‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 133 sur 198 · CHAPITRE SEIZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIEME

Étranger à la France depuis douze années, ridiculement devenu prince romain au mépris de sa qualité de Français, caractère entier, mais esprit peu réfléchi, homme de violence, Lucien se croyait encore à la veille du 18 brumaire, quand le général Bonaparte, rayonnant de l’éclat de vingt victoires, demeuré dans l’éloignement de toute fonction politique, pouvait se donner et se donnait impunément, aux uns comme le continuateur, aux autres comme le modérateur de la Révolution; à ceux-ci pour le pacificateur de l’Europe, à ceux-là pour le restaurateur de la monarchie des Bourbons, jetant ainsi chez tous l’incertitude, l’hésitation, et frayant à son ambitionune voie à travers les craintes, les espérances, leshaines avivées, les dénégations réciproques des partis en présence. Mais, depuis, l’empereur avait dit le mot de l’énigme du général Bonaparte : la République avait péri sous sa violente étreinte : la Révolution avait été refoulée en arrière de 1789; la guerre avait ravagé sans relâche tout le continent; le sang d’un Bourbon avait coulé dans les fossés de Vincennes; trois années successives d’immenses désastres, une abdication forcée, avaient clos la carrière du premier Empire; et le second, conquis à la course, inauguré au nom de la démocratie, de la liberté, de la paix, avait abouti au maintien de la noblesse, à la pairie héréditaire, aux déceptions de Vacte additionnel, à la conjuration générale de l’Europe, et, déjà, à la plus affreuse catastrophe.

Du 18 brumaire an viii au 21 juin 1815, tout avait donc changé pour Napoléon. Plus de prestige de victoire pour éblouir la foule, plus d’équivoques sur l’avenir, plus d’illusions sur l’inconnu pour tromper, amortir les partis. Où donc trouver la force nécessaire à un coup d’État, à l’usurpation de la dictature? Dans l’armée? Elle était vaincue, désor- ;ganisée, éloignée de Paris ; et son chef venait de la déserter

Dans les troupes des dépôts qu’on avait sous la main? Elles étaient peu nombreuses ; leurs généraux mal disposés ; et il ^ était plus que douteux qu’elles voulussent se prêter à des violences contre le parlement, qu’entoureraient, sur-lechamp, trente mille gardes nationaux animés, il est vrai, d’opinions, de passions diverses, mais à peu près tous hostiles à l’Empire. Dans les fédérés? C’étaient les cohortes de la démocratie. Napoléon en connaissait si bien l’esprit, qu’il n’avait pas voulu les armer. Dans les tirailleurs de la garde nationale? Ils ne lui inspiraient pas une confiance beaucoup plus grande, car trois mille à peine avaient reçu des fusils. Dans la classe la plus ignorante, la plus infime de la population parisienne? Si on en tirait un secours momentanément décisif, il serait le commencement de luttes intestines exaspérées, et deviendrait, sous peu, funeste à la monarchie napoléonienne.

En pareille situation, tenter un coup d’État, c’était, pour Napoléon, courir au-devant d’une ruine presque assurée, et, au cas le moins mauvais, se jeter dans les hasards terribles de la guerre civile, quand il était besoin de la puissance entière de la France pour résister à la coalition.

Égaré par la passion, ardent, comme on l’a dit, k se refaire d’un long jeûne d’ambition arriérée (1), Lucien Bonaparte ne voyait pas cela. Mais Napoléon n’était pas si aveugle. Il venait de dire : « Je pourrais me saisir de la die-, tature ; » mais la preuve irréfragable qu’il ne se croyait pas un tel pouvoir, c’était la délibération même qu’il avait provoquée; sûr de sa force, il n’aurait pas délibéré, il aurait agi.

Ce débat se prolongeait. Carnot, mais Carnot seul, s’était rallié, a-t-on assuré, à l’avis de Lucien et se tenait prêt à

(1) Villemaiii, Souvenirs contemporains d'hisloire cl de liUcraturc.

