur cet argument de Pascal :
« L'homme, dans son état de péché originel, est » incapable de concevoir , hors de la révélation , » aucune vérité, et cette incapacité absolue constitue, dans ce monde, son expiation du péché ori- «ginel. »
Depuis lors , cette doctrine absurde, qui , selon la critique transcendante de Hoëné Wronski, se détruit par elle-même , et forme ainsi un véritable anti-philosophisme religieux, a prévalu en France, où il a eu pour effet : premièrement , de faire dégénérer le parti du droit divin , qui se croit destiné à formuler souverainement, dans l'humanité , la loi générale de la stabilité religieuse, sociale et politique, par l'affirmation seule de la
foi, après avoir pris pour principe inconditionnel l'impuissance absolue de la raison ; secondement, de faire dégénérer le parti du droit humain, qui se croit destiné à formuler souverainement, dans l'humanité, la loi générale du progrès, en affirmant la virtualité créatrice de la raison, et en niant la virtualité créatrice de la foi : doctrine stupide , qui, selon les magnifiques paroles de M. Hoëné Wronski, porte une atteinte manifeste à la religion, et forme ainsi une véritable anti-religiosité philosophique (1).
Comprend-on maintenant pourquoi tous les plus illustres prélats de l'Église de France, au xvn% au xvuie et même au xixe siècle , Bossuet , Fénelon , Polignac , Gerdil et Frayssinous , l'Oratoire et Saint- Sulpice, les grandes congrégations religieuses comme les grands hommes , ont combattu l'argument janséniste de Biaise Pascal? Mais, hélas! rien n'a pu empêcher le développement de cette doctrine funeste , en vertu de laquelle une foule d'écrivains, rangés sous l'unique bannière de la foi , déclarent une guerre implacable à toute raison et croient servir les intérêts suprêmes de la
(1) Met apolitique, chap. Ier, pag. 35-36.
BLAISE PASCAL. 3&t
Religion, en se livrant aux dernières violences conlre la philosophie.
Voilà pourtant ce qui se passe aujourd'hui même sous nos yeux ! Pendant que toutes les intelligences de l'Europe savante et les rares cerveaux créés pour résoudre les hauts problèmes de la destinée humaine, interrogent l'avenir avec anxiété, quoique sans découragement, une multitude de mystiques ne regardent que le passé. A l'heure où l'homme d'État et le penseur poussent l'humanité en avant, et, pilotes valeureux , lèvent l'ancre, ne craignant pas de doubler le cap des Tempêtes, parce qu'ils ont la certitude morale de maîtriser les vagues révolutionnaires qui menacent d'engloutir le navire social, je ne sais quel parti aveugle s'écrie autour de nous : Rebroussons chemin, car le salut est en arrière !
En vérité, nous avions cru ces idées mortes depuis le xve siècle; mais elles ressuscitent de nos jours, prenant corps et âme dans un groupe d'individus qui se donnent pour mission de reconstituer une autorité quelconque sur la ruine de toutes les institutions créées par le génie de la liberté!
Ne leur parlez pasdes grands noms scientifiques
dont l'humanité s'honore,parce qu'ils l'ont faite ce
342 BLAÎSE PASCAL.
qu'elle est; car ils les exècrent à ce point qu'ils les voueraient au bûcher, si la flamme terrestre et mortelle pouvait atteindre leurs idées : cette flamme céleste qui donna et donne encore la chaleur et la vie à tant de générations ! Pontifes d'un nouveau genre, bien que Dieu ne les ait jamais inspirés, ils transforment leurs rêves mystiques en une sorte de Palhmos, promontoire satanique des hauteurs duquel ils excommunient tous les penseurs plus ou moins libres : Descartes et Malebranche,Bossuet et Leibnitz, Kant et tant d'autres intelligences grosses d'un monde né ou à naître!
Ne leur parlez pas davantage de la restauration progressive de notre société, si complètement bouleversée par des doctrines fatales et par de sanglantes catastrophes qu'on ne peut en cicatriser les plaies profondes qu'au moyen d'un principe supérieur, universel, absolu, proclamé comme garantie positive de la vérité ; comme détermination péremptoire du but de l'homme sur la terre! Us ne vous répondront qu'avec l'absurde argument de Pascal, espérant arrêter ainsi l'essor de la raison universelle dans la passivité de leur propre foi ou guérir nos angoisses morales avec des amulettes! Situation inextricable ! Dédale sans issue, et dont il
faut que l'humanité sorte pourtant, serait-ce au moyen des catastrophes !
Ce péril existe depuis que Terreur a pris possession de l'univers; il ne cessera positivement qu'après le triomphe absolu de la vérité : jusqu'à présent, ni le parti du droit divin, ni le parti du droit humain, tout en prétendant être son organe exclusif, n'a pu rien énoncer de mieux que cette monstrueuse proposition de Pascal : vérité en deçà des Pyrénées , mensonge au delà ! donc , la vérité , telle que nous devons la comprendre, c'est-à-dire : universelle, ne saurait exister pour ces deux grands partis qui résument la civilisation, ni pour la civilisation elle-même!
Or, les sociétés vouées à l'erreur tombent ou
périssent ; celles , au contraire , qui se dévouent à la vérité, vivent et prospèrent. Sa recherche devient donc pour nous une nécessité morale et, par conséquent, obligatoire désormais, si nous voulons dissiper toutes les épouvantes du monde contemporain, en lui révélant ses destinées immortelles!
Les doctrines jansénistes , fondées sur le principe attribué à Pascal et en vertu duquel tout un parti prétend que l'homme ne peut acquérir la science ici-bas qu'au moyen d'une communication surnaturelle, c'est-à-dire, d'une révélation, avaient conquis le sentiment de la Bourgeoisie de Paris ; elles déterminaient déjà sa tendance relative, lorsqu'un autre parti, s'emparantdu libre arbitre des sociétés humaines, se leva pour combattre et annihiler cette tendance , prétendant, à son tour et contradictoirement, que l'homme peut acquérir toute connaissance par le seul exercice de ses propres facultés ou de ses sens.
Ces deux partis, vivant dans un état de négation réciproque , et désignés sous les noms de parti du droit divin et de parti du droit humain, ont cons-
tamment essayé de s'entre-détruire, quelquefois par les moyens intellectuels, d'autres fois par des moyens physiques plus ou moins barbares; mais, quelque nombreuses et violentes qu'aient été leurs luttes et leurs réactions , elles n'ont prouvé qu'une seule chose, c'est-à-dire : que celui-ci ne pourrait jamais avoir raison de celui-là, ni celui-là de celui-ci, d'une manière définitive.
