‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 180 sur 198 · IT · texte numérisé non relu

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au plus tard sur les derrières de Bülow ; une troisième fois, enfin, en passant les ponts de Limai et de Limelette à deux heures, lorsqu’on apercevait des corps prussiens se dirigeant vers Mont-Saint- Jean, ce qui nous aurait permis au moins de retenir Pirch et Zieten; et chacune de ces trois fois le commandant de notre aile droite avait fermé les yeux à l’évidence. Il était manifeste que la Providence nous avait condamnés et quelle avait choisi le maréchal Grouchÿ pour nous punir (1). «

Le 16 juin, M. Thiers nous montrait des coups de l’inexorable Fatum, là où il y avait eu simplement des fautes répétées, évidentes de Napoléon. Maintenant Napoléon est battu, en déroute. L’effroyable défaite, lui seul l’a causée par ses indécisions, ses lenteurs, son aveugle obstination à croire les Prussiens hors de cause depuis Ligny. M. Thiers ne veut pas le reconnaître ; et il lui faut, de nouveau, une intervention surnaturelle pour expliquer ce qui s’explique si bien naturellement. Mais, cette fois, il met à l’écart le personnage un peu usé de l’antique Fatum, et il met en scène la Provividence. Elle aussi, nous dit-il, a rendu contre nous un inexorable décret, et rinvincible a été vaincu. Le jeu en soi est fort innocent, et nous n’aurions garde de le troubler si M. Thiers n’y faisait figurer Grouchy comme un agent providentiel chargé de ruiner par ses fautes les combinaisons de Napoléon.

Les fautesréelles de Grouchy, nousles avonsimpartialementsignalées; mais nous avons prouvé aussi que, les eût-il évitées, eût-il manœuvré avec un art accompli, il n’aurait pas empêché la défaite de Napoléon.

Notre démonstration, nous nous y attendions bien, n’a pas convaincu M. Thiers. Il affirme que, /b^5 dans la journée du 18 juin, Grouchy a pu sauver la France et qu’il n’a pas su en saisir l’occasion.

Pliant sous le poids de la juste accusation d’avoir attiré par son retour de l’île d’Elbe, par son ambition égoïste une seconde invasion de la patrie, apologiste effréné de lui-même, Napoléon a dû dire, a dit, et la légende a répété qu’une victoire à Waterloo aurait sauvé la France, c’est-à-dire, aurait suffi pour dissoudre, anéantir la coalition de toute l’Europe; mais cette assertion, aucun esprit sérieux ne Ta

(1) Tome XX, p. 269, 270.

NOTES

admise; et nous ne nous arrêtons pas à en faire ressortir la fausseté.

Si fausse qiTelle soit, nous l’acceptons même comme exacte; et nous en venons, tout de suite, à l’exposé et à la réfutation des dires, calculs et arguments au moyen desquels M. Thiers a cherché tantôt à éluder, tantôt à combattre notre démonstration, ou, plus précisément, àprouver que trois fois, le 18 juin, Grouchy a pu et n’a pas su donner la victoire à Napoléon.

La première des trois manœuvres par lesquelles ce maréchal aurait pu, selon M. Thiers, atteindre ce but merveilleux, nous l’avons examinée scrupuleusement ; et cet examen nous a logiquement, forcément conduit à conclure que, eût~il levé ses bivacs à la pointe du jour et se fût-il porté directement sur la Dyle, comme il aurait dû le faire, Grouchy n’en aurait pas moins été absolument impuissant à changer l’issue de la bataille de Waterloo.

Dans ce cas, en effet, avons-nous dit, l’arrière-garde aux ordres du colonel Ledebur, postée, depuis la veille, sur Mont-Saint-Guibert, et forte de deux mille hommes de toutes armes, qu’appuyaient de près huit escadrons, cette arrière-garde que M. Thiers n’a pas aperçue, aurait promptement reconnu le mouvement de Grouchy; et, rapidement prévenu par elle, Blücher aurait eu tout le temps de faire, aurait fait ses dispositions pour opérer le contre-mouvement dont le bon sens le plus vulgaire lui aurait montré l’indispensable nécessité. Opposant aux trente-trois mille hommes de Grouchy la moitié de son armée, c’està-dire quarante-cinq mille hommes, il aurait retenu ce maréchal sur la Dyle, pendant qu’avec l’autre moitié, avec quarante-cinq mille hommes encore, il serait allé donner à Wellington, selon le plan convenu, suivant sa promesse répétée au point du jour encore, la même prépondérance numérique sous laquelle Napoléon fut écrasé ; et, au cas le plus défavorable pour lui, au cas où, contre toute probabilité, il n’aurait pu empêcher Grouchy d’aller prendre part au dernier acte de la bataille de Waterloo, toute son armée y aurait pris part aussi et le résultat de la journée n’eût pas été moins funeste pour nous : le nombre l’eût toujours emporté.

Pour'»admettre le contraire, il faudrait absolument supposer que l’arrière-garde de Ledebur n’aurait rien vu des trente-trois mille

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^ hommes de Grouchy s’avançant vers Mont-Saint-Guibert, et que Blücher n’aurait pas opéré la manœuvre que le dernier sous-lieulenant de son armée aurait reconnue, indiquée comme la seule à opposer à celle de Grouchy; il faudrait, en un mot, supposer l’impossible; et il n’y a ni discussions, ni raisonnements sérieux à faire en prenant pour base des impossibilités manifestes.

Pour justifier l’assertion qu’en partant de grand matin de Gembloux afin de franchir la Dyle, Grouchy eiit sauvé la France, M. Thiers se borne à dire que ce mouvement nous eût forcés de voir et de suivre les mouvements des Prussiens. Mais comment trente-trois mille Français, il faut insister sur ce chiffre que M. Thiers néglige volontiers, comment trente-trois mille Français voyant et suivant quatre-vingtdix mille Prussiens, auraient-ils pu passer inaperçus de ceux-ci? Et comment ces trente-trois mille Français, munis de quatre-vingt-seize bouches à feu, auraient-ils pu arrêter indéfiniment ces quatre-vingtdix mille Prussiens suivis de deux cent quatre-vingts bouches à feu? Comment auraient-ils pu, au moins, en empêcher la moitié d’aller appuyer Wellington? M. Thiers ne l’expose, ne l’indique nulle part, et pour cause.

Dans un passage de son livre, que nous rencontrerons dans les dernières pages de cette note, il dit, à propos des manœuvres, des contre-mouvements qu’on est autorisé à supposer, qu’on doit supposer que l’ennemi fera en tel ou tel cas : « Quand on n’est soi-même que des hommes, il ne faut pas se figurer que ses adversaires soient des dieux ! » Et c’est fort bien dit. Mais ce n’est pourtant pas assez. 11 n’y a là que la moitié de la règle; et la raison ordonne absolument d’ajouter que quand soi-même on est des hommes, il ne faut pas se figurer non plus que ses adversaires soient moins que des hommes, qu’ils soient des sortes d’idiots, de mannequins destinés à recevoir tous les coups sans en parer, sans en porter aucun.

Or, c’est précisément ce rôle d’idiots, de mannequins que M. Thiers suppose, admet qu’auraient joué les Prussiens, lorsqu’il atfirme si lestement qu’il eût suffi pour donner la victoire à Napoléon, « pour sauver la France, que Grouchy partît à quatre heures du matin de Gembloux pour franchir la Dyle. »

Son affirmation n’a donc rien de sérieux. Elle n’atteint ni n’efïïeure

NOTES

notre démonstration ; et il n'y a pas à s’occuper plus longtemps de la première des trois manœuvres qui, selon M. Thiers, auraient sauvé la France. Le résultat qu’elle eût produit reste jugé.

Nous passons à la seconde. Celle-ci aurait consisté à marcher à midi de Sart-lez-Walhain sur Maransart; et elle aurait, nous dit-on, décidé la victoire en notre faveur, parce qu’elle nous aurait permis d'arriver à cinq heures et à six heures au plus tard sur les derrières de Bülotv.

Ici, au moins, M. Thiers ne. s’est pas borné à affirmer. Ce qu’il avançait, il s’est efforcé de le prouver, d’abord dans son récit même, puis dans un résumé de la campagne où il condense l’éloge enthousiaste de Napoléon et la critique acerbe de la plupart de ses lieutenants.

Les motifs qu’il donne à l’appui de son assertion, il les estime, bien entendu, péremptoires. A vrai dire, cependant, ils ne sont guère autres que ceux qu’avaient allégués avant lui Napoléon , Gérard et les apologistes à la suite; et, en fait, ils se trouvaient déjà réfutés dans notre livre quand il s’en est emparé pour les faire valoir à son tour.

Mais il les a dépouillés de certains mensonges par trop avérés aujourd’hui; il leur a donné parfois des développements plus habiles, tranchons le mot, plus captieux; il y a ajouté des considérations qui, parfois aussi, sont spécieuses; et cela nous détermine à les réfuter sous la forme nouvelle qu’il leur a donnée.

Nous serons entraîné ainsi dans quelques répétitions; mais, en revanche, nous aurons l’occasion de constater encore mieux certains faits, de donner plus de précision à certains détails de nos quatorzième et quinzième chapitres, de rapporter des témoignages que nous avions passés sous silence pour ne pas embarrasser notre récit; et ce ne sera peut-être pas inutile dans ce débat entre la vérité et l’erreur, qui, à un demi-siècle des événements, passionne les esprits comme au premier jour.

Nous commençons par le récit de M. Thiers; et nous prenons, d’abord, avec lui, Grouchy à Sart-lez-Walhain.

A onze heures et demie, écrit-il, le maréchal y déjeunait. « Plusieurs de ses généraux se trouvaient auprès de lui, Gérard commandant le quatrième corps, Vandamme le troisième, Valazé le génie,

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Balthus Tartillerie (1). Tout à coup on entendit distinctement de fortes détonations sur la gauche, dans la direction de Mont-Saint- Jean, Les détonations allèrent bientôt en augmentant. Il n’y avait pas un doute à concevoir : c’était Napoléon qui, après avoir livré sa première bataille aux Prussiens, livrait la seconde aux Anglais en avant de la forêt de Soignes. Par un mouvement unanime les assistants s'écrièrent qu’il fallait courir au canon.

« Le plus autorisé d'entre eux par son caractère et la gloire ac- i quise dans les dernières campagnes, le général Gérard se leva et dit avec vivacité au maréchal qui déjeunait : « Marchons vers Tempe- reur (2). » Et, ceci écrit, M. Thiers poursuit en rapportant les con-^ sidérations produites par Gérard pour appuyer son avis et les objec- ^ tioiis, le refus que Grouchy y opposa, puis il ajoute : « Le proprié- j taire du château où déjeunait le maréchal Grouchy affirmait qu’il y avait trois à quatre lieues à franchir pour se transporter sur le lieu • du combat et qu'on y serait en moins de quatre heures. Un guide qui, avait longtemps servi avec les Français, promettait de conduire l'armée en trois heures et demie ou quatre heures à Mont-Saint- Jean, Le général Balthus, apjowi que rencontra le maréchal Grouchy, té-^^ moignait une certaine inquiétude pour le transport de l’artillerie. Le ! général Valazé, commandant du génie, affirma qu’avec ses sapeurs il | aplanirait les difficultés (3). » |

Vandamme, général d’habileté reconnue, ajoutant le poids de sonj opinion à celle de Gérard (4) ; les assistants s’écriant d’un mouvement unanime qu’il faut courir au canon ; Gérard se levant subitement et disant avec vivacité à Grouchy qui déjeune avec tranquillité : Marchons vers l’empereur; le propriétaire, le guide assurant que l'armée sera dans trois heures et demie ou quatre heures à Mont-Saint- Jean; Balthus n’exprimant qu'une certaine inquiétude pour le trans-

(1) Valazé et Balthus commandaient l’un le génie, l’autre l’artillerie du

corps seulement.

(2) Tome XX, page 257.

U) Ailleurs, M. Thiers affirme encore la présence de Vandamme près de Grouchy: «ASart-à-Walhain, dit-il (page 2^^'' Gérard et Vandamme poussaient le même cri. »

NOTES

port de Tartillerie ; Valazé affirmant qu’avec ses sapeurs il aplanira toutes les difficultés, tout cela forme un tableau animé, très-propre à disposer le lecteur favorablement pour l’argumentation qui va suivre. Mais ce tableau est inexact. Les faits se sont passés comme on l’a vu dansnotre récit, et non comme ils sont racontés ici.

Vandamme n’était pas en ce moment à Sart-lez-Walhain (1); il était en avant avec son corps d’armée.

Gérard, qui avait devancé le sien (2), causait depuis une demiheure avec Grouchy qui déjeunait, quand le colonel Simon-Lorrière, son chef d’état-major par intérim, vint lui annoncer qu’on tirait le canon (3). Grouchy et Gérard sortirent alors et gagnèrent le jardin de la maison dans laquelle ils se trouvaient; et ce ne fut qu’après un quart d'heure passé à écouter le canon, à préciser la direction d’où venait le bruit, à appeler le propriétaire Hollaert et à l’interroger, que Gérard émit l’avis de marcher vers Napoléon (4). Cet avis, il l’émit tout d’abord sans vivacité, avec calme. « Je crois, dit-il, qu’il faut marcher au canon, je le ferais (5) ; » et il exposa les raisons qui le portaient à le croire.

Les assistants ne poussèrent aucun cri, ce qui était assez naturel devant un maréchal de France; et Vunanimité signalée par M.Thiers se traduisit par ce fait que, de Balthus et de Valazé, les seuls généraux présents et les seules personnes qui eurent à donner et donnèrent, en effet, leur opinion sur le conseil de Gérard, l’un parla dans un sens, l’autre dans le sens contraire.

