‹ Histoire de la BretagneChapitre 15 sur 18 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Nous avons essayé d'esquisser les principaux traits de l'histoire de la Bretagne avant et depui» César jusqu'à nos jours y et nous espérons avoir justifié le titre de ce livre » dont les Bretons n'ont pas un seul instant démenti la glorieuse devisé.

Il niaiiqiierait pourtant ijuelque chose à notre travail, si nous ne jetions pas un (x>up d'œil sur le caractère actuel de ce peuple héroïque. Grand dans la lutte, qui sait si dans le repos il n'aurait pas^ comme trop d'autres nations , hélas! perdu ou altéré sa vieille foi , ses morars naïves , ses pensers sublimes ? Voilà ce que nous nous sommes demandé , et ce ^ que se tîeiiKuideront avec nous les lecteurs de l'histoire de Bretagne et les admirateurs de ses gloires dans le passé et à travers cate révolution française, qui ne semble avoir été faite par eux q«a contre eux.

n y a encore quelques muées , qu'en présence de Timnmabilitédes peuples bretons, de leui- lésistance à ce que le siècle présent nomme le progrès matéri^ , des entliousiastes à courte vue dos lumières du xix*" siècle disiitti^ • « Cette nation n'a rien appris , et elle n'a rien oublié. »

M« Daru, ea i8â6 , résumait ainsi les reproches qu'on ai croyait en droit d'adresser à la vieille Armorique ^ et nous avoB cm que wmA devions le citer, comme l'expression la plus mesurée de ces récrimiiuitions qui chaque jour perdent de leur prétendue foi*ce devant 1 eipéi irm e que nous ont apportée les dernières révolutions de la Prifa

« FeiuUiiit toutes les révolutions de l'ordre politique , le caractère grave de ce peuple a repoussé^ peat-ètre avec ttcfj^ d'opiniâtreté , toutes les imiovatioiis qui auraient pu augmenter son bien-être et améliorer son état moral. Francs, braves ; laborieux, économes, mais méfiants et obstinés dans leurs préjugés , les Bretons ont résisté au frottement, et ne se sont point polis par le contart des autres peuples. Les routes, les canaux , les établissements publics, sont encore chez eux fort loin de l'état où on les voit dans les auties provinces du même empire^ et il ne serait pas juste d'en rejeter entièrement la faute sur la négligence ou lemacbiar vélisme de l'administration. 11 est |)ossibîe sans doute qu'un ministre se soit cru un habile liuiuiiie d État pare^ qu'il laissait ce peuple dans l'ignorance ; mais il faut convenir que les Bretons s'y prêtaient merveilleusement. Peut-ètare faut->il aussi attribuer une part dans ces déplchraMes résultats à une autre eause qu'on n'a pas assez observée. Après avoir passé plusieurs siècles sous le régime féodal, plus dur chez eux que dans les provinces voisines , ces peiiples étaient tombés sous le joug aristocratique... Or, il n'est pas de la nature de l'aristocratie de iavcurtsec le développement de l'intelligence dans la classe. inférieure» « L'agriculture est encore tiès-impar£iite en Bretagne ; de vastes plaines, qui forment la moitié de la snrfàce du pays , restent incultes. On ne tire pas des mines le parti qu un peuple indus! rit' 11 X pourrait en tirer. La nourriture des habitants est grossière et parcimonieuse; l'espèce robuste, mais petite. Comme tous les peuples ignorants^ ils sont superstitieux. Dans les campagnes, leurs demeures sont étroites, obscures et mal soignées ; dans quelques endroits , ils ont conservé pour vêtements les peaux de cbèvres et de Liel)is : ils portent encore ces larges braies que les Romains avaient remarquées^ et on reconnaît à leurs longs cheveux plats la Gallia comaia de Pline. Les encouragements d'une administration éclairée, Texemple d'une nation active et . ingénieuse n'ont eu qu'une faible influence sur leuis pro- ' grès. L'industrie manufacturière s'est bornée à produire quelques toiles grossières; l'industi it coinmcrciale s'est développée dans quelques ports. Une administration active.

m H16T0IRE DE LA BRETAGNE

raccroisseiiieiit du nombre des propriétaires, la suppression de tous les privilèges et le progrès des lumières peuvent seuls faire ii|onter un peuple au rang qu'il est digne d'oocuper parmi les nations éclairées. Bfais^ pour recevoir de Tinstruction , pour profiter des exemples , pour secouer le joug de la siiperstitiuii et des préjugés, il y a un grand obstacle à vaincre : tant fpi'une juirtie des Bretons s'ohstinera à ne parler la langue du peuple poli dont ils sont les concitoyens^ tant qu'ils conserveront exclusivement un idiome que leurs voisins n'ont aucun intérêt à apprendre^ ils resteront isolés dans Ihinrvers.