La première manifestation historique de ces deux oppositions constituées à l'état de partis politiques, également en opposition, et par la manière dont ils envisagent leurs intérêts terrestres ou droits sociaux, et par la manière dont ils comprennent leurs intérêts célestes ou devoirs religieux , appartient à l'Angleterre qui , lors de sa Révolution, se partagea en deux vastes camps où se groupèrent, d'un côté les whigs, de l'autre côté les torys (1). Ce dualisme ne se produisit en France qu'après les événements de 1789.
Le jansénisme avait donné son argument générateur au parti du droit divin ; l'économie politique , ou mieux la physiocratie , donna le sien au parti du droit humain. Le premier choisit le nom
(1) Voir notre Préface.
de Pascal pour drapeau ; le second choisit le nom de Quesnay.
L'empirisme couvre de son ombre le berceau de l'école physiocratique qui reçut le jour sur les genoux de madame de Pompadour, et dont François Quesnay, médecin de Louis XV, fut le père. Cet homme , voué , comme la plupart des médecins et chirurgiens du xvme siècle, au culte du matérialisme, est beaucoup plus célèbre par ses livres et ses articles insérés dans Y Encyclopédie que par ses cures ou ses découvertes intellectuelles. Né à Mérey , prèsMontfort-l'Amaury, le 4 juin 1694, il vint à Paris faire ses études médicales qu'il termina en 1718. Au début de sa carrière, Quesnay exerça la chirurgie à Mantes ; il y resta jusqu'en \ 737, époque où il obtint la charge de chirurgien ordinaire du roi en la prévôté de l'hôtel, et le brevet de professeur royal des écoles pour la partie des médicaments chirurgicaux.
Peu de temps après , il fut nommé secrétaire perpétuel de l'Académie de chirurgie fondée par La Peyronie , premier chirurgien de Louis XV. Il suivit Sa Majesté à Metz, pendant la campagne de 1744, et acheta, dès son retour, la survivance de la charge de premier médecin ordinaire du roi ;
mais il la changea plus tard contre celle de premier médecin consultant, qu'il devait garder jusqu'à sa mort.
Quesnay mourut octogénaire le 16 décembre 177/i; il avait donc vécu assez longtemps, lui, créateur de la secte physiocratique, pour assister au triomphe de sa doctrine qui prévalut dans le gouvernement sous le règne de Louis XYI, par le ministère de Turgot, porté au pouvoir par les Économistes et les Encyclopédistes.
Un dernier mot sur l'homme, avant d'examiner sa doctrine.
Quoique François Quesnay logeât dans le palais même de Louis XV, il se montra toujours indépendant et ne compromit jamais la dignité de son caractère en se mêlant d'intrigues politiques ou autres. Marmontel lui rend cette justice dans ses Mémoires. « Tandis que les orages, dit-il, se for- » niaient et se dissipaient au-dessous de l'entresol »du docteur, celui-ci griffonnait ses axiomes et » ses calculs d'économie rustique , aussi tran- » quille , aussi indifférent à ces mouvements de la «cour que s'il en eût été à cent lieues de distance.»
Un autre écrivain, M. Eugène Daire, qui a écrit non-seulement une introduction sur la doctrine des
FRANÇOIS QUESNAY. 3/j(J
physiocratcs , mais encore des commentaires et des notices historiques sur chacun d'entre eux, s'exprime en ces termes dans la biographie qu'il consacre à la mémoire de leur chef :
« Quesnay apportait, dans le commerce du «monde, une conversation instructive, piquante, «une humeur toujours égale et beaucoup d'enijouement ; il était petit de taille et d'une figure »peu avantageuse. Un contemporain lui attribue » le masque de Socrate. Cette allégation ne s'ac- » corde pas avec le témoignage des artistes qui ont » reproduit les traits de cet homme célèbre, et qui «lui donnent une ressemblance beaucoup plus » marquée avec le buste de Voltaire. Mais, que le » médecin de Louis XV ressemblât à Socrate ou au «patriarche de Ferney, il est certain, et plusieurs «anecdotes le prouvent, qu'il lui arrivait souvent «de manier l'ironie avec autant de succès que l'un «et l'autre.
«Ainsi, lors des disputes du clergé et du Parle- »ment, il se rencontra, dans le salon de madame » de Pompadour, avec un homme en place qui, » voyant combien ces démêlés fatiguaient le mo- «narque, proposait des moyens violents et disait : » — C'est la hallebarde qui mène un royaume.
» — El qui est-ce qui mène la hallebarde , mon- » sieur? répliqua Quesnay. On attendait, il déve- » loppa sa pensée : — C'est l 'opinion , c'est donc sur » / 'opinion qu 'il faut travailler, ajouta-t-il (1). »
Oui, sans doute, Quesnay avait raison, en s'exprimant de la sorte : c'est toujours sur l'opinion qu'on doit agir, si l'on veut diriger les hommes, et, par conséquent les sociétés, vers tel but ou vers tel autre, pour les conduire à leurs destinées providentielles ou pour les en détourner d'une manière fatale, comme il le fit lui-même par l'établissement de l'école physiocratique. Après s'être assuré le concours des Encyclopédistes, François Quesnay groupa, autour de son idée, Mirabeau le père, Baudeau, Mercier de la Rivière, Turgot, Malesherbes , Lavoisier , Gondorcet , Condillac, Raynal, Dupont de Nemours, Morellet, etc. , qui travaillèrent ensemble à matérialiser l'esprit humain et à détruire tout ordre moral, sous prétexte de créer une science nouvelle en l'honneur de notre ancienne civilisation.
Les ennemis de la philosophie disaient, avec Pascal, que « l'homme, dans son état de péché
(1) Collection des Economistes , publiée par Guillaurnin , lom. rr, pag. 16.