Balthus ne se borna pas à témoigner une certaine inquiétude pour

(1) Voir la lettre de Simon-Lorrière, chef d’élal-major du 4e corps, dans Quelques documents etc., par le général Gérard et toutes les relations de la campagne.

(2) Ibidem.

(3) Lettre du général Gérard au colonel A. de Grouchy. {Quelques documents etc.)

(4) Lettres de Simon-Lorrière à Gérard et de Gérard au colonel A. de Grouchy, ibidem.

(5) Lettre de M. Denniée, inspecteur en chef aux revues du 4® corps, à Gérard, dans Quelques documents etc. Denniée ajoute : « Je vous assure, mon cher ami, que bien que cette expression vous soit familière, je la remarquai en raison de son laconisme. »

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le transport de Tartillerie. Il soutint que les chemins seraient très^ difficiles pour elle (1), qu’on la compromettrait qu'il éisiit impossible d’arriver en temps utile où se tirait le canon (3).

Valazé n'ajffrma pas qu’avec ses sapeurs il aplanirait toutes les difficultés. Il en témoigne lui-même. « Je représentai, écrit-il, que j’avais trois compagnies de sapeurs avec lesquelles je pourrais aplanir

bien des difficultés j’assurai que les sapeurs pourraient faire

beaucoup de passages (4). »

Enfin, il est possible, comme un témoin l’a rapporté, que le propriétaire et le guide interrogés aient assuré qu’il suffirait de trois heures et demie à quatre heures pour conduire l’armée de Sart-lez- Walhain à Mont-Saint-Jean ; mais il est certain, et le devoir de l’historien était d’en faire la remarque, il est certain que l’un et l’autre se trompaient grossièrement. De Sart-lez-Walhain à Mont-Saint- Jean, il y a, en effet, il n’est carte qui ne le montre, six lieues en ligne droite, c’est-à-dire sept lieues et demie au moins par chemins; et il n’est, nous ne dirons pas armée ni même bataillon, mais piéton, si rapide marcheur qu’il soit, qui parcoure sept lieues et demie en trois heures et demie ou quatre, qui fasse deux lieues à l’heure.

Ceci dit pour dissiper les préventions qui naissent du récit inexact de M. Thiers et non pour diminuer la responsabilité de Grouchy qui, étant commandant en chef, reste seul responsable de sa décision, nous arrivons à l’argumentation dont ce récit même forme l’artificieuse introduction.

(1) « Le maréchal Grouchy et le général Ballhus faisaient observer que les chemins seraient très~difficiles pour l’artillerie. » (Lettre du général Valazé à Gérard, dans Quelques documents etc.)

(2) « ... Le général Balthus opposa les difficultés d’une marche dans laquelle on compromettrait rarlillerie. » (Lettre de M. Denniée, dans Quelques documents etc.)

(3) « Le général Ballhus soutenait qu’il éldi\i impossible d’arriver en temps utile au point où se tirait le canon. » (Rapport de Grouchy à Napoléon.)

Pour excuser Napoléon du retard de la bataille de Waterloo, M. Thiers, nous l’avons fait remarquer (Note 0), a exagéré lavis donné par Drouot sur l’étal du sol; maintenant, pour accuser Grouchy, il affaiblit l’avis donné par Balthus sur ce même état du sol. Le rapprochement est instructif.

(4) Lettre de Valazé à Gérard, dans Dernières observations elc., par le général Gérard.

NOTES

n 11 étflit onze heures etdemiey continue M. Thiers; en partant à midi au plus tard, on avait, comme notre douloureux récit (celui de la bataille de Waterloo) Ta fait voir, bien des heures pour être utile. Le corps de Vandarnme, le plus avancé, était à Nil-Saint- Vincent, à une très-petite lieue ùq Sart-à-Walhain, où était parvenu le corps de Gérard. Les dragons d’Exelmans avaient atteint la Dyle. De Nil-Saint-Vincent on pouvait se porter au pont de Moustier (1), que, par une imprévoyance heureuse pour nous, l’ennemi n’avait point gardé. En passant par ce pont de Moustier et en obéissant à la seule indication du canon on serait arrivé à Maransart, situé vis-à-vis de Planchenois, sur le bord même du ravin où coulait le ruisseau de Lasiie et où Lobau était aux prises avec Bülow. On se fût trouvé ainsi sur les derrières des Prussiens, et on les eût infailliblement précipités dans le ravin et détruits, car pour en sortir il leur aurait fallu repasser les bois à travers lesquels ils avaient eu tant de peine à pénétrer. Or, de Nil-Saint-Vincent à Maransart, il y a tout au plus cinq lieues métriques. Des soldats dévorés d’ardeur n'auraient certainement pas mis plus de quatre à cinq heures à opérer ce trajet, et la preuve c’est que de Gembloux à la Baraque (distance à peu près pareille à celle de Nil-Saint-Vincent à Maransart) le corps de Varidamme, parti à huit heures du matin, était arrivé à deux heures de l’après-midi, des haltes nombreuses et une notamment fort longue à Nil-Saint-Vincent, lesquelles prirent beaucoup plus d’une heure, c'est-à-dire qu’il exécuta le trajet en moins de cinq heures. Il faut ajouter que les routes de Gembloux à la Baraque étant celles qu’avait parcourues l’armée prussienne, étaient défoncées et que les routes transversales qu’il fallait suivre pour se rendre à Maransart n’avaient pas été fatiguées et étaient des chemins vicinaux larges et bien entrei! tenus. Les gens du pays parlaient de trois heures et demie, de quatre [ au plus pour opérer ce trajet. En admettant cinq heures, ce qui était ! beaucoup pour des troupes animmes du plus grand zèle, on accordait l'extrême limite de temps, et le départ ayant lieu à midi, on serait

I (I) L’orthographe ofTicielle de ce nom est Mously. Nous ferons observer {jii’on doit écrire Sart-lez-Walhain et non Sart-à-Walhain, Plancenoit et | non Planchenois, bien que les anciennes cartes portent Sarl-à-\Valhaiu et i Planchenois.

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arrivé à cinq heures. Le corps de Gérard aurait pu arriver une heure après J c’est-à-dire à six, mais l’effet eût été produit dès l’apparition de Vandamme, et Gérard n’aurait eu qu’à le compléter. Or, à cinq heures Bülow, comme on l’a vu, n’avait encore échangé que des coups de sabre avec la cavalerie de Domon et de Subervie. Il ne fut sérieusement engagé contre Lobau qu’à cinq heures et demie. A six heures il était aux prises avec la jeune garde, à sept avec, la vieille. A sept heures et demie, rien n’était décidé. On avait donc six heures, sept heures pour arriver utilement. On peut même ajouter qu’en paraissant à six heures sur le lieu de l’action, l’effet eût été plus grand qu’à cinq, puisqu’on eût trouvé Bülow engagé, et qu’on l’eût détruit en le précipitant dans le gouffre du ruisseau de Lasne. Se figure-t-on l’effet qu’eût produit sur nos soldats un tel spectacle, quel effet il eût produit sur les Anglais, et quelle force on aurait trouvée dans les vingt-trois bataillons de la garde, dès lors devenus disponibles, et jetés tous ensemble sur l’armée britannique épuisée (l)? »

Passons sur la marche de l’attaque de Bülow qui est résumée assez inexactement, ce qui importe assez peu ici ; ne faisons pas observer que, si Groueby eût pu déboucher à six, à sept heures, sur les derrières de Bülow avec trente-trois mille hommes, Pirch I et Thielmann, renforcés des détachements des colonels Ledebur et Stengel, auraient débouché, en même temps, dans le flanc, sur les derrières de Grouchy, avec quarante-cinq mille hommes, ce qui aurait changé du tout au tout le spectacle dont parle M. Thiers et l’effet produit sur nos soldats et sur l’armée anglaise; ne rappelons pas que cette armée avait encore dix mille hommes en réserve et allait recevoir l’appui deZieten; laissons de côté pour le moment toute l’armée prussienne, que nous retrouverons plus tard avec M. Thiers; et bornons-nous à discuter l’argumentation qu’on vient de lire. Examinons si elle prouve, comme on serait tenté de le croire à première vue, que Grouchy aurait pu ararriver sur Maransart à temps pour porter à Napoléon soit le secours dont M. Thiers décrit si complaisamment l’effet décisif, soit seulement un secours un peu utile.

(1) Tome XX, pages 261,262,2634

NOTES

M. Thiers se base absolument, on le voit, sur ces assertions que le conseil de Gérard à Grouchy fut donné à onze heures et demie et aurait pu, par suite, être mis à exécutioR dès midi; que Vandamme quitta ses bivacs à huit heures du matin ; que, pour se rendre à la Baraque il perdit beaucoup plus d'une heure en baltes inutiles; enfin que la distance parcourue par lui jusqu’à ce point était à peu près pareille à celle de Nil-Saint-Vincent à Maransart. Si ces quatre assertions sont inexactes, l’argumentation de M. Thiers croule donc tout entière.

Or, elles le sont toutes les quatre. Nous allons le prouver. Mais que le lecteur veuille bien s’armer de quelque patience. S’il est facile à un écrivain de donner des assertions pour des faits, il est parfois impossible de rectifier ses erreurs et inexactitudes sans entrer dans de minutieux détails; et c’est précisément le cas où nous sommes.

En racontant, et fort inexactement, on l’a vu, ce qui se passa dans l’espèce de conseil de guerre tenu à Sart-lez-Walhain au moment où l’on y entendit le canon de Waterloo, M. Thiers débute, nous le rappelons, par les mots : il était onze heures et demie; et, ce récit fait, quand il veut démontrer que le temps iTaurait pas manqué pour se rendre à Maransart, il commence, on vient de le voir aussi, son argumentation par les mêmes mots : il était onze heures et demie.

Ainsi, selon lui, Gérard a exposé son avis, Grouchy l’a combattu; Balthus, Valazé ont exprimé leur opinion; on a appelé, interrogé le propriétaire, le guide; on s’est éclairé, on a discuté; et tout cela n’a pas pris une minute : il est toujours onze heures et demie ! Cette manière de mesurer le temps permet de dire que Vandamme qui était, non pas à une très-petite lieue de là, comme l’avance M. Thiers, mais à cinq quarts de lieue (1), aurait pu recevoir, assez tôt pour l’exécuter dès midi, l’ordre de se diriger sur le canon; mais la critique ne saurait consentir à ce procédé historique ;et elle le peut d’autant moins qu’il lui est plus facile de démontrer que Gérard ouvrit l’avis de marcher vers Napoléon, non à onze heures et demie mais à midi ou

(1) La distance de Sart-lez-Walhain à Nil-Saint-Vinccnt est d’une lieue en ligne droite*

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même un peu après, comme nous l’avons rapporté d’après des témoignages irrécusables.

Ges témoignages, nous les exposons et précisons.

Le colonel Simon-Lorrière et Valazé , tous les deux interpellés par Gérard, tous les deux très-défavorables à Grouchy, ont rapporté que Gérard conseilla la marche vers Napoléon lorsque retentit une épouvantable canonnade (1), lorsque les coups "de canon se faisaient si distinctement entendre que la terre en tremblait, et que Grouchy lui-même supposait une seconde bataille de Wagram (2). Or, il est incontestable que la canonnade de Waterloo ne put avoir un tel retentissement que du moment où la grande batterie de l’aile droite française entra en action; et elle n’y entra qu’à midi au plus tôt. Il n’est pas un récit qui n’en témoigne. De onze heures et demie, heure où commença la' bataille jusqu’à midi, il n’y

(1) « Je me trouvais dans une des salles du château, voisine de celle où vous étiez avec le maréchal Grouchy; quelques coups de canon nous avaient appris que Tavant-garde était engagée, lorsqu’une épouvantable canonnade nous fit sortir précipitamment... Je vous vis aussitôt gagner avec le maréchal Grouchy un kiosque élevé au milieu du jardin ; je m’approchai devons, et je me souviens très-bien de vous avoir entendu dire vivement; Il faut marcher sur le canon... » (Lettre de Valazé à Gérard, dans Dernières observations etc.)

(2) « Étant à me promener dans le jardin de cette maison, je crus entendre {vers onze heures et demie) une détonation d’artillerie sur ma gauche; le bruit était sourd, car il tombait une pluie très-fine; cependant je ne pus me méprendre sur son effet, et je m’empressai d’en aller informer mon général; il se rendit immédiatement avec le maréchal à l’endroit élevé du jardin où j’avais entendu le bruit; beaucoup d’officiers étaient présents, notamment ceux du maréchal, du comte Gérard, des aides de camp ou officiers d’ordonnance des généraux Vandamme et Exelmans, ainsi que M. Denniée, notre inspecteur en chef aux revues. Tout le monde se convainquit que je ne m’étais pas trompé. La \)\me cessé depuis un quart rf’Aenre, et les coups se faisaient si distinctement entendre que la terre en tremblait. M. le maréchal lui-même supposait une seconde bataille de Wagram.

U M. Ilollaert, propriétaire de la maison où nous étions, fut appelé par le maréchal qui lui demanda l’endroit où il supposait que cette ca-

nonnade avait lieu. 11 indiqua la forêt de Soignes, distante du point où nous étions d’environ trois lieues et demie. Le général Gérard ouvrit alors l'avis de marcher au canon... » (Lettre de Simon-Lorrière à Gérard, dans Çuefques docimenu etc.)*

NOTES

eut d’artillerie en jeu que sur Goumont, c’est-à-dire un nombre restreint de pièces, dont le bruit ne pouvait ni sembler épouvantable ni faire trembler la terre à six lieues au loin, ni rappeler la bataille de Wagram. Napoléon lui-même, si intéressé à dissimuler la faute du retard de la bataille. Napoléon si ardent au mensonge quand il^ y a intérêt, dit, dans ses deux relations, qu’il n’envoya quà midi à Ney l’ordre de commencer le feu de ses batteries (1).

