‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 179 sur 198 · O A OO · texte numérisé non relu

O A OO

Si Napoléon, ce qui n’est rien moins que constaté, n’avait pas Soult à côté de lui, comment M. Tbiers a-t-il pu croire qu’il ne l’appela pas, qu’il n’appela pas tout au moins Monthion, le chef d’étatmajor de celui-ci, pour lui expliquer les instructions à expédier à Grouchy? des instructions de si grave importance! Comment a-t-il pu croire qu’à défaut de l’un et de l’autre, il n’aurait pas dicté ces instructions mêmes, comme d’autres que nous avons rapportées, à Bertrand, à Flahaut, à La Bédoyère, à un de ses aides de camp enfin, même à Zenowicz ? Et, après avoir cru tout cela, comment a-t-il pu en venir à admettre aussi que Soult n’aurait pas reproduit, dans sa dépêche à Grouchy, le sens des prétendues paroles adressées par Napoléon à Zenowicz? Quoi! ces mots : « J’attends impatiemment Grouchy,,,, amenez-hy ne le quittez que lorsque son corps d’armée débouchera sur ma ligne de bataille; n ces mots essentiels, si nets, si saisissants, Soult les aurait traduits par l’ordre de marcher sur Wavrey d’y arriver le plus tôt possible I Napoléon aurait exprimé la volonté que Grouchy arrivât près de lui sans le moindre délai ; et Soult aurait prescrit à ce même Grouchy d’avancer d’une marche sur une parallèle. éloignée d’une marche aussi de la chaussée de Bruxelles! Il ne lui aurait pas ordonné d’accourir vers Plancenoit par la diagonale, par la voie la plus courte !

Critique opiniâtre, juge toujours sévère de Soult non-seulement dans cette campagne, mais encore dans les précédentes, M. Thiers l’estime peu. Mais, si peu qu’il l’estime, il ne saurait lui refuser ce que ses ennemis eux-mêmes lui ont toujours reconnu : un sens droit et sûr. Or, pour n’avoir pas fait passer dans sa dépêche à Grouchy la pensée, la volonté de Napoléon exprimées comme le rapporte M. ïhiers, il aurait fallu qu’il eût manqué non-seulement de sens, mais encore de l’intelligence qu’on trouve chez le dernier ofîicier d’état-major.

Nous demanderons, en outre, à M. Thiers, comment il a pu croire encore que Soult aurait eu besoin à’une heurey même d’mie heure et demiey pour rédiger une dépêche de vingt-cinq lignes et l’aurait datée de dix heureSy s’il ne l’eût fait partir qu’à onze heures et demie?

Si nouveau, si original qu’il soit, le récit de M. Thiers n’est donc

WATERLOO

qu’invraisemblance et impossibilité. La vérité est plus simple : Soult écrivit à Grouchy ce que Napoléon lui ordonna d’écrire. Sa dépêche ne parle pas de l’attente de Napoléon, parce que Napoléon n’attendait pas Grouchy; elle n’appelle pas ce maréchal, parce que Napoléon ne songeait pas encore à l’appeler; et, si elle est ambiguë pour M. Thiers, c’est que M. Thiers y cherche et veut absolument y trouver ce que Napoléon ne prescrivit pas d’y mettre. Le 18 juin, à dix heures du matin, Napoléon voulait que Grouchy se dirigeât sur Wavre, pour les motifs énumérés dans la dépêche même de Soult ; il ne voulait pas autre chose de lui ; il ne pensait nullement à l’appeler « sur sa ligne de bataille. » A dix heures, il croyait encore, comme la veille, l’armée prussienne « hors de cause pour deux ou trois jours au moins, » et n’en redoutait rien de sérieux. L’idée qu’elle pouvait porter une aide puissante à Wellington ne lui vint que plus tard, vers une heure, quand il apprit l’arrivée de Bülow sur Chapelle-Saint-Lambert; et ce ne fut, aussi, qu’à la ré.ception de cette nouvelle que lui vint l’idée d’appeler Grouchy. Alors il ordonna à Soult de prescrire à ce maréchal d’arriver, d’arriver le plus vite possible; et Soult n’eut besoin ni d’une heure et demie, ni d’une heure pour rédiger sa dépêche ; et il eut sous la plume les mots les plus précis pour exprimer la pensée, la volonté de Napoléon : « Ne perdez pas un instant pour vous rapprocher de nous et nous joindre et pour écraser Bülow que vous prendrez en flagrant délit. » « La pensée du major général avait fini par s’éclaircir, » dit M. Thiers (1). M. Thiers se trompe encore. Ce n’était pas la pensée de Soult qui s’était éclaircie, c’était la situation : Napoléon avait vu les Prussiens sur Chapelle-Saint- Lambert et commençait enfin à comprendre qu’il allait avoir à compter avec eux.

A dix heures du matin, non plus qu’à une heure après midi, Soult n’eut l’esprit obscurci. Il sut écrire, il écrivit sans ambiguïté ce que Napoléon lui ordonna d’écrire. Telle est la vérité; et elle ne saurait être ni détruite ni amoindrie par le récit invraisemblable, impossible de M. Thiers, par ce récit où, pour faire croire au jugement, à la vigilance qui manquèrent à Napoléon, il ne craint pas de ravaler Soult au-dessous de l’officier d’état-major le moins intelligent, sans

(1) Tome XX, page 270.

NOTES

qoo O O

^seulement prendre garde que c’est donner la plus triste idée du discernement de son héros que de faire de celui qu’il avait choisi pour major général une sorte d’idiot incapable de rédiger clairement l’ordre le plus net, le plus simple (1).

Non, après ce récit comme auparavant, la dépêche de Soult, la dépêche de dix heures du matin reste entière, portant témoignage irréfragable que jusqu’à ce moment le chef de l’armée française n’avait expédié à Grouchy aucunes instructions pour la journée décisive.

On le voit donc, les récits de M. Thiers, ses preuves morales, ses accusations contre Soult ne sont que fictions, contradictions, futilités, invraisemblances, impossibilités et demeurent impuissants contre la démonstration que nous avons donnée du mensonge de Napoléon en la tirant des relations mêmes de Sainte-Hélène et de la correspondance authentique du quartier général.

Les instructions quele vaincu deWaterloo a prétendu avoir envoyées à Grouchy, dans la nuit du 17 au 18 juin, il les a imaginées sur la eçon des événements. Elles sont apocryphes. C’est un fait acquis sans retour à l’histoire.

Page 1