«originel, est incapable de concevoir, hors de la «révélation, aucune vérité, et que cette incapacité » absolue constitue, dans ce monde, son expiation »du péché originel. » Les Encyclopédistes et les Physiocrates leur répondaient, avec Quesnay, que « tout ce qui est inintelligible pour l'homme, «c'est-à-dire insaisissable par les sens, est une » absurdité ou du moins une chimère qui n'a point «de réalité (1). » Les premiers faisaient dégénérer le parti du droit divin, commme on l'a déjà vu, en «un véritable anti-philosophisme religieux; » les seconds faisaient dégénérer le parti du droit humain en « une véritable anti-religiosité philoso- «phique; » de sorte que ceux-ci compromettaient les intérêts de la raison et ceux-là les intérêts de la foi. Ces deux tendances diverses étaient donc également funestes, puisqu'elles anéantissaient, en pleine civilisation, le type générateur et régénérateur de l'unité 1
Les doctrines de Quesnay se trouvent éparses dans quatre écrits qu'il a intitulés : Le Droit naturel,, — Analyse du tableau économique, — Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume
(1) Hoêné Wronski, Voir tous ses grands ouvrages.
agricole, — Dialogue sur le commerce et les travaux des artisans ; mais on peut les résumer dans un seul argument : celui que nous avons déjà reproduit en regard de l'argument de Pascal, dont il forme l'antithèse. L'école physiocratique n'exprime, en effet, dans le domaine des faits politiques et sociaux comme dans le domaine purement philosophique et religieux, que la réaction fatale de l'ordre matériel contre l'ordre moral. C'est ce qui donne une si épouvantable physionomie au xvme siècle. L'humanité expie encore aujourd'hui l'erreur capitale de cette époque dont le but sinistre fut de renverser, dans la religion, dans la politique, dans la philosophie, enfin dans chaque science, tout ce qui avait la moindre apparence de la vérité. Les savants , ou mieux les hommes réputés savants , se chargèrent de réaliser cette confusion universelle des idées et des faits ; ils n'y parvinrent que trop en surexcitant les appétits matériels de l'individu et des sociétés, et en bouleversant les conditions morales du monde civilisé.
Que si l'on essayait de justifier ce parti pris de Quesnay, sous prétexte que ses intentions étaient honnêtes, il nous suffirait alors de répondre avec Dupontde Nemours, l'un de ses plus puissants col-
laborateurs : « 11 y a un ordre essentiel et général, • qui renferme les lois constitutives et fondamen- » taies de toutes les sociétés; un ordre duquel les «sociétés ne peuvent s'écarter sans être moins so- » ciétés, sans que l'état politique ait moins de con- «sistance, sans que ses membres se trouvent plus » ou moins désunis et dans une situation violente ; »un ordre qu'on ne pourrait abandonner entière- » ment sans opérer la dissolution de la société, et «bientôt la destruction absolue de l'espèce hu- »maine (1). »
Impossible de résumer en termes plus précis en les condamnant avec plus de justice et d'autorité, toutes les voies-de-fait dont les Physiocrates se sont rendus coupables envers la pensée humaine et la civilisation. Ils ont cru que non-seulement le christianisme était désormais frappé d'impuissance, parce qu'il ne pouvait se manifester en dehors des lois morales ; mais encore que l'heure était venue de réagir contre lui pour résoudre physiquement, et à cet unique point de vue matérialiste, le problème fondamental des sociétés modernes qui im-
(1) Collection des Économistes, publiée par Guillaumin , parlie re, tom. n , pag. 332-333.
plique finalement la vocation suprême de l'homme sur la terre.
Or, le principe de la satisfaction absolue des jouissances matérielles ou appétits du corps, ne pouvait exprimer formellement que la défaite temporaire du principe de renoncement ou de sacrifice, qui est l'âme du christianisme et qui sert de levier à l'esprit humain. Ce renversement formidable de toutes les croyances et de toutes les réalités, symboles de foi et de raison, ouvrit, en pleine Europe, l'ère sinistre des révolutions, qu'il nous importe de fermer. Puisqu'on dénaturait, au nom d'une science entièrement fausse, la destination réelle de l'homme, il devait arriver logiquement une époque fatale où les événements humains dénatureraient à leur tour la destination positive des empires.
Dès l'origine, François Quesnay fonda, sur cette base révolutionnaire, son système gouvernemental, devenu populaire sous le nom A' Économie politique. « Plus tard » , dit M. Eugène Daire , pour mieux caractériser encore la doctrine de son maître, et indiquer qu'elle reposait sur l'observation, « Dupont » de Nemours employa le terme de Physiocratie,
»qui veut dire : Gouvernement de la nature des » choses. »
Avions-nous tort de dire que l'empirisme couvrait de son ombre le berceau de cette prétendue science ? Il est vrai qu'elle n'avait pas besoin de lumière, puisqu'il ne s'agissait pour elle que de discerner le côté physique de l'humanité, sans tenir compte de son côté moral.
Qu'en est-il résulté?
Depuis que l'Économie politique, ainsi définie par les sectes empiriques et matérialistes, se trouve admise, comme science et comme doctrine sociale, à exercer une action directe et à peu près exclusive sur la destinée des peuples, il s'est fait dans l'esprit humain une éclipse totale de vérité.
Non contents de réduire aux misérables proportions d'une théorie des intérêts matériels le but sublime de l'homme ici-bas, quelques idéologues se mirent à la recherche du bonheur absolu qu'ils espéraient fonder sur les conditions physiques de l'individu et des sociétés ; par suite, en dehors des conditions morales de toute civilisation. Les principes les plus chimériques, les plus contradictoires et les plus mensongers, dont on ne prévoyait pas encore les conséquences désastreuses,
356 FRANÇOIS QUESNÀY.
furent substitués à la raison et à la foi ! Avant cette heure sinistre, l'humanité s'élevait à Dieu sur les ailes du progrès. A dater de ce jour rétrograde, l'humanité descendit au niveau de la bête, puisqu'elle n'eut plus d'autre souci que de satisfaire ses appétits physiques au nom d'une doctrine qui gaspillait les richesses morales des nations, sous le vain prétexte de systématiser et de distribuer avec équité leurs richesses matérielles.
Telle fut l'œuvre des Économistes ou Physiocrates au xvme siècle! Ils niaient toutes les réalités humaines pour mieux affirmer leurs utopies ; si bien qu'aidés par les Encyclopédistes , ces réfractaires des lois divines parvinrent à déplacer l'axe du monde civilisé. Grâce à leurs efforts sataniques, le génie du Mal et du Faux eut assez d'empire pour empêcher le développement du Bien et du Vrai sur la terre. Il dénatura la conscience humaine en la démoralisant; il suscita une réaction temporelle du paganisme contre dix-huit siècles de christianisme; il fit, en quelque sorte, rétrograder le temps jusque derrière la Croix, pour mieux anéantir cette conquête de l'éternité! Bref, ignorant la voie des principes, car il exprime leur négation absolue, il réalisa, au nom de l'homme
perverti, cette longue série de révolutions qui ont bouleversé toutes les sociétés, parce qu'elles sont autant de voies-de-fait monstrueuses dirigées contre Dieu !
