‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 135 sur 198 · CHAPITRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈME

dé quelque faute de ses adversaires, d’une division parmi eux, d’un retour de l’opinion publique, en un mot, d’une chance favorable qu’il mettrait à profit; et, revenant brusquement sur la défense faite si récemment à ses ministres, il leur dit de se rendre à la chambre des représentants. Pour ne pas être précipité du trône sur l’heure, il en descendait les premiers degrés. Cela était évident. 11 s’imagina pourtant qu’il dissimulerait la gravité de la concession en chargeant les ministres d’un message pour les chambres, et il se mit à le dicter.

En attendant la fin de ce travail, qui n’exigeait qu’un court délai, les quatre ministres appelés au palais Bourbon écrivirent au président de la chambre des représentants pour lui annoncer leur venue prochaine. 11 fallait calmer une impatience arrivée à son paroxysme, conjurer une résolution décisive et imminente.

A six heures, Davout, Caulaincourt, Carnot, Fouché, entraient dans la chambre. Ils étaient précédés de Lucien Bonaparte. Napoléon, peu sûr de la fermeté, de fhabileté, du dévouement de ses ministres, l’avait nommé commissaire général en lui confiant le soin de lire le message et d’en soutenir la discussion. Ce choix seul indiquait le trouble de son âme. L’ancien président du conseil des Cinq-Cents, le complice principal de l’attentat de brumaire, ne pouvait qu’exciter des répulsions, aviver des haines légitimes dans l’enceinte où il avait pour mission de ramener, de gagner les esprits, d’apaiser des craintes, de persuader.

Sur sa demande, la chambre se forma en comité secret; et il lut le message. C’était un exposé très-rapide et plus ou moins erroné du désastre de Waterloo, l’indication des mesures prises, des mesures projetées pour réorganiser l’armée, un appel à l’union des pouvoirs politiques, de toutes les classes de la nation ; et cela se terminait par la lu 9

WATERLOO

proposition adressée aux deux chambres de nommer, chacune, cinq commissaires choisis dans leur sein pour concer- ) ter avec les ministres les mesures de défense nationale et les moyens de négocier la paix (1).

Écoutée en silence, cette lecture fut suivie d’une extrême agitation, d’un débat violent, tumultueux, où la pensée dominante de la chambre fut nettement exprimée par les applaudissements donnés aux orateurs déclarant que Napoléon sur le trône était un obstacle invincible à toute négociation, que la première condition du salut de la patrie était son abdication, et insinuant, à défaut d’abdication, la nécessité de la déchéance.

Pour le moment, néanmoins, la chambre n’alla pas plus loin que cette première sommation, assez directe. Elle en attendit l’effet en adoptant la proposition du message, en nommant les cinq commissaires qui, par le fait, allaient prendre pied dans le pouvoir exécutif. Elle approchait de la solution, but de sa volonté passionnée.

Lucien Bonaparte et les quatre ministres se rendirent ensuite à la chambre des pairs. Le message y reçut l’accueil le plus froid, et excita à peine une apparence de discussion que termina bien vite la nomination des cinq commissaires demandés aux pairs comme aux représentants.

Au retour de sa mission, Lucien ne laissa ignorer à son frère ni l’exaspération de ceux-ci, ni la froideur de ceux-là; et, reprenant son thème de la journée, il le pressa encore de frapper la chambre des représentants d’un décret de dissolution. (( Que craignez-vous? lui disait-il ; ce décret serait

(1) Nous suivons, dans celte analyse, la version donnée par Lalleniant, Fleury de Cliaboulon, Thibaudeau, Vaiilabelle, eic. Lucien Bonaparte, dans une brochure intitulée : la Vérité sur tes cent-jours^ a publié, à ce qu’il a assuré, le lextc même du message. Si ce texte était authentique, la communication faite aux chambres aurait été de la plus grande insignifiance.

CIIAPITRE SKIZIKME.

dans les limites de votre droit constitutionnel. — Mais les représentants résisteront, répondait Napoléon ; il faudra employer la force contre eux; ce sera le signal, le commencement de la guerre civile; et je ne veux pas attirer un pareil malheur sur la France. » Parole peu sincère, à coup sûr, et destinée seulement à dissimuler son découragement et son impuissance. La guerre civile! il n’avait pas reculé à l’idée de rallumer au 18 brumaire, et au départ de File d’Elbe. Elle avait éclaté dans la vallée du Rhône ; elle ensanglantait encore la Vendée (1).

Sans se lasser des refus de son frère, Lucien continua à insister sur la nécessité de la dissolution. Reculer devant cette mesure, temporiser encore, c’était, à ses yeux, une impardonnable faiblesse. Les représentants étaient bruyants ; mais ils n’étaient pas forts. Le moindre coup devait les abattre.

Cet avis fut repoussé par la plupart des ministres. Napoléon, cependant, ne s’arrêtait à aucune décision. Il sentait le pouvoir lui échapper, et il n’avait ni le courage de le remettre, ni l’audace de le retenir. Ce caractère si prompt, si résolu, si orgueilleux dans la prospérité, fléchissait facilement devant la fortune adverse.

Pendant la nuit, les ministres, les commissaires nommés par les deux chambres et Lucien se réunirent aux Tuileries sous la présidence de Cambacérès.

<{ Les premiers, a dit un témoin (2), proposèrent tranquillement une levée d’hommes, une loi de haute police et des mesures de finances, à peu près comme on demandait

(1) Le 20 juin, à la Roche-Servièrc, Lamarque se battait contre dix-huit ou vingt mille insurgés royalistes et leur tuait ou blessait douze ou quinze cents hommes (Rapport du général Lamarque, lu à la chambre des représentants, dans la séance du 24 juin.)

(2) Thibaudeau. — Le Consulat et V Empire. — Thibaudeau était un des commissaires nommés par la chambre des pairs,

aiUrefo.‘s au sénat des conscrits, au corps législatit de l’argent; et ils passèrent sous silence les désastres de Waterloo, leurs causes, leur étendue, la situation de l’armée, les ressources, la question agitée à la chambre des représentants sur les obstacles que pourrait apporter à la paix la personne de Napoléon. )>

Sur ces propositions, l’accord fut unanime. Un des représentants, Lafayetie, déclara même qu’il souscrivait, par avance, à tout autre sacrifice, à toute autre mesure qui pourraient être demandés, « regardant comme le premier devoir de repousser l’invasion et l’influence étrangères (1). » Mais les dissentiments éclatèrent quand le zélateur persévérant de la liberté aborda la question des négociations omise par les ministres, comme si cette omission, puérilement recommandée par Napoléon, eût dû suffire pour Técarîer du débat.

(( Il est nécessaire, dit-il, de faire marcher de front la défense du pays et la diplomatie, le message même lu aux deux chambres l’a reconnu; et, comme Tennemi ne veut absolument pas traiter avec l’empereur, il faut lui envoyer des négociateurs nornm.és par les deux chambres, et autorisés à stipuler au nom de celles-ci, au nom du peuple. »

L’adoption de cette opinion aurait été le commencement de la déchéance. Lucien, les ministres, à l’exception de : Fouché, la combattirent. La majorité du conseil la repoussa, '

Rappelant, alors, les débats soulevés à la chambre des ‘ représentants par le message, et la conviction évidente de cette assemblée, Lafayetie représenta la nécessité de l’abdi- i cation et finit par proposer au conseil de se rendre à l’Éîyséo | pour presser Napoléon de renoncer à la couronne dans^ l’intérêt de la patrie. ^

(i) Mémoires du général Lafayetie,

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