CHAPITKE SEIZIÈME.

une nouvelle évolution de cette vie honnête, mais bien étrange, qui l’avait conduit du comité de salut public au cabinet de l’empereur, du parti Jacobin au sein de la noblesse impériale. Napoléon avait repris la parole, s’était livré à de nouvelles spéculations sur les ressources du pays, les moyens de les mettre en oeuvre ; et, revenant sur la nécessité d’une grande concentration de pouvoirs entre ses mains, de la dictature, il répétait que, de lui seul, il dépendait de s’en emparer. 11 s’écriait : « Je ne crains pas les députés. Quelque chose qu’ils essayent, je serai toujours l’idole du peuple et de l’armée ; si je disais un mot, ils seraient tous assommés. » Et les ministres en étaient venus à croire que telle était, en effet, sa conviction; qu’il allait passer, sur-le-champ, de la violence des paroles à la violence des actes, quand il fut interrompu par une nouvelle qui n’était pas inattendue de tous dans le conseil, et devait montrer bien vite que cet emportement de langage, cette confiance dont il se targuait dans l’amour du peuple et de l’armée ne recouvraient pas même de sincères illusions.

La chambre des représentants, convoquée de bonne heure par son président, sur l’avis olficieux du retour de Napoléon, s’était hâtée de se mettre en défense contre toute usurpation de dictature. Elle venait d’adopter, presque sans débats, à l’unanimité, la résolution célèbre proposée par Lafayette ;

« ... La chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la dissoudre est un crime de haute trahison. Quiconque se rendrait coupable de cette tentative sera déclare traître à la patrie, et, sur-le-champ, jugé comme tel...

‘ » ... Les ministres de la guerre, des relations extérieures, delà police, et de l’intérieur sont invités à se rendre, surle-champ, dans le sein de l’assemblée. »

WATERLOO

C’était un véritable coup d’État, car l’acte additionnel donnait à l’empereur le droit d’ajourner les deux chambres, et de dissoudre celle des représentants, selon son bon plaisir. Mais nul, en France, n’avait pris au sérieux cette constitution hybride, précipitamment élaborée dans le secret des Tuileries, publiée à l’improviste, accueillie par quinze cent mille suffrages seulement, et repoussée par l’abstention de plus de six millions de citoyens, abstention que la liberté de la presse, garantie indispensable de la sincérité du vote, n’avait pas permis, cette fois, de violenter, ni de changer en suffrage approbatif (1).

Empereur, représentants et pairs avaient juré fidélité à cette charte, répudiée par l’immense majorité du peuple; mais chacun se sentait fort à l’aise dans les liens de son serment. Une grande victoire les aurait rompus au bénéfice I de Napoléon ; la défaite les rompait à son détriment. Pendant | quinze années, d’ailleurs, son exemple avait détruit, au | cœur de tons, le respect du serment, de la légalité. I

Sa résolution arrêtée, la chambre des représentants l’avait communiquée immédiatement à l’empereur par un message direct; et c’était ce message même qui venait, en quelque sorte, donner la réplique aux assertions tranchantes, aux i colères de celui-ci. j

La situation prenait une netteté subite. A l’audace de la i

(1) Au dire des contemporains, le recensement des voles ne fut pourtant . i pas exempt de toute fraude. Cette assertion est confirmée, au moins en ce qui concerne l'armée, par une lettre publiée au Moniteur^ le 25 novembre 1815.

Signée par le colonel, deux chefs de bataillon et douze autres oflîcicrs du 1er léger, celle lettre est restée sans contradiction, et elle aflirme que les deux bataillons de guerre de ce régiment (environ mille hommes) formulé- • rent un vole négatif, unanime, dont procès-verbal fut dressé et envoyé au ministre de la guerre, le 6 mai 1815.

Cependant, lors de la proclamation du résultat du recensement des voles, rarniée figura seulement pour trois cent vingt voles négatifs.

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