Au reste, Valazé, Simon-Lorrière et le canon de Waterjoo indiquant ensemble midi, ou un peu plus, comme le moment où Gérard ouvrit son avis, sont absolument d’accord avec trois faits que constatent, d’une part,. la lettre adressée de Sart-lez-Valhain à Napoléon par Grouchy, de l’autre les témoignages, de Gérard et de Simon- Lorrière.

En effet, cette lettre, datée en tête de onze heures, est assez longue pour n’avoir pu être écrite en moins d’un quart d’heure ou de vingt minutes ; Gérard a dit qu’il avait trouvé Grouchy déjeunant et qu’il causait avec lui depuis une demi-heure quand Simon-Lorrière vint Vinformer qu’on tirait le canon (2) ; ce dernier a ajouté qu’on en écoutait le bruit depuis tin quart d'heure, dans le jardin, quand Qérard proposa à Grouchy de se diriger vers Napoléon (3) ; et tout cela

(1) « Il était midi, quatre-vingts pièces de canon commencèrent leur feu. » {Campagne de 1815.)

« 11 était midi, les tirailleurs étaient engagés sur toute la ligne ; mais le combat n’avait réellement lieu que sur la gauche dans le bois et le château d'Hougomont. L’empereur enuoî/a au maréchal Ney l’oriire de commencer le feu de ses batteries... Quatre-vingts bouches à feu vomirent bientôt la mort sur toute la gauche de la ligne anglaise... » {Mémoires, tome IX.)

(2) « C'est vers onze heures du matin que j’ai rejoint le commandant en chef de l’aile droite. 11 était à Sarl-à-Walhain chez M. Hollaert, notaire, où il déjeunait. Après une demi-heure d’entretien qu’il est inutile de reproduire ici, M. le colonel Simon-Lorrière vint nous annoncer qu’on tirait le canon : nous allâmes sur-le-champ dans le jardin... » (Lettre de Gérard au colonel de Grouchy, dans Quelques documents etc.)

Dans une lettre à Simon-Lorrière, Gérard a dit encore qu’il avait rejoint Grouchy à Sart-lez-\Va!hain « versonze heures du matin, un peuplas, un peu moins ; » et il a ajouté : « Je l’ai trouvé mangeant des fraises. Quelque temps après mon arrivée, on entendit du canon ; nous allâmes de suite dans le jardin pour mieux nous assurer de la direction... » {Quelques documents etc.)

(3) Lettre de Simon-Lorrière à Gérard, citée à la page précédente.

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porte encore à midi ou midi et quelques minutes, Theure où cette proposition fut faite, et non h onze heures et demie, comme ledit M. Thiers.

Qu’il n’eût fallu que vingt minutes pour la développer, la discuter, pour appeler le propriétaire, le guide, pour examiner la carte, pour s’éclairer sur la longueur, les difficultés du chemin, pour arrêteras dispositions à prendre, nous le voulons bien ; qu’à l’officier qui aurait porté à Vandamme l’ordre de quitter la direction de Wavre pour prendre celle de la canonnade, il n’eût fallu que dix minutes ou un quart d’heure pour remplir sa mission, c’est-à-dire pour franchir cinq quarts de lieue sur un chemin défoncé, encombré par tout un corps d’armée, et pour trouver Vandamme, nous le voulons bien aussi ; que ce général n’eût eu besoin que de peu de minutes pour gagner le tournant du nouveau chemin à suivre, nous le concédons encore; mais toujours est-il qu’il n’eût pu commencer à y marcher qu’entre midi et demi et une heure et non dès midi, comme le raconte M. Thiers.

Inexact dans sa première assertion, M. Thiers ne Test pas moins dans la seconde, celle qui porte sur l’heure où Vandamme quitta ses bivacs et se mit en marche. Il dit que ce général partit à huit heures, tandis qu’il partit à sept heures au plus tard, ainsi que notre récit le rapporte.

Nous sommes obligé de persister dans les détails ; car il n’y a pas d’autres moyens de rechercher, de constater la vérité.

Le 17 juin au soir, Grouchy, on l’a vu, avait prescrit à Vandamme de se mettre en marche, le lendemain à six heures du matin, sur Sart-lez-Walhain, à Gérard de le suivre à hiUt heures. Cela est certain, car ces deux ordres sont écrits (1); mais, pour reconnaître le degré de précision avec lequel ils furent exécutés, il faut avoir recours aux témoignages; et les témoins sont tous passionnément intéressés dans le débat. On jugera de la confusion jetée par la passion dans leurs souvenirs par ce fait que Grouchy a passé d’abord sous silence et que Gérard a nié l’existence même de ces ordres écrits dont nous parlons ici (2).

(1) Nous avons donné des extraits de ces ordres, (t. I) pages 243, 244 de notro livre.

(2) « Au reste, tous ceux qui ont l’habitude de la guerre se demanderont,

NOTKS.

Grouchy les avait oubliés quand il entama l’apologie de sa conduite ; et il n’avait pas, pour les lui rappeler, sa correspondance avec ses lieutenants, correspondance égarée, a-t-il assuré, pendant son long exil, à la suite de l’incendie de son château. Éclairé qu’il était, d'ailleurs, par les critiques dont il était l’objet, il lui convenait bien de dire qu’il avait ordonné le départ de son infanterie pour le point du jour; et il le disait. Emporté par la discussion, cherchant à accabler Grouchy, Gérard n’avait pas la mémoire plus fidèle. Mais, à quelques années de là, lorsque le hasard eut fait retrouver la correspondance égarée de Grouchy avec ses lieutenants, lorsqu’elle fut publiée, il resta silencieux devant le démenti qu’elle lui donnait.

Cela suffit pour mettre en garde contre les témoignages apportés, de part et d’autre, dans le débat et prouver qu’il faut les confronter, les discuter pour parvenir à fixer les heures où furent exécutés les ordres écrits qui nous occupent.

Grouchy a affirmé, d’abord, qu’au lever du soleil, et même auparavant, Vandamme était en mouvement, et qu’à six heures Gérard aurait dû le suivre. Mais son affirmation, bien que corroborée par celle de quelques officiers de son état-major, tombe devant le têxte ^ même de ses ordres; et il faut la rejeter.

Gérard, au contraire, a soutenu que, le 18 au matin, « foutes les troupes attendaient impatiemment l’ordre de partir, et que cet ordre pourtant ne fut donné qu' après sept heures; » et Vandamme, interpellé par Gérard, a dit négligemment et en termes fort dédaigneux pour Grouchy à peu près la même chose; mais cette double assertion ne mérite pas plus de créance que celle de Grouchy; elle tombe aussi devant les ordres écrits, car ils sont datés de dix heures du soir, le 17, et il faut la rejeter également. Mais il y a des données plus instructives.

Commandant une des divisions du corps de Vandamme, Berthezène a écrit : « Le 3® corps, dont je faisais partie, quitta sa position de Gembloux, le 18 juin, à huit heures du matin (1). »

non sans quelque surprise, pourquoi M. le marquis de Grouchy ne donnait pas ses ordres par écrit ; c’est un usage invariablement établi, etc. » {Dernières observations etc., par le général Gérard )

(1) Lettre de Berthezène à Gérard, dans Dernières observations etc.

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Chef d’état-major par intérim du 4« corps, Simon-Lorrière a dit que ce 4® corps avait quitté sa position à sept heures, qu’après avoir traversé le long défilé de Gembloux, il avait été obligé de faire halte en avant de cette ville pour donner le temps au 3® corps de s’écouler, et qu’à neuf heures tout était en marche (1).

Hulot, qui formait l’avant-garde de Gérard, a raconté qu’il mit sa division sous les armes vers sept heures, qu’il prit le défilé de Gembloux, employa plus d'une heure pour arriver au rendez-vous général du corps d’armée à un quart de lieue en avant de Gembloux ; et que, 15, toutes les divisions réunies firent une longue halte pour attendre que la route fût déblayée; et qu’aussitôt que la queue du corps de Vandamme fut en marche, celui de Gérard se remit en mouvement (2).

De ces trois témoignages donnés par des officiers très-hostiles à Grouchy, les deux premiers mettent donc, l’un avec précision, l’autre par à peu près, le départ du corps de Vandamme à huit heures; et le troisième à sept heures et demie, si toutefois on veut admettre que la halte dont il parle en avant de Gembloux fut de vingt ou vingt-cinq minutes, ce qui est, en effet, un temps assez long pour une balte.

^ Mais après avoir rapporté ces trois témoignages provoqués par lui, et après avoir dit, on vient de le voir, que l’ordre de partir ne lui avait été donné qu’après sept heures du matin, Gérard a dû produire son propre témoignage sur le moment même du départ, et il a. écrit que le départ de toutes les troupes avait eu lieu h. près de huit heures du matin (3), Ainsi, tout en faisant appel aux souvenirs de ses deux anciens sub-

(t) Lelfre de Simon-Lorrière à Gérard, dans Quelques doetiments etc.

(2) Lellre de flulol ù Gérard, dans Quelques documents etc.

(3) « S’il était vrai que les troupes du général Vandamme fussent parties de leur posilion en avant de Gembloux au lever du soleil, et que de mon côté j’eusse reçu l’ordre d’être parti de Gembloux seulement à six heures, n’est-ce pas reconnaître qu’il devait toujours exister un intervalle de deux heures de marche entre les troupes du général Vandamme et les miennes ?.>lais, encore une fois, les choses ne se sont point passées ainsi : le départ de toutes les troupes n’a pu avoir lieu qu'à près de huit heures, et comme on l’a vu par le rapport du général Huloi, cité dans mon premier écrit, sa division qui était d’avant-garde a constamment serré sur les troupes du troisième corps et même a été souvent obligée défaire des halles pour laisser écouler les troupes qui la précédaient, n {Dernières observations etc.)

NOTES

ordonnés et de Berthezène, il a reconnu trop d’exagération dans leurs dires; et il les a modifiés un peu. Est-il à croire qu’il les ait modifiés dans un sens trop favorable à Grouchy, lui le critique opiniâtre et passionné de ce maréchal? Personne, âcoup sûr, ne voudra le soutenir. On peut, on doit donc admettre son témoignage comme un minimum de vérité. Or, dire que toutes les troupes étaient en marche à près de huit heures, c’est dire, par le fait, que Vandamme s’y était mis à près de sept, car il fallut une heure, certainement, pour dérouler tout entière la longue colonne formée par les six divisions d’infanterie de ce général et de Gérard qui traînaient, sur une étroite et mauvaise traverse, le lourd embarras de huit batteries d’artillerie défilant pièce par pièce, caisson par caisson; et c’est, par suite, tout à fait à tort,' que M. Thiers affirme que le départ de Vandamme n’eut lieu qu’à huit heures. Ce départ eut lieu à sept heures (1), et peutêtre un peu plus tôt.

Passons à la troisième assertion de M. Thiers.

Il dit que, pour se rendre de ses bivacs à la Baraque, Vandamme perdit du temps, beaucoup plus d'une heure, en haltes nombreuses; et c’est une troisième inexactitude.

Vandamme ne perdit pas de temps du tout.

Les haltes, en effet, sont indispensables aux troupes. Faut-il descendre à ces règles élémentaires du métier? Elles se font toutes les heures et elles sont courtes quand ni fétat du sol et de l’atmosphère, ni la configuration du terrain ni aucun obstacle ne gênent la marche des colonnes et ne font perdre aux éléments qui composent celles-ci leurs distances respectives. Au contraire, elles sont longues, dans des conditions tout à fait différentes, d’autant plus longues que les colonnes sont plus considéjables, et d’autant plus fréquentes qu’il y a plus de défilés à franchir; et il faut absolument qu’il en soit ainsi.

(1) Oubliant un peu ce qu’il avait écrit à Gérard, Rerlhezène dans un passage de ses Souvenirs, fort peu exacts d’ailleurs, s’est rapproché singulièrement du témoignage de Gérard ; car on y lit : « L’armée ne se mit en marche qu’à sept ou huit heures. » '

Or pour qui sait qu’il poussa la passion contre Grouchy jusqu’à l’accuser (en 1840) de déloyauté dans’ le commandement, accusation qu’il dut rétracter, il n’est guère douteux que quand il dit : sept ou huit heures, U faut entendre sept heures plutôt que huit.

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Supprimer les haltes, ou seulement ne pas les faire assez longues, ce serait le moyen assuré de fatiguer, d’exténuer le soldat, d’arriver plus tard au but ^u, ce qui serait pis, d’y arriver en désordre, tout à la débandade.

S’avançant sur un sol profondément détrempé par la pluie la plus abondante, sur une traverse étroite, défoncée, épouvantable, comme le dit Gérard, dans un pays accidenté, plein de défilés, comme le dit le général Hulot (1), Vandamme fît, dut faire plusieurs haltes, et même en faire de fort longues; et en se conduisant ainsi, il se conforma à une règle élémentaire et à la nécessité. Le premier officier d’étatmajor venu, connaissant un peu le pays entre Gembloux et la Baraque, l’état du sol, des chemins, le 18 juin, évaluerait par une formule des plus simples le temps dépensé par Vandamme en haltes nécessaires, indispensables; et son évaluation dépasserait certainement beaucoup celle de M. Thiers.

Dire que Vandamme perdit une heure et plus parce qu’il fît des haltes plus ou moins longues, c’est donc avancer une inexactitude.

Enfin, la quatrième des assertions qui forment la base de l’argumentation de M. Thiers est fausse comme les trois autres : il est faux que la distance parcourue par Vandamme jusqu’à la Baraque fût à peu près pareille à celle de Nii-C)aint-Vincent à Maransart.