En présence d'une crise morale et matérielle aussi profondément critique, les derniers disciples de Quesnay reculent d'épouvante. On est allé si loin dans l'absurde et dans l'impiété, que nous nous trouvons face à face avec le néant! La Fatalité inexorable pousse les peuples vers leur destruction avec une vitesse telle que ceux-là mêmes qui les ont dépouillés, en quelque sorte, de leur libre arbitre, se retournent vers la Providence. Elle seule, en effet, par un miracle de sa grâce, peut provoquer le mérite de l'homme et sauver la civilisation des embûches sanglantes de la barbarie.
Pour hâter cette régénération salutaire, il faut rompre ouvertement avec le passé et se dévouer, dès à présent, aux nobles conquêtes de l'avenir. Constituée en état d'hostilité à l'égard des principes chrétiens, l'Économie politique de Quesnay devait être frappée d'impuissance rationnelle, parce qu'elle ne reposait pas sur la vérité absolue,
symbole de l'alliance des deux natures : la nature
358 FRANÇOIS QIÎESNAY.
physique el la nature morale. Cette alliance emblématique du Bien et du Vrai , servant d'expression à l'unité universelle, il est nécessaire maintenant d'en faire l'unique base de tous nos travaux, si nous voulons faire cesser les divisions antinomiques du parti du droit divin et du parti du droit commun qui compromettent l'existence du monde actuel. En procédant de la sorte, nous aurons la satisfaction d'accomplir une réforme générale du savoir humain. Cette réforme peut seule donner une position inexpugnable à l'ordre social, et assurer positivement le salut de l'humanité, rendue à ses destinées providentielles, malgré les clameurs fatales du socialisme et de l'utopie !
Ce no fut pas sans une certaine crainte, que nous appréciâmes pour la première fois, il y a trois ans, le caractère de Turgot (1 ), avec l'intention de résumer et de juger en lui , tout l'ensemble systématique de ce qu'on désigne, depuis près d'un siècle, sous le nom de science économique. Turgot avait été jusqu'alors l'objet de tant d'éloges, et nous devions lui adresser tant de blâmes ; il exprimait encore, aux yeux d'un si grand nombre de personnes, la vérité absolue en matière administrative, politique et gouvernementale, et nous avions, pour notre compte, à lui reprocher des erreurs si profondes sur toutes ces hautes
(1) Une grande partie de celte étude a été publiée dans Y Assemblée nationale des k et 6 septembre 18/j9.
questions, que nous eûmes peur d'être généralement accusé de manquer de respect à l'égard d'une grande mémoire !
Le moyen, je vous prie, d'échapper à cette sorte d'appréhension, lorsqu'on ne peut faire un pas dans Paris, sans voir une école fondée sous les auspices de Turgot ; sans se heurter contre un de ses portraits ou une de ses statues, dans les rues et dans les salons, car nous ne parlerons pas du buste qui décore la façade de l'Hôtel-de-Ville ; enfin, sans courir le risque d'être écrasé soi-même sous le poids de cette immense popularité?
Force nous fut néanmoins de prendre notre courage à deux mains, car nous ne pouvions dire, avec M. Eugène Daire, l'apologiste presque officiel de tous les Économistes:
« La philosophie et l'économie sociale comptent «Turgot parmi leurs disciples les plus sages; l'ad- » ministration n'a jamais eu de représentant plus » moral et plus habile, et la politique doit le pla- »cer en tête des hommes d'État qui ont dévoué leur «existence au bonheur des peuples et au progrès «général de la civilisation. (1) »
(1) Collection des Économistes t t. III, préf. édit. Guillaumin.
ANNE-RORfcRT-JACQUES TURGOT. 361
Certes, les héritiers légitimes des Encyclopédistes devaient bien ce triste hommage à la mémoire de l'ancien ministre de Louis XVI, qui ne remplit une aussi haute magistrature sous les yeux de ce monarque infortuné, qu'en s'eflbrçant de constituer la société à l'état de bâtardise, c'està-dire, en dehors des lois traditionnelles, et d'affaiblir le pouvoir qu'il avait mission de fortifier, dans le seul but de bouleverser toutes les réalités humaines au nom d'un progrès chimérique. Malheureux homme, qui posa le problème de la liberté illimitée et crut agrandir la destinée des peuples en tuant le principe d'autorité, âme du corps social et première condition de son existence !
Si nous voulons apprécier d'une manière exacte le degré d'influence que Turgot exerça au xvme siècle, il est nécessaire de l'étudier sous divers aspects. Son nom appartient moins à un homme qu'à une doctrine : aussi , nous est -il impossible de séparer le ministre d'Élat de l'économiste ; l'utopiste du réalisateur. L'un et l'autre se complètent mutuellement; ils forment ensemble une individualité révolutionnaire, rêveuse, matérialiste et mystique, dont on chercherait vai-
nement le type dans la vieille société européenne, et qu'il était malheureusement réservé à notre époque de prendre pour modèle.
Anne-Robert-Jacques Turgot fut le troisième fils de Michel-Etienne Turgot , ancien prévôt des marchands sous Louis XV. Dès son enfance, il avait été destiné à l'état ecclésiastique. Longtemps il porta le froc; mais il lui préféra la robe, afin de réaliser, disait-il , d'après le témoignage de Dupont de Nemours, ses beaux rêves d'administration. D'ailleurs, il n'était pas encore sorti du collège du Plessis ou de celui de la Sorbonne, qu'il était déjà entré dans la doctrine enseignée par nos divers sectaires, et qu'il avait entièrement fait ses études philosophiques et ses études sociales, avec les livres de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau. La foi avait donc abandonné l'âme du jeune Turgot, avant même qu'il pût se livrer aux premiers exercices de la raison !
