OIII.HI R DES ÊTRES VIVANTS
VI, ! vous no voulez pas tout dire sur la In aise, vous croyez nous faire accepter vos bouffées pestilentielles! Attendez!
Et le chimiste prend dans ses vitrines quelques-uns des redoutables liquides que vous savez. Il met cuire le pain el la viande tantôt dans l’un, tantôt dans l’autre, puis avec ceci, puis avec cela, si bien qu’à la fin il trouve le joint et reconnaît que de l’air el de l’eau se cachaient dans les bouffées infectes.
N’allons pas plus loin en fait de tortures sur la braise, aidées, s’il le faut, des drogues du chimiste. Les réponses obtenues se réduiraient à une seule, loute chose que nous mangeons ou que nous buvons, toute chose qui nous sut d’aliment, sans en excepter une, se ramène a de 1 eau, du charbon et de l’air. Toute chose qui fait partie du corps de l’animal, toute chose qui fait partie de la plante, se ramène, à très-peu d’exceptions près, à de l’eau, du charbon et de l’air. Il y en a même de plus simples, comme le sucre, la fécule, la graisse, l’huile, le vin, etc., qui renferment uniquement de l’eau et du charbon. Le pain, la viande, le lait, aliments par excellence, au charbon et a Peau adjoignent Pair. Cet ingrédient de plus leur communique de hautes vertus nutritives et les place a la tète des choses alimentaires. Ah ! je ne m’étonne plus si la viande et le pain ne confessent Pair qu’aux dernières extrémités! C’est lui qui fait leur suprématie, leur rang princier ; et ils gardent sur son compte un silence prudent. Demandez aux gens arrivés à la fortune la source de leur avoir. Quatrevingt-dix-neuf sur cent n’oseront l’avouer: il y a trop de
bourbe dans les bas-fonds où ils ont puisé. Tel n’est pas le motif qui fait taire le pain. Avec un noble orgueil, il pourrait parler de l’air qu’il a vaillamment emmagasiné, alors que, 'grain de blé, il se mûrissait au soleil ; mais par l’extrême difficulté de sa décomposition, il veut apparemment prouvera l’homme qu’en fait de farine, le Froment en saura toujours plus long que lui. Il passe des choses si drôles dans la cervelle des chimistes. S’ils allaient s’aviser de faire des poulardes truffées, de petits pains au beurre, avec du charbon, de l’air et de l’eau! Ils ont la main heureuse, savez-vous? Ne font-ils pas de l’alcool, partie activedu vin, avec des pierres et de l’eau? Ils remplacent la vigne par le laboratoire, la grappe par la cornue, ils nous grisent avec de l’eau claire dans laquelle ils ont trouvé le moyen d’incorporer un peu de charbon. Et, l’alcool obtenu, on en fait, à votre choix, du vinaigre, des essences qui vous embaument, des parfums à lutter de suavité avec ceux de l’a- * nanas et de la pomme reinette, des liquides qui nous endor-
ment d’un sommeil profond impassible à la douleur, enfin une foule de choses dont le détail ne finirait pas. — Mon bien, quel outil puissant que la raison humaine, et quel champ immense est ouvert à ses recherches! Avec un peu d’eau associée à du charbon, mille substances diverses de propriétés naissent déjà entre les mains de la science! Ce sont là de bien belles, de bien grandes promesses pour l’avenir. Rassurez-vous toutefois, si vos propriétés sont en vignes. Fcs produits de la science sont trop pénibles et trop coûteux à faire pour remplacer jamais les produits de la
CHIMIE DES ÊTRES VIVANTS, grappe. Quanta faire de la chair et du pain avec du charbon, de l’eau et de l’air, ce serait folie (pic d’y songer. Tout ce (pie le cuisinier préparait au commencement de ce chapitre pouvait se ramener sans doute à du charbon, de l'air et de l’eau ; nous venons de nous en convaincre. Mon ami avait réellement dans ses trois fioles les matières premières des poulardes, des étuvées de pigeons, des pâtés de foie gras ; mais pour assembler ces matières en chair et. en larine, pour construire l’édilice alimentaire que le chimiste sait uniquement démolir dans ses brutales opérations, 1 artiste manquait, le grand artiste dont parlait mon ami. Quel est-il? La verte cellule des plantes!