Vandamme, en effet, ne partit pas de Gembloux, comme le dit M. Thiers, mais de ses bivacs qui étaient à une demi-lieue en avant de cette ville (2) ; et deux ouvertures de compas sur une carte quelconque prouvent sans réplique que, de Nil-Saint-Vincent à Maransart, il aurait eu à parcourir une distance plus longue d'un quart et même d’un peu plus, que celle de ses bivacs à la Baraque.

En résumé, il est constaté que le conseil de Gérard à Grouchy fut donné à midi, non à onze heures et demie, et qu’il aurait pu être

(1) Lettre à Gérard, citée (t. I) page 55 de notre livre.

(2) Grouchy a dit alternativement que Vandamme était bivaqué à une lieue et demie et à une demi-lieue en avant de Gembloux ; Gérard a dit : à une lieue ou à une lieue et demie; Sénécal, chef d’état-major de Grouchy; à une demi-lieue ; et c’est ce dernier témoignage qu’on doit accepter, car Exelmans était bivaqué à Sauvenière, qui est à un peu moins d’une lieue en avant de Gembloux, et il bivaquait, on le sait, en avant de Vandamme.

NOTES

mis à exécution seulement entre midi et demi et une heure, soit à une heure moins un quart, non à midi ; que Vandamme partit de ses bivacs non à huit heures mais à sept; que les haltes qu’il fit pour se rendre à la Baraque furent indispensables, non inutiles; et qu’il aurait eu à parcourir, pour se porter de Nil-Saint-Vincent à Maransart, une distance non pas à peu près pareille à celle qu’il avait parcourue de ses bivacs à la Baraque, mais plus forte de plus d’un quart. Il est constaté, en d’autres termes, que M. Thiers s’est basé sur quatre assertions inexactes pour démontrer que Vandamme aurait pu arriver à Maransart soit à cinq heures, soit à six, soit même à sept; et si, après avoir rectifié toutes ses inexactitudes, on veut, à son. exemple, évaluer par la durée du trajet des bivacs de Vandamme à la Baraque le temps que ce général aurait employé pour se rendre de Nil-Saint- Vincent à Maransart, on reconnaîtra qu’il lui aurait fallu un peu plus de huit heures trois quarts, c’est-à-dire qu’il serait arrivé sur ce point à neuf heures et demie passées.

Mais, dit M. Thiers, nous ne voulons pas l’oublier, « les routes de Gembloux à la Baraque étant celles qu’avait parcourues l’armée prussienne, étaient défoncées et les routes transversales qu’il aurait fallu suivre pour se rendre de Nil- Saint-Vincent à Maransart n’avaient pas été fatiguées et étaient des chemins vicinaux larges et bien entretenus; )) Vandamme aurait donc marché plus vite le soir que le matin.

M. Thiers n’évalue pas, la montre à la main, comme pour les haltes, selon lui, inutiles de Vandamme, le temps que ce général aurait pu gagner dans sa marche de l’après-midi comparée à celle du matin. Mais cette évaluation est facile. Le gain de temps aurait été nul ouà^eu près, et cela par deux raisons.

La première, c’est que, si les routes transversales à suivre n’avaient pas été fatiguées par l’armée prussienne comme les routes directes, elles étaient défoncées néanmoins par la pluie, que les champs où auraient marché les fantassins de Vandamme, quand, toutefois, les bois, les ponts, les ravins ne les auraient pas forcés de suivre les chemins, étaient tout aussi fangeux que ceux qui s’étendaient dé Gembloux à la Baraque, et que ces fantassins auraient été bien moins dispos après midi qu’avant midi, car on ne piétine pas sans fatigue longtemps dans la boue ; la seconde raison, enfin, c’est

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que ces routes transversales que M. Thiers représente comme des chemins vicinaux larges et bien entretenus, étaient, comme les routes directes, de mauvaises et étroites traverses que les pluies avaient rendues détestables ; et c’est pour cela même que Baltbus craignait d’y compromettre V artillerie, que Valazé parlait d’y aplanir bien des difficultés, d'y ouvrir bien des passages avec ses trois compagnies de sapeurs. Les témoins, les documents officiels ne manquent pas pour l’attester, en 1815, après quinze années de cette administration de Napoléon, si chère à M. Thiers, les chemins vicinaux étaient, en Belgique et en particulier sur le théâtre des opérations de toute la campagne, absolument ce que les hommes de notre âge les ont vus en France longtemps encore après 1815, de simples traverses mal tracées, étroites, jamais empierrées, servant de lit aux ruisseaux nés des orages, et, par la pluie, se creusant rapidement en fondrières, devenant difficiles, très-difficiles parfois aux voitures, pénibles au simple piéton lui-même. C’est un des bienfaits de la paix, de ces temps où l’Europe se reposa enfin des grands massacres provoqués par Napoléon, d’avoir doté la France et la Belgique de ces excellentes routes départementales, provinciales, de ces bons chemins de grande et moyenne communication, de ces chemins vicinaux, enfin, en trop de lieux imparfaits encore, mais s’améliorant chaque jour, et si faciles au piéton et aux charrois.

M. Thiers ne saurait oublier cela, si enivré qu’il soit delà fumée de ces guerres qui firent si longtemps gémir fbumanité et le droit outragés par le génie de la conquête et de la tyrannie.

Mais veut-on que, non pas à cause de ces chemins vicinaux larges et bien entretenus, qui ne sont qu’une imagination do M. Thiers, mais à cause de l’excitation de la terrible canonnade de Waterloo, veut-on que pour se rendre de Nil-Saint-Vincent à Maransart, Vandamme eût gagné une heure, ce qui aurait été beaucoup, et même une heure et demie, ce qui aurait été faire l’impossible? Nous y consentirons; et il n’en restera pas moins démontré que ce général ne serait arrivé à Maransart qu’à huit heures passées, c’est-à-dire trop tard pour donner la victoire à Napoléon, ou seulement pour empêcher la déroute.

Et nous avons admis, jusqu’ici, avec M. Thiers qu’être àMaran-

NOTES

sart c'eût été se trouver sur le champ de bataille, tandis que ce village en était à une demi-lieue et séparé « par le gouffre du ruisseau de Lasne, » suivant l’expression même de M. Thiers, gouffre de passage long et difficile pour nous et de facile défense pour les Prussiens l

Si, par impossible, il fût parvenu à Maransart peu après huit heures, amenant avec lui Exelmans et Vandarnme, c’est-à-dire dix-sept mille hommes, et suivi à une heure de distance par Gérard, comme le dit M. Thiers, Grouchy n’aurait eu rien autre chose à faire que de battre en retraite au plus vite ; et fort heureux il aurait été s’il eût pu le faire assez rapidement pour éviter d’être enveloppé dans le désastre. Cela n’est pas contestable.

Si Ton tient compte des faits, il est donc certain que le temps aurait manqué pour exécuter la seconde des trois manœuvres qui, selon M. Thiers, auraient sauvé la France; et que si Grouchy,

‘ l’exécutant, avait eu la malheureuse persévérance de la pousser [ jusqu’à Maransart, il aurait eu la plus grande peine pour conjurer I sa propre perte.

I Mais, nous l’avons annoncé, M. Thiers est revenu sur cette : manœuvre même dans une autre partie de son livre; il y est revenu ! en s’efforçant encore de prouver que Vandarnme aurait pu arriver en ; temps opportun de Nil-Saint-Vincent à Maransart ; et nous avons à ' faire voir que ses nouveaux efforts sont aussi malheureux que les ■ premiers, même en admettant, ce qui est inadmissible, qu’arriver à Maransart c’eût été arriver sur le champ de bataille,.qui était séparé ; de ce village par une demi-lieue et le gouffre du ruisseau de Lasne. i « De Nil-Saint-Vincent à Maransart, il y a, dit M. Thiers, tout au plus cinq lieues métriques, c’est-à-dire quatre lieues anciennes. Les gens du pays parlaient d’un trajet de quatre heures au plus. Il . est certain qu’il faut beaucoup moins d'une heure pour parcourir \ une lieue métrique. Si l’on veut tenir compte des mauvais chemins, moins mauvais toutefois sur les routes transversales que sur les routes fatiguées par les Prussiens, on pouvait supposer cinq heures^ et c’était beaucoup pour des soldats que le bruit du canon n’aurait pas manqué d’électriser. Qu’on suppose six heures, ce qui est une évaluatioa singulièrement exagérée^ et ou arrivait au meilleur mo-

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ment. Qu’on en suppose sept, le moment était encore très-propice, puisque c’était l’heure où la vieille garde culbutait les Prussiens de Planchenois, et où on les eût surpris dans un affreux désordre.

)) Maintenant, veut-on des exemples de ce qui pouvait s’exécuter en fait de trajet sur ces mêmes lieux et exactement dans les mêmes circonstances. Le corps de Vandarnme, parti de Gembloux à huit heures, était à la Baraque à deux, après avoir perdu, en route, beaucoup plus d'une heure, et marché très-lentement. Or, il y a de Gembloux à la Baraque à peu près la même distance que de Nil-Saint- Vincent à Maransart. On aurait donc pu opérer le trajet dont il s’agit, en cinq heures. Veut-on un exemple plus concluant encoYe"^ \\ y a plus de cinq lieues de Wavre à Gembloux, et le lendemain, 19, quand la nécessité de se dérober à l’ennemi victorieux accélérait le pas de tout le monde, le corps de Vandarnme, parti au coucher du soleil, c'est-à-dire à huit heures, était à onze à Gembloux. [Témoignage du général Berthezène, dans ses mémoires, tome IL) On aurait donc pu faire cinq lieues en cinq heures, le 18, puisqu’on les faisait en trois, le 19 (1). » Et à ces exemples M. Tbiers en a ajouté un troisième, ailleurs, qu’il oublie ici, mais que nous rapporterons pour compléter ses assertions. « Pajol, a-t-il dit, envoyé, le matin, par Groucby dans la direction de Liège, était à six heures du soir sur Limai, après avoir fait douze lieues dans la journée, preuve évidente qu’on aurait pu en faire cinq ou six dans la demi-journée (2). »

Laissons de côté les lieues anciennes qui n’ont pas plus à faire ici que les milles romains ou les stades grecs, et voyons s’il y a quelque chose de fondé dans cette argumentation dont nous avons déjà rencontré et réfuté une partie.

Qu’un simple piéton puisse faire beaucoup plus d'une lieue métrique à l'heure, cela est certain. Que les gens du pays aient pu dire avec raison que de Nil-Saint-Vincent à Maransart (et non à Mont- Saint-Jean comme M. Tbiers le leur a fait dire précédemment) il n’y avait qu’un trajet de quatre heures au plus, nous l’admettons donc volontiers, mais à la condition expresse d’ajouter que ces gens

(1) Tome XX, pages 291, â92.

(2) Tome XX, pages 270, 27i.

NOTES. 355

n’avaient en vne que la marche d"un piéton bon marcheur, faisant route isolément et n’ayant à transporter que sa personne.

Mais cette marche ne peut servir de mesure à celle d’un corps d’armée d’une quinzaine de mille hommes voyageant avec armes, effets, cartouches et matériel, sur un sol fangeux, sur des chemins étroits, abîmés par la pluie et dans un pays de défilés. Tel défilé qu’un piéton isolé n’aura mis que quelques minutes à traverser causera un retard d’une demi-heure et, parfois, de beaucoup plus encore, à un corps d’armée. Il n’y a donc rien à conclure du dire attribué ici à des gens du pays.

Il est vrai, néanmoins, qu’un corps d’armée même peut faire beau- I coup plus d'une lieue métrique à l’heure ; mais il est tout aussi vrai ; qu’il ne le peut pas souvent.

Un corps d’armée français, sortant du bivac, fait, en général, î deux lieues métriques en deux heures, y compris les haltes, et, parfois, deux lieues et un quart, deux lieues et demie ; puis, quand il a parcouru ainsi quatre ou cinq lieues, si on lui montre un but prochain à atteindre, un but distant d’une lieue, même de deux, vers lequel la passion le poussera violemment, on est sûr qu’il y marchera ' d’un pas un peu plus rapide encore.

Mais ces différentes vitesses, on ne les obtient de lui que dans des circonstances suffisamment favorables, lorsque son artillerie peut f marcher sur deux ou trois files, sur une chaussée, sur un large che- , min, et sôn infanterie par pelotons ou demi-pelotons sur cette chaussée, ce chemin même ou latéralement dans des terres non chargées de hautes moissons, de bois, lorsque le sol est ferme, le pays peu acci- , denté, sans défilés et l’état de l’atmosphère un peu propice. Or, ce , sont là tout autant de conditions, sauf la dernière, qui, de Nil-Saint- ' Vincent àMaransart, auraient absolument fait défaut au corps de Vandamme. Tout se serait trouvé réuni pour ralentir extrêmement sa mar- ; che : chemins étroits, défoncés, terres fangeuses, tantôt chargées de I moissons, tantôt couvertes de bois, défilés fréquents. Le passage seul t de la Dyle sur le pont de Mousty, large d’un mètre, où il aurait fallu 1: défiler homme par homme, sur le pont d’Ottignies, large de trois i; mètres, où le défilé n’aurait pu se faire que par quatre ou cinq au plus et pièce par pièce, caisson par caisson, ce passage aurait retardé

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^ considérablement la marche des quatorze mille hommes de Vandamme; et sur ce point, au moins, M. Thiers ne nous contredira pas, lui qui, le 17 juin, n’apercevant qu’un débouché, en arrière des Quatre-Bras, le pont de Genappe, plus large à lui seul que les ponts de Mousty et d’Ottignies ensemble, a affirmé qu’il ne fallait moins de trois heures à Napoléon pour y faire défiler soixante et dix mille hommes (1), c’est-à-dire une colonne cinq fois plus forte seulement que celle de Vandamme.