Dès à présent nous pouvons pressentir quelle sera sa fortune dans le monde, où il se présente en parfaite communion d'opinions et de sentiments avec les héros de la destruction moderne, qui ont commencé leur œuvre satanique. Nous le trouvons déjà dans le salon de madame Geoffrin, en compa-
gnie de Dalembert, d'Helvétius, de d'Holbach, de Raynal,deQuesnay; c'est là qu'il s'incorpore leurs idées subversives sur les droits de l'homme et sur le principe des sociétés, sur Dieu et sur l'esprit humain, sur les constitutions politiques et sur l'ordre général de l'univers. Cette âme douce et fière, en même temps active pour certaines choses et passive pour beaucoup d'autres, acceptait tout, mais ne donnait rien. Toujours en contact avec ces esprits désordonnés qui passaient pour maîtres en fait de science, Turgot se résignait au rôle de disciple, qu'il joua sa vie durant sur la scène politique du monde. Pourquoi donc a-t-on essayé de le représenter comme un chef d'école ?Sans doute, parce qu'il a tant agi dans le domaine des connaissances matérielles, qu'il ne se donna pas seulement le temps de penser l
Le mysticisme négatif ou révolutionnaire, exprimé généralement par tou tes les doctrines de cette civilisation, convenait à merveille au caractère de Turgot, car il cherchait sans relâche, soit dans la philosophie sensualiste de Locke, soit dans la physiocratie de Quesnay, « une science de prévoir les » progrès de l'espèce humaine, de les diriger et de » les accélérer. » Au lieu d'être national, il s'efforça
36fr ANNE-ROBERT-JACQUES TURGOT.
d'être humanitaire. Pour marcher plus sûrement à la conquête de cette idée fixe et chimérique, cet amant platonique de la liberté se laissa subjuger par les plus étranges réformateurs, qui le firent travailler à la propagation de leurs systèmes extravagants; mais il était loin de se douter que ces utopies sur le bonheur humain se traduiraient bientôt en révolutions et en catastrophes!
L'heure vint pourtant où Turgot dut s'éloigner de ses maîtres et de ses amis ; il venait d'obtenir T'intendance de Limoges. Voltaire , en apprenant sa nomination, lui adressa ces lignes significativement remarquables : « Un de vos confrères m'écrit «qu'un intendant n'est propre qu'à faire du mal : » j'espère que vous prouverez qu'il peut faire beau- » coup de bien. »
On le voit: Turgot appartenait corps et âme aux Encyclopédistes, qui savaient parfaitement que cette intelligence pacifique, mais sans prévision, deviendrait, entre leurs mains, un admirable instrument de guerre contre la société. Au lieu de se livrer entièrement à l'exercice de l'autorité, dans le but de sauvegarder les intérêts généraux de la civilisation, l'intendant de Limoges se livra donc au parti révolutionnaire : il est vrai que ce parti, au-
quel il obéissait passivement, se préparait à le faire entrer dans les conseils de la couronne.
La coalition des Économistes et des Encyclopédistes fit tour-à-tour de Turgot : un prieur delà Sorbonne en 1751, un conseiller au Parlement en 1752, un maître des requêtes en 4753 et un intendant de Limoges en 1761. On lui avait même accordé, en 1762, l'intendance de Lyon, mais il la refusa, parce qu'il attendait mieux du temps et de son parti, auquel il avait raison d'abandonner le soin[de sa propre fortune. N'avait-il pas été résolu, depuis longtemps, de transformer le simple administrateur de Limoges en un grand homme d'État?
Lorsque Turgot accepta les fonctions de contrôleur-général, Louis XVI venait de monter sur le trône. La situation était grave et triste pour tout le monde. On entendait au loin le frémissement sourd de l'esprit humain qui annouçait le prochain renversement de toutes les institutions qui servent de principe et de base à l'ordre social. La civilisation voguait à pleines voiles sur une mer orageuse; et, comme l'observe admirablement M. de Falloux, dans un de ses beaux livres (1) , la voix
(1) Louis XVI.
de la justice elle-même était altérée , puisque le procureur - général de Montélard disait au sein du Parlement : « — Les grandes idées d'obéissance » font frémir ! »
Ce résultat funeste était l'œuvre des Économistes et des Encyclopédistes, tous collaborateurs de Turgot. Le génie de la destruction lui avait donc ouvert la carrière politique. On le faisait ministre, de peur qu'une volonté plus ferme et plus éclairée que la sienne, surtout plus active, ne s'empressât de fermer aux sectes conjurées la voie sinistre où elles voulaient précipiter le genre humain. C'est ainsi que le ministre ne put exercer, en quelque sorte, le commandement suprême qu'à la condition d'obéir.
L'importance historique de son ministère, en effet, consiste seulement dans la manière avec laquelle ses actes reproduisent les sophismes des écoles encyclopédiques et économiques, dont il réalisa les principales idées.
Parce qu'il avait examiné, dans son traité de la Formation et de la Distribution des richesses, les diverses questions relatives à la prééminence de l'agriculture, à la nature et à l'origine du produit net au sein de la société , aux capitaux en général ,
au revenu de l'argent en particulier , et à la circulation des valeurs de toute sorte; parce qu'il avait attaqué l'abbé Terrasson, dans sa lettre à l'abbé Cicé sur le papier suppléé à la monnaie, où Turgot fait dire à Law que l'on crée une valeur par cela seul qu'on émet du papier, comme si le célèbre financier écossais n'avait jamais connu la fonction de la lettre de change dans le système des banques; parce qu'il avait étudié d'autres questions spéciales, telles que les prêts d'argent pour définir l'usure, le commerce des grains, la marque des fers et les impositions; en un mot, parce qu'il avait enregistré, dans quelques écrits, les principes généraux des Économistes et des Encyclopédistes, après s'être inspiré, soit de leur amour, soit de leur répulsion pour tel et tel fait ou telle et telle opinion, Turgot pouvait être ministre ; mais il ne pouvait nullement devenir homme d'État. Il connaissait très-bien le matérialisme de la politique, et ne savait rien de ce qui constitue le gouvernement de l'opinion (1).
Si toute la science politique et sociale consistait à classifier les événements, et non à les diriger ou
(1) Histoire de la Bourgeoisie de Paris, t. III, chap. III, pag. 112 et suiv.
à les produire, Turgot, avons-nous dit ailleurs, serait véritablement une intelligence remarquable, un philosophe profond, un homme d'État habile. 11 ne fut rien de tout cela, parce qu'il se mit à la remorque des idées. Soyons juste pourtant, il fit quelque bien, puisqu'il proposa à Louis XVI, durant son ministère, de réaliser dans la société le véritable principe de l'impôt, celui de la liberté des consciences et des cultes, celui de l'unité des poids et mesures, etc. ; mais son passage au pouvoir n'en fut pas moins marqué par des décombres, et, sous ce rapport, redisons-le, il a fait à la sociabilité humaine un mal qui n'est pas encore réparé.