NUTRITION DES PLANTES
A quelle sauce lu plante mange son charbon. — Le charbon dissous dans l'air. — Deux grands mots qui ne signifient rien. — Combustion. — Décomposition putride. — Respiration animale. — Le calorifère vivant. — Le gaz carbonique. — Quantité de gaz carbonique déversée dans l'atmosphère. — La montagne de charbon annuellement mangée par La famille humaine. — La cuve à vendange de la mort. — l.es assainisseurs. — Respiration des plantes. — Où le chimiste cède le pas à la feuille de Chou. — Absorption par l.es racines. — Exhalation nocturne. — Le sang de la plante,
An grand banquet des êtres, trois nids seulement sont servis, accommodés d'une inimité de manières. Depuis le
NUTIUTION LES PLANTES. ''L»
gourmet qui (line des richesses gastronomiques des cinq parties du monde, jusqu’à l’huitre qui lait ventre d’un peu de glaire apportée parle Ilot, depuis le chêne qui suce de ses racines l’étendue d’un arpent, jusqu’à la moisissure q„i s’installe sur un atome de pourriture, tout puise au même fonds : le charbon, l’air et l’eau. Ce qui varie, c est le mode de préparation. Le loup et l’homme, quelque peu loup pour le genre de nourriture et autres choses encore, mangent leur charbon accommodé en mouton ; le mouton broute le sien accommodé en herbe; et l’herbe.... C’est ici la grande affaire qui établit reine de ce monde la cellule végétale et lui assujettit et le loup et le mouton et l'homme. Dans la chair, l’estomac de l’homme et celui du loup trouvent le charbon, l’air et l’eau, préparés sous un petit volume en mets de haute saveur; dans l’herbage, l’estomac du mouton les trouve aussi savamment préparés, moins savoureux, il est vrai, et de plus grand volume. Mais la plante, qui fait la chair du mouton, comme celle-ci fait la chair de l’homme, à quelle sauce mange-t-elle sa part de charbon, d'air et d’eau? — Elle la mange au naturel, ou peu s’en faut. La cellule verte, estomac d’une miraculeuse puissance, digère le charbon, s’abreuve d air et d eau ; et de ces trois choses, dont tout autre qu’elle ne voudrait pas, compose le brin d’herbe, qui transmet au mouton I air, le charbon et l’eau, groupés désormais sous (orme nutritive. Le mouton reprend en sous-œuvre la préparation fondamentale du brin d’herbe, l’améliore un peu, a peine, et s’en lait de la chair qui, finalement, par une retouche des plus
simple, devient, suivant le consommateur, chair d’homme ou chair de loup, ce qui parfois est tout un. Dans cette succession de mangeurs et de mangés, à qui, s’il vous plaît, le travail le plus méritoire? L’homme emprunte les matériaux de son corps au mouton, qui les renferme tout préparés ; le mouton les extrait de la plante, où ils sont déjà très-dégrossis ; la plante seule puise à la source première, elle mange l’immangeable, l’air, le charbon et l’eau, et, par uu travail transcendant, les convertit en substances alimentaires dont 1 animal doit hériter. C’est elle donc, en définitive, qui tient table ouverte aux populations de la terre. Si elle suspendait son travail, comme nous ne pouvons croquer le charbon tel quel et hunier l’air du temps, nous péririons de faim.