M. Thiers, on doit le croire, n’est pas sans se douter un peu de l’importance capitale d’une partie au moins de ces considérations ; car, s’il oublie que les soldats de Vandamme étaient sur pied, en marche dans la boue depuis de longues heures, et, par conséquent, déjà un peu fatigués, et s’il oublie même qu’ils auraient eu à défiler sur les ponts étroits de la Dyle et ailleurs, notamment dans le chemin creux, long d’un quart de lieue, qui se trouve à la sortie de Mousty, il renonce pourtant ici à parler de ces chemins vicinaux larges et bien entretenus que son récit nous montrait, il n’y a qu’un instant, tout ouverts de Nil-Saint-Vincent à Maransart, et il en vient à concéder qu’à cause du mauvais état des voies à suivre, le trajet entre ces deux points aurait pu exiger cinq heures^ six heures^ même sept. Mais l’habileté avec laquelle il ménage cette concession n’en dissimule pas l’insuffisance; et ce ne sont pas les trois exemples de marche qu’il invoque qui peuvent prouver qu’elle suffit.

En effet, le premier de ces exemples, celui de la marche de Vandamme depuis ses bivacs jusqu’à la Baraque, nous l’avons déjà rencontré dans le récit de M. Thiers, et nous avons fait voir que si l’on mesurait exactement les distances, que si l’on rapportait exactement les faits, cette marche même prouvait qu’il aurait fallu à Vandamme un peu plus de huit heures trois quarts et non pas seulement cinq^ six ou sept heures pour se rendre de Nil-Saint-Vincent à Maransart.

En invoquant, pour la seconde fois, l’exemple de cette marche, si mal choisi cependant pour sa thèse, M. Thiers, il est vrai, produit, on a dû le remarquer, une assertion nouvelle qui a pour but, comme celles que nous avons trouvées dans son récit et réfu-

(1} Voir note N, (t. Il) pa^^e 257 de noire livre.

NOTES

tées, de faire croire que Vandamme n’arriva pas à la Baraque aussi vite qu’il l’aurait pu. Vandamme, dit-il, avait marché très-lentejusqu’à ce point; et, antérieurement, il a écrit fort explicitement que cette lenteur fut causée, en partie, par les incertitudes d'esprit de Groucby qui hésitait encore dans la direction à suivre (i). Mais cette allégation est absolument inexacte. S’il est des faits constatés, positifs, c’est que Groucby ne marcha pas un seul instant avec Vandamme, qu’il le dépassa dès le départ du bivac, se rendant à Sart-lez-Walbain, pour y recueillir des nouvelles, qu’il le laissa cheminer à volonté sur la direction prescrite et n’influa en rien sur sa marche. Berthezène lui-même, si passionné qu’il soit contre Grouchy, s’est borné à dire, tantôt que la marche fut extrêmement lente (2) tantôt seulement qu’elle fut lente et interrompue par des haltes fréquentes (3) ; mais il n’a accusé ni Grouchy ni personne d’avoir été la cause de cette lenteur. Vandamme fit des haltes très-fréquentes et fort longues, et, de plus, il marcha très-lentement, par l’unique et péremptoire motif que la configuration et l’état du sol, la nature et l’état des chemins ne permettaient pas d’agir autrement. C’est ce qu’a fort bien indiqué un témoin non suspect, le général Hulot, dans sa lettre à Gérard, citée dans notre récit (4) ; et c’est ce qu’indique aussi l’expérience.

La nouvelle allégation de M. Thiers est donc aussi dépourvue d’exactitude que les autres; et il reste prouvé que l’exemple de la marche du corps de Vandamme jusqu’à la Baraque, loin d’être un argument favorable à sa thèse, se retourne contre elle et la détruit : il reste prouvé par la durée de cette marche, qu’on ne serait arrivé à Maransart qu’après neuf heures et demie du soir.

Nous passons au second exemple qu’invoque M. Thiers, celui de la marche exécutée par le même corps d’armée de Wavre à Gembloux, le lendemain du désastre, le 19 juin.

Il le donne comme concluant; mais il est bien évident que, pour le faire accepter comme tel, il faudrait absolument démontrer que

(1) Tome XX, page 256.

(2) Souvenirs^ elc., tome II.

(3) Lettre à Gérard, déjà citée,

(4) Page 35 (t. II).

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rétat des terres et des chemins n’avait pas changé du 18 au 19, et que Vandamme partit réellement à huit heures du soir de Wavre et arriva réellement aussi à onze heures à Gembloux. Or, cette démonstration M. Thiers ne Ta ni fournie, ni seulement essayée; et, à coup sûr, il ne la fournira jamais.

Il est impossible, en effet, de prouver ni même de soutenir sérieusement que trente heures d’un temps d’été et sans pluie avaient passé sans que les chemins et les terres se fussent égouttés, séchés beaucoup; et, sur ce point, nous en appelons àM. Thiers lui-même. Après avoir soutenu, comme il l’a fait, que Napoléon agit sagement en retardant de quatre heures la bataille de Waterloo parce que, à son avis, ce retard devait modifier beaucoup l’état du sol, il ne saurait se refuser à reconnaître que trente heures de plus changèrent radicalement l’état des terres et des chemins.

Il est non moins impossible de prouver que Vandamme opéra de huit heures à onze heures, en trois heures, le trajet de Wavre à Gembloux, car on ne prouve rien contre l’expérience physique, contre l’évidence ; et s’il est une donnée d’expérience certaine, une donnée évidente, c’est qu’un corps d’armée moderne n’a jamais fait, ne peut faire cinq lieues et plus, en trois heures. C’est même que jamais piéton isolé, à moins d’être un coureur de profession, n’a fourni ni ne fournira l’exemple d’une pareille vitesse, d’une vitesse de deux lieues à l’heure!

Pour appuyer son exorbitante assertion, M. Thiers, on l’a vu, renvoie aux Mémoires de Berthezène; mais il leur donne une précision qu’ils n’ont pas. Berthezène a écrit, en effet, que Vandamme partit au coucher du soleil et arriva à onze heures, mais il s’est gardé de dire, comme M. Thiers l’a dit, que par les mots coucher du soleil il entendait huit heures du soir. Un homme du métier ne pouvait se permettre, dans un récit, de faire faire à une troupe cinq lieues et plus en trois heures. Il est donc plus que probable qu’il a tout simplement voulu indiquer que Vandamme était parti dans les dernières heures de la journée ; et il est de fait que le général Lamarque, qui a composé son esquisse de la campagne de 1815 sur des notes de Berthezène, a écrit que Vandamme partit à six heures du soir.

NOTES

D’ailleurs, nous devons le dire, les Mémoires de Berthezène sont une source où il ne faut puiser qu’avec une extrême circonspection; tant ils manquent d’exactitude, tant ils sont passionnés, surtout quand Groucliy est en scène! Pour n’en citer qu’un trait, ils font partir, le 17 juin à midi, de Saint-Amand et de Ligny pour Gembloux, la colonne de Grouchy, qui, d’après Gérard lui-même, n’en partit qu’à deux heures et à trois. On ne peut rien leur emprunter sans le contrôler sur d’autres récits et témoignages; et ici on n’en a aucun, sauf le dire de Lamarque, que nous venons de rapporter.

De ces observations il résulte donc que le second exemple invoqué par M. Thiers, l’exemple de la marche exécutée par Vandamme, le 19 juin, dans la seconde moitié de l’après-midi, n’est d’aucune valeur pour la thèse qu’il soutient, puisque d’une part, ce jour-là, l’état des terres et des chemins était bien meilleur que la veille et que, de l’autre, on ne peut préciser la durée même de cette marche.

Le troisième exemple, celui de la marche de Pajol, le 18 juin, est bien plus mal choisi encore; et M. Thiers ne l’aurait, à coup sûr, pas cité, s’il eût étudié un peu les mouvements de ce général.

11 dit, en effet, que Pajol fut envoyé, le matin, par Grouchy dans la direction de Liège et qu’il arriva sur Limai à six heures du soir, après avoir fait douze lieues dans la journée ; et c’est de là qu’il conclut que Grouchy aurait pu faire cinq ou six lieues dans la demijournée ou, plus précisément, se porter de Nil-Saint-Vincenl et de Sart-lez-Walhain à Maransart dans l’après-midi.

Or, voici la vérité établie sur pièces officielles.

Bivaqué au Mazy, en arrière de Gembloux, Pajol se mit en marche à quatre heures du matin (1), un peu plus tard que ne le lui prescrivait l’ordre écrit de Grouchy (2) ; et, conformément à ce même ordre, il se rendit directement à Grand-Leez, en laissant Gembloux

(1) Lettre de Pajol à Grouchy, datée du Mazy, le 18 juin à quatre heures du matin.

(2) « Veuillez partir demain, 18 courant, à la pointe du jour, du Mazy, et vous porter avee votre corps et la division Teste à Grand-Leez, où je vous transmettrai de nouveaux ordres. » (Lettre de Grouchy à Pajol, datée de Gembloux, le 17 juin, à dix heures du soir.)

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un peu à gauche (1), c’est-à-dire en se tenant à trois quarts de lieue environ du chemin suivi par la colonne principale de Grouchy; à Grand-Leez, il trouva un nouvel ordre écrit de ce maréchal, lui prescrivant de gagner Tourinnes-les-Ourdons(2), situé à une lieue à l’est de Nil-Saint-Vincent, et il s’y porta en marchant parallèlement à la colonne principale ; de Tourinnes-les-Ourdons, il poursuivit cette marche parallèle jusqu’au moment où il fut appelé sur Limai, point sur lequel il arriva un peu plus tard, croyons-nous, que ne le dit M. Thiers; et, quand il y arriva, il avait fait un peu moins de six lieues mesurées en ligne droite, c’est-à-dire un peu moins de sept lieues et demie mesurées sur chemins, de sorte que la conclusion à tirer nécessairement de sa marche, même sans tenir compte de la légèreté comparative de sa petite colonne, c’est que, dans la demi-journée, la colonne principale aurait pu faire quatre lieues à peine, conclusion qui détruit celle de M. Thiers.

On le voit donc, des trois exemples de marche invoqués par M. Thiers, afin de démontrer que Grouchy pouvait arriver en temps utile de Nil-Saint-Vincent et Sart-lez-Walhain à Maransart, de ces trois exemples, le premier et le dernier prouvent précisément que cela était impossible, et le deuxième est absolument sans valeur.

Mais comment se fait-il qu’occupé de chercher des exemples de marche à comparer à la marche qu’aurait eu à faire Grouchy, de Nil- Saint-Vincent à Maransart, M. Thiers ne parle pas de ceux qu’offre l’armée prussienne dans la journée même du 18 juin?

Qu’il eût laissé de côté la marche du corps de Bülow de Dion-le- Mont sur Chanelle-Saint-Lambert et le bois de Paris, en alléguant qu’on n’en connaît pas la durée d’une façon très-précise, à cause de l’incendie qui éclata à Wavre sur le passage de ce corps, nous le comprendrions, bien que l’allégation ne puisse s’appliquer à la marche de la première division de Bülow, laquelle ne fut pas retardée par l’incendie et arriva à un moment connu, à midi, sur Chapelle-Saint-Lamhert. Qu’il eût négligé aussi la marche des

(1) « Je désire que vous vous portiez sur Grand-Leez, sans revenir passer à Gembloux, que vous trouveriez encombré. Allez donc par la route directe. » (Même lettre.)

(2) Lettre de Grouchy à Pajol, 18 juin.

deux premières divisions de Pirch 1, de Sainte-Anne et d’Aisemont vers Plancenoit, en disant que ces deux divisions ayant suivi la trace de Bülow, cheminèrent sur un chemin fatigué, nous le comprendrions encore, bien qu’en réalité il n'y ait pas là un motif suffisant pour faire rejeter l’exemple de ce mouvement comme inapplicable au cas de Grouchy ; car si les soldats de ce maréchal eussent eu à suivre des chemins non foulés encore par aucune troupe, ils étaient par compensation en marche depuis longtemps quand ceux de Pirch I sortirent de leurs bivacs. Mais la marche de Ziefen!... En est-il une qui puisse fournir un terme de comparaison meilleur pour évaluer la durée du trajet de Nil-Saint-Vincent à Maransart? Campé sur Bierges, le corps de Zieten en partit à midi, c’est-à-dire presque au moment où Vandamme aurait fait tête de colonne à gauche pour gagner Maransart; il suivit, par Fromont et Ohain, un chemin vicinal que n’avait foulé encore aucune troupe et

i de même nature que celui ou ceux de Nil-Saint-Vincent à Maransart;

; il était excité par le canon de Waterloo; il était composé de soldats aussi passionnés que possible, bons marcheurs, on en avait la preuve depuis deux ans et depuis l’ouverture de la campagne; en d’autres *! termes, il s’avança dans les conditions physiques et morales où se ; seraient trouvés les corps de Grouchy; et sa division d’avant-garde !; entra en ligue sur la Haie et Smohain à un moment précis, à sept

ii heures et demie. S’il est un exemple à appliquer, c’est donc, à ‘I coup sûr, cette marche de Zieten ; et pourtant, nous le répétons,

I M. Thiers l’a passée sous silence.

Maintenant, que prouve cette marche, si ce n’est absolument le ! contraire de ce que M. Thiers a voulu démontrer, car la distance parcourue en sept heures et demie par la division d’avant-garde de ' Zieten est, à très-peu près, d’un tiers moins longue que celle de Nil- Saint-Vincent à Maransart et, de plus, Zieten partant de Bierges était ! au repos depuis vingt-quatre heures et il n’avait pas eu à défiler ; sur les ponts de la Dyle comme Grouchy aurait eu à le faire.

