LES ARCHIVES H’UN CHATAIGNIER
delà sa marche habituelle. ILins ce cas, l'arbre ne mriirl pas; il est seulement affaibli.
Il descend donc de l'ensemble des bourgeons, pour 1rs mettre en rapport avec la terre, non de vraies racines, mais une humeur spéciale préparée à frais communs, humeur <pii chemine sous l’écorce et s’organise dans son trajet en une couche de bois moulée sur celle de l'année précédente. Cette couche ligneuse relie les bourgeons au sol, car, parvenue à la base de la tige, elle se distribue dans les racines déjà formées, ou même en produit de nouvelles en s’épanouissant, se subdivisant sous terre. Comme un pareil travail se reproduit pour chaque génération de bourgeons, c'est-à-dire chaque année, il en résulte qu’un arbre se compose d’une succession de couches ligneuses emboîtées l’une dans l’autre, les plus vieilles à l’intérieur, les plus récentes à l’extérieur. Une branche, suivant son âge, en comprend tel ou tel autre nombre; et la tige, point de départ de la communauté végétale, les comprend toutes. Alors, si les diverses couches annuelles peuvent être distinguées l’une de l’autre, toute l’histoire de l’arbre doit se trouver écrite dans les archives de sa tige. Nous allons voir effectivement qu’il est très-facile de retrouver année par année les principales circonstances de la vie d’un arbre dont on a le tronc coupé sous les yeux; mais d’abord établissons bien par quelques exemples qu’il se produit une nouvelle couche de bois chaque année.
Sur un arbre en sève, on soulève une bande d’écorce, et, contre le bois mis à nu, une mince feuille métallique est
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appliquée. L écorce est remise en place el assujettie avec des ligatures alin que la plaie se cicatrise. Dix années s’écoulent, je suppose. Un revient soulever l’écorce au même point; la feuille de métal ne se voit plus; pour la retrouver, il faut creuser dans l’épaisseur du bois. Or, si l’on compte les couches ligneuses enlevées avant d’atteindre la lame métallique, ou en trouve précisément dix.
On connaît une foule d’observations dans le genre de la suivante : des forestiers abattirent un hêtre portant gravée sur l’écorce la date de 1750. La même inscription se retrouvait dans l’intérieur du bois, et, pour y arriver, il fallait franchir cinquante-cinq couches où rien n’apparaissait. Or en ajoutant 55 à 1750 on obtient juste l’année où l’arbre fut abattu, 1805. L’inscription gravée sur l’écorce en l’année 1750 avait traversé toute l’écorce et atteint la couche de bois la plus extérieure alors. Depuis, cinquante-cinq années s’étaient écoulées, et des couches nouvelles, exactement en nombre égal, avaient enveloppé la première. La
démonstration est suflisante : les arbres de nos climats produisent par an une couche ligneuse.
Jetez les yeux maintenant sur la ligure qui représente la coupe transversale de la tige d’un jeune chêne.
Depuis la moelle, occupant le centre, jusqu’à l’écorce, vous comptez six zones de bois. L’arbre est alors âgé de six ans. Six générations do bourgeons ont concouru à sa formation, et
Sec lion transversale d'un Chêne âgé de six ans.
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chacune d'«‘lles est représentée dans la tige par une couche dt' Itois; la plus récente par la couche (h* l'extérieur, la plus vieille par la couche centrale. Voulez-vous savoir quel âge avait le chêne lorsque a paru telle ou telle autre de ses branches? Comptez les couches de bois contenues dans la branche; il y en a quatre, je suppose, ho chêne avait alors deux ans quand s’est tonnée cette branche âgée de quatre. Il en avait quatre lorsque a poussé la branche où se voient maintenant deux couches, et cinq lorsque a paru le rameau où l’on n’en compte qu’une.
Si le dénombrement des couches ligueuses permet d’établir la chronologie de l’arbre, leur examen permet aussi de retrouver les traits fondamentaux de son histoire. Les zones empilées dans l’épaisseur du tronc sont les feuillets d’un livre où la vie de l'arbre est écrite, ha lecture de ces archives végétales n’a rien de difficile Et, tenez, pour vous en convaincre, que je vous répète ce qu’un châtaignier m’a raconté, il y a quelques jours à peine.
•le revenais des champs, lorsque je vis à terre un grand châtaignier abattu du matin par la hache du bûcheron, h’arbre était magnifique. A le voir, avec ses énormes branches couvrant un arpent de leur ramée, on se prenait à déplorer sa fin. Sous prétexte de condoléances, j’allai causer avec lui. bes châtaigniers ont cela de bon qu’il ne faut pas de longs préliminaires pour entrer en conversation avec eux. .l’eus bientôt gagné la confiance du mourant, et voici, traduit en notre langue, ce qu’il me raconta.
