‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 3 sur 198 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

sur les accusations dirigées contre un livre auquel, je le constate à son honneur, l’accès de la France est interdit par un ukase secret, j’ajouterai que cette nouveRe édition diffère des précédentes par des notes assez nombreuses et en général assez développées.

Les plus brèves accompagnent le texte du récit; les autres ont été rejetées à la fin du livre, en appendice; mais elles concourent toutes au même but, à la réfutation des versions et assertions de M. Thiers dans son Histoire du Consulat et de l'Empire,

M. Thiers s’est plu à reproduire le Napoléon des centjours, inventé par le prisonnier de Sainte-Hélène, ce Napoléon converti spontanément, sincèrement aux idées libérales ; exposant, sans délai, avec franchise à la France tout le péril de la situation créée par le retour de l’île d’Elbe; pratiquant loyalement le gouvernement constitutionnel; prompt, résolu, actif, infatigable dans l’organisation de la défense nationale; non moins résolu, non moins actif, non moins infatigable dans la conduite de la guerre et n’échouant, ne succombant que par les fautes accumulées de la plupart de ses lieutenants.

Ce Napoléon-là, trop longtemps accepté comme une vérité par esprit de parti, par légèreté, par ignorance, mon livre a fait voir qu’il n’était qu’une image trompeuse qui disparaissait à la lumière des documents officiels et des faits. Mais je n’ai pas conyaincu M. Thiers; et je m’y attendais bien.

Avant de consacrer ses veilles a YHistowe du Consulat et de C Empire, M. Thiers a été un moment le premier ministre de la monarchie de Juillet; et ce fut dans ce poste élevé qu’il provoqua, organisa légalement la retentissante apothéose de l’homme de Brumaire, du despote en qui s’incarna, pendant quinze années, le génie de la contre-révolution et de la conquête. L’homme d’État avait donc ravi, par avance, à l’écrivain, la liberté d’esprit indispensable pour exposer et juger impartialement la vie de son héros. Après

PRÉFACE

l’avoir placé au rang des demi-dieux, comment le ramener à des proportions humaines? Et, il faut le dire, l’enthousiasme insensé qui emporta une si grande partie de la France à la suite du triomphateur posthume, était fait pour ébranler la conscience de l’histoire, pour troubler son jugement.

On a donc vu l’historien du Consulat et de l’Empire glorifier tous les attentats par lesquels Napoléon fonda son pouvoir, applaudir à la suppression de toute liberté individuelle, locale, générale, à l’oppression des âmes, au concordat, à la restauration des formes, des abus, des vices même les plus révoltants du régime abattu par la révolution ; on l’a vu imaginer à grande peine des circonstances atténuantes, des excuses pour des crimes qualifiés et admirer le torrent de la conquête débordant de nos frontières sur le continent tout entier. Une campagne conçue avec génie, une bataille savamment ordonnée étaient à ses yeux des arguments sans réplique et faisaient taire les protestations importunes de la conscience. Le bruit du canon l’empêchait d’entendre les cris de désespoir des peuples conquis, dépouillés, tyrannisés ; la fumée de la poudre lui ôtait la perception du juste et de l’injuste. La France lui semblait avoir atteint l’apogée du bonheur !

Depuis douze années, M. Thiers écrivait ainsi la vie de Napoléon, quand un cruel événement est venu tout à coup réfléchir un jour sinistre sur les usurpations et la tyrannie du consul et de l’empereur. Le présent a subitement donné la juste intelligence du passé. On a compris, ressenti, touché du doigt, les bienfaits de l’autocratie, les charmes de la servitude; et l’enthousiasme de M. Thiers pour son héros a été jugé. Lui-même, d’ailleurs, n’a pu rester tout à fait étranger aux résultats de ce grand enseignement. La lumière qui a éclairé soudainement tant d’esprits, a jeté quelques lueurs dans le sien.