Des écrivains ont dit, il est vrai, que le corps de Zieten ne partit ^ qu’à une heure et qu’un malentendu retarda de quelques instants ‘ l’entrée en ligne de sa division d’avant-garde; d’autres écrivains n’ont parlé ni de l’un ni de l’autre de ces retards, ou les ont con-

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testés et, selon nous, avec toute raison, du moins quant au premier ; mais admettons-les tous les deux ici, en évaluant le second à une demi-heure, ce qui est beaucoup (1); et il iTen restera pas moins démontré que, pour franchir une distance d’un tiers moins forte que celle de Nil-Saint-Vincent à Maransart, Zieten eut besoin de six heures, et, par conséquent, que pour se rendre du premier de ces points au second, il en aurait fallu huit à Vandamme, et cela sans compter le temps nécessaire pour défiler sur les ponts étroits de Mousty et d’Ottignies. Or, dans ces termes mêmes, l’exemple de la marche de Zieten est décisif contre M. Thiers : il prouve, par corn- paraison, que Grouchy n’aurait pu parvenir à Maransart avant la ; nuit, à Maransart qui se trouvait à une demi-lieue du champ de ba- ; taille et en était séparé par « le gouffre du ruisseau de Lasne. » ]

Mais, même après cette longue discussion, nous n’en avons pas fini avec la seconde des trois manœuvres qui, au dire de M. Thiers, | auraient donné la victoire à Napoléon , auraient sauvé la France. ? Dans notre quinzième chapitre, après avoir démontré, comme nous venons de le faire ici avec plus de détails, que la distance et les ’ difficultés de la route auraient suffi pour empêcher Grouchy de porter ^ une aide quelconque à Napoléon, nous avions fait observer que, lors ! même que cet empêchement n’aurait pas existé, comme le soutien- i nent les apologistes de Napoléon, c’est-à-dire lors même que notre { démonstration serait aussi fausse qu’elle est exacte, il n’en resterait J, pas moins certain que Grouchy n’aurait pu porter aucune aide à ] Napoléon, par la raison que la route n’aurait pas été libre devant lui, ' qu’il aurait eu à compter avec l’armée prussienne ; et, nous tenant dans les limites les plus étroites de la probabilité, supposant seulement que les généraux et les soldats prussiens n’auraient été frappés soudain ni de cécité, ni de paralysie, nous avions fait voir que Grouchy aurait été attaqué, dans sa marche de flanc, par plus de trente mille hommes (trente mille hommes qui ne prirent absolu- | ment aucune part à la bataille de Waterloo) et que cette attaque

(1) Le général Hofmann, qui mena au feu les trois premiers bataillons de l’avant-garde de Zieten, nous écrivait, il y a cinq ans, en parlant du retard causé par le malentendu. « Ce retard nous parut fort long à cause de l’urgence de la situation, mais il ne fut certainement pas d'une demi-heure. »

NOTES

l’aurait retardé assez longtemps pour faire échouer complètement sa manœuvre.

Cette remarque, cette preuve décisive pour tout esprit non prévenu ne pouvait pas convaincre et n’a pas convaincu M. Thiers. 11 soutient le contraire.

« On a dit, pour excuser Grouchy, écrit-il, qu’on eût trouvé sur son chemin quarante mille Prussiens pour disputer le passage de la Dyle, tandis que cinquante mille autres seraient allés accabler Napoléon (1). Mais l’objection vraie devant Wavre , où on allait les attaquer dans une position inexpugnable, devient fausse si on imagine que Grouchy se fût présenté aux ponts de Moustiers et d’Ottignies qui n’étaient pas gardés. A la vérité, en accordant à l’ennemi une prévoyance surhumaine, qui malheureusement ne se manifestait pas à notre aile droite, il aurait pu se faire que Blücher, lisant dans nos projets, eût placé quarante mille hommes aux ponts de Moustier et d’Ottignies, par lesquels Gérard voulait passer, et que les défendant avec ces quarante mille hommes, il en envoyât quarante-cinq mille (car il lui était impossible d’en envoyer davantage) pour accabler Napoléon. Les choses, sans doute, auraient pu se passer ainsi ; mais quand on n'est soi-même que des hommes ^ il ne faut pas se figurer que ses adversaires soient des dieux!

(( En fait, rien de pareil n'avait eu lieu. Blücher se voyant suivi sur Wavre, y laissa Thielmann avec vingt-huit mille hommes pour amuser les Français, envoya Bülow avec trente mille vers Chapelle- Saint-Lambert et Planchenois, achemina Pirch I derrière Bülow, Zieten le long de la forêt de Soignes, chacun de ces derniers avec environ quinze mille hommes. Si Grouchy eût écouté le conseil de Gérard, il serait arrivé vers une heure ou deux aux ponts de Moustier et d’Ottignies, les aurait traversés sans difficulté, n'aurait rmcontfé persoyine pour l'arrêter, et eût trouvé tout ouverte la route de Maransart. En dirigeant, vers Wavre, Pajol et Teste qui avaient été dirigés le matin sur Tourinnes, ce qui aurait suffi pour occuper Thielmann pendant quelques heures, et en marchant avec le reste de son corps vers Maransart, c’est-à-dire avec trente mille hommes, il

(1) Tome XX, page 290.

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aurait trouvé Bülow engagé dans le vallon de Lasne au point de ne rien voir, et Pirch 1 et Zicten trop avancés probablement dans leur mouvement pour pouvoir s’apercevoir de sa présence. Supposez qu’il rCeût fait que détourner ces derniers de leur chemin, le but essentiel aurait été atteint, puisque c'est leur arrivée qui perdit tout. Mais, même en attirant leur attention, il eût passé avant qu'ils pussent s'opposer a sa marche, et il eût opéré le double bien de délivrer d’eux Napoléon et d’accabler Bülow.

V Rien donc ne peut atténuer la faute du maréchal Groucby, que ses services antérieurs qui sont réels, et ses intentions qui étaient loyales et dévouées (1). »

La citation est longue, mais il fallait tout citer pour mieux faire saisir la fausseté de l’argumentation qu’on nous oppose. Cette fausseté nous allons la mettre à nu ; mais, auparavant, nous restituerons à chacun son rôle.

Nous n’avons jamais eu pour but d'excuser Groucby, Nous avons voulu seulement rechercher la vérité, la dégager des erreurs, des mensonges, des calomnies, sous lesquels on l’avait enfouie. Groucby ne nous inspire d’autre sentiment que celui qu’éprouve tout honnête homme pour la victime d’une grande injustice. Les apologies, les apothéoses ne sont pas notre fait. Au contraire, M. Thiers historien ne peut oublier et n’oublie pas que M. Thiers, premier ministre de la monarchie libérale de juillet a imaginé, provoqué, préparé le plus pompeux des triomphes posthumes à l’homme du 18 brumaire, à l’oppresseur du continent, au restaurateur de la monarchie absolue, du gouvernement du bon plaisir. Vers la fin de son livre, il a dû céder à la pression de l’opinion publique éclairée par l’expérience inattendue et prolongée des charmes et des bienfaits de l’autocratie; et il a renoncé à exalter la politique, la tyrannie de son héros ; mais il a voulu conserver à sa mémoire le prestige de l’infaillibilité militaire, de l’invincibilité. Or, accuser Groucby, c’est excuser, c’est louer Napoléon.

Et ceci dit, nous discutons.

En fait, comme l’écrit M. Thiers après tous les historiens de cette

(1) Tome XX, pages 292, 295, 294c

NOTES

campagne et nous-même, les ponts de IVlousty eld’Ottignies n’étaient pas gardés par les Prussiens. Mais si Grouchy, suivant le conseil de Gérard, s’y fût porté, les Prussiens ne seraient-ils pas accourus sur lui? Ne l’auraient-ils pas attaqué soit au débouché même de ces ponts, soit au delà, et, par cette attaque faite avec une partie seulement de leurs forces, ne l’auraienl-ils pas retenu loin du champ de bataille de Waterloo pendant que l’autre partie de leur armée aurait donné à Wellington, comme elle le lui donna en effet, le secours qui détermina la défaite, la déroute de Napoléon? Voilà la question.

Nous avons fait voir qu’elle se résolvait naturellement et rationnellement, par TafFirmative. Au contraire, M. Thiers soutient, on vient de le lire, que les Prussiens n’auraient ni empêché ni retardé la manoeuvre de Grouchy et que, s’ils eussent arrêté ce maréchal dans sa marche, ils n’auraient pu le faire qu’en détournant contre lui les troupes mêmes qui furent absolument indispensables pour décider la victoire contre Napoléon. Mais tout cela il ne le soutient que par des assertions qui ont pour unique base des faits inexactement rapportés.

Nous commençons par rétablir ces faits dans toute leur vérité ; et, cette rectification opérée, toutes ces assertions tomberont d’ellesmêmes, emportant dans leur chute la solution légendaire qu’on nous oppose encore.

Thielmann n’avait vingt-huit mille hommes, par la raison qu’il n’en avait eu que vingt-quatre mille cinq cents à l’ouverture de la campagne et en avait perdu quatre mille environ, à Ligny et à la suite de la défaite. Zieten et Pirch I avaient chacun vingt mille hommes et non quinze mille, en ayant eu l’un et l’autre trente-deux mille sept cents à l’ouverture de la campagne et en ayant ^erdu chacun une douzaine de mille à Ligny et à la suite de la défaite.

Blücher n’avait pas laissé -Thielmann à Wavre pour amuser les Français. Il lui avait, au contraire, assigné un rôle qui devait varier avec les circonstances.

Les dispositions qu’il prescrivit à son armée sont connues. Elles furent définitivement réglées par un ordre donné le 18 juin, dès le point du jour, quand il reçut de Wellington l’avis certain que l’armée française était en position en face des Anglo-Hollandais.

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« Les 4e, 2®, et corps (Bülow, Pircli 1, Zieleii), dit cet ordre, marcheront en deux colonnes de manière à appuyer le duc de Wellington, qui sera attaqué aujourd’hui par Tarmée française et qui a son aile droite près de Braine-l’Alleud et son aile gauche près de Mont-Saint-Jean, et de manière à faire une diversion sur les derrières de Bonaparte.

« Le 4e et le 2® corps formeront la colonne de l’aile gauche et marcheront par Neuf-Cabaret, jusqu’à Saint-Lambert. Le 1er corps ormera la colonne de droite et marchera par Fromont vers Ohain.

« Le 3e corps est destiné, dans le cas où une colonne ennemie s’avancerait, à défendre la position de Wavre ; en cas autre, il y laissera seulement une couple de bataillons et marchera jusqu’à Couture pour servir de réserve aux 4® et 2® corps et être employé selon les circonstances.

« En cas d’issue malheureuse de la journée, la retraite de l’armée se fera sur Louvain. »

Bülow commença de très-grand matin le mouvement ainsi prescrit et fut extrêmement retardé par les mauvais chemins, par les terres fangeuses, par les défilés et par l’incendie qui éclata sur son passage à Wavre, en arrière de sa division d’avant-garde, de sorte qu’il ne put attaquer vers Plancenoit qu’à quatre heures et demie. Sa marche, de Wavre jusque-là, fut éclairée au loin à gauche par des partis de cavalerie et notamment par les deux détachements commandés par les majors Falkenhausen et Witowski.

Zieten, qui était à Bierges, sur la rive gauche de la Dyle, se mit en marche dans la direction indiquée dès midi, c’est-à-dire au momentimême où le colonel Ledebur se canonnait avec Exelmans; et, extrêmement retardé aussi par les difficultés de la route, il prit part à la bataille de Waterloo avec sa cavalerie et sa division d’avantgarde seulement, et non avec tout son corps d’armée, comme le dit M. Thiers. Il n’y avait plus un Français debout sur le champ de bataille quand ses trois autres divisions purent y arriver.

Pirch 1, qui était à Sainte-Anne et Aisemont et avait le défilé des ponts et de la ville de Wavre à traverser, se mit pareillement en marche à midi. Ses deux premières divisions achevaient de franchir

IN OTES.

ce défilé, et les deux autres allaient s’y engager, à leur leur, quand il apprit que les Français se montraient vers Neuf-Sart. Il ordonna alors à celles-ci de rester sur place et à une brigade de cavalerie, celle de Sohr, de soutenir Ledebur ; puis, quand il eut reconnu qu'Exelmans, qui venait d’être rejoint par la division Vallin, allait être appuyé par notre infanterie, il prescrivit à ces mêmes divisions de venir occuper les bois de Warlombrout et de Sarats. Mais, pendant que tout cela se passait, il n’interrompit pas un seul instant, pas une seule minute, le mouvement de ses deux premières divisions qui marchaient vers Bülow. Il les rejoignit même promptement de sa personne ; et, quant à ses deux dernières divisions, elles évitèrent de s’engager sérieusement avec Exelmans, avec Vandamme, se replièrent sur AVavre, précédées par Ledebur, par Sohr, y passèrent la Dyle et se hâtèrent, comme ceux-ci, de gagner Chapelle-Saint-Lambert et Lasne, sans plus s’inquiéter de Vandamme et d’Exelmans, que Gérard venait pourtant de renforcer. Mais retardé par la même cause que Zieten, comme lui, Pirch I prit part à la bataille de Waterloo avec une partie seulement de son corps d’armée, et non avec toutes ses forces, comme l’avance encore M. Thiers.Il n’y engagea que ses deux premières divisions et une partie de sa cavalerie. Le reste de son corps d’armée ne put parvenir que de nuit aux bords du ruisseau de Lasne.