Homme à grandes convictions, mais à petites vues, Turgot croyait assurer le bien-être de l'homme, parce qu'il lui donnait pour unique but la satisfaction des jouissances physiques ; il accomplit,au contraire, l'appauvrissement absolu de l'humanité, en lui suggérant cette vocation exclusive et fatale, qui devait lui faire perdre, d'un seul coup, la noblesse de son origine, la dignité de sa condition et la grandeur de sa destinée. Appelé au pouvoir afin de réformer les abus et d'améliorer la condition générale des classes populaires,
il ne sut pas distinguer, dans la constitution de l'État, ce qu'il doit y avoir nécessairement d'immuable et de progressif. Aussi le vit-on ébranler, bouleverser, détruire lui-même, et systématiquement, quoique ministre, non-seulement les principes inconditionnels de nos institutions publiques , mais encore le fait essentiel de l'association, servant de base à toute société. Louis XVI cherchait un réparateur, il trouva un démolisseur!
Nous l'avons dit souvent, et nous avons encore besoin de le répéter : ayant conçu l'État révolutionnairement, c'est-à-dire, de manière à le sacrifier aux penchants égoïstes de l'individu, Turgol ne poursuivait qu'un seul but, la désorganisation sociale. A l'avènement de Louis XVI, la Bourgeoisie et les classes populaires demandaient la destruction immédiate des abus signalés depuis longtemps au sein des corporations de métiers et leur émancipation la plus complète , fondée sur le principe du contrat mutuel et volontaire entre ouvriers et riches marchands ou chefs de fabriques. On réclamait donc, pour tout homme, le libre exercice de son travail dans les arts et métiers, et la faculté d'obtenir sans frais la maîtrise. Le rôle de Tur-
got pouvait être admirable, puisqu'il s'agissait d'affranchir les classes laborieuses du régime tyrannique des jurandes; mais il ne comprit pas sa mission. Au lieu de réformer les corps de métiers en les constituant selon les principes du droit commun, il s'empressa de rédiger un édit de suppression : premier essai de l'individualisme gouvernemental qui devait, tôt ou tard et par voie de réaction infaillible, aboutir à un premier essai du communisme , dernière conséquence d'un pareil système. Le ministre utopiste rejetait donc la société française en dehors de toutes les traditions positives des peuples. Passant brusquement d'un régime tyrannique à la pratique de la liberté illimitée, Turgot, qui était responsable de Tordre social, ne travailla qu'en faveur de l'anarchie. Sous prétexte de réconcilier les ouvriers et les chefs d'ateliers, il établit lui-même la concurrence du capital et du travail, c'est-à-dire, l'antagonisme du prolétaire et du bourgeois, parce qu'il ne voyait et ne voulait voir qu'un misérable conflit d'égoïsme individuel, dans la situation générale de son époque où il y avait une lutte d'humanité.
Le Parlement refusa d'enregistrer l'édit relatif à la suppression des jurandes , et Turgot fut
obligé d'avoir recours à un lit de justice pour faire cesser l'opposition de la magistrature. Toutefois, celle-ci ne se tut qu'après avoir prédit au roi, par la bouche du premier président , la ruine de l'État et celle de la société, comme conséquence fatale de cette législation qui détruisait l'ordre providentiel du pays.
Turgot triomphait; mais la société était défaite. D'immenses clameurs s'élevèrent (Je toutes parts contre le ministre démolisseur. Louis XVI, épouvanté , dut se séparer de Turgot et de ses idées. Les corporations industrielles furent rétablies. Elles existèrent légalement jusqu'au 50 décembre 1791, époque à laquelle on vit les Économistes, vaincus dans le gouvernement régulier, prendre leur revanche dans l'oppositiorf révolutionnaire de l'Assemblée Constituante. Le contrôleur-général des Encyclopédistes et des Économistes, après avoir cédé son portefeuille à Necker, dut se résigner à la retraite. Bien qu'il soit mort le 20 mars 1781, dix ans avant que son parti ne triomphât d'une manière définitive, pour le malheur de notre nation , Turgot existe positivement parmi nous, puisqu'il vit encore dans la pensée de l'époque actuelle. C'est ainsi qu'il a siégé suc-
cessivement, à la Constituante de 1791, à l'Assemblée législative, à la Convention et à toutes les Assemblées parlementaires où le génie révolutionnaire s'est manifesté si souvent, pour faire de notre belle France le pays des expériences politiques et sociales les plus profondément sinistres, au point de vue du présent comme au point de vue de l'avenir.
Ces expériences , il est temps qu'elles finissent, car l'existence physique et morale de notre illustre patrie se trouve essentiellement compromise, depuis qu'elles ont commencé à se produire, c'est-àdire,depuis que les idées de Turgot ont prévalu en matière de gouvernement.
Pour hâter, autant que possible, l'heure d'une grande réaction sociale, et, sans nous exagérer en rien l'importance de ce point de vue historique et pratique, nous avons osé demander la reconstitution des corps de métiers, non pas tels qu'ils étaient autrefois dans notre ancien régime politique, mais tels qu'ils peuvent et doivent être, selon nous, dans notre régime politique nouveau. Puisque chacun semble comprendre, par le temps de divisions qui court , l'impérieux besoin qu'il y a de ré-
tablir l'unité dans la vie publique, nous pensions que celte idée, si elle n'était pas admise par tout le monde, aurait au moins l'avantage de n'effrayer personne.
D'ailleurs, avouons-le : après les tentatives ridicules et fatales à" Organisation du travail, qui se produisirent le lendemain de la catastrophe de février, et qui furent, selon l'observation pleine de justesse d'un jeune écrivain, M. S. Laurentie, « l'expres- » sion faussée de cet instinct d'association, toujours » vivant au sein des masses, » en même temps que l'effort tenté par toute la société pour revenir à l'ordre en pleine révolution, nous avions le droit de croire que la réorganisation des corps de métiers, loin d'être le produit de l'ignorance et de la routine, selon l'opinion des Économistes ou utopistes contemporains, était, en toute réalité, le résultat pratique du progrès de l'humanité sur la terre.
Telle était, du moins, notre certitude personnelle, lorsque nous entendîmes un écrivain sérieux, M. Rapetti, suppléant de M. Lerminier, ancien professeur des législations comparées au Collège de France, protester contre notre doctrine, dans une critique d'ailleurs bienveillante,
mais générale, de V Histoire de ta Bourgeoisie de Paris ($),
Après npus avoir adressé quelques reproches plus ou moins fondés sur certains détails de notre ouvrage, M. Rapetti poursuit en ces termes :
« Mais nous n'insisterons pas sur les points que nous venons de signaler, pour dire quelques mots d'une conclusion de M. Francis Lacombe, touchant la nécessité de pourvoir à la réorganisation de la Bourgeoisie par le rétablissement des corporations,.