« .1 ai commencé le siècle, je suis né en I S 00 ; j ai par
là dans mon portefeuille un extrait de naissance qui en lait loi. J’ai donc aujourd'hui soixante-six ans. Pour vous autres, ce serait un assez bel âge; pour nous châtaigniers, ce n est lien . Dans ma famille on a la vie dure; les siècles ne nous pèsent guère. Pour ma part, je me promettais bien de vivre cinq ou six cents ans, comme tant d’autres de ma connaissance; mais le châtaignier propose et le bûcheron dispose. Sans la maudite cognée, je me sentais de force à atteindre l’an 2400 pour le moins; non pas décrépit, mais robuste et couvert de châtaignes. »
Ici, repos du châtaignier. L u Ilot de larmes découlait de l’écorce; je n’osais souffler mot. Quelle consolation apporter à d’aussi justes regrets? 1/arbre reprit :
(( l/homme qui me planta m’avait choisi un bon emplacement; mes premières années s’en ressentirent. J’étais droit comme un I, superbe de régularité; tout autour de moi, la terre était excellente; c’était une vraie bénédiction. Jamais depuis je n’ai pu redonner à ma tige la belle forme arrondie qu’elle avait eue ce lemps-la. Les vivres du voisinage épuisés, mes racines s’allongèrent pour aller eu chercher plus loin. Mais ne voilà-t-il pas que de ce cote-ci, du coté gauche, elles donnent contre un lit de pierres et s arrêtent net. Je fais tout au monde pour surmonter cet obstacle qui m'affame un coté; j’essaye de le tourner par-dessus, par-dessous; rien n’aboutit, la barrière de cailloux est infranchissable Cependant ma moitié gauche, prise de lamine, jaunissait à vue d’œil. Nous sommes ainsi bâtis, nous autres arbres: nous pouvons mourir par moitié, par tiers,
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par quart, sans que le reste eu sou lire, .le m'attendais à périr de moitié, quand enfin je fus secouru. C’est égal, j’ai toujours gardé, là, sur mon liane gauche, les marques de ce long jeûne. L’homme s’aperçut de ma détresse. Il vint fouiller la terre et en extraire les malencontreux cailloux, •l’étais sauvé. Ma vigueur primitive était revenue, quand un grand coquin de chêne, placé à ma droite, s’avisa de me chercher noise et de me disputer le terrain, la vue du ciel surtout, la vue du ciel qui fait tant de plaisir aux châtaigniers. Nos racines se livrèrent bataille; elles s’étreignirent, s’étouffèrent pour une veine de terre humide. Je, fus battu et mon liane droit porte inscrite ma défaite, l'n coup de vent me débarrassa de ce fâcheux voisin; le chêne fut déraciné. J’étais enfin maître de la place. Jusqu’ici j’avais insoucieusement dépensé mes années, heureux d’étaler ma feuillée au soleil, et de chuchoter le soir avec les corneilles qui venaient me visiter. L’ambition me prit; je voulus faire des châtaignes. L’homme fut content de la récolte, mais j’appris à mes dépens ce qu’il en coûte de fructilier. Ma pauvre lige ne grossit pas cette année-là de l’épaisseur d’une feuille. In châtaignier n’est pas assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies; s’il dépense en châtaignes, il doit économiser en bois. Cette première récolte me fut si coûteuse que longtemps je restai indécis si j’en produirais une autre. Après tout, comme le devoir d’un châtaignier est de produire des châtaignes et qu’un arbre ne doit pas faiblir devant le devoir, je pris un moyen terme; je me dis : Tour à tour, je ferai des châtaignes une année et je me reposerai trois ans
pour fortifier mon bois. C’esl ce que j’ai lait depuis régulièrement toutes les fois que des circonstances imprévues ne sont pas venues déranger mes combinaisons. De pareilles circonstances ne se présentent que trop. I no année, c’est une grande sécheresse qui tarit dans le sol la source de la sève; une autre année, c’est un hiver rigoureux qui détruit le bois encore tendre. Sans être des plus Irileux, j’ai vu quelques hivers qui m’en ont t'ait passer de cruelles, bis dans mes registres, tu verras quel temps il faisait en 1829 et 1858. Les corneilles tombaient gelées à mort sur nies branches. J’en ai gardé une quelques semaines appendue par l’aile à un rameau. Que le dirai-je de plus? Mon carnet no me rappelle que des faits à moi personnels. Te parlerai-je des hommes, pauvres nains qui vont d’ici, delà, sans jamais s’enraciner, comme si la terre leur brûlait les pieds? Je n’en ai pas gardé, je te l’avoue, un vif souvenir. En valent-ils bien la peine?» — Voilà, me dis-je, un châtaignier bien incivil; je me suis fourvoyé en mauvaise compagnie; et lui tirant ma révérence, je partis.
Le châtaignier pourtant n’est pas mauvaise langue. S’il sc préparait à médire de nous, il faut lui pardonner; il avait le caractère aigri. Eigurez-vous donc : on venait de l’abattre. Quant à son histoire telle qu’il la racontait, elle était parfaitement exacte. Je l’ai vérifiée* sur son carnet de notes annuelles. Pour vous, s’il vous prend jamais fantaisie d’écouter les arbres qui jasent, voici comment vous punirez contrôler leur dire.
Lorsque sur un tronc coupé eu travers, vous comptez