Thielmann resta définitivement sur Wavre pour faire face à Grouchy ; mais il n’y resta qu’avec sa cavalerie et trois de ses divisions d’infanterie, c’est-à-dire avec une quinzaine de mille hommes; et au moment même où il était attaqué vigoureusement, où trente mille Français se massaient en face de lui, sa quatrième division d’infanterie s’achemina sur Couture,

Tels furent les faits ; et tels qu’il furent, ils ne laissent aucune base aux assertions de M. Thiers; ils en sont l’absolue négation; il est facile de le prouver.

D’abord, puisque Blücher avait déterminé d’une façon précise les mouvements de ses quatre corps d’armée; puisque l’approche d’Exelmans et de Vallin, puis de Vandamme, c’est-à-dire de dix-huit mille Français vers la Baraque, ne causa aucune émotion dans les colonnes de Bülow; puisqu’elle n’arrêta pas, ne détourna même pas, pendant

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une minute, Zieten avec son corps d’armée et Pircii I avec ses deux ^ premières divisions, de la route qui leur avait été fixée; puisque, même en présence des dix-huit mille Français qui étaient venus se masser devant Wavre, les deux autres divisions de Pirch I continuèrent, sur les traces des deux premières, leur marche pendant quelque temps interrompue et ensuite reprise ; puisque Ledebur et Sohr en firent autant ; puisque enfin une des quatre divisions de Thielmann quitta Wavre, se dirigeant sur Couture, au moment encore où Gérard avec ses douze mille hommes se réunissait à Exelmans, à Vallin et àVandamme; puisque en un mot les Prussiens se bornèrent à opposer une quinzaine de mille hommes aux trente mille Français qui se déployaient devant eux, qui les attaquaient, il est bien certain que, si, au lieu d’une pareille force, ils n’eussent vu arriver sur Wavre que Pajol et Teste, qui n’avaient pas même quatre mille hommes, ils auraient opposé à ceux-ci deux mille hommes tout au plus; et, pour tout dire, il est certain que l’apparition de ces deux généraux sur Wavre n’aurait pas même produit le chétif résultat d’y retenir deux mille Prussiens, car elle aurait été beaucoup trop tardive pour cela. Il ne faut pas l’oublier, en effet, Pajol et Teste n’auraient pu parvenir avant six ou sept heures sur Wavre ; et y eussent-ils paru, par un véritable miracle, à trois heures, ils n’y auraient plus trouvé que « la couple de bataillons, » un millier d’hommes, que l’ordre de Blücher prescrivait d’y laisser.

M. Thiers produit donc une assertion absolument fausse quand il avance qu’il aurait suffi à Grouchy, pour occuper Thielmann pen^ dant plusieurs heures, de diriger Pajol et Teste de Tourinnes sur Wavre, pendant que lui-même aurait marché vers Maransart avec trente mille hommes. La vérité est, au contraire, que cette démonstration eût été complètement inutile. Pajol et Teste n’auraient pas occupé Thielmann pendant une seule minute; même ils ne l’auraient ni vu ni aperçu. Au moment où ils auraient paru sur Wavre, celuici en aurait été parti depuis longtemps, se portant, conformément à l’ordre de Blücher, sur Couture, village qui est à une deini-lieue seulement de Maransart et qui est situé, comme Maransart, sur la rive droite du ruisseau de Lasne.

Les autres assertions de M. Thiers sont tout aussi fausses que la

NOTES. 369

première, de laquelle , d’ailleurs , elles dépendent essentielle^ment

Grouchy se dirigeant sur Maransart, il serait arrivé ou que les généraux prussiens auraient ignoré son mouvement ou qu’ils en aùraient eu connaissance. M. Thiers alTirme que, dans les deux cas, tout eût été sauvé. Mais cette affirmation tombe devant l’ordre de Blücher et les faits que nous avons rappelés.

Dans le premier cas, en effet, le plus probable selon M. Thiers, le jnoins probable de beaucoup, selon nous, qui n’oublions ni l’arrièregarde du colonel Ledebur, ni la nombreuse cavalerie prussienne et les partis qu’elle avait détachés pour battre l’estrade entre laDyle et le ruisseau de Lasne, dans le premier cas, disons-nous, Zieten, Pirch I, Thielmann, Bülow n’auraient eu à tenir qu’une conduite, et cette conduite ils l’auraient tenue, il n’y a pas à le contester, puisqu’elle leur était formellement prescrite, pour ce cas même, par l’ordre du chef de l’armée prussienne. En termes plus explicites, Bülow et Zieten, opérant comme ils opérèrent en effet, se seraient dirigés, l’un sur le bois de Paris par Cbapelle-Saint-Lambert, l’autre par Genval et Ohain sur Smohain et Frichemont; mais, au lieu de ne rejoindre Bülow qu’avec la moitié de son corps d’armée, avec dix mille hommes, Pirch I l’aurait rejoint avec son corps tout entier, c’est-à-dire avec vingt mille hommes ; au lieu de rester sur Wavre jusqu’à près de quatre heures et de ne pousser que jusqu’à Cliapelle-Saint-Lambert , le colonel Ledebur aurait rejoint aussi ! Bülow; et, au lieu de demeurer sur Wavre comme il y demeura, ? avec trois de ses divisions d’infanterie et sa cavalerie, et de ne diji riger que fort tard sur Couture sa quatrième division d’infanterie, il Thielmann n’aurait laissé sur Wavre « qu’une couple de bataillons, » et se serait mis en marche vers Couture, avec tout son corps d’armée, avec vingt mille hommes, dès que Pirch I aurait eu achevé de I défiler devant lui, c’est-à-dire vers une heure. Or, comme Pirch l,

, partant de Sainte-Anne et d’Aisemont, Ledebur et Thielmann partant ; de Wavre à peu près à l’heure où Grouchy serait parti de Nil-Saint- ! Vincent pour Maransart, auraient eu, sur ce dernier, l’avantage trèsmarqué de la plus courte distance, chacun pour atteintre son but,

^ il est évident que le maréchal français n’aurait paru sur Maransart

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qu’assez longtemps après la réunion de Pirch I et de Ledebur avec Bülow, et plus longtemps encore après Tarrivée sur Couture de Thielmann qui n’aurait pas eu, comme la colonne française, la Dyle à traverser.

Que jusque là, cette colonne fût restée ignorée des Prussiens dans sa marche, c’eût été possible, quoique fort improbable, nous le répétons ; mais, dès qu’elle aurait touché à Maransart qui n’est qu’à une demi-lieue de Couture, elle aurait été certainement aperçue , reconnue, car Thielmann disposait de plus de deux mille hommes de cavalerie, et, d’ailleurs, aurait eu nécessairement des postes, des patrouilles sur Maransart, et au delà. •

Maintenant, sera-ce supposer Thielmann un dieu, suivant l’expression de M. Thiers, que d’admettre qu’il aurait immédiatement débouché avec ses vingt mille hommes dans le flanc de Grouchy, de Grouchy dont Gérard aurait encore été à une heure de marche ? Serace aussi supposer Pirch I un autre dieu que d’admettre qu’avec la moitié de son corp5 d’armée, celle qui ne prit aucune part à la bataille de Waterloo, il se serait jeté au-devant du maréchal français pour le frapper en tête pendant que Thielmann l’aurait frappé en flanc? M. Tiers lui-même ne voudrait pas le soutenir. Non, admettre que les deux généraux prussiens eussent opéré ainsi, c’est tout simplement les supposer doués de l’intelligence, de la résolution les plus communes. Qui n’aurait compris, à leur place, qu’il fallait empêcher, à tout prix, les divisions prussiennes engagées contre Lobau et la garde impériale d’être tournées, enveloppées par Grouchy? Qu’ainsi attaqué en flanc et en tête par trente mille hommes, le maréchal français, intrépide comme il l’était, et commandant à des soldats intrépides comme lui, eût résisté d’abord à l’orage, nous voulons bien le croire; qu’ensuite même, quand Gérard l’aurait eu rejoint, il eût pris le dessus, nous n’en doutons pas; mais toujours est-il que la lutte aurait été fort longue et que bien avant qu’elle eût pris fin. Napoléon aurait été battu et mis en déroute comme il le fut. Nous le rappelons, en effet, la bataille de Waterloo fut décidée et très-rapidement décidée par l’entrée eu ligne, à sept heures et demie du soir, de Zieten avec cinq mille hommes et de Pirch I avec dix mille seulement; et ces quinze mille hommes eurent si peu

NOTES

d’efforts à faire que leurs pertes furent très-minimes, de six cents hommes à peine (1).

On le voit donc, l’affirmation de M. Thiers, dans le premier des deux cas qni auraient pu se présenter, est insoutenable. Pour la réfuter, il suffit d’y opposer cet ordre deBlucher que M. Thiers n’a pas connus, les faits importants qu’il a ignorés aussi, et d’admettre que les généraux prussiens étaient doués de l’intelligence la plus vulgaire, de la résolution la plus commune, ce qui n’est pas précisément en faire des dieux, on en conviendra.

Dans le second cas, le cas selon nous le plus probable, et, pour ainsi dire, certain, celui où les Prussiens auraient eu connaissance de la marche de flanc de Grouchy, M. Thiers assure que le maréchal français aurait détourné, au moins, Pirch I et Zieten. de leur chemin, ce qui aurait fait atteindre le but essentiel, puisque c’est leur arrivée qui perdit tout, ou, plutôt, qu’il eût passé avant que ces généraux pussent s’opposer à sa marche, et fût allé délivrer d'eux Napoléon et accabler Bülotu.

Mais, ici encore, M. Thiers affirme à tort et par la même cause que précédemment, parce qu’il ignore l’ordre de Blücher et les mouvements des différents corps prussiens. Il s’imagine que Zieten et Pirch I ne devaient partir de Wavre qu’après avoir reçu des nouvelles de Grouchy et que Thielmann devait, en tout cas, y rester immobile, tandis que l’ordre de Blücher, on l’a vu, posait à ces trois généraux une règle de conduite précise et très-différente, et que cette règle, ceux-ci l’auraient observée, il n’y a pas plus à le contester que dans le cas précédent.

La nouvelle du mouvement de Grouchy vers Mousty et Ottignies, vers Maransart, mouvement qui aurait commencé de midi et demi à une heure, ne leur serait pas parvenue à Wavre. Elle les aurait trouvés en marche vers les points que leur assignait l’ordre de Blücher, et même déjà assez avancés sans doute vers leur but, du moins Zieten.

Elle aurait au moins détourné de leur chemin Zieten et Pirch 1, dit M. Thiers.

(1) Voir (t. lî) page 18 de notre livre.

En ce qui regarde Zieten, Tallégation n’a pas pour elle la moindre probabilité ; car ce général avait une mission déterminée à remplir et complètement indépendante du fait qui se serait ainsi produit, et il n’aurait pas eu la moindre inquiétude à concevoir pour son flanc gauche, pour ses derrières : au moment où il aurait appris le mouvement de Grouchy, il aurait été à trois lieues du maréchal français, et, de plus, aurait été complètement couvert par Pirch I et Thielmann marchant l’un sur Chapelle-Saint-Lambert, l’autre sur Couture. Malgré le mouvement de Grouchy, il aurait donc poursuivi son chemin, continuant à exécuter l’ordre de Blücher.

Quant à Pirch I, il est hors de doute que, bien qu’il eût eu ses derrières assurés par Thielmann, la nouvelle du mouvement de Grouchy ne l’aurait pas laissé insensible; et, pour Thielmann lui-même^ chargé par l’ordre de Blücher de faire l’arrière-garde de ce côté, il est clair qu’elle l’aurait laissé moins insensible encore. Mais il n’est pas possible d’admettre qu’elle aurait déterminé Pirch I à renoncer complètement à exécuter sa mission ; autrement dit, à priver Bülow de tout appui immédiat. On est obligé de croire, au contraire*, que, cette mission, il l’aurait modifiée de manière à simultanément appuyer Bülow et aider Thielmann à arrêter la marche de Grouchy. En termes plus précis, on est obligé de croire que filant sur les traces de Bülow avec la moitié de son corps d’armée, il en aurait laissé l’autre moitié à Thielmann qui, ainsi renforcé de dix mille hommes, renforcé même du détachement de Ledebur, serait allé tomber dans le flanc droit de Grouchy; et, cela, on est obligé de le croire, pour peu qu’on admette que les deux généraux prussiens étaient non pas des dieux, mais seulement des hommes de guerre doués de la très-faible clairvoyance nécessaire pour com.prendre l’opportunité, la nécessité d’empêcher Grouchy d’aller prendre Bülow à revers. On est obligé de le croire, surtout, par ce motif péremptoire que cette division de son corps d’armée en deux parties. Tune continuant à marcher sur les traces de Bülow pour le rejoindre, l’autre se réunissant à Thielmann pour combattre Grouchy, cette modification de l’ordre du Blücher, Pirch I la fit spontanément dans une circonstance où elle n’était pas de nécessité évidente, saisissante comme elle l’aurait été dans l’éventualité qui nous occupe. Nous l’avons rappelé tout récemment, en

NOTES

effet, quand Pircli I vit les Français se montrer en forces sur le chemin de Wavre, vers la Baraque, il fit poursuivre à la moitié de son corps d’armée sa marche vers Bülow et en laissa l’autre moitié devant Wavre aux ordres do Tliielmann, lequel, d’ailleurs, ne la garda que jusqu’au moment où il reconnut qu’il n’en avait pas besoin.