La plante, vous le savez, ne mange pas à notre manière; elle ne triture passons la meule des dents, pour avaler après. Elle s’imbibe des matières qui doivent la nourrir. C’est vous dire que le charbon n’est pas mangé tel que vous le connaissez, pas même en poudre fine. 11 doit être préalablement fluidifié, dissous. Or le dissolvant du charbon, c’est l’air. Examinons cela de près, la chose en vaut la peine. — On allume une pelletée de charbon. Le charbon prend feu, devient rouge et se consume en dégageant de la chaleur. Bientôt il ne reste plus qu’une pincée de cendre, d’un poids insignifiant par rapport au poids primitif. Qu’est devenu le charbon? Il s’est consumé, me direzvous; il s’est brûlé. D’accord; mais se consumer serait-ce se réduire à néant? Le charbon, une fois brûlé,
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n’cst-il plus lion, absolument plus rien? Si tel est votre avis, je vous apprendrai qu’en ce inonde rien ne s anéantit. Essayez d’anéantir un grain de sable. Vous pourrez l’écraser, le réduire en poudre impalpable; mais le réduire a rien, jamais. Le chimiste, avec tout son arsenal de drogues et d’appareils, ne l’anéantirait pas davantage. Il le londra, si vous le désirez, au feu de ses fourneaux; il le dissoudra dans l’eau; il le réduira en vapeurs invisibles, en l’associant avec ceci ou cela, il lui donnera tel aspect, telle couleur, telle manière d’ètre ; mais, en dépit de toutes les violences du laboratoire, le grain de sable existera toujours.
Néant et hasard, ces deux grands mots que nous employons à tout propos, en réalité ne signifient rien. Tout obéit a des lois; tout persiste, indestructible. La forme, l’aspect changent; le fonds reste le même. Le charbon consumé n’est donc pas anéanti. 11 n’est plus dans le fourneau, c’est vrai, mais il est dans l’air, en dissolution, sous un état invisible. Vous mettez un morceau de sucre dans l’eau, le sucre se fond, se dissémine dans le liquide et cesse dès lors d’être visible aux regards les plus perçants. Ce sucre invisible n’en existe pas moins. La preuve, c’est qu’il a communiqué à l’eau une propriété nouvelle, le goût sucré. Ainsi fait le charbon. Par la combustion, il se dissout dans l’air et de-
vient invisible. Si l’on active le feu avec le soufflet, c’est que le dissolvant, l’air, arrive de la sorte au charbon en plus grande quantité; et plus la dissolution est rapide, abondante, plus la chaleur produite est élevée. Brûler du charbon, c’est donc le dissoudre dans l’air.
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La dissolution qui se fait dans nos foyers d’une manière violente avec production d’une forte chaleur, n’est pas la seule manière dont le charbon se consume. Un morceau de bois abandonné aux intempéries brunit à la longue, perd peu à peu sa consistance et tombe enfin en poudre. Eh bien, cette décomposition est de tous points comparable à ce qui se passe dans le fourneau. C’est encore une combustion, mais si lente qu’il n’y a pas de chaleur sensible produite. Le bois qui pourrit cède peu à peu son charbon à l’air, qui l’entraîne à l’état invisible ; et, à la suite de ces pertes incessantes, un tronc d’arbre finit pas se réduire à quelques poignées de terre, connue le charbon du fourneau se réduit à un peu de cendre. Même résultat pour toute matière végétale ou animale en décomposition. Toute chose qui pourrit se consume, c’est-à-dire dissout lentement son charbon dans l’air.