« Ils prétendent à l'honneur, qui leur est disputé par les NorTii;i]i(ls et par les Picards, d'avoir été les premiers trouvères; et ((uoiquc \e\u-^ poésies, écrites dans une langue rude et peu répandue^ n'aient pas eu le même succès que eelles des troubadours méridionaux^ on reconnaît assez généralement qu'elles ont conservé le dépôt des anciennes traditions , qui ont fourni la matière des vieilles chroniques et des romans de la Table -Ronde...

« (.)n a fait une triste ohserv.itiou : c'est que le nombre de-s personnes sacliant lire et écrire n'est pas, en Bretagne, le trentième de ce qu'on en compte sur une population égale dans les autres parties de la France; et cette circonstance est d'autant plus déplorable , qu'à en juger par la trempe forte de leur caractère et de leur esprit , et par quelques grands hoinines nés parmi eux, on serait fondé à espérer de voir les Bretons étendre à ieux' toui* le cercle des connaissances humaines. »

Ces lignes sont l'expression la plus polie du libéralisme de 1830 : la mauvaise foiy coudoie i tout moment la niaiserie et l'ignorance. Notre histoire de Bretagne ayant déjà répondu victorieusement , par des faits nombreux, à ces ahsiiKÎes assertions, nous n'avons plus qu'à recueillir quelques observations qui n'ont pu trouver place dans le cours de notre livre.

«La Bretagne est-^lle peuplée de barbares^ réfractaires à toute civilisation? » s'est demandé M. Âurélien de Courson en terminant sa belle Histoire des Peuples Bretons, couronnée en 1 846 par l'Académie des Inscriptions et Belles?

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ANCIENNE £1^ MODEKNK. ^53

Lettres. « Otte croyance , ajoute-t il, a iVgné jusqu'à ces dermers temps; c'est hier seulement que des hommes graves et savants , étranj^ers à notre province, ont pi-utesk' contre ces calunnues du passé.

« Deux h(»umes, dont personne ne conteste le mérite et la science, <mt parcouru la Bretagne en 1840 et en 4841. Une savante compagnie leur avait confié la mission d'exf^reir rArmorique au triple point de vue moral , agricole et industriel. On s'attendait , sans nul doute , à des plaintes amères sur l'abrutissement d une population courbée, depuis treize siècles, sous le Joug du catholicisme et de la féo- - dalité. La lecture du rapijort de MM. Villermé et de Châleauneuf causa au sein de l'Académie des Sciences morales le plus profond étonnement. Quoi ! ces paysaa«; qui pratiquent avec tant de ianatisnie la rclifjioti du mui/tn mie; quoi ! les fils de ces brutes à face humaine qui répondaient aux eonunissaires de la Ck»aventiou ;« Faites-nous doue bien vite guillotiner, aiin que nous ressuscitions le troisième jour» ; quoi i ces hommes qui déshcmraieHt la guillotine: voilà que deux savants économistes, fort peu suspects assurément d'exaltation poétique , vienuenl célébrer leur énergie , leur loyauté antique, leur noble tierté, la sincérit»' t^t rélé\ation de leurs croyances. Il y avait là de quoi bouleverser les systèmes les mieux arrêtés. La publication des chants populaires de rArmorique, recueillis et traduits pù M. de La Villemarqué, a porté le dernier coup aux accusations sans f(mderaent des calomniateurs de la vieille province catholique. Ainsi, tandis <|ue , dans les drparteineiits les plus voisins du centre <le la civilisation , les classes populaires , vivant d'une vie toute matérielle , adonnées à tous les vices qui dégradent, sont descendues au dernier degré de Téehelle morale et intellectuelle, aux extrémités de la France un peuple se rencontre doué de Timagination la plus brillante, et qui, par sou énergie, sa foi inébranlable et sa haute moralité , semble ioriiier comme une race à part au milieu des types ettacés et des mœurs abâtardies d'une civilisation toute matériel le ....