Les tronpes prussiennes que le mouvement de Grouchy aurait détournées de leur chemin n’auraient donc pas été, comme l’assure M. Thiers, les corps de Zieten et de Pirch /, mais seulement la moitié du corps de ce dernier, le corps de Thielmann et le détachement de Ledebur, c’est-à-dire trente-deux à trente-trois mille hommes dont pas un ne prit une part quelconque à la bataille de Waterloo. Mais en détournant ceux-ci de leur chemin, Grouchy lui-même se serait trouvé arrêté dans le sien par leur agression. Or, recevant une attaque de flanc, au moment où Gérard aurait été encore assez loin en arrière, la recevant d’un ennemi très-supérieur en nombre, il n’aurait pu se débarrasser de lui sans un violent combat; et ce sera toujours rester bien au-dessous de la vérité que d’évaluer à deux ou trois heures le temps* d’arrêt que sa marche aurait ainsi subi ; et, pendant ces deux ou trois heures , la bataille de Waterloo aurait toujours élé décidée par l’entréeen ligne de la division d’avantgarde de Zieten et de la première moitié du corps de Pirch I.

M. Thiers admet à peine que Grouchy aurait eu à combattre. Il avance que, même en attirant F attention de Zieten et de Pirch /, le maréchal français aurait passé avant que ceux-ci pussent s’opposer à sa marche. Mais, comme les précédentes, cette assertion est détruite, on le voit déjà, par l’ordre de Blücher et les faits que nous avons rappelés.

L’avis de la marche de flanc de Grouchy n’aurait pas trouvé Zieten, Pirch I et Thielmann immobiles sur Wavre, nous le répétons 11 les aurait rencontrés en plein mouvement chacun vers le but précis que lui avait assigné le chef de l’armée prussienne. Parti de Bierges à midi, Zieten aurait été alors fort loin do Grouchy; et, par les motifs décisifs que nous avons rapportés plus haut , il ne se serait nullement occupé de l’arrêter dans sa marche. Mais si le maréchal français n’eût pas eu à soutenir une attaque de Zieten, il aurait eu , en revanche, nécessairement affaire à la moitié du corps de Pirch I et à

Thielmann. Il aurait eu à soutenir contre ces deux généraux ce même combat violent de deux ou trois heures au moins, dont nous venons de parler; car, loin de pouvoir passer avant eux y il se serait trouvé en arrière d'eux. 11 n’y a pas à en douter, puisque Pirch 1 partit à midi de Sainte-Anne et d’Aisemont, puisque Thielmann serait parti de Wavre, à sa suite, vers une heure , et que l’un et l’autre auraient eu, pour parvenir aux bords du ruisseau de Lasne, une distance moins forte que celle qu’aurait eue, pour y atteindre, Grouchy qui serait parti de midi et demi à une heure de Nil-Saint-Vincent.

Toutes les assertions sur lesquelles s’appuie M. Thiers pour démontrer que les Prussiens n’auraient pas fait échouer la marche de flanc de Grouchy se heurtent, se brisent donc contre des impossibilités manifestes.

Dans cette marche, Grouchy aurait eu à manœuvrer, à combattre ' vivement, aurait été retardé longtemps, et, fût-il sorti triomphant de 4 cette lutte, il n’en aurait pas moins été impuissant à changer le ré- ’ sultat de la bataille de Waterloo ; bien plus, cette marche si vantée , l’ayanl rapproché des armées victorieuses , lui-même , selon toute i probabilité, n’aurait pu éviter d’être enveloppé dans la catastrophe de ^ nos armes, le soir même de la bataille ou le lendemain matin.

Telle est la vérité.

Ainsi, en résumant cette discussion que nous n’avons pu faire ; moins longue, tant on a accumulé d’erreurs, d’inexactitudes pour | nous combattre 1 nous pouvons maintenir fermement, absolument le jugement que nous avons porté, il y a six ans, en écrivant cette histoire sans autre passion que celle du juste et du vrai. Nous pou- j vons maintenir que la seconde des trois manœuvres préconisées par j la légende et aujourd’hui par M. Thiers comme infaillibles et décisives, n’aurait pas abouti à cause de la distance et des difficultés du chemin et que si, par quelque enchantement, cet empêchement eût disparu, les Prussiens en auraient opposé un autre insurmontable, et, en outre, auraient aggravé notre désastre en y enveloppant Grouchy.

Pour prouver le contraire, il faudrait démontrer que l’ordre de Blücher et l’existence même des corps de Zieten, Pirch I et Thielmann, ne sont que des inventions destinées à excuser Grouchy.

Cette démonstration, M. Thiers a trop d’esprit et de bonne foi pour l’essayer; mais il y a derrière lui tel écrivain servile, tel idolâtre obstiné de Napoléon, qui ne reculera peut-être pas devant la tentative; et, à coup sûr, ce qu’il donnera pour des preuves ne sera pas plus exorbitant que la moitié de ce que racontent la légende de Waterloo et certains écrivains ; et il se trouvera des gens pour y croire.

Nous en venons maintenant, enfin, à la dernière des trois manœuvres qui, opérées par Grouchy, auraient, selon M. Thiers, donné la victoire à Napoléon, auraient sauvé la France!

Cette troisième manœuvre, on l’a vu dans la citation par laquelle commence cette note, aurait consisté à passer les ponts de Limai et de Limelette à deux heures^ lorsqu’on apercevait des corps prussiens se dirigeant vers Mont-Saint-Jean. Et, cette manœuvre, M. Thiers en a exposé ainsi la possibilité, l’excellence, l’infaillibilité, dans un autre passage de son livre.

<f Ces ponts (de Limai et de Limelette), dit-il, étaient peu défendus, faciles dès lors à enlever, et après les avoir passés, on se serait trouvé en vue des Prussiens, débarrassé de tout obstacle , et

en mesure de les suivre où ils iraient A deux heures, il était

temps encore. On les eût surpris en marche, et on serait tombé perpendiculairement dans leur flanc gauche, ce qui compensait beaucoup l’infériorité du nombre, et le moins qu’on eût obtenu c’eût été d'arrêter certainement Pirch I et Zieten, qui seuls, comme on l’a vu, causèrent notre désastre (1). »

Mais ce que nous avons dit au sujet de la seconde manœuvre, suffit pour faire apprécier promptement les mérites de la troisième.

En effet, ici encore M. Thiers ne tient aucun compte de l’ordre de Blücher et rapporte inexactement les mouvements opérés, les positions occupées, dans l’après-midi du 18 juin, par les corps de Zieten, de Pirch I et de Thielmann.

A deux heures, comme M. Thiers Ta dit ailleurs après nous, Vandamme arriva à la Baraque. Or, en ce moment, il était si peu en position de traverser la Dyle, qu’il était à une lieue en ligne droite.

(1) Tome XX, page 265.

WATERLOO

c’est-à-dire à cinq quarts de lieue au moins par chemins (et quels chemins!) des ponts les plus proches, ceux do Limctl et de Limelette, sur lesquels M. Thiers croit qu’il aurait dû passer à heures même. En outre, et ceci était plus grave, de la Baraque à ces deux ponts, le chemin n’était pas libre. Il était barré par l’arrière-gardc aux ordres du colonel Ledehur, la brigade de cavalerie de Sobr et les divisions d’infanterie de Reckow et de Brause, formant ensemble au moins treize mille hommes et occupant les bois de Sarats et de Warlombrout à travers lesquels il était tracé.

Gagner les ponts de Limai et de Limelette n’aurait donc pas été l’afPaire d’un instant ni chose aussi aisée que le dit M. Thiers, qui n’a pas aperçu ces treize mille Prussiens, bien visibles pourtant, et ne les montre nulle part à ses lecteurs. Vandamme aurait eu à combattre pour frayer sa voie et même à combattre rudement; car, si les Prussiens, comme on l’a vu dans notre récit, se retirèrent devant lui jusqu’aux abords immédiats de Wavre sans lui disputer sérieusement la route, en n’engageant que leur arrière-garde, et très-faiblement, ils auraient agi tout autrement s’ils l’eussent vu, à la sortie du défilé des bois, chercher à gagner les ponts de Limai et de Lirnelette. Autant, en effet, il leur élait avantageux de nous laisser venir aborder de front la forte position de Wavre, autant il aurait été de leur intérêt le plus évident et le plus urgent de nous interdire le passage de la Dyle au-dessus de cette ville, afin d’éviter qu’une fois à Limai, nous allassions non-seulement tourner la position de Wavre, mais encore et surtout occuper les chemins par lesquels devaient passer, pour rejoindre Blücher, celles de leurs troupes qui étaient encore en avant de Wavre et sur Wavre même.

Il n’y a pas à en douter pourtant, malgré leurs efforts, Groiichy disposant tout d’abord de Vandamme, d’Exelmans et de la division Vallin, en un mot, de dix-huit mille hommes, puis du corps de Gérard, aurait réussi à arriver devant les ponts de Limai et de Limelette. Mais il n’est pas douteux non plus qu’il n’y serait arrivé que bien après quatre heures, car, M. Thiers le dit comme nous, il arriva à quatre heures vis-à-vis de Wavre, ayant parcouru, de la Baraque jusque-là, exactement la même distance qu’il aurait eu à franchir de la Baraque à Limai et Limelette, et n’ayaut pas eu à combattre.

iNOTES.

à beaucoup près, autant qu’il aurait eu à le faire s’il eût marché sur ces deux derniers points.

Les ponts de Limai et de Limelette étaient défendus par le colonel Slengel avec trois bataillons, trois escadrons et quelque artillerie. Que, bien que' prévenu par la lutte qui aurait eu lieu en se rapprochant incessamment de lui, Stengel n’eût pas détruit, coupé au moins ces ponts qui n’étaient que de bois; que Grouchy les eût enlevés sans grande difficulté , on peut l’admettre , en supposant tout au mieux pour nous; mais, après les avoir enlevés, il aurait fallu y défiler, en déboucher; et ce sera, à coup sûr, évaluer au minimum le temps dépensé à marcher, à combattre, à défiler que de dire qu’il aurait été cinq heures ou cinq heures et demie quand on se serait trouvé transporlé sur la rive gauche de la Dyle.

Une fois là, M. Thiers affirme qu'on se serait trouvé en vue des Prussiens J débarrassé de tout obstackf et en mesure de les suivre où ils iraient \ qu'on serait tombé perpendiculairement dans leur flanc; et que le moins quon eût obtenu, ç'eût été d'arrêter certaine-ment Pirch I et Zieien. Mais tout cela n’est encore qu’invraisemblance et impossibilité.

Certes, on aurait vu des Prussiens; mais ces Prussiens n’auraient pas été ceux que croit M. Thiers. On aurait vu tout le corps de Thielmann qui ne serait pas resté stupidement sur Wavre pendant la marche de Grouchy vers Limai et Limelette, c’est-à-dire pendant sa lutte contre Ledebur, Reckow, Brause, Stengel; et, loin d’être débarrassé de tout obstacle, on aurait reçu perpendiculairement dans le flanc droit, l’attaque de ce corps, si , toutefois, on ne l’eût déjà rencontré défendant les ponts mêmes de Limai et de Limelette. Et quant à la certitude qu’on aurait eue d'arrêter Zieten et Pirch I ou, pour parler plus exactement que M. Thiers, les deux premières divisions de Pirch I , il aurait fallu, pour nous la donner, un vrai miracle ; car, à cinq heures, ces deux divisions et le corps de Zieten étaient déjà loin de la Dyle. Faut-il le répéter ? Exécutant l’ordre de Blücher, ces deux divisions avaient quitté Sainte-Anne et Aisemont à midi; Zieten était parti de Bierges à la même heure; et celui-ci comme celles-là approchaient du but assigné à leur marche. Les seules forces prussiennes qu’on aurait arrêtées eussent

WATERLOO

été le détachement de Ledebur, celui de Stengel, le brigade de Sobr, les deux dernières divisions de Pirch I, commandées par Reckow et Brause et le corps de Thielmann, c’est-à-dire trente-cinq mille hommes en tout, dont pas un ne prit la moindre part à la bataille de Waterloo.

D’ailleurs, ce qu’eût été le combat qu’on aurait eu à soutenir contre Thielmann, nous en donnerons une idée assez exacte en rappelant celui qu’il nous livra le lendemain. Ce jour-là, le 19 Juin, Thielmann qui n’avait pas l’énorme avantage de nous attaquer en flanc, qui n’avait plus que sa cavalerie et trois divisions d’infanterie à nous opposer, qui se battit, en un mot, avec quinze mille hommes contre trente mille, Thielmann lutta contre nous pendant sept ou huit heures et, après cette lutte, sut faire retraite sans se laisser entamer.

Il en aurait donc été de la troisième manœuvre préconisée par M. Thiers comme de la seconde, comme de la première: elle n’aurait pas donné la victoire à Napoléon; elle n’aurait pas France.

Pour démontrer le contraire, il faudrait prouver encore que l’ordre de Blücher est une pure chimère et que les trente-cinq mille Prussiens que l’histoire montre, le 18 juin, à deux heures après midi, en avant de Wavre et sur Wavre même, n’ont jamais existé; il faudrait démontrer tout au moins qu’ils n’étaient que des infirmes conduits par des aveugles, par des idiots.

L’infortuné ! s’écrie M. Thiers en parlant de Grouchy. Infortuné, oui, car, quoi qu’il eût fait, il n’en aurait pas moins été la victime sacrifiée par Napoléon et les idolâtres de cet homme funeste pour construire la plus mensongère des légendes. S’il eût opéré l’une des trois manœuvres qu’on lui a reproché, que M. Thiers, à son tour, lui reproche de n’avoir pas opérée, les écrits de Sainte-Hélène nous auraient assuré et on nous démontrerait encore aujourd’hui qu’en poussant droit sur Wavre, il aurait tout sauvé; et cette démonstration serait basée sur des arguments de la même force, sur des calculs, des suppositions, des récits du même genre que ceux que nous avons réfutés. Pour certains hommes, il serait prouvé, absolument prouvé qu’en se portant directement sur Wavre, Grouchy y aurait retenu Zieten, Pirch I, Thielmann, peut être même Bülow, et aurait ainsi permis à Napoléon de battre, d’écraser Wellington.

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