»M. Francis Lacombe nous paraît appartenir à une école politique qui est, à coup sûr, animée çles intentions les plus élevées et les plus généreuses, mais, qui ne se fait pas une idée claire des obstacles, des, possibilités, des besoins réels de la civilisation moderne. Par suite d'une fausse appréciation de l'état de notre temps, l'école dont nous parlons s'expose à être elle-même l'instrument à la faveur duquel ce qu'elle veut sera définitivement ruiné, et ce qu'elle ne veut pas se trouvera irrémissiblement établi.
» M. Lacombe et ses amis aspirent à une recon-
(1) Voir le journal Y Ordre, du 23 septembre 1$5|,
stitution monarchique. Au nom de l'imprescriptible liberté de la théorie, dans la région de lalaquelle nous sommes réfugiés, nous nous permettrons de déclarer que le vœu d'une reconstitution monarchique est parfaitement licite. Mais ce qui ne Test point, devant la raison, bien entendu, c'est de demander en même temps que le rétablissement de la monarchie, un ensemble d'institutions qui doivent avoir pour effet de rendre la monarchie impossible.
» Nous nous expliquons. Quelle est la difficulté sérieuse, nous oserons dire toute notre pensée, quelle est la difficulté invincible qui s'oppose, dans l'état présent, à la fondation de la République? C'est le système de gouvernement, ou mieux de coexistence sociale en vertu duquel les diverses activités dont se compose la société ne se régissant pas par elles-mêmes dans des organisations distinctes et propres, dépendent, pour leur conservation comme pour leur développement, de l'exercice d'une autorité unique et supérieure. La France moderne est devenue monarchique et elle n'est point républicaine malgré la contradiction des événements, parce que, depuis trois siècles, la royauté a réussi à
subalterniser, arrêter, annuler toutes les formes d'organisation spéciale, pour les soumettre toutes à sa surveillance, à sa direction, pour leur substituer à toules l'action de son gouvernement.
«La Révolution, en achevant de détruire toutes les classifications de lieux, de fonctions, de personnes, a eu pour effet, contre toutes ses prévisions, de fonder, d'une manière irrévocable, la nécessité de la monarchie. Essayez de livrer aux intermittences, aux conflits, aux vicissitudes de l'élection ce pouvoir suprême de l'État qui est devenu Yorganum indispensable, incessant de l'ordre, de la vie de tout un peuple ! A une pareille tentative, il y aura dans la société entière la résistance, l'effroi de l'instinct de la conservation devant l'imminence de la dissolution et de la mort.
»Mais voulez-vous réellement établir à la place de la nécessité de la monarchie la possibilité du régime républicain? Voici la conduite qu'il vous convient de suivre. D'abord, pour capter la confiance, pour être dans le cours de la faveur du public, vous crierez bien haut que vous voulez la monarchie, toute la monarchie, rien que la monarchie. Vous poserez fièrement ces chevaliers aux devises royales en face d'une légalité vainement gon-
fiée de courroux contre votre audace. Mais après ces bagatellesdémonstratives,en gens habiles, voussongerez à mettre la main sur quelque expédient efficace. Au nom de la liberté, que vos adversaires ne désavouent pas, vous demanderez, vous obtiendrez la reconstitution de quelques-unes de ces organisation spéciales par lesquelles on s'est gouverné dans l'ancien temps ; seulement vous emploierez à cette reconstitution la puissance de vues et de procédés qui manque à l'ancien temps, et qui est l'apanage du nôtre.
«Rien n'est prompt à s'éveiller comme l'esprit d'association; rien ne pullule comme le désir, l'ambition , l'espoir de devenir centre , d'exercer autour de soi , dans son monde distinct, une influence certaine. Au bout de quelques efforts, vous aurez accompli votre œuvre : le travail, le crédit, l'administration des communes et des départements, tout se trouvera réorganisé dans des agrégations spéciales ; tout sera local ; chaque force vivra dans son centre propre ; tout sera indépendant de l'État. Mais, relativement à la politique générale, qu'aurez-vous fait? Le voici : le pouvoir de l'État sera désormais, sinon inutile, du moins d'une utilité intermittente, bornée, très-peu sen-
tie ; la nécessité* la possibilité de la monarchie auront cessé d'être; à leur place, vous aurez institué la possibilité , la nécessité du régime républicain. » Certes, nous ne prétendons pas que les publicistes auxquels nous nous adressons n'apportent pas, dans l'égarement dont ils font preuve, la plus complète sincérité et l'ignorance la plus loyale. Ils veulent bien établir la monarchie, et ils ne veulent pas établir la république, c'est entendu; mais, sans le vouloir et sans le savoir, ils s'apprêtent à aboutira des résultats diamétralement opposés à ceux qu'ils appelaient dans leur ardeur. Qu'il nous soit permis de le dire, sans faire à M. Francis Lacombe une application spéciale de nos paroles, pour se mêler , sinon avec importance, du moins avec innocuité , au terrible drame qui se joue en ce moment, il faut aborder sans dénigrement, sans désir de plaire, sans souci de déplaire, avec l'unique passion du bien public et de la vérité, les redoutables problèmes de la politique. Il faut se rendre compte de ce qu'il y a de nécessaire et de providentiel dans l'ordre institué par la Révolution ; il faut comprendre pourquoi rien n'est à changer et tout est à conserver dans cette création, où la puissance de l'État s'est substituée a
l'action spontanée des associations particulières; il faut découvrir \ il faut signaler les conditions auxquelles le maintien de cette création moderne est possible. Il est, en effet, dans la nature du nouvel ordre social d'imposer aux gouvernants des devoirs immenses, et de produire dans les gouvernés le besoin d'un agrandissement continu de liberté. Rendre active , féconde la puissance directrice de l'État, faire servir l'activité de cette puissance à l'élévation incessante de la liberté : là est la double fonction de l'État moderne, et les agitations éclatent alors seulement qu'il y a interruption dans l'une ou l'autre de ces deux fonctions également nécessaires. »
Quoique toutes ces objections aient été, en partie , prévues et réfutées par avance dans le cours de notre ouvrage, nous voudrions bien répondre à M. Rapetti, mais nous n'en avons ici ni le temps, ni l'espace. 11 nous permettra néanmoins de lui adresser deux questions :
En premier lieu , comment peut-il se faire que « le rétablissement d'un ensemble d'institutions » monarchiques et chrétiennes, nationales et universelles qui ont traversé tous les siècles sous la même forme, sinon dans le même esprit, « doive avoir
«pour effet de rendre la monarchie impossible? » En second lieu, pourquoi « rien n'est-il à chan- » ger et tout est-il à conserver dans Tordre institué »par la Révolution? »
Ce n'est pas nous assurément qui nierons la nécessité qu'il y a de donner un but nouveau et une forme nouvelle à l'État, pour exprimer la vie civile et politique de la France contemporaine; mais encore faut-il préalablement apprendre ce que les partis ignorent encore, savoir : la signification propre et morale que la Révolution française doit garder dans l'histoire générale de l'humanité. Soixante années de désordre, sinon permanent, intermittent du moins, leur ont prouvé que la Révolution ne peut encore avoir aucun but véritablement moral, puisqu'elle n'a suivi jusqu'à présent qu'une marche absolument subversive et fatale, comme si elle ne voulait qu'anéantir l'ordre providentiel de l'univers. Évidemment elle a élé détournée de ses fins augustes et civilisatrices ; en effet, la décadence dont elle frappe maintenant les peuples, ne saurait nous faire oublier que dès son origine, elle se produisit dans le monde sous la forme du Progrès.