L’animal, une fois mort, se dissipe donc peu à peu dans, l’atmosphère en charbon invisible. A l’état de vie, il est encore une source continuelle de charbon dissous. Tous les animaux respirent, c’est-à-dire admettent dans l’intérieur de leur corps une certaine quantité d’air, d’instant en instant renouvelée, dont la mission est d’entretenir la chaleur de la vie en brûlant du charbon apporté par les aliments. La combustion est ici bien moins vive (pie dans un lover, n’importe : elle est assez rapide pour dégager de la chaleur et maintenir le corps à sa température naturelle. On a dit de tout temps en style figuré : le llambeau de la vie. Il se trouve que l’expression figurée est l’expression même
NUTRITION DES PLANTES
de la réalité. L’animal est un calorifère qui mange son combustible sous forme d’aliments et le brûle dans les profondeurs de son corps avec l’air amené par la respiration. 11 se nourrit pour se tenir chaud ; le comestible est pour lui du combustible. — Or l’air imprégné de charbon ne doit |>as séjourner dans le calorifère. Ayant dissous tout ce qu il pouvait dissoudre, il est désormais impropre à la combustion. 11 est donc rejeté au dehors. De là, le double mouvement respiratoire : l’inspiration, qui amène de l’air pur
dans le corps ; l’expiration, qui en chasse l’air saturé de charbon. — Vous le voyez : des faits, en apparence sans rapport aucun entre eux, peuvent se ramener à un même principe. La combustion d’une bûche dans l’atre, la décomposition putride d’un cadavre, la respiration animale, sont, en dernière analyse, des phénomènes du même ordre. C’est, dans les trois cas, une dissolution de charbon dans l’air, accompagnée de plus ou moins de chaleur. Se consumer, respirer, pourrir, chimiquement sont synonymes.
En s’imprégnant de charbon, l’air acquiert de nouvelles propriétés, tout comme l’eau en se chargeant de sucre. C’est alors un gaz redoutable qui tue les gens en moins de rien. Qu’on en respire quelques bouffées et aussitôt le cerveau se trouble, la torpeur vous gagne, les forces défaillent et l’on s’affaisse à demi mort, bientôt mort tout à fait si du secours n’arrive. Vous avez tous entendu parler de malheureux qui, involontairement ou à dessein, se sont donné la mort en allumant un réchaud de charbon dans une chambre close, ou, connue on dit, se sont asphyxiés. L’air saturé de
charbon est cause de ces lamentables accidents. — Il ne se passe pas d’année où l’on n’ait à déplorer la mort de quelque vigneron imprudent entré dans la cuve à vendange. Il faut vous dire que, lorsque le jus sucré du raisin, le moût, se convertit en vin, il se fait un travail de décomposition analogue à celui de toute matière végétale qui pourrit. Le liquide sucré cède à l’air une partie de son charbon, il s’échauffe et entre dans un mouvement tumultueux occasionné par de grosses bulles gazeuses qui montent du sein de la cuve à la surface. On appelle ce premier degré de pourriture fermentation. Or, le gaz qui se dégage du moût en voie de fermenter n’est autre que de l’air saturé de charbon. On comprend alors quel danger courent ceux qui s’aventurent dans l’atmosphère meurtrière de la cuve à vendange. Ils perdent connaissance avant même de soupçonner le péril, et succombent si quelque main secourable ne les retire au plus vite. — Méfiez-vous, enfants, du charbon qui brûle dans un appartement où l’air ne se renouvelle pas; méfiez-vous de la cuve qui fermente. La mort est là, dans un gaz invisible, impitoyable, dont rien ne trahit la présence.
Appelons désormais par son nom le gaz mortel résultant du charbon et de l’air associés. Les chimistes le nomment gaz carbonique, à cause du mot carbone par lequel la science désigne le charbon. Il est invisible, impalpable, subtil comme Pair lui-mème. Il est impropre à la vie, il n’entretient pas la combustion. Plongés dans un atmosphère de gaz carbonique, l’animal meurt, la lampe s’éteint. La raison en est
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évidente. Le calorifère animal, foyer .de la vie, doit rire sans relâche alimenté avec de l’air pur, capable «le dissoudre dans le corps sa dose de charbon et produire ainsi de la chaleur. Si la respiration ne lui envoie que de l’air impropre à ce travail, de l’air contenant déjà tout le charbon qu’il peut dissoudre, le calorifère ne marche plus, la chaleur tombe et la vie s’en va. A la Üainrne de la lampe, il faut de même de l’air toujours renouvelé, qui maintienne la chaleur en dissolvant sans repos du charbon. S’il ne peut plus en dissoudre, s’il est devenu gaz 'carbonique, l’air n’entretient plus la combustion et la lampe s’éteint. Flambeau de la mèche imprégnée d’huile et flambeau de la vie alimentée de pain, vivent dans l’air, qui dissout leur charbon, et meurent dans le gaz carbonique, qui ire peut le dissoudre.