« Ce qui frappe tout d'abord l'étranger qui \isite la Bretagne en observateur sérieux « c'est cet esprit de conserva-

S.M UlSTOiKE DE LA BKElAGl<iK

tiou , cette vf^n<^Tïition pour les traditions pst^nelles qui

éclate dans \uu> les actes de la vie du liretou. Cliose étranjreî tandis que ramour des uouveaulr^s s'empare de TEurupe entière , et que les s<x;iétés dédaignent de plus en plus cette vertu dont M. Royer*Collard regrettait si amèrement la perte : le respect),., le Breton se cantonfne, pour ainsi dire , dans ses mœurs nationales, et nourrit au fond de son cœur cette passion du sol natal qui fut toujours V\m des traits les plus c^ractéristicpH's des races celtiques... L'exil est presque toujours pour lui la mort...

ce Le paradis du bon ni<>(i , telle est leur espérance, telle pst la pensée qui sert de haume à tontes leurs souflhtnces...

« A répocpie de démocratie oû nous vivons^ nul ne Yeut se reconnaître de supérieur , et pourtant dans aucun temps peut-être les c^ractiTes ne lui eut j)lus a/missf^s. Le paysan de la basse Breta):ii«' s'incline, lui , devant certaines supériorités sociales ; mais en cela il ne prétend pas faire acte de servilité. Loin de là, il pousse souvent jusqu'à l'exagération le sentiment de sa valeur personnelle ; les air»hautain$^ la morgue impertinente le révoltent et Taliènent à toujours. Nos pères le savaient et se ci)nduisaiont en conséquence : de là riutUience immense quils exerçaient sur leurs vassaux,

« n y a peu d'années, un prince traversait Kemper- Gorentin , la vieille capitale de Gradlon. Le préfet du Finistère , voulant faire connaître à l'illustre voyageur les

costumes pittoresques de son pays, invita un riche paysan proi>riétair<' des environs à envoyer à la préfecture ses tilles parées de leurs plus beaux atours : « Mes liiles , répondit le cultivateur, ne sont pas faites pour être données en spectacle. »

Les socialistes de ce temps ont sans cesse sur les lèvres

le mot emneintim; mais je ne sache pas qu'ils aient jusqu'ici réussi à convertir les masses à \o\\v systôjiie. En Bretagne , Xutupw de ces socialistes a été réalisée depuis des siérles, grâce à la toute- puissante influence du christianisme... 8'agit-il ^ par exemple, d'exploiter une taille ou d'élever quelque bâtisse! Au sortir de la giand'messe, le dimanche, le (rieur monte sur les marches de la croix du dmetière, et

de là il aimouce aux hahitaiils de la paroi^au qu'il y aura tel jour un grand ciian-oi chez uu tel » à tel endroit. Fallûtil trois cents voitures , elles se trouTeront, à Theure iadi- «{liée, à la porte de oelui ai^uel on doit prêter assistance. Le bois ou la pierre est chargé , voituré et déchargé en un tour de main. Une féte s'improvise ensuite, on boit , on mange à la lable de la tValemil*^ : « Les meudiaiits de la paroisse , sans lesquels il n'est |)as de fêtes , v»m ittieid à tue-tèle les vieux chants Iraditioonels du pays, et toute la paroisse est en liesse,... »

« Est-il permis de supposer qu'un pareil état de choses se puisse prolonger pendaut quelques siècles encore, eu dépit des efforts de l'administration et des facilités de locomotion que présenteront les chemins de fer? Les unitaires prétendent que non. A les eu craire, les Bretons , avant un demi-siècle, seroni aussi civilisés, aussi moraux, aus>j intelligents que le sont , à cette heui'e, les populations rurales de rile-de-France et de la Chauipagne. Nous sommes convaincu que cette prédiction ne se réalisera pas....

