DE LA QUATEIÈME EDITION
J’ai revu avec soin ce livre; et je n’ai trouvé à y faire aucun changement, aucune rectification de notable importance.
Dans le récit des faits, j’ai corrigé quelques erreurs de détails et introduit quelques documents d’intérêt secondaire ignorés jusqu’ici. Mais mes jugements sur les causes de nos désastres, sur les opérations militaires, sur la conduite de Napoléon et de ses lieutenants, sont restés les mêmes dans cette nouvelle édition, exprimés dans les mêmes termes, motivés par les mêmes arguments que dans les éditions précédentes.
Ces jugements m’ont attiré les injures des écrivains serviles. Gela devait être. Quand elle porte ou simplement semble porter atteinte à un intérêt puissant, dominant, la vérité est certaine d’être insultée, et ces insultes mêmes ne sont pas le moins sûr des indices auxquels on peut la reconnaître.
Quelques personnes, m’a-t-on dit, m’ont reproché d’avoir discuté, blâmé Napoléon. Sa gloire, assurent-elles, appar-
X PRÉFACE
tenant à la France, on ne doit la diminuer par aucune critique.
Ce sophisme, je le connais de longue date. Inventé dans un intérêt de parti, accepté comme un article de foi par la prévention et l’ignorance, il ne m’a pas arrêté naguère; il ne m’émeut pas aujourd’hui.
Il est la négation de l’histoire. Généralisé, appliqué aux souverains qui ont régné sur la France, aux capitaines qui en ont commandé les armées, il ferait de nos annales un recueil de mensongères et inutiles légendes.
Les droits et les devoirs de riiistorien sont fixés depuis des siècles par la conscience universelle. Le fétichisme napoléonien ne les effacera pas.
L’historien est tenu de dire la vérité, la vérité tout entière, sans réserve, sur les choses, sur les hommes, quels qu’ils soient. Ce n’est qu’en se pliant à cette obligation qu’il peut faire œuvre réellement nationale et utile.
D’ailleurs, pour ce qui est de la France, elle est assez riche de légitime gloire pour ne pas vouloir qu’on augmente cette richesse par la fiction, par le mensonge; et elle a le cœur assez haut placé pour recevoir, non-seulement avec sérénité, mais encore avec gratitude, la leçon même dont la justesse blesserait le plus vivement son orgueil.
Mais, après tout, ici, dans le récit de cette funeste guerre de 1815, qu’a-t-elle à gagnera ce que, infidèle à son devoir, substituant le faux au vrai, répétant la fable imaginée à Sainte-Hélène, l’histoire raconte que Napoléon se montra capitaine accompli, et que la catastrophe de nos armes fut causée par ses lieutenants? Rien, évidemment; car, si cette contre-vérité laisse intacte la gloire de Napoléon, elle altère, en revanche, celle de d’Erlon, de Reille, de Vandamme, de Soult, de Grouchy, de Ney, qui, elle aussi, appartient à la France.
Ceux qui nous reprochent d’avoir, en critiquant, en blâmant Napoléon, atteint la gloire nationale, ne sont doncpas même conséquents avec leur sophisme, eux qui accablent du
PREFACE
poids de leurs critiques et de leurs blâmes toute une pléiade d’illustres généraux.
Un autre reproche m’a été adressé directement; et celuilà, je tieps à le noter comme un exemple des aveugles colères que j’ai suscitées en rompant avec la légende de Sainte-Hélène.
Le rédacteur anonyme de certains mémoires sans intérêt a écrit tout récemment que j’avais voulu enlever à la France la dernière consolation qu’elle trouvait, dans son malheur, à penser que l'honneur de son armée était resté debout au milieu des ruines.
Je le dis sans détours, si j’eusse rencontré des faits peu honorables pour l’armée française de 1815, je les aurais consciencieusement rapportés et sévèrement blâmés. C’est en dénonçant, en flétrissant la faiblesse, la mauvaise conduite, qu’on en empêche le retour et non en les couvrant du voile d’une complaisance menteuse. Mais la vérité n’a exigé de moi rien de pareil. J’ai pu, sans cesser un instant de lui être fidèle, montrer partout nos soldats braves, intrépides, héroïques ; même, quand il m’a fallu raconter l’effroyable déroute, j’ai pu, avec toute justice, en rejeter l’entière responsabilité sur leur chef, sur Napoléon qui avait épuisé leurs forces, avec une imprévoyance inouïe, dans une lutte de plus en plus inégale, et s’était obstiné à ne pas voir que le nombre allait infailliblement les écraser, qu’il les mettait aux prises avec l’impossible. Aussi, résumant d’un mot ma pensée sur eux, ai-je écrit que « si on voulait leur rendre justice pour cette fatale rencontre, on n’exalterait jamais assez leur valeur (1). »
Cela suffit pour repousser cette calomnie.
Ces remarques faites sur les injures lancées contre moi.
(I) Celle phrase se trouve à la page 515 de la première édition (un volume in-8'’) de notre livre, à la page 66 du tome deuxième de la seconde édition (deux volumes in-12) et à la page 270 de la troisième édition (un volume in-12).