Une appréhension vous saisit quand on connaît l’ennemi redoutable dont je viens de vous parler. Tout ce qui respire, tout ce qui bride, tout ce qui fermente, tout ce qui pourrit, exhale du gaz carbonique, qui se répand dans l’atmosphère. Celle-ci, réceptacle de ces mortelles émanations, 11e lin irat-elle pas, avec les siècles, par devenir irrespirable? La Terre, convertie en immense cuve à vendange, ne verra-t-elle pas ses populations périr asphyxiées? Voyons ce que disent les nombres au sujet de cet empoisonnement de l’air. — Le gaz carbonique produit seulement par la respiration de la grande famille humaine, atteint approximativement par année 'I OU milliards de mètres cubes, ce qui représente <Sl>w27() millions de kilogrammes de charbon brûlé. Mis en
tas, ce charbon formerait une montagne d’une lieue de tour à la base et de 400 à 500 mètres de haut. Telle est la quantité de combustible nécessaire au calorifère seul de l’homme. Entre nous tous nous mangeons la montagne; et, à la lin de l’année, bouffée parboufféede gaz carbonique, nous l’avons disséminée dans l’air, pour en entamer immédiatement une autre. Combien de montagnes de charbon, depuis que le monde est monde, l’espèce humaine a-t-elle donc soufflées dans l’atmosphère? L’esprit s’y perd. — Il faut tenir compte aussi des animaux qui, ensemble, ceux de la terre ferme et ceux de la mer, doivent dévorer peut-être un mont Blanc de combustible. Ils sont bien plus nombreux que nous ; ils peuplent le globe entier, les continents et les mers. Que de charbon, grand Dieu, que de charbon pour l’entretien du feu de la vie ! Et dire que tout cela va dans l’air, en gaz meurtrier, dont quelques inspirations vous tuent roide! — Ce n’est pas tout encore. Les matières . qui brûlent par pourriture, le fumier par exemple, se résolvent en gaz carbonique. 11 n’est pas nécessaire que la fumure soit bien forte pour (pie, d’une terre cultivée, 100 à 200 mètres cubes de gaz carbonique se dégagent par jour et par hectare. — Et le bois, le charbon, la houille, (pie nous brûlons dans nos maisons, dans les puissants foyers de l’industrie surtout, ne se rendent-ils pas aussi
dans l’air en gaz délétère? Songez donc à la quantité de gaz carbonique que vomit dans l’atmosphère le gueulard d’un fourneau d’usine où le combustible se met par tombereaux ! Songez aux volcans, gigantesques cheminées du brasier
NUTRITION DES PLANTES. *53
central de la terre; aux volcans qui, en une seule éruption, en rejettent des quantités devant lesquelles ce qui précédé 11e compte plus! C’est tout clair: l’atmosphère reçoit sans cesse des torrents de gaz carbonique à délier toute supputation. Mais, o prodige! les races animales n’ont rien à craindre de l’asphyxie générale ni dans le présent, ni dans l’avenir. L’atmosphère, toujours empoisonnée, est toujours assainie; toujours chargée de charbon, elle en est toujours purgée. Et quel est le providentiel, assainisseur qui rend inoffensive la grande cuve à vendange de la mort? C’est la cellule, enfants, la cellule végétale, qui se nourrit de gaz carbonique pour nous empêcher de périr, et nous en pétrit du pain pour nous faire vivre. Cet air meurtrier en lequel se résout toute chose devenue cadavre, est l’aliment par excellence de la plante. Pour le miraculeux estomac de la cellule, pourriture, c’est nourriture. Des dépouilles délétères de la mort, la vie se reconstitue.
