CHAPITRE PREMIER
L’Allemagne alors fut saisie d’enthousiasme et de fureur comme en 1813.
La chaire religieuse et la chaire universitaire furent de nouveau changées en tribunes d’où éclatait, à chaque instant, l’appel aux armes pour le salut de la patrie. Les professeurs quittèrent encore la robe pour l’uniforme. Leurs élèves reprirent le mousquet. Les chants d’Arndt, de Kôrner, des Tyrtées populaires de la Germanie, réveillèrent partout les échos des villes et des campagnes. Les journaux, les pamphlets, les proclamations se pressèrent, se succédèrent sans relâche, excitant la mémoire des injures subies, du sang versé, des fortunes ruinées, attisant tous les foyers de haine , lançant la menace et l’insulte , non-seulement à Napoléon, mais encore à la France, hélas!
C’étaient les exactions de Berlin et de Hambourg, les réquisitions excessives et sans fin, les contingents dévorés parla guerre ; c’était la grande iniquité du blocus continental imposé, maintenu par Napoléon à l’étranger et enfreint par lui-même, à son profit, sur les côtes de l’empire; c’étaient Rome, la Hollande, l’Oldenbourg, le Valais, les villes hanséatiques, etc., incorporés à la France, en pleine paix, au mépris des traités; c’étaient la violation des neutralités, l’assassinat de Vincennes, le guet-apens de Bayonne, l’invasion de l’Espagne, les peuples donnés en apanage aux frères, aux sœurs, aux lieutenants de Napoléon; c’étaient aussi les maux inséparables de toute guerre qu’on invoquait pour soulever les nations contre celui qui avait voulu, qui voulait encore la monarchie de l’Europe, et contre le peuple français, son complice, disait-on.
Cette solidarité n’avait jamais existé.
Napoléon avait réduit, par des lois terribles, ce peuple, comme bien d’autres, à lui servir d’instrument de conquête; mais il ne lui avait jamais demandé, il n’aurait osé lui de-
mander un assentiment à des guerres insensées, a des violences criminelles. Aussi avait-il supprimé toute tribune, toute liberté, toute représentation sérieuse de la nation. Il avait régné en despote, sans contrôle, sans frein.
Mais l’amour de la patrie, mais la haine, quand le péril apparaît imminent, ne raisonnent pas, ne font pas de pareilles distinctions. La France était confondue avec Napoléon dans un même anathème.
Une fois encore, elle devait apprendre à quel prix se soldent ces faiblesses qui livrent un peuple au caprice et à la fortune d’un maître.
Elle était mise au ban de l’Europe.
Dans la libre Angleterre, des écrivains, des orateurs plus réfléchis, plus impartiaux, essayèrent, en vain, de détourner sur Napoléon seul la responsabilité des maux passés, et conseillèrent, avant d’en venir aux armes, d’attendre, de voir si le malheur ne l’aurait pas corrigé de sa passion pour les conquêtes, si la France ne le contiendrait pas en lui mesurant sévèrement le pouvoir. Leurs voix restèrent inécoutées dans leur propre pays et ne furent pas entendues au milieu du tumulte patriotique de l’Allemagne.
Napoléon avait tellement identifié son règne avec la guerre, la conquête, la tyrannie, que peuples et rois n’en concevaient pas la reprise sans le retour plus ou moins prochain de tous ces fléaux. Ils s’empressaient à l’attaque pour briser leur ennemi avant qu’il fût armé de toutes pièces.
Dans les premiers jours de juin 1815, l’acte de la confédération allemande, les promesses d’un gouvernement libre, représentatif, distinct pour chaque État, vinrent fournir une nouvelle et puissante excitation à l’enthousiasme des masses.
A cette époque, les forces de l’Europe coalisée se dénombraient et se répartissaient ainsi :