«( L'Angleterre nous a précédés dans hi carrière des améliorations industrielles : or, est-il au monde un pays où la misère soit plus hideuse» la démoralisation des cla^ inférieures plus profonde?...

u Tous les pays iudu:striels uc uuu,^ ullVeiit-ils pas le spectacle de cette misère et de cet antagonisme des riches et des pauvre^^ Les enquêtes ordonnées par le parlement anglais n'ont-elles pas établi que les populations des districts manufacturiers de l'Angleterre en étaient réduites à cet état d'abjection j d'ignorer même que l'Homme -Dieu fût mort en croix pour le salut des hommes? Est-ce là le progi-ès qu'on voudrait nous imposer? Ah! sans doute, l'esprit routinier du Breton perpétue suuveut le mal , par t-a résistauce à toute innovation ; mais notre pays n'a-t-il pas échappé par là à tous les fléaux qui désolent les c<>ntrées prétendue> civilisées? En se plaçant même à un point de vue pim^ment matériel^ n'est-il pas vrai de dire, avec le savant docteur Villermé^ qu'entre toutes les provinces de Frasice , la Bretagne sera avant cinquante ans la plus florissante et la mieux riche ! >»

M. Villeruié irrivait à M. A. de Courson une lettre dont nous exUrayons ce passage remarquable : « Votre rncp d'élite fQ robnste. son esprit profondémeot religienx ^ sa fermeté , son incroyable persévérance, les qualités naturelles de votre sol , la mer qui le baigne , le fertili^ avec ses engrais et fournit à nne si frrande partie de la population un emploi hkratil tic >oii temps ; tout vous servii i, jusqu'à l'état arriéré actuel i\v votre agriculture et de votre industrie. Il faut liien d ailleurs i|ue votre p;iyssiii( l>on : car , niaigré cet état arriéré, « est un des plus peuplés de la France; et ce qui m en plait surtout , cVst qull est un de ceux oA les habitants sont h* moins mécontents de leur sort^ et par conséquent le plus heureux. Si je parlais has-breton , c'est parmi vos fomimtriofes (pie je voudrais ^ivre. »

(Vest ainsi »in nii «les économistes les plus couscieucieu\ de » r It'iuj'^ .i|tj'i"«'< iMÏt la Hretafine en I8i3.

Tn»is an^ - . 1 limiitT du siège de «aint Coreutiu, l(i vénénMe evèque de Ouinqier, disait à son troupeau : « Le. nom de Breton , quand i) est bien porté , est un gage d'attachement aux vieilles croyances, de fidélité aux pratiques saintes . de constance dans le sentier du devoir. D^autres ]>euples présenteront une apparence moins inculte, un habit moins gn^ssier, une parole moins rude; qu'importe? et qu'avez-vous à leur envier, si vous ( (iiiM i vez un esprit plus lonvaincu, un cœur plus (It vou»'. une volonté plus énergique? Vous avez besoin, dit-on , d être polis par la civilisation avancée du siècle. Nous ne dispulerons pas; mais firmes garde qu'à force de wms polir, la civiliioiim m vous née, ne wm amoindrisse, n'efface l'empreinte de votre carac« tère religieux... Voilà pourquoi nous voyons avec un contentement réel que vous teniez à vos vieux usages , à vos vieux costumes, à voire vieille langue; et nous ne paiions pas ici en littérateur préoccupé de questiruis piiilologiques , en artiste épris de formes pittoresques , mais en évéque convaincu, par 1 expérience et la raison, de l'étroite liaison qui existe entre la langue d'un peuple et ses croyances, entre ses usages et ses mœurs,, entre ses habitudes et ses vertus. »

Que dire après ces paroles, éloquentes i>arce qu'elles sont

vraies? Qa'ajoaler à ces citations de MM. de Gourson et Villermé , et de Mgr de Quimpert

<>|>euplc (l Amiorique , reçois de la hnnrhnl»! t»^s»»nfanN. <ie. tes grands hommns ot des ♦'•tvantrers ilnnt tu fdi> l admiration, reçois comme une iouange cette parole qu'où l'avait jetée jusqu'ici comme une injure : 11$ n'ont rien mthlié, ih nW rien appris.

Ta n*afl pas oublié ta vieille foi » ton Dieu plus ancien que le monde, car le monde est son œuvre; tu n*as pas* appris les vices, les désillusions, les sanglantes utopies qu'enfante cette barbarie, lille de» civilisations. Honneur à loi ! honneur à tes tils î

Et niaiiiteiianl , nuiis n avons jias besniri de ]♦* dire , c'e.st à regret que uous quittons cette l)elle et sainte Bretagne , dout nous avons essayé de dire la glorieuse et dramatique histoire. Sympathique à ses joies comme à ses douleurs, à ses triomphes comme à ses revers , puissions-nous avoir fait passer quelques-unes de nos émotions dans le cœur de ceux qui ont lu ces pages î

TABLE

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