La feuille est criblée d’une infinité d’orifices, bouches microscopiques que nous avons nommées stomates. Par ces orifices, la plante respire, non l’air pur comme nous, mais l’air empoisonné, mortel pour l’animal et salubre pour elle. Elle aspire, par ses myriades de millions de bouches, le gaz carbonique répandu dans l’atmosphère; elle l’admet dans l’épaisseur de ses feuilles, dans l’usine même des cellules à grains verts; et là, sous les rayons du soleil, un acte suprême se passe, incompréhensible comme la vie elle-même. Les granules verts, stimulés par la lumière, se saisissent du gaz carbonique, travaillent l’empoisonneur et
lui font rendre gorge, c’est-à-dire le dépouillent net de son charbon. Ils débrûlent (le mot n’est pas dans le dictionnaire, et c’est dommage, car il rend bien l’idée), ils débrident le charbon brûlé, ils défont ce qu’avait fait la combustion, ils séparent le charbon de l’air qui lui est associé; en un mot, ils décomposent le gaz carbonique. Et n’allez pas vous figurer que c’est chose facile que de ramener à l’état primitif deux substances mariées par le feu, que de débrider une matière brûlée.* 11 faudrait au chimiste tout ce qu’il
possède d’ingénieux moyens et de drogues bitutales pour extraire le charbon du gaz carbonique. Eh bien, ce travail
qui mettrait en action tout l’arsenal d’un laboratoire, les granules verts des cellules l’accomplissent paisiblement, sans efforts, en se jouant. Pour sûr, le Grand Chimiste leur en a donné le procédé. En un rien de temps, c’est tait : le charbon et l’air se séparent comme s’ils ne s’étaient jamais connus, et chacun reprend ses propriétés premières. Dépouillé de son charbon, l’air redevient ce qu’il était, avant de s’associer à lui; il redevient air respirable, apte a entretenir et le feu et la vie. En cet état, il est rejeté dans l’atmosphère par les stomates, pour servir de nouveau a la combustion, à la respiration. Il était entré gaz mortel dans
la feuille, il en sort gaz vivifiant. Il y reviendra un jour avec une nouvelle charge de charbon, il la déposera dans le magasin des cellules, et, aussitôt épuré, recommencera sa tournée atmosphérique. L’essaim va et vient de la ruche aux champs et des champs à la ruche, tour à tour allégé, ardent au butin, ou bien chargé de miel et regagnant les rayons
•NUTRITION DBS PLANTES.
d’un vol appesanti. L’air est comme l’essaim de la ruche végétale. Il arrive aux stomates avec une charge de charbon butiné dans les veines de l’animal, sur le tison embrasé, sur les matières en putréfaction; il le cède aux cellules et repart, infatigable, pour de nouvelles récoltes. — C’est ainsi que l’atmosphère conserve une composition invariable malgré les torrents immenses de gaz carbonique qui sans cesse y sont déversés. La plante aspire lo gaz mortel. Sous l’inlluence de la lumière solaire, elle le décompose en charbon, qu’elle garde, et en air respirable, qu’elle restitue à l’atmosphère. L’animal et la plante se prêtent un mutuel secours : l’animal fait du gaz carbonique, dont la plante se nourrit ; la plante, de cet air meurtrier, fait de l’air respirable, nécessaire à l’animal. Nous vivons doublement par les plantes : elles nous assainissent l’atmosphère, elles nous préparent le manger.
Les racines, elles aussi, ne se font pas faute de gaz carbonique. La terre végétale en regorge. Les détritus des animaux et des plantes, engrais, fumiers, terreau et mille choses sans nom, épaves de la mort, dégagent lentement du gaz carbonique en se consumant dans le sol. Les racines l’absorbent, mais elles ne savent pas le décomposer. Leurs cellules n’ont pas de grains verts, et puis le soleil leur manque. Elles se bornent donc à le recueillir, pêle-mêle
avec de l’air et de l’eau, pour l’envoyer aux feuilles par la voie du bois non encore encroûté. Un nomme sève ascendante ce
bouillon clair recueilli par les racines. Les feuilles traitent le gaz carbonique qui leur vient des racines comme celui
qui entre par les stomates. Elles le dépouillent de son charbon, qu’elles gardent à leur usage, et en rejettent la partie respi rablc. Quelle activité dans les cellules vertes pour suffire à ce travail ! I)e l’air chargé de charbon afflue aux millions de portes des stomates; il en afflue d’autre par les canaux du bois, charriant la sève ascendante pompée par les racines. Tout est aussitôt trié, tamisé ; le charbon reste, l’air respirable s’en va. Pour ce travail, il faut le soleil. Si le soleil manque, les granules verts ne savent plus rien faire et le gaz carbonique n’est pas décomposé. Les feuilles, au fait des mœurs de leurs ouvriers, se gardent bien d’aspirer inutilement de nuit le gaz au charbon. Qu’en feraient-elles? Faute de lumière, les usines se reposent. 11 n’en est pas de même des racines, ténébreuses travailleuses, tout à fait étrangères à la périodicité du jour et de la nuit.
