CHAPITRE SEIZIÈME
sort était encore ignoré ; il exagérait les moyens réels, immédiats de la défense, diminuait étrangement ceux de Pattaque, comptait inexactement avec le temps, avec Purgence; mais ce qui était vrai, en dehors de ces calculs, c’était que, si tous, dans la nation, faisaient leur devoir, toutes chances de salut n’étaient pas perdues. Or, de ces chances, n’en resterait-il qu’une seule, un grand peuple doit la courir résolûment. Être vaincu dans la lutte, c’est un malheur immense sans doute; mais la défaite alors est environnée de gloire; elle force le respect du vainqueur; l’esprit national persiste, vivace, ardent; et le jour de la revendication, du triomphe n’est pas éloigné de celui de la chute. Mais déposer les armes, se laisser subjuguer avant d’avoir poussé la résistance jusqu’à l’extrême, brûlé la dernière cartouche, c’est une honte, et la honte, quand elle ne perd pas la nationalité, l’énerve, la diminue pour longtemps.
Après un moment de silence, d’hésitation, scrutant d’un œil inquiet la physionomie de ses ministres , Napoléon reprit:
« Pour sauver la patrie, j’ai besoin d’une dictature temporaire; je pourrais m’en saisir; mais il serait plus utile, lus national, qu’elle me fût donnée par les chambres; si l’on se divise, tout est perdu. »
La dictature! il s’en était emparé; il l’avait gardée quinze ans; et il en avait fait un si détestable usage, qu’il avait soulevé l’Europe entière, peuples et rois, contre lui-même et contre la France asservie à sa criminelle ambition. La dictature! il l’avait encore en absolue possession, l’année précédente; et, en trois mois, la patrie, envahie, désarmée, impuissante par les fautes mêmes du dictateur, avait subi une paix honteuse et perdu les frontières acquises par la République. L’épreuve était faite ; il avait donné sa mesure : dl n’était pas l’homme des grandes crises nationales, des
moments suprêmes. Il fallait qu’il fût frappé de vertige pour j espérer, maintenant, qu’on lui remettrait volontairement ] ce pouvoir illimité, qui, une fois déjà, avait causé notre ruine, l
A cette révélation soudaine de sa pensée, les ministres restèrent silencieux. 11 fallut une interpellation directe à chacun pour les décider à rompre ce silence, qui était déjà en soi une expressive réponse. Attendre du parlement qu’il consentirait à se courber sous la dictature de Napoléon, c’était une chimère; tous le déclarèrent, ajoutant que rien, d’ailleurs, n’était possible sans le concours des chambres; et, ce concours, on le gagnerait « en leur montrant confiance et bonne foi, » dit l’un deux, celui qui était le mieux persuadé du contrau^e. Mais un autre, ancien adulateur de l’empire, poussé à la franchise par le découragement, écarta le voile derrière lequel son collègue cachait l’état réel des choses. S
(( Le concours des représentants aux vues de l’empereur j n’est plus probable, répliqua-t-il; ils semblent ne plus J croire que ce soit sa main qui doit sauver la patrie ; et, dans ’ cet état des esprits, il est à craindre qu’un grand sacrifice ne soit nécessaire.— Parlez net, Regnaud, dit brusquement , Napoléon; c’est mon abdication qu’ils veulent, n’est-il pas ; vrai? )) Piegnaud s’inclina en signe d’assentiment; et, poussant jusqu’au bout la sincérité: «Je pense même, continuat-il, qu’il serait possible, si Votre Majesté ne se déterminait pas à offrir son abdication, que la chambre osât la demander. »
A ces mots, Lucien Bonaparte éclata. Il ne croyait pas une telle audace aux représentants : mais, si on la craignait, on devait la prévenir, oser aussi.
« L’empereur devait se déclarer, sur-le-champ, dictateur, mettre la France en état de siège et appeler à sa défense tous les patriotes et tous les bons Français. »