Quant au problème de l'État moderne , dont
M. Rapetti nous parlait tout-à-1' heure, ce n'est pas la Révolution qui doit le poser; on ne doit pas, non plus, le résoudre en son nom ; dans l'un ou l'autre cas, les conséquences seraient trop désastreuses ; notre société n'aurait à choisir qu'entre une dictature et l'anarchie en fait de gouvernement. Quoi qu'en dise M. Rapetti, il n'y a donc rien à prendre dans tout ce que nous offre la Révolution ; il n'y a même que peu de chose à garder de tout ce que nous lui avons pris. Aimant mieux détruire que créer, dans son passage sur la terre, elle a démoli bien des institutions qu'il nous faut reconstruire au plus vite : les corporations sont de ce nombre.
Dans tous les pays et à toutes les époques, la société, quelle qu'elle fût, n'a pu formellement vivre que par l'association légitime et légale des travailleurs, expression de l'ordre public. Appartient-il à notre société contemporaine de protester par le désordre et l'anarchie, résultats de l'individualisme , contre la constitution générale de l'Univers ?
La révolution française a tranché cette question dans le sens donné par Turgot: mais elle ne Ta pas
résolue; disons mieux, elle ne pouvait pas la résoudre, attendu que ce problème intéresse à la fois Tordre humain et Tordre divin. La suppression des corporations , considérée à ce double point de vue, fut un acte de lèze-humanité et de lèzedivinité. L'esprit révolutionnaire s'attaquait à ces institutions , parce qu'elles appartenaient à la tradition universelle et qu'elles exprimaient, pour ainsi dire, matériellement, l'esprit même du catholicisme que les Encyclopédistes voulaient terrasser à tout prix, sous les coups du sarcasme d'abord, ensuite par Téchafaudl
On sait ce qui en résulta. L'Assemblée constituante et la Convention eurent beau frapper de mort la société générale aussi bien que les individus, il arriva tout le contraire de ce que Turgot et ses adhérents avaient sans doute prévu. Les associations populaires, au lieu de disparaître entièrement, se transformèrent selon les passions révolutionnaires du moment. Leur constitution primitive était entièrement industrielle et commerciale, elle devint purement politique; et THôtel-de- Ville qui avait, à toutes les époques, exprimé par la prévôté des marchands tous les côtés de la démocratie, conserva ce privilège, mais changea
de titre et prit le nom formidable de Commune de Paris !
Depuis lors, la situation politique s'est souvent transformée ; mais la situation sociale est restée la même. Par suite du triomphe des idées économiques sorties du cerveau de Quesnay, la société française est toujours sous le coup de la terreur passée et sous le coup d'une terreur prochaine. Si aucune loi nouvelle, nous l'avons dit et nous le redirons sans cesse, ne détruit pas l'antagonisme des hommes entre eux, résultat de l'individualisme , pour les faire vivre en communion de raison et de foi, croit-on que la société puisse exister longtemps entre une coalition d'ouvriers qui finit et une sédition qui commence?
Nous sommes en pleine désorganisation morale et matérielle, parce que les Économistes et nos législateurs modernes ont voulu constituer la société par l'éparpillement humain. Il faut que cette épreuve cruelle, immorale, anarchique, cesse, ou bien : place à la barbarie, c'en est fait de la civilisation ! Mais alors résignons-nous à mourir, puisqu'on nous dénie le principe de l'existence universelle !
Que tout s'en aille encore de l'individu à l'in-
dividu, rien d'un corps à l'État; que l'on crie bien haut : — Liberté ! — pour nous étourdir sur notre propre esclavage. Combien de temps cela peut-il durer?... le temps qu'il faut aux socialistes pour appeler dans les corporations secrètes et révolu lionnaires, les classes ouvrières que nos gouvernants n'ont pas voulu appeler à l'organisation , à l'industrie corporative, à la religion sociale : seules institutions capables de soustraire l'individu à l'action individuelle, toujours fatale quand elle n'a pas son mobile dans la généralité!
Quiconque ferme les yeux à ce désordre sinistre, renonce, de gaîté de cœur, à voir jamais se réaliser absolument toute restauration de l'ordre public au sein de notre malheureuse patrie (1).
Telle est pourtant, dans son entière gravité, la situation qui nous a été imposée par Turgot et par les Économistes. Ils ont effacé brutalement, du livre de nos constitutions religieuses et politiques, le dogme essentiel de la sociabilité humaine, en supprimant le principe et le fait de l'asso-
(1) Études sur les Socialistes, par M. Francis Lacombe, 3e partie, pag. /j8 1-&85.
ciation. L'histoire nous a prouvé que l'organisation de la famille des travailleurs se trouvait, malgré la différence des opinions et des mœurs, toujours foncièrement semblable à elle-même. Depuis l'avénement de l'économie politique, à la direction des affaires publiques, cette ressemblance a cessé tout-à-coup. Le travail de l'homme, qui avait autrefois une existence corporative ou collective, n'a plus qu'une existence individuelle ; il y a bien des artisans et des ouvriers, puisqu'il y a un peuple ; — mais il n'y a pas de société.