Elles n’ont jamais vu le soleil ; pourquoi s’en préoccuperaient-elles? Elles pompent donc toujours, indifférentes a
l’heure ; mais le gaz carbonique qu’elles envoient aux étages supérieurs, arrive en un mauvais moment . il ne peut etie utilisé dans l’obscurité. Aussi les feuilles, certaines d’en trouver le lendemain autant qu’elles voudront, le laissent-
elles écouler par les stomates sans toucher à son charbon. L’expiration nocturne des feuilles est ainsi l’opposé de leur expiration diurne. De jour, elles rejettent de l’air respirable.
provenant du gaz- carbonique décomposé; de nuit, elles exhalent du gaz carbonique.
La feuille associe le charbon soutiré au gaz carbonique, avec les éléments de l’eau et de l’air arrivés par la voie
nutrition des plantes. a:>7
(1(>s racines; et du tout, elle compose un liquide, la sève descendante, qui s’infiltre entre l’écorce et le bois du sommet à la base du végétal. Ce liquide, ou ne peut l’appeler ni bois, ni écorce, ni feuille, ni lleur, ni fruit; ce n’est rien de tout cela et c’est un peu de tout cela. Le sang de l’animal n’est ni chair, ni os, ni toison ; de sa substance cependant se font os, chair et toison. La sève, elle aussi, est un fluide propre à tout; elle est matière a fruit et a bois, à feuilles et à fleurs, à écorce et à bourgeons. Elle est le sang de la plante ; chaque organe y trouve de quoi se développer, se nourrir. La feuille y prend un peu de ceci, un peu de cela et d’autres choses encore, suivant ses goûts, ses aptitudes; elle solidifie sa cueillette liquide, elle l’arrange, la façonne à sa guise, et, avec un art dont nul parmi les plus habiles n’entrevoit même le premier mot, elle lui donne tournure de cellules, de granulations vertes, de vaisseaux ; elle organise ce liquide informe, lui donne vie et s’en fait substance de feuille. La fleur s’abreuve aussi au flux de la sève ; elle y choisit les matériaux à sa convenance et en compose son coloris, ses parfums. Le fruit y puise sa matière à fécule, sa matière à sucre, sa matière à gelée; le bois y récolte de quoi se faire des fibres, de quoi s’endurcir de ligneux ; l’écorce y prend pour son étui de liège, pour ses fines dentelles de liber, pour son magasin de drogues. Pauvre d’aspect, ce liquide n’est rien en apparence ; en réalité, c’est tout. Il est la grande mamelle de la Vie. Directement pour la plante, indirectement pour l’animal, le monde entier s’allaite à ce courant fécond.
Ne m’en demandez pas davantage. La plante nous a appris certes de belles choses sur son compte, mais n’espérons pas savoir d’elle comment elle mixtionne son charbon, son air et son eau, pour en faire des fruits, des graines, du bois. A tout jamais, il lui est défendu d’en rien dire. La science serait aussi par trop hère si elle voyait clair dans les petites recettes du Froment et du Navet !— r-Mon histoire est finie. La bûche nous a raconté le plus intéressant de ce qui la concerne, à part la fleur, son chef-d’œuvre. Ce sera le sujet d’une autre histoire, si vous êtes sages.