Il allait précisément aborder le récit des derniers temps de l’empire. Le moment était favorable pour apporter quel-

PRÉFACE

ques tempéraments à l’emportement de ses éloges. Il a donc commencé à mêler quelques critiques à ses louanges ; puis, successivement il a exprimé des blâmes, parfois même des blâmes sévères pour la politique qui épuisait notre sang et nos trésors au delà des Pyrénées ; qui couvrait de nos débris le sol de la Russie; qui s’obstinait, après Lützen et Bautzen, dans le rêve sanglant de la monarchie universelle, et amenait l’invasion jusque dans la capitale de la France; et, enfin, il en est venu, dans un suprême effort, jusqu’à dire que son héros avait fini par « descendre au rang d’un pauvre insensé. » Là, son inconséquence était flagrante ; car la politique de 1812 et de 1813 fut la conséquence logique, la fidèle continuation de la politique de 1808 et de 1810, qui, elle-même, s’était déduite non moins logiquement de celle du Consulat.

Mais en condamnant, aux jours de la défaite, la politique qu’il avait divinisée aux jours des triomphes, M. Thiers a prétendu maintenir intacte la gloire du chef d’armée. C’est comme une grande épave qu’il cherche à sauver du naufrage de ses apologies. Il a voulu absolument retrouver dans le fugitif de Russie le général d’Italie et dans le vaincu de Leipzig le vainqueur d’Austerlitz. Et cette prétention, il l’a surtout quand il raconte la campagne, les désastres de 1815. Plus le génie militaire de Napoléon baisse, plus il l’exalte. C’est une véritable hallucination. Il a évidemment devant les yeux l’apothéose qu’il a fait décréter naguère; et il s’efforce de la justifier au moins en entourant son héros du prestige de l’infaillibilité militaire, de l’invincibilité.

Pour expliquer la catastrophe de nos armes, il s’en prend à tout, à Dieu et aux hommes ; il fait intervenir, tour à tour, la fatalité et la Providence; et, en même temps, il condamne presque tous les lieutenants de Napoléon. Il affirme que Napoléon seul n’a commis aucune faute.

Contre les relations dictées à Sainte-Hélène par Napoléon, contre ses assertions et celles de ses plus habiles apolo-

PREFACE

gistes, j’avais fait voir qu’il était puéril d’aller chercher, dans le ciel du paganisme, de Mahomet et du Christ, l’explication d’un événement dont la cause fut sur terre; et j’avais prouvé que les accusations lancées contre Ney, Grouchy et tant d’autres étaient injustes, insoutenables, et que le vrai, le grand coupable, dans celte funeste guerre, c’était le chef même de l’armée française.

Ces preuves, M. Thiers les a tantôt éludées, contournées, tantôt combattues, ici par son récit, là par des notes spéciales et étendues.

Je ne pense pas qu’il ait fait la moindre impression sur aucun lecteur un peu attentif et un peu instruit des choses de la guerre. Mais son livre va à un public si nombreux et si divers, que j’ai cru utile de prouver, par une critique directe, qu’il ne résiste pas plus que les relations de Sainte- Hélène, d’où il dérive, à la discussion armée simplement de la connaissance des faits, des documents officiels et appuyée sur les principes de fart. De là, les notes ajoutées, comme je l’ai dit en commençant, à cette nouvelle édition de mon Histoire de la campagne de 1815. J’aurais voulu pouvoir les faire moins longues et, parfois, moins minutieuses; mais il m’a paru que la conviction générale était à ce prix. Quelques lignes, quelques mots suffisent pour raconter un fait inexact, pour exprimer une opinion erronée; et il faut souvent plusieurs pages pour démontrer l’incertitude de l’un, la fausseté de fautre.

J’ai réfuté M. Thiers sur d’autres points encore, où il a repris des imaginations, des apologies venues de Sainte- Hélène, et dont j’avais déjà fait justice. Par exemple, aux affirmations renouvelées de l’activité déployée par Napoléon pour armer la France, de la franchise qu’il mit à lui faire connaître immédiatement l’étendue et l’imminence du péril qui la menaçait, j’ai opposé la citation textuelle de documents officiels dont je n’avais fait jusqu’ici qu’indiquer l’existence, et que M. Thiers a mal lus ou n’a pas connus.

PRÉFACE

Un instant j’ai eu la pensée d’étendre à tous les faits politiques ce travail de réfutation ; mais j’ai reconnu que cela m’entraînerait trop loin. Là, d’ailleurs, tout est si connu, si constant, a une signification si claire, qu’il faut l’aveugle obstination du parti pris pour se laisser aller à l’erreur, à la suite de M. Tliiers.

Bâle, 15 août 1863.

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